--Voilà donc cette vie que je désirais, s’écria mademoiselle de

Verneuil quand elle se trouva seule avec Francine, quelque rapides que

soient les heures, elles sont pour moi comme des siècles de pensées.

Elle prit tout à coup la main de Francine, et sa voix, comme celle du

premier rouge-gorge qui chante après l’orage, laissa échapper lentement

ces paroles:

--J’ai beau faire, mon enfant, je vois toujours ces deux lèvres

délicieuses, ce menton court et légèrement relevé, ces yeux de feu,

et j’entends encore le --hue!-- du postillon. Enfin, je rêve... et

pourquoi donc tant de haine au réveil!

Elle poussa un long soupir, se leva; puis, pour la première fois

elle se mit à regarder le pays livré à la guerre civile par ce cruel

gentilhomme qu’elle voulait attaquer, à elle seule. Séduite par la

vue du paysage, elle sortit pour respirer plus à l’aise sous le ciel,

et si elle suivit son chemin à l’aventure, elle fut certes conduite

vers _la Promenade_ de la ville par ce maléfice de notre âme qui nous

fait chercher des espérances dans l’absurde. Les pensées conçues sous

l’empire de ce charme se réalisent souvent; mais on en attribue alors

la prévision à cette puissance appelée le pressentiment; pouvoir

inexpliqué, mais réel, que les passions trouvent toujours complaisant

comme un flatteur qui, à travers ses mensonges, dit parfois la vérité.

CHAPITRE III.

UN JOUR SANS LENDEMAIN.

Les derniers événements de cette histoire ayant dépendu de la

disposition des lieux où ils se passèrent, il est indispensable d’en

donner ici une minutieuse description, sans laquelle le dénoûment

serait d’une compréhension difficile.

La ville de Fougères est assise en partie sur un rocher de schiste

que l’on dirait tombé en avant des montagnes qui ferment au couchant

la grande vallée du Couësnon, et prennent différents noms suivant les

localités. A cette exposition, la ville est séparée de ces montagnes

par une gorge au fond de laquelle coule une petite rivière appelée le

Nançon. La portion du rocher qui regarde l’est a pour point de vue le

paysage dont on jouit au sommet de la Pèlerine, et celle qui regarde

l’ouest a pour toute vue la tortueuse vallée du Nançon; mais il existe

un endroit d’où l’on peut embrasser à la fois un segment du cercle

formé par la grande vallée, et les jolis détours de la petite qui vient

s’y fondre. Ce lieu, choisi par les habitants pour leur promenade,

et où allait se rendre mademoiselle de Verneuil, fut précisément le

théâtre où devait se dénouer le drame commencé à la Vivetière. Ainsi,

quelque pittoresques que soient les autres parties de Fougères,

l’attention doit être exclusivement portée sur les accidents du pays

que l’on découvre en haut de la Promenade.

Pour donner une idée de l’aspect que présente le rocher de Fougères

vu de ce côté, on peut le comparer à l’une de ces immenses tours en

dehors desquelles les architectes sarrasins ont fait tourner d’étage en

étage de larges balcons joints entre eux par des escaliers en spirale.

En effet, cette roche est terminée par une église gothique dont les

petites flèches, le clocher, les arcs-boutants achèvent de lui donner

la forme d’un pain de sucre. Devant la porte de cette église, dédiée

à saint Léonard, se trouve une petite place irrégulière dont les

terres sont soutenues par un mur exhaussé en forme de balustrade, et

qui communique par une rampe à la Promenade. Semblable à une seconde

corniche, cette esplanade se développe circulairement autour du rocher,

à quelques toises en dessous de la place Saint-Léonard, et offre un

large terrain planté d’arbres, qui vient aboutir aux fortifications de

la ville. Puis, à dix toises des murailles et des roches qui supportent

cette terrasse due à une heureuse disposition des schistes et à une

patiente industrie, il existe un chemin tournant nommé _l’Escalier de

la Reine_, pratiqué dans le roc, et qui conduit à un pont bâti sur le

Nançon par Anne de Bretagne. Enfin, sous ce chemin, qui figure une

troisième corniche, des jardins descendent de terrasse en terrasse

jusqu’à la rivière, et ressemblent à des gradins chargés de fleurs.

Parallèlement à la Promenade, de hautes roches qui prennent le nom du

faubourg de la ville où elles s’élèvent, et qu’on appelle les montagnes

de Saint-Sulpice, s’étendent le long de la rivière et s’abaissent en

pentes douces dans la grande vallée, où elles décrivent un brusque

contour vers le nord. Ces roches droites, incultes et sombres, semblent

toucher aux schistes de la Promenade; en quelques endroits, elles

en sont à une portée de fusil, et garantissent contre les vents du

nord une étroite vallée, profonde de cent toises, où le Nançon se

partage en trois bras qui arrosent une prairie chargée de fabriques et

délicieusement plantée.

Vers le sud, à l’endroit où finit la ville proprement dite, et où

commence le faubourg Saint-Léonard, le rocher de Fougères fait un

pli, s’adoucit, diminue de hauteur et tourne dans la grande vallée

en suivant la rivière, qu’il serre ainsi contre les montagnes de

Saint-Sulpice, en formant un col d’où elle s’échappe en deux ruisseaux

vers le Couësnon, où elle va se jeter. Ce joli groupe de collines

rocailleuses est appelé le _Nid-aux-crocs_, la vallée qu’elles

dessinent se nomme _le val de Gibarry_, et ses grasses prairies

fournissent une grande partie du beurre connu des gourmets sous le nom

de beurre de la Prée-Valaye.

A l’endroit où la Promenade aboutit aux fortifications s’élève une

tour nommée _la tour du Papegaut_. A partir de cette construction

carrée, sur laquelle était bâtie la maison où logeait mademoiselle

de Verneuil, règne tantôt une muraille, tantôt le roc quand il offre

des tables droites; et la partie de la ville assise sur cette haute

base inexpugnable décrit une vaste demi-lune, au bout de laquelle les

roches s’inclinent et se creusent pour laisser passage au Nançon. Là,

est située la porte qui mène au faubourg de Saint-Sulpice, dont le nom

est commun à la porte et au faubourg. Puis, sur un mamelon de granit

qui domine trois vallons dans lesquels se réunissent plusieurs routes,

surgissent les vieux créneaux et les tours féodales du château de

Fougères, l’une des plus immenses constructions faites par les ducs de

Bretagne, murailles hautes de quinze toises, épaisses de quinze pieds;

fortifiée à l’est par un étang d’où sort le Nançon qui coule dans ses

fossés et fait tourner des moulins entre la porte Saint-Sulpice et les

ponts-levis de la forteresse; défendue à l’ouest par la roideur des

blocs de granit sur lesquels elle repose.

Ainsi, depuis la Promenade jusqu’à ce magnifique débris du moyen âge,

enveloppé de ses manteaux de lierre, paré de ses tours carrées ou

rondes, où peut se loger dans chacune un régiment entier, le château,

la ville et son rocher, protégés par des murailles à pans droits, ou

par des escarpements taillés à pic, forment un vaste fer à cheval garni

de précipices sur lesquels, à l’aide du temps, les Bretons ont tracé

quelques étroits sentiers. Çà et là, des blocs s’avancent comme des

ornements. Ici, les eaux suintent par des cassures d’où sortent des

arbres rachitiques. Plus loin, quelques tables de granit moins droites

que les autres nourrissent de la verdure qui attire les chèvres. Puis,

partout des bruyères, venues entre plusieurs fentes humides, tapissent

de leurs guirlandes roses de noires anfractuosités. Au fond de cet

immense entonnoir, la petite rivière serpente dans une prairie toujours

fraîche et mollement posée comme un tapis.

Au pied du château et entre plusieurs masses de granit, s’élève

l’église dédiée à saint Sulpice, qui donne son nom à un faubourg situé

par delà le Nançon. Ce faubourg, comme jeté au fond d’un abîme, et son

église dont le clocher pointu n’arrive pas à la hauteur des roches qui

semblent près de tomber sur elle et sur les chaumières qui l’entourent,

sont pittoresquement baignés par quelques affluents du Nançon, ombragés

par des arbres et décorés par des jardins; ils coupent irrégulièrement

la demi-lune que décrivent la Promenade, la ville et le château, et

produisent, par leurs détails, de naïves oppositions avec les graves

spectacles de l’amphithéâtre auquel ils font face. Enfin Fougères

tout entier, ses faubourgs et ses églises, les montagnes même de

Saint-Sulpice, sont encadrés par les hauteurs de Rillé, qui font partie

de l’enceinte générale de la grande vallée du Couësnon.

Tels sont les traits les plus saillants de cette nature dont le

principal caractère est une âpreté sauvage, adoucie par de riants

motifs, par un heureux mélange des travaux les plus magnifiques de

l’homme, avec les caprices d’un sol tourmenté par des oppositions

inattendues, par je ne sais quoi d’imprévu qui surprend, étonne et

confond. Nulle part en France le voyageur ne rencontre de contrastes

aussi grandioses que ceux offerts par le grand bassin du Couësnon et

par les vallées perdues entre les rochers de Fougères et les hauteurs

de Rillé. C’est de ces beautés inouïes où le hasard triomphe, et

auxquelles ne manquent aucunes des harmonies de la nature. Là des eaux

claires, limpides, courantes; des montagnes vêtues par la puissante

végétation de ces contrées; des rochers sombres et des fabriques

élégantes; des fortifications élevées par la nature et des tours de

granit bâties par les hommes; puis, tous les artifices de la lumière

et de l’ombre, toutes les oppositions entre les différents feuillages,

tant prisées par les dessinateurs; des groupes de maisons où foisonne

une population active, et des places désertes, où le granit ne

souffre pas même les mousses blanches qui s’accrochent aux pierres;

enfin toutes les idées qu’on demande à un paysage: de la grâce et de

l’horreur, un poëme plein de renaissantes magies, de tableaux sublimes,

de délicieuses rusticités! La Bretagne est là dans sa fleur.

La tour dite du Papegaut, sur laquelle est bâtie la maison occupée

par mademoiselle de Verneuil, a sa base au fond même du précipice, et

s’élève jusqu’à l’esplanade pratiquée en corniche devant l’église de

Saint-Léonard. De cette maison isolée sur trois côtés, on embrasse à

la fois le grand fer à cheval qui commence à la tour même, la vallée

tortueuse du Nançon, et la place Saint-Léonard. Elle fait partie

d’une rangée de logis trois fois séculaires, et construits en bois,

situés sur une ligne parallèle au flanc septentrional de l’église

avec laquelle ils forment une impasse dont la sortie donne dans une

rue en pente qui longe l’église et mène à la porte Saint-Léonard,

vers laquelle descendait mademoiselle de Verneuil. Marie négligea

naturellement d’entrer sur la place de l’église au-dessous de laquelle

elle était, et se dirigea vers la Promenade.

Lorsqu’elle eut franchi la petite barrière de poteaux peints en vert

qui se trouve devant le poste alors établi dans la tour de la porte

Saint-Léonard, la magnificence du spectacle rendit un instant ses

passions muettes. Elle admira la vaste portion de la grande vallée du

Couësnon que ses yeux embrassaient depuis le sommet de la Pèlerine

jusqu’au plateau par où passe le chemin de Vitré; puis ses yeux se

reposèrent sur le Nid-aux-crocs et sur les sinuosités du val de

Gibarry, dont les crêtes étaient baignées par les lueurs vaporeuses

du soleil couchant. Elle fut presque effrayée par la profondeur de la

vallée du Nançon dont les plus hauts peupliers atteignaient à peine

aux murs des jardins situés au-dessous de l’Escalier de la Reine.

Enfin, elle marcha de surprise en surprise jusqu’au point d’où elle

put apercevoir et la grande vallée, à travers le val de Gibarry, et

le délicieux paysage encadré par le fer à cheval de la ville, par les

rochers de Saint-Sulpice et par les hauteurs de Rillé.

A cette heure du jour, la fumée des maisons du faubourg et des vallées

formait dans les airs un nuage qui ne laissait poindre les objets qu’à

travers un dais bleuâtre; les teintes trop vives du jour commençaient à

s’abolir; le firmament prenait un ton gris de perle; la lune jetait ses

voiles de lumière sur ce bel abîme; tout enfin tendait à plonger l’âme

dans la rêverie et l’aider à évoquer les êtres chers.

Tout à coup, ni les toits en bardeau du faubourg Saint-Sulpice, ni

son église, dont la flèche audacieuse se perd dans la profondeur de

la vallée, ni les manteaux séculaires de lierre et de clématite dont

s’enveloppent les murailles de la vieille forteresse à travers laquelle

le Nançon bouillonne sous la roue des moulins, enfin rien dans ce

paysage ne l’intéressa plus. En vain le soleil couchant jeta-t-il sa

poussière d’or et ses nappes rouges sur les gracieuses habitations

semées dans les rochers, au fond des eaux et sur les prés, elle resta

immobile devant les roches de Saint-Sulpice. L’espérance insensée qui

l’avait amenée sur la promenade s’était miraculeusement réalisée. A

travers les ajoncs et les genêts qui croissent sur les sommets opposés,

elle crut reconnaître, malgré la peau de bique dont ils étaient vêtus,

plusieurs convives de la Vivetière, parmi lesquels se distinguait le

Gars, dont les moindres mouvements se dessinèrent dans la lumière

adoucie du soleil couchant. A quelques pas en arrière du groupe

principal, elle vit sa redoutable ennemie, madame du Gua. Pendant un

moment mademoiselle de Verneuil put penser qu’elle rêvait; mais la

haine de sa rivale lui prouva bientôt que tout vivait dans ce rêve.

L’attention profonde qu’excitait en elle le plus petit geste du marquis

l’empêcha de remarquer le soin avec lequel madame du Gua la mirait avec

un long fusil. Bientôt un coup de feu réveilla les échos des montagnes,

et la balle qui siffla près de Marie lui révéla l’adresse de sa rivale.

--Elle m’envoie sa carte! se dit-elle en souriant.

A l’instant de nombreux _qui vive_ retentirent, de sentinelle en

sentinelle, depuis le château jusqu’à la porte Saint-Léonard, et

trahirent aux Chouans la prudence des Fougerais, puisque la partie la

moins vulnérable de leurs remparts était si bien gardée.

--C’est elle et c’est lui, se dit Marie. Aller à la recherche du

marquis, le suivre, le surprendre, fut une idée conçue avec la rapidité

de l’éclair. --Je suis sans arme, s’écria-t-elle.

Elle songea qu’au moment de son départ à Paris, elle avait jeté, dans

un de ses cartons, un élégant poignard, jadis porté par une sultane et

dont elle voulut se munir en venant sur le théâtre de la guerre, comme

ces plaisants qui s’approvisionnent d’albums pour les idées qu’ils

auront en voyage; mais elle fut alors moins séduite par la perspective

d’avoir du sang à répandre, que par le plaisir de porter un joli

_cangiar_ orné de pierreries, et de jouer avec cette lame pure comme

un regard. Trois jours auparavant elle avait bien vivement regretté

d’avoir laissé cette arme dans ses cartons, quand, pour se soustraire

à l’odieux supplice que lui réservait sa rivale, elle avait souhaité

de se tuer. En un instant elle retourna chez elle, trouva le poignard,

le mit à sa ceinture, serra autour de ses épaules et de sa taille un

grand châle, enveloppa ses cheveux d’une dentelle noire, se couvrit la

tête d’un de ces chapeaux à larges bords que portaient les Chouans et

qui appartenait à un domestique de sa maison, et avec cette présence

d’esprit que prêtent parfois les passions, elle prit le gant du marquis

donné par Marche-à-terre comme un passe-port; puis, après avoir répondu

à Francine effrayée: --Que veux-tu? j’irais _le_ chercher dans l’enfer!

elle revint sur la Promenade.

Le Gars était encore à la même place, mais seul. D’après la direction

de sa longue-vue, il paraissait examiner, avec l’attention scrupuleuse

d’un homme de guerre, les différents passages du Nançon, l’Escalier de

la Reine, et le chemin qui, de la porte Saint-Sulpice, tourne entre

cette église et va rejoindre les grandes routes sous le feu du château.

Mademoiselle de Verneuil s’élança dans les petits sentiers tracés par

les chèvres et leurs pâtres sur le versant de la Promenade, gagna

l’Escalier de la Reine, arriva au fond du précipice, passa le Nançon,

traversa le faubourg, devina, comme l’oiseau dans le désert, sa route

au milieu des dangereux escarpements des roches de Saint-Sulpice,

atteignit bientôt une route glissante tracée sur des blocs de granit,

et, malgré les genêts, les ajoncs piquants, les rocailles qui la

hérissaient, elle se mit à la gravir avec ce degré d’énergie inconnu

peut-être à l’homme, mais que la femme entraînée par la passion possède

momentanément. La nuit surprit Marie à l’instant où, parvenue sur les

sommets, elle tâchait de reconnaître, à la faveur des pâles rayons

de la lune, le chemin qu’avait dû prendre le marquis; une recherche

obstinée faite sans aucun succès, et le silence qui régnait dans la

campagne, lui apprirent la retraite des Chouans et de leur chef. Cet

effort de passion tomba tout à coup avec l’espoir qui l’avait inspiré.

En se trouvant seule, pendant la nuit, au milieu d’un pays inconnu,

en proie à la guerre, elle se mit à réfléchir, et les recommandations

de Hulot, le coup de feu de madame du Gua, la firent frissonner de

peur. Le calme de la nuit, si profond sur les montagnes, lui permit

d’entendre la moindre feuille errante, même à de grandes distances,

et ces bruits légers vibraient dans les airs comme pour donner une

triste mesure de la solitude ou du silence. Le vent agissait sur la

haute région et emportait les nuages avec violence, en produisant

des alternatives d’ombre et de lumière dont les effets augmentèrent

sa terreur, en donnant des apparences fantastiques et terribles aux

objets les plus inoffensifs. Elle tourna les yeux vers les maisons de

Fougères dont les lueurs domestiques brillaient comme autant d’étoiles

terrestres, et tout à coup elle vit distinctement la tour du Papegaut.

Elle n’avait qu’une faible distance à parcourir pour retourner chez

elle, mais cette distance était un précipice. Elle se souvenait assez

des abîmes qui bordaient l’étroit sentier par où elle était venue, pour

savoir qu’elle courait plus de risques en voulant revenir à Fougères

qu’en poursuivant son entreprise. Elle pensa que le gant du marquis

écarterait tous les périls de sa promenade nocturne, si les Chouans

tenaient la campagne. Madame du Gua seule pouvait être redoutable. A

cette idée, Marie pressa son poignard, et tâcha de se diriger vers

une maison de campagne dont elle avait entrevu les toits en arrivant

sur les rochers de Saint-Sulpice; mais elle marcha lentement, car

elle avait jusqu’alors ignoré la sombre majesté qui pèse sur un être

solitaire pendant la nuit, au milieu d’un site sauvage où de toutes

parts de hautes montagnes penchent leurs têtes comme des géants

assemblés. Le frôlement de sa robe, arrêtée par des ajoncs, la fit

tressaillir plus d’une fois, et plus d’une fois elle hâta le pas pour

le ralentir encore en croyant sa dernière heure venue. Mais bientôt

les circonstances prirent un caractère auquel les hommes les plus

intrépides n’eussent peut-être pas résisté, et plongèrent mademoiselle

de Verneuil dans une de ces terreurs qui pressent tellement les

ressorts de la vie, qu’alors tout est extrême chez les individus, la

force comme la faiblesse. Les êtres les plus faibles font alors des

actes d’une force inouïe, et les plus forts deviennent fous de peur.

Marie entendit à une faible distance des bruits étranges; distincts

et vagues tout à la fois, comme la nuit était tour à tour sombre et

lumineuse, ils annonçaient de la confusion, du tumulte, et l’oreille

se fatiguait à les percevoir; ils sortaient du sein de la terre, qui

semblait ébranlée sous les pieds d’une immense multitude d’hommes

en marche. Un moment de clarté permit à mademoiselle de Verneuil

d’apercevoir à quelques pas d’elle une longue file de hideuses figures

qui s’agitaient comme les épis d’un champ et glissaient à la manière

des fantômes; mais elle les vit à peine, car aussitôt l’obscurité

retomba comme un rideau noir, et lui déroba cet épouvantable tableau

plein d’yeux jaunes et brillants. Elle se recula vivement et courut sur

le haut d’un talus, pour échapper à trois de ces horribles figures qui

venaient à elle.

--L’as-tu vu? demanda l’un.

--J’ai senti un vent froid quand il a passé près de moi, répondit une

voix rauque.

--Et moi j’ai respiré l’air humide et l’odeur des cimetières, dit le

troisième.

--Est-il blanc? reprit le premier.

--Pourquoi, dit le second, est-il _revenu_ seul de tous ceux qui sont

morts à la Pèlerine?

--Ah! pourquoi, répondit le troisième. Pourquoi fait-on des préférences

à ceux qui sont du _Sacré-Cœur_? Au surplus, j’aime mieux mourir sans

confession, que d’errer comme lui, sans boire ni manger, sans avoir ni

sang dans les veines, ni chair sur les os.

--Ah!...

Cette exclamation, ou plutôt ce cri terrible partit du groupe, quand

un des trois Chouans montra du doigt les formes sveltes et le visage

pâle de mademoiselle de Verneuil qui se sauvait avec une effrayante

rapidité, sans qu’ils entendissent le moindre bruit.

--Le voilà. --Le voici. --Où est-il? --Là. --Ici. --_Il est parti.

_--Non. --Si. --Le vois-tu?

Ces phrases retentirent comme le murmure monotone des vagues sur la

grève.

Mademoiselle de Verneuil marcha courageusement dans la direction

de la maison, et vit les figures indistinctes d’une multitude qui

fuyait à son approche en donnant les signes d’une frayeur panique.

Elle était comme emportée par une puissance inconnue dont l’influence

la matait; la légèreté de son corps, qui lui semblait inexplicable,

devenait un nouveau sujet d’effroi pour elle-même. Ces figures, qui

se levaient par masses à son approche et comme de dessous terre où

elles lui paraissaient couchées, laissaient échapper des gémissements

qui n’avaient rien d’humain. Enfin elle arriva, non sans peine, dans

un jardin dévasté dont les haies et les barrières étaient brisées.

Arrêtée par une sentinelle, elle lui montra son gant. La lune ayant

alors éclairé sa figure, la carabine échappa des mains du Chouan qui

déjà mettait Marie en joue, mais qui, à son aspect, jeta le cri rauque

dont retentissait la campagne. Elle aperçut de grands bâtiments où

quelques lueurs indiquaient des pièces habitées, et parvint auprès des

murs sans rencontrer d’obstacles. Par la première fenêtre vers laquelle

elle se dirigea, elle vit madame du Gua avec les chefs convoqués à

la Vivetière. Étourdie et par cet aspect et par le sentiment de son

danger, elle se rejeta violemment sur une petite ouverture défendue par

de gros barreaux de fer, et distingua, dans une longue salle voûtée, le

marquis seul et triste, à deux pas d’elle. Les reflets du feu, devant

lequel il occupait une chaise grossière, illuminaient son visage de

teintes rougeâtres et vacillantes qui imprimaient à cette scène le

caractère d’une vision; immobile et tremblante, la pauvre fille se

colla aux barreaux, et, par le silence profond qui régnait, elle espéra

l’entendre s’il parlait; en le voyant abattu, découragé, pâle, elle se

flatta d’être une des causes de sa tristesse; puis sa colère se changea

en commisération, sa commisération en tendresse, et elle sentit soudain

qu’elle n’avait pas été amenée jusque-là par la vengeance seulement.

Le marquis se leva, tourna la tête, et resta stupéfait en apercevant,

comme dans un nuage, la figure de mademoiselle de Verneuil; il laissa

échapper un geste d’impatience et de dédain en s’écriant: --Je vois

donc partout cette diablesse, même quand je veille!

La Comédie humaine - Volume 13. Scènes de la vie militaire et Scènes de la vie de campagne · 第 15 / 72 段