Elle ne put se refuser à admirer la figure de Merle, tant ce gai

soldat répondait complétement aux idées qu’on peut avoir de ces

troupiers français, qui savent siffler un air au milieu des balles et

n’oublient pas de faire un lazzi sur le camarade qui tombe mal. Gérard

imposait. Grave et plein de sang-froid, il paraissait avoir une de ces

âmes vraiment républicaines qui, à cette époque, se rencontrèrent en

foule dans les armées françaises auxquelles des dévouements noblement

obscurs imprimaient une énergie jusqu’alors inconnue.

--Voilà un de mes hommes à grandes vues, se dit mademoiselle de

Verneuil. Appuyés sur le présent qu’ils dominent, ils ruinent le passé,

mais au profit de l’avenir...

Cette pensée l’attrista, parce qu’elle ne se rapportait pas à son

amant, vers lequel elle se tourna pour se venger, par une autre

admiration, de la République qu’elle haïssait déjà. En voyant le

marquis entouré de ces hommes assez hardis, assez fanatiques, assez

calculateurs de l’avenir, pour attaquer une République victorieuse dans

l’espoir de relever une monarchie morte, une religion mise en interdit,

des princes errants et des priviléges expirés:

--Celui-ci, se dit-elle, n’a pas moins de portée que l’autre; car,

accroupi sur des décombres, il veut faire du passé, l’avenir.

Son esprit nourri d’images hésitait alors entre les jeunes et les

vieilles ruines. Sa conscience lui criait bien que l’un se battait

pour un homme, l’autre pour un pays; mais elle était arrivée par le

sentiment au point où l’on arrive par la raison, à reconnaître que le

roi, c’est le pays.

En entendant retentir dans le salon les pas d’un homme, le marquis

se leva pour aller à sa rencontre. Il reconnut le convive attendu

qui, surpris de la compagnie, voulut parler; mais le Gars déroba aux

Républicains le signe qu’il lui fit pour l’engager à se taire et à

prendre place au festin. A mesure que les deux officiers républicains

analysaient les physionomies de leurs hôtes, les soupçons qu’ils

avaient conçus d’abord renaissaient. Le vêtement ecclésiastique de

l’abbé Gudin et la bizarrerie des costumes chouans éveillèrent leur

prudence; ils redoublèrent alors d’attention et découvrirent de

plaisants contrastes entre les manières des convives et leurs discours.

Autant le républicanisme manifesté par quelques-uns d’entre eux était

exagéré, autant les façons de quelques autres étaient aristocratiques.

Certains coups d’œil surpris entre le marquis et ses hôtes, certains

mots à double sens imprudemment prononcés, mais surtout la ceinture de

barbe dont le cou de quelques convives était garni et qu’ils cachaient

assez mal dans leurs cravates, finirent par apprendre aux deux

officiers une vérité qui les frappa en même temps. Ils se révélèrent

leurs communes pensées par un même regard, car madame du Gua les avait

habilement séparés et ils en étaient réduits au langage de leurs yeux.

Leur situation commandait d’agir avec adresse, ils ne savaient s’ils

étaient les maîtres du château, ou s’ils y avaient été attirés dans

une embûche; si mademoiselle de Verneuil était la dupe ou la complice

de cette inexplicable aventure; mais un événement imprévu précipita la

crise, avant qu’ils pussent en connaître toute la gravité.

Le nouveau convive était un de ces hommes carrés de base comme de

hauteur, dont le teint est fortement coloré, qui se penchent en arrière

quand ils marchent, qui semblent déplacer beaucoup d’air autour d’eux,

et croient qu’il faut à tout le monde plus d’un regard pour les voir.

Malgré sa noblesse, il avait pris la vie comme une plaisanterie dont

on doit tirer le meilleur parti possible; mais, tout en s’agenouillant

devant lui-même, il était bon, poli et spirituel à la manière de

ces gentilshommes qui, après avoir fini leur éducation à la cour,

reviennent dans leurs terres, et ne veulent jamais supposer qu’ils ont

pu, au bout de vingt ans, s’y rouiller. Ces sortes de gens manquent de

tact avec un aplomb imperturbable, disent spirituellement une sottise,

se défient du bien avec beaucoup d’adresse, et prennent d’incroyables

peines pour donner dans un piége. Lorsque par un jeu de fourchette

qui annonçait un grand mangeur, il eut regagné le temps perdu, il

leva les yeux sur la compagnie. Son étonnement redoubla en voyant les

deux officiers, et il interrogea d’un regard madame du Gua, qui, pour

toute réponse, lui montra mademoiselle de Verneuil. En apercevant la

sirène dont la beauté commençait à imposer silence aux sentiments

d’abord excités par madame du Gua dans l’âme des convives, le gros

inconnu laissa échapper un de ces sourires impertinents et moqueurs

qui semblent contenir toute une histoire graveleuse. Il se pencha à

l’oreille de son voisin auquel il dit deux ou trois mots, et ces mots,

qui restèrent un secret pour les officiers et pour Marie, voyagèrent

d’oreille en oreille, de bouche en bouche, jusqu’au cœur de celui

qu’ils devaient frapper à mort. Les chefs des Vendéens et des Chouans

tournèrent leurs regards sur le marquis de Montauran avec une curiosité

cruelle. Les yeux de madame du Gua allèrent du marquis à mademoiselle

de Verneuil étonnée, en lançant des éclairs de joie. Les officiers

inquiets se consultèrent en attendant le résultat de cette scène

bizarre. Puis, en un moment, les fourchettes demeurèrent inactives dans

toutes les mains, le silence régna dans la salle, et tous les regards

se concentrèrent sur le Gars. Une effroyable rage éclata sur ce visage

colère et sanguin, qui prit une teinte de cire. Le jeune chef se tourna

vers le convive d’où ce serpenteau était parti, et d’une voix qui

sembla couverte d’un crêpe: --Mort de mon âme, comte, cela est-il vrai?

demanda-t-il.

--Sur mon honneur, répondit le comte en s’inclinant avec gravité.

Le marquis baissa les yeux un moment, et il les releva bientôt pour les

reporter sur Marie, qui, attentive à ce débat, recueillit ce regard

plein de mort.

--Je donnerais ma vie, dit-il à voix basse, pour me venger sur l’heure.

Madame du Gua comprit cette phrase au mouvement seul des lèvres et

sourit au jeune homme, comme on sourit à un ami dont le désespoir

va cesser. Le mépris général pour mademoiselle de Verneuil, peint

sur toutes les figures, mit le comble à l’indignation des deux

Républicains, qui se levèrent brusquement.

--Que désirez-vous, citoyens? demanda madame du Gua.

--Nos épées, _citoyenne_, répondit ironiquement Gérard.

--Vous n’en avez pas besoin à table, dit le marquis froidement.

--Non, mais nous allons jouer à un jeu que vous connaissez, répondit

Gérard en reparaissant. Nous nous verrons ici d’un peu plus près qu’à

la Pèlerine.

L’assemblée resta stupéfaite. En ce moment une décharge faite avec un

ensemble terrible pour les oreilles des deux officiers, retentit dans

la cour. Les deux officiers s’élancèrent sur le perron; là, ils virent

une centaine de Chouans qui ajustaient quelques soldats survivant à

leur première décharge, et qui tiraient sur eux comme sur des lièvres.

Ces Bretons sortaient de la rive où Marche-à-terre les avait postés

au péril de leur vie; car, dans cette évolution et après les derniers

coups de fusil, on entendit, à travers les cris des mourants, quelques

Chouans tombant dans les eaux où ils roulèrent comme des pierres dans

un gouffre. Pille-miche visait Gérard, Marche-à-terre tenait Merle en

respect.

--Capitaine, dit froidement le marquis à Merle en lui répétant les

paroles que le Républicain avait dites de lui, _voyez-vous, les hommes

sont comme les nèfles, ils mûrissent sur la paille_. Et, par un geste

de main, il montra l’escorte entière des Bleus couchée sur la litière

ensanglantée, où les Chouans achevaient les vivants, et dépouillaient

les morts avec une incroyable célérité. --J’avais bien raison de vous

dire que vos soldats n’iraient pas jusqu’à la Pèlerine, ajouta le

marquis. Je crois aussi que votre tête sera pleine de plomb avant la

mienne, qu’en dites-vous?

Montauran éprouvait un horrible besoin de satisfaire sa rage. Son

ironie envers le vaincu, la férocité, la perfidie même de cette

exécution militaire faite sans son ordre et qu’il avouait alors,

répondaient aux vœux secrets de son cœur. Dans sa fureur, il aurait

voulu anéantir la France. Les Bleus égorgés, les deux officiers

vivants, tous innocents du crime dont il demandait vengeance, étaient

entre ses mains comme les cartes que dévore un joueur au désespoir.

--J’aime mieux périr ainsi que de triompher comme vous, dit Gérard.

Puis, en voyant ses soldats nus et sanglants, il s’écria: --Les avoir

assassinés lâchement, froidement!

--Comme le fut Louis XVI, monsieur, répondit vivement le marquis.

--Monsieur, répliqua Gérard avec hauteur, il existe dans le procès d’un

roi des mystères que vous ne comprendrez jamais.

--Accuser le roi! s’écria le marquis hors de lui.

--Combattre la France! répondit Gérard d’un ton de mépris.

--Niaiserie, dit le marquis.

--Parricide! reprit le Républicain.

--Régicide!

--Eh! bien, vas-tu prendre le moment de ta mort pour te disputer?

s’écria gaiement Merle.

--C’est vrai, dit froidement Gérard en se retournant vers le marquis.

Monsieur, si votre intention est de nous donner la mort, reprit-il,

faites-nous au moins la grâce de nous fusiller sur-le-champ.

--Te voilà bien! reprit le capitaine, toujours pressé d’en finir. Mais,

mon ami, quand on va loin et qu’on ne pourra pas déjeuner le lendemain,

on soupe.

Gérard s’élança fièrement et sans mot dire vers la muraille;

Pille-miche l’ajusta en regardant le marquis immobile, prit le

silence de son chef pour un ordre, et l’adjudant-major tomba comme

un arbre. Marche-à-terre courut partager cette nouvelle dépouille

avec Pille-miche. Comme deux corbeaux affamés, ils eurent un débat et

grognèrent sur le cadavre encore chaud.

--Si vous voulez achever de souper, capitaine, vous êtes libre de venir

avec moi, dit le marquis à Merle, qu’il voulut garder pour faire des

échanges.

Le capitaine rentra machinalement avec le marquis, en disant à voix

basse, comme s’il s’adressait un reproche: --C’est cette diablesse de

fille qui est cause de ça. Que dira Hulot?

--Cette fille! s’écria le marquis d’un ton sourd. C’est donc bien

décidément une fille.

Le capitaine semblait avoir tué Montauran, qui le suivait tout pâle,

défait, morne, et d’un pas chancelant. Il s’était passé dans la salle à

manger une autre scène qui, par l’absence du marquis, prit un caractère

tellement sinistre, que Marie, se trouvant sans son protecteur, put

croire à l’arrêt de mort écrit dans les yeux de sa rivale. Au bruit de

la décharge, tous les convives s’étaient levés, moins madame du Gua.

--Rasseyez-vous, dit-elle, ce n’est rien, nos gens tuent les Bleus.

Lorsqu’elle vit le marquis dehors, elle se leva. --Mademoiselle que

voici, s’écria-t-elle avec le calme d’une sourde rage, venait nous

enlever le Gars! Elle venait essayer de le livrer à la République.

--Depuis ce matin je l’aurais pu livrer vingt fois, et je lui ai sauvé

la vie, répliqua mademoiselle de Verneuil.

Madame du Gua s’élança sur sa rivale avec la rapidité de l’éclair;

elle brisa, dans son aveugle emportement, les faibles brandebourgs du

spencer de la jeune fille surprise par cette soudaine irruption, viola

d’une main brutale l’asile sacré où la lettre était cachée, déchira

l’étoffe, les broderies, le corset, la chemise; puis elle profita de

cette recherche pour assouvir sa jalousie, et sut froisser avec tant

d’adresse et de fureur la gorge palpitante de sa rivale, qu’elle y

laissa les traces sanglantes de ses ongles, en éprouvant un sombre

plaisir à lui faire subir une si odieuse prostitution. Dans la faible

lutte que Marie opposa à cette femme furieuse, sa capote dénouée

tomba, ses cheveux rompirent leurs liens et s’échappèrent en boucles

ondoyantes; son visage rayonna de pudeur, puis deux larmes tracèrent

un chemin humide et brûlant le long de ses joues et rendirent le feu

de ses yeux plus vif; enfin, le tressaillement de la honte la livra

frémissante aux regards des convives. Des juges même endurcis auraient

cru à son innocence en voyant sa douleur.

La haine calcule si mal, que madame du Gua ne s’aperçut pas qu’elle

n’était écoutée de personne pendant que, triomphante, elle s’écriait:

--Voyez, messieurs, ai-je donc calomnié cette horrible créature?

--Pas si horrible, dit à voix basse le gros convive auteur du désastre.

J’aime prodigieusement ces horreurs-là, moi.

--Voici, reprit la cruelle Vendéenne, un ordre signé Laplace et

contre-signé Dubois. A ces noms quelques personnes levèrent la tête.

--Et en voici la teneur, dit en continuant madame du Gua:

«_Les citoyens commandants militaires de tout grade, administrateurs de

district, les procureurs-syndics, etc., des départements insurgés, et

particulièrement ceux des localités où se trouvera le ci-devant marquis

de Montauran, chef de brigands et surnommé le Gars, devront prêter

secours et assistance à la citoyenne Marie Verneuil et se conformer aux

ordres qu’elle pourra leur donner, chacun en ce qui le concerne, etc._»

--Une fille d’Opéra prendre un nom illustre pour le souiller de cette

infamie! ajouta-t-elle.

Un mouvement de surprise se manifesta dans l’assemblée.

--La partie n’est pas égale si la République emploie de si jolies

femmes contre nous, dit gaiement le baron du Guénic.

--Surtout des filles qui ne mettent rien au jeu, répliqua madame du Gua.

--Rien? dit Brigaut, mademoiselle a cependant un domaine qui doit lui

rapporter de bien grosses rentes!

--La République aime donc bien à rire, pour nous envoyer des filles de

joie en ambassade, s’écria l’abbé Gudin.

--Mais mademoiselle recherche malheureusement des plaisirs qui tuent,

reprit madame du Gua avec une horrible expression de joie qui indiquait

le terme de ces plaisanteries.

--Comment donc vivez-vous encore, madame? dit la victime en se relevant

après avoir réparé le désordre de sa toilette.

Cette sanglante épigramme imprima une sorte de respect pour une si

fière victime et imposa silence à l’assemblée. Madame du Gua vit errer

sur les lèvres des chefs un sourire dont l’ironie la mit en fureur;

et alors, sans apercevoir le marquis ni le capitaine qui survinrent:

--Pille-miche, emporte-la, dit-elle au Chouan en lui désignant

mademoiselle de Verneuil, c’est ma part du butin, je te la donne,

fais-en tout ce que tu voudras.

A ce mot _tout_ prononcé par cette femme, l’assemblée entière

frissonna, car les têtes hideuses de Marche-à-terre et de Pille-miche

se montrèrent derrière le marquis, et le supplice apparut dans toute

son horreur.

Francine debout, les mains jointes, les yeux pleins de larmes, restait

comme frappée de la foudre. Mademoiselle de Verneuil, qui recouvra dans

le danger toute sa présence d’esprit, jeta sur l’assemblée un regard

de mépris, ressaisit la lettre que tenait madame du Gua, leva la tête,

et l’œil sec, mais fulgurant, elle s’élança vers la porte où l’épée

de Merle était restée. Là elle rencontra le marquis froid et immobile

comme une statue. Rien ne plaidait pour elle sur ce visage dont tous

les traits étaient fixes et fermes. Blessée dans son cœur, la vie lui

devint odieuse. L’homme qui lui avait témoigné tant d’amour avait donc

entendu les plaisanteries dont elle venait d’être accablée, et restait

le témoin glacé de la prostitution qu’elle venait d’endurer lorsque les

beautés qu’une femme réserve à l’amour essuyèrent tous les regards!

Peut-être aurait-elle pardonné à Montauran ses sentiments de mépris,

mais elle s’indigna d’avoir été vue par lui dans une infâme situation;

elle lui lança un regard stupide et plein de haine, car elle sentit

naître dans son cœur d’effroyables désirs de vengeance. En voyant la

mort derrière elle, son impuissance l’étouffa. Il s’éleva dans sa tête

comme un tourbillon de folie; son sang bouillonnant lui fit voir le

monde comme un incendie; alors, au lieu de se tuer, elle saisit l’épée,

la brandit sur le marquis, la lui enfonça jusqu’à la garde; mais l’épée

ayant glissé entre le bras et le flanc, le Gars arrêta Marie par le

poignet et l’entraîna hors de la salle, aidé par Pille-miche, qui se

jeta sur cette créature furieuse au moment où elle essaya de tuer le

marquis. A ce spectacle, Francine jeta des cris perçants.

--Pierre! Pierre! Pierre! s’écria-t-elle avec des accents lamentables.

Et tout en criant elle suivit sa maîtresse. Le marquis laissa

l’assemblée stupéfaite, et sortit en fermant la porte de la salle.

Quand il arriva sur le perron, il tenait encore le poignet de cette

femme et le serrait par un mouvement convulsif, tandis que les doigts

nerveux de Pille-miche en brisaient presque l’os du bras; mais elle ne

sentait que la main brûlante du jeune chef, qu’elle regarda froidement.

--Monsieur, vous me faites mal!

Pour toute réponse, il la contempla pendant un moment.

--Avez-vous donc quelque chose à venger bassement comme cette femme a

fait? dit-elle. Puis, apercevant les cadavres étendus sur la paille,

elle s’écria en frissonnant: --La foi d’un gentilhomme! ah! ah! ah!

Après ce rire, qui fut affreux, elle ajouta: --La belle journée!

--Oui, belle, répéta-t-il, et sans lendemain.

Il abandonna la main de mademoiselle de Verneuil, après avoir contemplé

d’un dernier, d’un long regard, cette ravissante créature à laquelle

il lui était presque impossible de renoncer. Aucun de ces deux esprits

altiers ne voulut fléchir. Le marquis attendait peut-être une larme;

mais les yeux de la jeune fille restèrent secs et fiers. Il se retourna

vivement en laissant à Pille-miche sa victime.

--Dieu m’entendra, marquis, je lui demanderai pour vous une belle

journée sans lendemain!

Pille-miche, embarrassé d’une si belle proie, l’entraîna avec une

douceur mêlée de respect et d’ironie. Le marquis poussa un soupir,

rentra dans la salle, et offrit à ses hôtes un visage semblable à celui

d’un mort dont les yeux n’auraient pas été fermés.

La présence du capitaine Merle était inexplicable pour les acteurs

de cette tragédie; aussi tous le contemplèrent-ils avec surprise en

s’interrogeant du regard. Merle s’aperçut de l’étonnement des Chouans,

et, sans sortir de son caractère, il leur dit en souriant tristement:

--Je ne crois pas, messieurs, que vous refusiez un verre de vin à un

homme qui va faire sa dernière étape.

Ce fut au moment où l’assemblée était calmée par ces paroles prononcées

avec une étourderie française qui devait plaire aux Vendéens, que

Montauran reparut, et sa figure pâle, son regard fixe, glacèrent tous

les convives.

--Vous allez voir, dit le capitaine, que le mort va mettre les vivants

en train.

--Ah! dit le marquis en laissant échapper le geste d’un homme qui

s’éveille, vous voilà, mon cher conseil de guerre!

Et il lui tendit une bouteille de vin de Grave, comme pour lui verser à

boire.

--Oh! merci, citoyen marquis, je pourrais m’étourdir, voyez-vous.

A cette saillie, madame du Gua dit aux convives en souriant: --Allons,

épargnons-lui le dessert.

--Vous êtes bien cruelle dans vos vengeances, madame, répondit le

capitaine. Vous oubliez mon ami assassiné, qui m’attend, et je ne

manque pas à mes rendez-vous.

--Capitaine, dit alors le marquis en lui jetant son gant, vous êtes

libre! Tenez, voilà un passe-port. Les Chasseurs du Roi savent qu’on ne

doit pas tuer tout le gibier.

--Va pour la vie! répondit Merle, mais vous avez tort, je vous réponds

de jouer serré avec vous, je ne vous ferai pas de grâce. Vous pouvez

être très-habile, mais vous ne valez pas Gérard. Quoique votre tête ne

puisse jamais me payer la sienne, il me la faudra, et je l’aurai.

--Il était donc bien pressé, reprit le marquis.

--Adieu! je pouvais trinquer avec mes bourreaux, je ne reste pas avec

les assassins de mon ami, dit le capitaine qui disparut en laissant les

convives étonnés.

--Hé! bien, messieurs, que dites-vous des échevins, des chirurgiens et

des avocats qui dirigent la République? demanda froidement le Gars.

--Par la mort-dieu, marquis, répondit le comte de Bauvan, ils sont

en tout cas bien mal élevés. Celui-ci nous a fait, je crois, une

impertinence.

La brusque retraite du capitaine avait un secret motif. La créature

si dédaignée, si humiliée, et qui succombait peut-être en ce moment,

lui avait offert dans cette scène des beautés si difficiles à oublier

qu’il se disait en sortant: --Si c’est une fille, ce n’est pas une

fille ordinaire, et j’en ferai certes bien ma femme... Il désespérait

si peu de la sauver de la main de ces sauvages, que sa première pensée,

en ayant la vie sauve, avait été de la prendre désormais sous sa

protection. Malheureusement en arrivant sur le perron, le capitaine

trouva la cour déserte. Il jeta les yeux autour de lui, écouta le

silence et n’entendit rien que les rires bruyants et lointains des

Chouans qui buvaient dans les jardins, en partageant leur butin. Il se

hasarda à tourner l’aile fatale devant laquelle ses soldats avaient été

fusillés; et, de ce coin, à la faible lueur de quelques chandelles, il

distingua les différents groupes que formaient les Chasseurs du Roi. Ni

Pille-miche, ni Marche-à-terre, ni la jeune fille ne s’y trouvaient;

mais en ce moment, il se sentit doucement tiré par le pan de son

uniforme, se retourna et vit Francine à genoux.

--Où est-elle? demanda-t-il.

--Je ne sais pas, Pierre m’a chassée en m’ordonnant de ne pas bouger.

--Par où sont-ils allés?

--Par là, répondit-elle en montrant la chaussée.

Le capitaine et Francine aperçurent alors dans cette direction quelques

ombres projetées sur les eaux du lac par la lumière de la lune, et

reconnurent des formes féminines dont la finesse quoique indistincte

leur fit battre le cœur.

--Oh! c’est elle, dit la Bretonne.

Mademoiselle de Verneuil paraissait être debout, et résignée au milieu

de quelques figures dont les mouvements accusaient un débat.

--Ils sont plusieurs, s’écria le capitaine. C’est égal, marchons!

--Vous allez vous faire tuer inutilement, dit Francine.

--Je l’ai déjà été une fois aujourd’hui, répondit-il gaiement.

Et tous deux s’acheminèrent vers le portail sombre derrière lequel la

scène se passait. Au milieu de la route, Francine s’arrêta.

--Non, je n’irai pas plus loin! s’écria-t-elle doucement, Pierre m’a

dit de ne pas m’en mêler; je le connais, nous allons tout gâter. Faites

ce que vous voudrez, monsieur l’officier, mais éloignez-vous. Si Pierre

vous voyait auprès de moi, il vous tuerait.

En ce moment, Pille-miche se montra hors du portail, appela le

postillon resté dans l’écurie, aperçut le capitaine et s’écria en

dirigeant son fusil sur lui: --Sainte Anne d’Auray! le recteur

d’Antrain avait bien raison de nous dire que les Bleus signent des

pactes avec le diable. Attends, attends, je m’en vais te faire

ressusciter, moi!

--Hé! j’ai la vie sauve, lui cria Merle en se voyant menacé. Voici le

gant de ton chef.

--Oui, voilà bien les esprits, reprit le Chouan. Je ne te la donne pas,

moi, la vie, _Ave Maria!_

Il tira. Le coup de feu atteignit à la tête le capitaine, qui tomba.

Quand Francine s’approcha de Merle, elle l’entendit prononcer

indistinctement ces paroles: --J’aime encore mieux rester avec eux que

de revenir sans eux, dit-il.

Le Chouan s’élança sur le Bleu pour le dépouiller en disant: --Il y a

cela de bon chez ces revenants, qu’ils ressuscitent avec leurs habits.

En voyant dans la main du capitaine qui avait fait le geste de montrer

le gant du Gars, cette sauve-garde sacrée, il resta stupéfait. --Je ne

voudrais pas être dans la peau du fils de ma mère, s’écria-t-il. Puis

il disparut avec la rapidité d’un oiseau.

Pour comprendre cette rencontre si fatale au capitaine, il est

nécessaire de suivre mademoiselle de Verneuil quand le marquis, en

proie au désespoir et à la rage, l’eut quittée en l’abandonnant à

Pille-miche. Francine saisit alors, par un mouvement convulsif, le cou

de Marche-à-terre, et réclama, les yeux pleins de larmes, la promesse

qu’il lui avait faite. A quelques pas d’eux, Pille-miche entraînait sa

victime comme s’il eût tiré après lui quelque fardeau grossier. Marie,

les cheveux épars, la tête penchée, tourna les yeux vers le lac; mais,

retenue par un poignet d’acier, elle fut forcée de suivre lentement le

Chouan, qui se retourna plusieurs fois pour la regarder ou pour lui

faire hâter sa marche, et chaque fois une pensée joviale dessina sur

cette figure un épouvantable sourire.

--Est-elle godaine!... s’écria-t-il avec une grossière emphase.

En entendant ces mots, Francine recouvra la parole.

--Pierre?

--Hé! bien.

--Il va donc la tuer.

--Pas tout de suite, répondit Marche-à-terre.

--Mais elle ne se laissera pas faire, et je mourrai si elle meurt.

--Ha! _ben_, tu l’aimes trop, qu’elle meure! dit Marche-à-terre.

La Comédie humaine - Volume 13. Scènes de la vie militaire et Scènes de la vie de campagne · 第 13 / 72 段