--Si nous sommes riches et heureux, c’est à elle que nous devrons notre

bonheur; mais qu’importe, n’as-tu pas promis de la sauver de tout

malheur?

--Je vais essayer, mais reste là, ne bouge pas.

Sur-le-champ le bras de Marche-à-terre resta libre, et Francine,

en proie à la plus horrible inquiétude, attendit dans la cour.

Marche-à-terre rejoignit son camarade au moment où ce dernier, après

être entré dans la grange, avait contraint sa victime à monter en

voiture. Pille-miche réclama le secours de son compagnon pour sortir la

calèche.

--Que veux-tu faire de tout cela? lui demanda Marche-à-terre.

--_Ben!_ la grande garce m’a donné la femme, et tout ce qui est à elle

est à _mé_.

--Bon pour la voiture, tu en feras des sous; mais la femme? elle te

sautera au visage comme un chat.

Pille-miche partit d’un éclat de rire bruyant et répondit: --Quien, je

l’emporte _itou_ chez _mé_, je l’attacherai.

--Hé! _ben_, attelons les chevaux, dit Marche-à-terre.

Un moment après, Marche-à-terre, qui avait laissé son camarade gardant

sa proie, mena la calèche hors du portail, sur la chaussée, et

Pille-miche monta près de mademoiselle de Verneuil, sans s’apercevoir

qu’elle prenait son élan pour se précipiter dans l’étang.

--Ho! Pille-miche, cria Marche-à-terre.

--Quoi?

--Je t’achète tout ton butin.

--Gausses-tu? demanda le Chouan en tirant sa prisonnière par les jupons

comme un boucher ferait d’un veau qui s’échappe.

--Laisse-la moi voir, je te dirai un prix.

L’infortunée fut contrainte de descendre et demeura entre les deux

Chouans, qui la tinrent chacun par une main, en la contemplant comme

les deux vieillards durent regarder Suzanne dans son bain.

--Veux-tu, dit Marche-à-terre en poussant un soupir, veux-tu cinquante

livres de bonne rente?

--_Ben_ vrai.

--Tope, lui dit Marche-à-terre en lui tendant la main.

--Oh! je tope, il y a de quoi avoir des Bretonnes avec ça, et des

godaines! Mais la voiture, à qui qué sera? reprit Pille-miche en se

ravisant.

--A moi, s’écria Marche-à-terre d’un son de voix terrible qui annonça

l’espèce de supériorité que son caractère féroce lui donnait sur tous

ses compagnons.

--Mais s’il y avait de l’or dans la voiture?

--N’as-tu pas topé?

--Oui, j’ai topé.

--Eh! bien, va chercher le postillon qui est garrotté dans l’écurie.

--Mais s’il y avait de l’or dans...

--Y en a-t-il? demanda brutalement Marche-à-terre à Marie en lui

secouant le bras.

--J’ai une centaine d’écus, répondit mademoiselle de Verneuil.

A ces mots les deux Chouans se regardèrent.

--Eh! mon bon ami, ne nous brouillons pas pour une Bleue, dit

Pille-miche à l’oreille de Marche-à-terre, _boutons-la_ dans l’étang

avec une pierre au cou, et partageons les cent écus.

--Je te donne les cent écus dans ma part de la rançon de d’Orgemont,

s’écria Marche-à-terre en étouffant un grognement causé par ce

sacrifice.

Pille-miche poussa une espèce de cri rauque, alla chercher le

postillon, et sa joie porta malheur au capitaine qu’il rencontra. En

entendant le coup de feu, Marche-à-terre s’élança vivement à l’endroit

où Francine, encore épouvantée, priait à genoux, les mains jointes

auprès du pauvre capitaine, tant le spectacle d’un meurtre l’avait

vivement frappée.

--Cours à ta maîtresse, lui dit brusquement le Chouan, elle est sauvée!

Il courut chercher lui-même le postillon, revint avec la rapidité

de l’éclair, et, en passant de nouveau devant le corps de Merle, il

aperçut le gant du Gars que la main morte serrait convulsivement encore.

--Oh! oh! s’écria-t-il, Pille-miche a fait là un traître coup! il n’est

pas sûr de vivre de ses rentes.

Il arracha le gant et dit à mademoiselle de Verneuil, qui s’était déjà

placée dans la calèche avec Francine: --Tenez, prenez ce gant. Si dans

la route nos hommes vous attaquaient, criez: --Oh! le Gars! Montrez ce

passeport-là, rien de mal ne vous arrivera. --Francine, dit-il en se

tournant vers elle et lui saisissant fortement la main, nous sommes

quittes avec cette femme-là, viens avec moi et que le diable l’emporte.

--Tu veux que je l’abandonne en ce moment! répondit Francine d’une voix

douloureuse.

Marche-à-terre se gratta l’oreille et le front; puis, il leva la tête,

et fit voir des yeux armés d’une expression féroce: --C’est juste,

dit-il. Je te laisse à elle huit jours; si passé ce terme, tu ne viens

pas avec moi... Il n’acheva pas, mais il donna un violent coup du plat

de sa main sur l’embouchure de sa carabine. Après avoir fait le geste

d’ajuster sa maîtresse, il s’échappa sans vouloir entendre de réponse.

Aussitôt que le Chouan fut parti, une voix qui semblait sortir de

l’étang cria sourdement: --Madame, madame.

Le postillon et les deux femmes tressaillirent d’horreur, car quelques

cadavres avaient flotté jusque-là. Un Bleu caché derrière un arbre se

montra.

--Laissez-moi monter sur la giberne de votre fourgon, ou je suis un

homme mort. Le damné verre de cidre que La-clef-des-cœurs a voulu boire

a coûté plus d’une pinte de sang! s’il m’avait imité et fait sa ronde,

les pauvres camarades ne seraient pas là, flottant comme des galiotes.

Pendant que ces événements se passaient au dehors, les chefs envoyés

de la Vendée et ceux des Chouans délibéraient, le verre à la main,

sous la présidence du marquis de Montauran. De fréquentes libations de

vin de Bordeaux animèrent cette discussion, qui devint importante et

grave à la fin du repas. Au dessert, au moment où la ligne commune

des opérations militaires était décidée, les royalistes portèrent une

santé aux Bourbons. Là, le coup de feu de Pille-miche retentit comme un

écho de la guerre désastreuse que ces gais et ces nobles conspirateurs

voulaient faire à la République. Madame du Gua tressaillit; et, au

mouvement que lui causa le plaisir de se savoir débarrassée de sa

rivale, les convives se regardèrent en silence. Le marquis se leva de

table et sortit.

--Il l’aimait pourtant! dit ironiquement madame du Gua. Allez donc

lui tenir compagnie, monsieur de Fontaine, il sera ennuyeux comme les

mouches, si on lui laisse broyer du noir.

Elle alla à la fenêtre qui donnait sur la cour, pour tâcher de voir le

cadavre de Marie. De là, elle put distinguer, aux derniers rayons de

la lune qui se couchait, la calèche gravissant l’avenue de pommiers

avec une célérité incroyable. Le voile de mademoiselle de Verneuil,

emporté par le vent, flottait hors de la calèche. A cet aspect, madame

du Gua furieuse quitta l’assemblée. Le marquis, appuyé sur le perron

et plongé dans une sombre méditation, contemplait cent cinquante

Chouans environ qui, après avoir procédé dans les jardins au partage

du butin, étaient revenus achever la pièce de cidre et le pain promis

aux Bleus. Ces soldats de nouvelle espèce et sur lesquels se fondaient

les espérances de la monarchie, buvaient par groupes, tandis que,

sur la berge qui faisait face au perron, sept ou huit d’entre eux

s’amusaient à lancer dans les eaux les cadavres des Bleus auxquels ils

attachaient des pierres. Ce spectacle, joint aux différents tableaux

que présentaient les bizarres costumes et les sauvages expressions de

ces gars insouciants et barbares, était si extraordinaire et si nouveau

pour monsieur de Fontaine, à qui les troupes vendéennes avaient offert

quelque chose de noble et de régulier, qu’il saisit cette occasion pour

dire au marquis de Montauran: --Qu’espérez-vous pouvoir faire avec de

semblables bêtes?

--Pas grand’chose, n’est-ce pas, cher comte! répondit le Gars.

--Sauront-ils jamais manœuvrer en présence des Républicains?

--Jamais.

--Pourront-ils seulement comprendre et exécuter vos ordres?

--Jamais.

--A quoi donc vous seront-ils bons?

--A plonger mon épée dans le ventre de la République, reprit le marquis

d’une voix tonnante, à me donner Fougères en trois jours et toute la

Bretagne en dix! Allez, monsieur, dit-il d’une voix plus douce, partez

pour la Vendée; que d’Autichamp, Suzannet, l’abbé Bernier, marchent

seulement aussi rapidement que moi; qu’ils ne traitent pas avec le

premier Consul, comme on me le fait craindre (là il serra fortement la

main du Vendéen), nous serons alors dans vingt jours à trente lieues de

Paris.

--Mais la République envoie contre nous soixante mille hommes et le

général Brune.

--Soixante mille hommes! vraiment? reprit le marquis avec un rire

moqueur. Et avec quoi Bonaparte ferait-il la campagne d’Italie? Quant

au général Brune, il ne viendra pas, Bonaparte l’a dirigé contre les

Anglais en Hollande, et le général Hédouville, l’ami de notre ami

Barras, le remplace ici. Me comprenez-vous?

En l’entendant parler ainsi, M. de Fontaine regarda le marquis de

Montauran d’un air fin et spirituel qui semblait lui reprocher de

ne pas comprendre lui-même le sens des paroles mystérieuses qui

lui étaient adressées. Les deux gentilshommes s’entendirent alors

parfaitement, mais le jeune chef répondit avec un indéfinissable

sourire aux pensées qu’ils s’exprimèrent des yeux: --Monsieur de

Fontaine, connaissez-vous mes armes? ma devise est: _Persévérer jusqu’à

la mort_.

Le comte de Fontaine prit la main de Montauran et la lui serra en

disant: --J’ai été laissé pour mort aux Quatre-Chemins, ainsi vous ne

doutez pas de moi; mais croyez à mon expérience, les temps sont changés.

--Oh! oui, dit La Billardière, qui survint. Vous êtes jeune, marquis:

écoutez-moi? vos biens n’ont pas tous été vendus...

--Ah! concevez-vous le dévouement sans sacrifice! dit Montauran.

--Connaissez-vous bien le Roi? dit La Billardière.

--Oui!

--Je vous admire.

--Le Roi, répondit le jeune chef, c’est le prêtre, et je me bats pour

la Foi!

Ils se séparèrent, le Vendéen convaincu de la nécessité de se résigner

aux événements en gardant sa foi dans son cœur, La Billardière pour

retourner en Angleterre, Montauran pour combattre avec acharnement et

forcer par les triomphes qu’il rêvait les Vendéens à coopérer à son

entreprise.

Ces événements avaient excité tant d’émotions dans l’âme de

mademoiselle de Verneuil, qu’elle se pencha tout abattue, et comme

morte, au fond de la voiture, en donnant l’ordre d’aller à Fougères.

Francine imita le silence de sa maîtresse. Le postillon, qui craignit

quelque nouvelle aventure, se hâta de gagner la grande route, et arriva

bientôt au sommet de la Pèlerine.

Marie de Verneuil traversa, dans le brouillard épais et blanchâtre

du matin, la belle et large vallée du Couësnon, où cette histoire a

commencé, et entrevit à peine, du haut de la Pèlerine, le rocher de

schiste sur lequel est bâtie la ville de Fougères. Les trois voyageurs

en étaient encore séparés d’environ deux lieues. En se sentant transie

de froid, mademoiselle de Verneuil pensa au pauvre fantassin qui

se trouvait derrière la voiture, et voulut absolument, malgré ses

refus, qu’il montât près de Francine. La vue de Fougères la tira pour

un moment de ses réflexions. D’ailleurs, le poste placé à la porte

Saint-Léonard ayant refusé l’entrée de la ville à des inconnus, elle

fut obligée d’exhiber sa lettre ministérielle; elle se vit alors

à l’abri de toute entreprise hostile en entrant dans cette place,

dont, pour le moment, les habitants étaient les seuls défenseurs. Le

postillon ne lui trouva pas d’autre asile que l’auberge de la Poste.

--Madame, dit le Bleu qu’elle avait sauvé, si vous avez jamais besoin

d’administrer un coup de sabre à un particulier, ma vie est à vous.

Je suis bon là. Je me nomme Jean Falcon, dit Beau-pied, sergent à la

première compagnie des lapins de Hulot, soixante-douzième demi-brigade,

surnommée la _Mayençaise_. Faites excuse de ma condescendance et de ma

vanité; mais je ne puis vous offrir que l’âme d’un sergent, je n’ai que

ça, pour le quart d’heure, à votre service.

Il tourna sur ses talons et s’en alla en sifflant.

--Plus bas on descend dans la société, dit amèrement Marie, plus on y

trouve de sentiments généreux sans ostentation. Un marquis me donne la

mort pour la vie, et un sergent... Enfin, laissons cela.

Lorsque la belle Parisienne fut couchée dans un lit bien chaud, sa

fidèle Francine attendit en vain le mot affectueux auquel elle était

habituée; mais en la voyant inquiète et debout, sa maîtresse fit un

signe empreint de tristesse.

--On nomme cela une journée, Francine, dit-elle. Je suis de dix ans

plus vieille.

Le lendemain matin, à son lever, Corentin se présenta pour voir Marie,

qui lui permit d’entrer.

--Francine, dit-elle, mon malheur est donc immense, la vue de Corentin

ne m’est pas trop désagréable.

Néanmoins, en revoyant cet homme, elle éprouva pour la millième fois

une répugnance instinctive que deux ans de connaissance n’avaient pu

adoucir.

--Eh! bien, dit-il en souriant, j’ai cru à la réussite. Ce n’était donc

pas lui que vous teniez?

--Corentin, répondit-elle avec une lente expression de douleur, ne me

parlez de cette affaire que quand j’en parlerai moi-même.

Cet homme se promena dans la chambre et jeta sur mademoiselle de

Verneuil des regards obliques, en essayant de deviner les pensées

secrètes de cette singulière fille, dont le coup d’œil avait assez de

portée pour déconcerter, par instants, les hommes les plus habiles.

--J’ai prévu cet échec, reprit-il après un moment de silence. S’il

vous plaisait d’établir votre quartier général dans cette ville, j’ai

déjà pris des informations. Nous sommes au cœur de la chouannerie.

Voulez-vous y rester? Elle répondit par un signe de tête affirmatif qui

donna lieu à Corentin d’établir des conjectures, en partie vraies, sur

les événements de la veille. --J’ai loué pour vous une maison nationale

invendue. Ils sont bien peu avancés dans ce pays-ci. Personne n’a osé

acheter cette baraque, parce qu’elle appartient à un émigré qui passe

pour brutal. Elle est située auprès de l’église Saint-Léonard: et _ma

paole d’hôneur_, on y jouit d’une vue ravissante. On peut tirer parti

de ce chenil, il est logeable, voulez-vous y venir?

--A l’instant, s’écria-t-elle.

--Mais il me faut encore quelques heures pour y mettre de l’ordre et de

la propreté, afin que vous y trouviez tout à votre goût.

--Qu’importe, dit-elle, j’habiterais un cloître, une prison sans peine.

Néanmoins, faites en sorte que, ce soir, je puisse y reposer dans

la plus profonde solitude. Allez, laissez-moi. Votre présence m’est

insupportable. Je veux rester seule avec Francine, je m’entendrai mieux

avec elle qu’avec moi-même peut-être... Adieu. Allez! allez donc.

Ces paroles, prononcées avec volubilité, et tour à tour empreintes

de coquetterie, de despotisme ou de passion, annoncèrent en elle une

tranquillité parfaite. Le sommeil avait sans doute lentement classé

les impressions de la journée précédente, et la réflexion lui avait

conseillé la vengeance. Si quelques sombres expressions se peignaient

encore parfois sur son visage, elles semblaient attester la faculté que

possèdent certaines femmes d’ensevelir dans leur âme les sentiments les

plus exaltés, et cette dissimulation qui leur permet de sourire avec

grâce en calculant la perte de leur victime. Elle demeura seule occupée

à chercher comment elle pourrait amener entre ses mains le marquis

tout vivant. Pour la première fois, cette femme avait vécu selon ses

désirs; mais, de cette vie, il ne lui restait qu’un sentiment, celui

de la vengeance, d’une vengeance infinie, complète. C’était sa seule

pensée, son unique passion. Les paroles et les attentions de Francine

trouvèrent Marie muette, elle sembla dormir les yeux ouverts; et cette

longue journée s’écoula sans qu’un geste ou une action indiquassent

cette vie extérieure qui rend témoignage de nos pensées. Elle resta

couchée sur une ottomane qu’elle avait faite avec des chaises et des

oreillers. Le soir, seulement, elle laissa tomber négligemment ces

mots, en regardant Francine.

--Mon enfant, j’ai compris hier qu’on vécût pour aimer, et je comprends

aujourd’hui qu’on puisse mourir pour se venger. Oui, pour l’aller

chercher là où il sera, pour de nouveau le rencontrer, le séduire et

l’avoir à moi, je donnerais ma vie; mais si je n’ai pas, dans peu de

jours, sous mes pieds, humble et soumis, cet homme qui m’a méprisée,

si je n’en fais pas mon valet; mais je serai au-dessous de tout, je ne

serai plus une femme, je ne serai plus moi!...

La maison que Corentin avait proposée à mademoiselle de Verneuil

lui offrit assez de ressources pour satisfaire le goût de luxe et

d’élégance inné dans cette fille; il rassembla tout ce qu’il savait

devoir lui plaire avec l’empressement d’un amant pour sa maîtresse,

ou mieux encore avec la servilité d’un homme puissant qui cherche à

courtiser quelque subalterne dont il a besoin. Le lendemain il vint

proposer à mademoiselle de Verneuil de se rendre à cet hôtel improvisé.

Bien qu’elle ne fît que passer de sa mauvaise ottomane sur un antique

sopha que Corentin avait su lui trouver, la fantasque Parisienne prit

possession de cette maison comme d’une chose qui lui aurait appartenu.

Ce fut une insouciance royale pour tout ce qu’elle y vit, une

sympathie soudaine pour les moindres meubles qu’elle s’appropria tout

à coup comme s’ils lui eussent été connus depuis long-temps; détails

vulgaires, mais qui ne sont pas indifférents à la peinture de ces

caractères exceptionnels. Il semblait qu’un rêve l’eût familiarisée par

avance avec cette demeure où elle vécut de sa haine comme elle y aurait

vécu de son amour.

--Je n’ai pas du moins, se disait-elle, excité en lui cette insultante

pitié qui tue, je ne lui dois pas la vie. O mon premier, mon seul et

mon dernier amour, quel dénoûment! Elle s’élança d’un bond sur Francine

effrayée: --Aimes-tu? Oh! oui, tu aimes, je m’en souviens. Ah! je suis

bien heureuse d’avoir auprès de moi une femme qui me comprenne. Eh!

bien, ma pauvre Francette, l’homme ne te semble-t-il pas une effroyable

créature? Hein, il disait m’aimer, et il n’a pas résisté à la plus

légère des épreuves. Mais si le monde entier l’avait repoussé, pour

lui mon âme eût été un asile; si l’univers l’avait accusé, je l’aurais

défendu. Autrefois, je voyais le monde rempli d’êtres qui allaient et

venaient, ils ne m’étaient qu’indifférents; le monde était triste et

non pas horrible; mais maintenant, qu’est le monde sans lui? Il va donc

vivre sans que je sois près de lui, sans que je le voie, que je lui

parle, que je le sente, que je le tienne, que je le serre... Ah! je

l’égorgerai plutôt moi-même dans son sommeil.

Francine épouvantée la contempla un moment en silence.

--Tuer celui qu’on aime?... dit-elle d’une voix douce.

--Ah! certes, quand il n’aime plus.

Mais après ces épouvantables paroles elle se cacha le visage dans ses

mains, se rassit et garda le silence.

Le lendemain, un homme se présenta brusquement devant elle sans être

annoncé. Il avait un visage sévère. C’était Hulot. Elle leva les yeux

et frémit.

--Vous venez, dit-elle, me demander compte de vos amis? Ils sont morts.

--Je le sais, répondit-il. Ce n’est pas au service de la République.

--Pour moi et par moi, reprit-elle. Vous allez me parler de la

patrie! La patrie rend-elle la vie à ceux qui meurent pour elle, les

venge-t-elle seulement? Moi, je les vengerai, s’écria-t-elle. Les

lugubres images de la catastrophe dont elle avait été la victime

s’étant tout à coup développées à son imagination, cet être gracieux

qui mettait la pudeur en premier dans les artifices de la femme, eut

un mouvement de folie et marcha d’un pas saccadé vers le commandant

stupéfait.

--Pour quelques soldats égorgés, j’amènerai sous la hache de vos

échafauds une tête qui vaut des milliers de têtes, dit-elle. Les

femmes font rarement la guerre, mais vous pourrez, quelque vieux que

vous soyez, apprendre à mon école de bons stratagèmes. Je livrerai à

vos baïonnettes une famille entière: ses aïeux, et lui, son avenir,

son passé. Autant j’ai été bonne et vraie pour lui, autant je serai

perfide et fausse. Oui, commandant, je veux l’amener dans mon lit; ce

chef en sortira pour marcher à la mort. C’est cela, je n’aurai jamais

de rivale... Il a prononcé pardieu lui-même son arrêt: _un jour sans

lendemain!_ Votre république et moi nous serons vengées. La République!

reprit-elle d’une voix dont les intonations bizarres effrayèrent Hulot,

mais il mourra donc pour avoir porté les armes contre son pays? La

France me volerait donc ma vengeance! Ah! qu’une vie est peu de chose,

une mort n’expie qu’un crime! Mais s’il n’a qu’une tête à donner,

j’aurai une nuit pour lui faire penser qu’il perd plus d’une vie. Sur

toute chose, commandant, vous qui le tuerez (elle laissa échapper un

soupir), faites en sorte que rien ne trahisse ma trahison, et qu’il

meure convaincu de ma fidélité. Je ne vous demande que cela. Qu’il ne

voie que moi, moi et mes caresses!

Là, elle se tut; mais à travers la pourpre de son visage, Hulot et

Corentin s’aperçurent que la colère et le délire n’étouffaient pas

entièrement la pudeur. Marie frissonna violemment en disant les

derniers mots; elle les écouta de nouveau comme si elle eût douté de

les avoir prononcés, et tressaillit naïvement en faisant les gestes

involontaires d’une femme à laquelle un voile échappe.

--Mais vous l’avez eu entre les mains, dit Corentin.

--Probablement, répondit-elle avec amertume.

--Pourquoi m’avoir arrêté quand je le tenais, reprit Hulot.

--Eh! commandant, nous ne savions pas que ce serait lui. Tout à coup,

cette femme agitée, qui se promenait à pas précipités en jetant des

regards dévorants aux deux spectateurs de cet orage, se calma. --Je ne

me reconnais pas, dit-elle d’un ton d’homme. Pourquoi parler, il faut

l’aller chercher!

--L’aller chercher, dit Hulot; mais, ma chère enfant, prenez-y garde,

nous ne sommes pas maîtres des campagnes, et, si vous vous hasardiez à

sortir de la ville, vous seriez prise ou tuée à cent pas.

--Il n’y a jamais de dangers pour ceux qui veulent se venger,

répondit-elle en faisant un geste de dédain pour bannir de sa présence

ces deux hommes qu’elle avait honte de voir.

--Quelle femme! s’écria Hulot en se retirant avec Corentin. Quelle idée

ils ont eue à Paris, ces gens de police! Mais elle ne nous le livrera

jamais, ajouta-t-il en hochant la tête.

--Oh! si! répliqua Corentin.

--Ne voyez-vous pas qu’elle l’aime? reprit Hulot.

--C’est précisément pour cela. D’ailleurs, dit Corentin en regardant le

commandant étonné, je suis là pour l’empêcher de faire des sottises,

car, selon moi, camarade, il n’y a pas d’amour qui vaille trois cent

mille francs.

Quand ce diplomate de l’intérieur quitta le soldat, ce dernier le

suivit des yeux; et, lorsqu’il n’entendit plus le bruit de ses pas, il

poussa un soupir en se disant à lui-même: --Il y a donc quelquefois

du bonheur à n’être qu’une bête comme moi! Tonnerre de Dieu, si je

rencontre le Gars, nous nous battrons corps à corps, ou je ne me nomme

pas Hulot, car si ce renard-là me l’amenait à juger, maintenant qu’ils

ont créé des conseils de guerre, je croirais ma conscience aussi sale

que la chemise d’un jeune troupier qui entend le feu pour la première

fois.

Le massacre de la Vivetière et le désir de venger ses deux amis

avaient autant contribué à faire reprendre à Hulot le commandement

de sa demi-brigade, que la réponse par laquelle un nouveau ministre,

Berthier, lui déclarait que sa démission n’était pas acceptable dans

les circonstances présentes. A la dépêche ministérielle était jointe

une lettre confidentielle où, sans l’instruire de la mission dont était

chargée mademoiselle de Verneuil, il lui écrivait que cet incident,

complétement en dehors de la guerre, n’en devait pas arrêter les

opérations. La participation des chefs militaires devait, disait-il, se

borner, dans cette affaire, à seconder _cette honorable citoyenne, s’il

y avait lieu_. En apprenant par ses rapports que les mouvements des

Chouans annonçaient une concentration de leurs forces vers Fougères,

Hulot avait secrètement ramené par une marche forcée, deux bataillons

de sa demi-brigade sur cette place importante. Le danger de la patrie,

la haine de l’aristocratie, dont les partisans menaçaient une étendue

de pays considérable, l’amitié, tout avait contribué à rendre au vieux

militaire le feu de sa jeunesse.

La Comédie humaine - Volume 13. Scènes de la vie militaire et Scènes de la vie de campagne · 第 14 / 72 段