--Madame, répondit le Gars en lui dardant des regards de colère, songez

à ne rien entreprendre contre cette personne, ni contre son escorte,

ou rien ne vous garantirait de ma vengeance. Je veux que mademoiselle

soit traitée avec les plus grands égards et comme une femme qui

m’appartient. Nous sommes, je crois, alliés aux Verneuil.

L’opposition que rencontrait le marquis produisit l’effet ordinaire

que font sur les jeunes gens de semblables obstacles. Quoiqu’il eût

en apparence traité fort légèrement mademoiselle de Verneuil et fait

croire que sa passion pour elle était un caprice, il venait, par un

sentiment d’orgueil, de franchir un espace immense. En avouant cette

femme, il trouva son honneur intéressé à ce qu’elle fût respectée;

il alla donc, de groupe en groupe, assurant, en homme qu’il eût été

dangereux de froisser, que cette inconnue était réellement mademoiselle

de Verneuil. Aussitôt, toutes les rumeurs s’apaisèrent. Lorsque

Montauran eut établi une espèce d’harmonie dans le salon et satisfait à

toutes les exigences, il se rapprocha de sa maîtresse avec empressement

et lui dit à voix basse:

--Ces gens-là m’ont volé un moment de bonheur.

--Je suis bien contente de vous avoir près de moi, répondit-elle en

riant. Je vous préviens que je suis curieuse; ainsi, ne vous fatiguez

pas trop de mes questions. Dites-moi d’abord quel est ce bonhomme qui

porte une veste de drap vert.

--C’est le fameux major Brigaut, un homme du Marais, compagnon de feu

Mercier, dit La-Vendée.

--Mais quel est le gros ecclésiastique à face rubiconde avec lequel il

cause maintenant de moi? reprit mademoiselle de Verneuil.

--Savez-vous ce qu’ils disent?

--Si je veux le savoir?... Est-ce une question?

--Mais je ne pourrais vous en instruire sans vous offenser.

--Du moment où vous me laissez offenser sans tirer vengeance des

injures que je reçois chez vous, adieu, marquis! Je ne veux pas rester

un moment ici. J’ai déjà quelques remords de tromper ces pauvres

Républicains, si loyaux et si confiants.

Elle fit quelques pas, et le marquis la suivit.

--Ma chère Marie, écoutez-moi. Sur mon honneur, j’ai imposé silence

à leurs méchants propos avant de savoir s’ils étaient faux ou vrais.

Néanmoins dans ma situation, quand les amis que nous avons dans les

ministères à Paris m’ont averti de me défier de toute espèce de femme

qui se trouverait sur mon chemin en m’annonçant que Fouché voulait

employer contre moi une Judith des rues, il est permis à mes meilleurs

amis de penser que vous êtes trop belle pour être une honnête femme...

En parlant, le marquis plongeait son regard dans les yeux de

mademoiselle de Verneuil qui rougit, et ne put retenir quelques pleurs.

--J’ai mérité ces injures, dit-elle. Je voudrais vous voir persuadé

que je suis une méprisable créature et me savoir aimée... alors je ne

douterais plus de vous. Moi je vous ai cru quand vous me trompiez,

et vous ne me croyez pas quand je suis vraie. Brisons là, monsieur,

dit-elle en fronçant le sourcil et pâlissant comme une femme qui va

mourir. Adieu.

Elle s’élança hors de la salle à manger par un mouvement de désespoir.

--Marie, ma vie est à vous, lui dit le jeune marquis à l’oreille.

Elle s’arrêta, le regarda.

--Non, non, dit-elle, je serai généreuse. Adieu. Je ne pensais, en vous

suivant, ni à mon passé, ni à votre avenir, j’étais folle.

--Comment, vous me quittez au moment où je vous offre ma vie!...

--Vous l’offrez dans un moment de passion, de désir.

--Sans regret, et pour toujours, dit-il.

Elle rentra. Pour cacher ses émotions, le marquis continua l’entretien.

--Ce gros homme de qui vous me demandiez le nom est un homme

redoutable, l’abbé Gudin, un de ces jésuites assez obstinés, assez

dévoués peut-être pour rester en France malgré l’édit de 1763 qui les

en a bannis. Il est le boute-feu de la guerre dans ces contrées et le

propagateur de l’association religieuse dite du Sacré-Cœur. Habitué

à se servir de la religion comme d’un instrument, il persuade à ses

affiliés qu’ils ressusciteront, et sait entretenir leur fanatisme par

d’adroites prédications. Vous le voyez: il faut employer les intérêts

particuliers de chacun pour arriver à un grand but. Là sont tous les

secrets de la politique.

--Et ce vieillard encore vert, tout musculeux, dont la figure est si

repoussante? Tenez, là, l’homme habillé avec les lambeaux d’une robe

d’avocat.

--Avocat? il prétend au grade de maréchal de camp. N’avez-vous pas

entendu parler de Longuy?

--Ce serait lui! dit mademoiselle de Verneuil effrayée. Vous vous

servez de ces hommes!

--Chut! il peut vous entendre. Voyez-vous cet autre en conversation

criminelle avec madame du Gua...

--Cet homme en noir qui ressemble à un juge?

--C’est un de nos négociateurs, la Billardière, fils d’un conseiller au

parlement de Bretagne, dont le nom est quelque chose comme Flamet; mais

il a la confiance des princes.

--Et son voisin, celui qui serre en ce moment sa pipe de terre blanche,

et qui appuie tous les doigts de sa main droite sur le panneau comme un

pacant? dit mademoiselle de Verneuil en riant.

--Vous l’avez, pardieu, deviné, c’est l’ancien garde-chasse du défunt

mari de cette dame. Il commande une des compagnies que j’oppose aux

bataillons mobiles. Lui et Marche-à-terre sont peut-être les plus

consciencieux serviteurs que le Roi ait ici.

--Mais elle, qui est-elle?

--Elle, reprit le marquis, elle est la dernière maîtresse qu’ait eue

Charrette. Elle possède une grande influence sur tout ce monde.

--Lui est-elle restée fidèle?

Pour toute réponse le marquis fit une petite moue dubitative.

--Et l’estimez-vous?

--Vous êtes effectivement bien curieuse.

--Elle est mon ennemie parce qu’elle ne peut plus être ma rivale, dit

en riant mademoiselle de Verneuil, je lui pardonne ses erreurs passées,

qu’elle me pardonne les miennes. Et cet officier à moustaches?

--Permettez-moi de ne pas le nommer. Il veut se défaire du premier

Consul en l’attaquant à main armée? Qu’il réussisse ou non, vous le

connaîtrez, il deviendra célèbre.

--Et vous êtes venu commander à de pareilles gens?... dit-elle avec

horreur. Voilà les défenseurs du Roi! Où sont donc les gentilshommes et

les seigneurs?

--Mais, dit le marquis avec impertinence, ils sont répandus dans toutes

les cours de l’Europe. Qui donc enrôle les rois, leurs cabinets, leurs

armées, au service de la maison de Bourbon, et les lance sur cette

République qui menace de mort toutes les monarchies et l’ordre social

d’une destruction complète?...

--Ah! répondit-elle avec une généreuse émotion, soyez désormais la

source pure où je puiserai les idées que je dois encore acquérir... j’y

consens. Mais laissez-moi penser que vous êtes le seul noble qui fasse

son devoir en attaquant la France avec des Français, et non à l’aide de

l’étranger. Je suis femme, et sens que si mon enfant me frappait dans

sa colère, je pourrais lui pardonner; mais s’il me voyait de sang-froid

déchirée par un inconnu, je le regarderais comme un monstre.

--Vous serez toujours Républicaine, dit le marquis en proie à une

délicieuse ivresse excitée par les généreux accents qui le confirmaient

dans ses présomptions.

--Républicaine? Non, je ne le suis plus. Je ne vous estimerais pas

si vous vous soumettiez au premier Consul, reprit-elle; mais je ne

voudrais pas non plus vous voir à la tête de gens qui pillent un coin

de la France au lieu d’assaillir toute la République. Pour qui vous

battez-vous? Qu’attendez-vous d’un roi rétabli sur le trône par vos

mains? Une femme a déjà entrepris ce beau chef-d’œuvre, le roi libéré

l’a laissé brûler vive. Ces hommes-là sont les oints du Seigneur, et

il y a du danger à toucher aux choses consacrées. Laissez Dieu seul

les placer, les déplacer, les replacer sur leurs tabourets de pourpre.

Si vous avez pesé la récompense qui vous en reviendra, vous êtes à mes

yeux dix fois plus grand que je ne vous croyais; foulez-moi alors si

vous le voulez aux pieds, je vous le permets, je serai heureuse.

--Vous êtes ravissante! n’essayez pas d’endoctriner ces messieurs, je

serais sans soldats.

--Ah! si vous vouliez me laisser vous convertir, nous irions à mille

lieues d’ici.

--Ces hommes que vous paraissez mépriser sauront périr dans la lutte,

répliqua le marquis d’un ton plus grave, et leurs torts seront oubliés.

D’ailleurs, si mes efforts sont couronnés de quelques succès, les

lauriers du triomphe ne cacheront-ils pas tout?

--Il n’y a que vous ici à qui je voie risquer quelque chose.

--Je ne suis pas le seul, reprit-il avec une modestie vraie. Voici

là-bas deux nouveaux chefs de la Vendée. Le premier, que vous avez

entendu nommer le Grand-Jacques, est le comte de Fontaine, et l’autre

la Billardière, que je vous ai déjà montré.

--Et oubliez-vous Quiberon, où la Billardière a joué le rôle le plus

singulier?... répondit-elle frappée d’un souvenir.

--La Billardière a beaucoup pris sur lui, croyez-moi. Ce n’est pas être

sur des roses que de servir les princes...

--Ah! vous me faites frémir! s’écria Marie. Marquis, reprit-elle

d’un ton qui semblait annoncer une réticence dont le mystère lui

était personnel, il suffit d’un instant pour détruire une illusion

et dévoiler des secrets d’où dépendent la vie et le bonheur de bien

des gens... Elle s’arrêta comme si elle eût craint d’en trop dire, et

ajouta: --Je voudrais savoir les soldats de la République en sûreté.

--Je serai prudent, dit-il en souriant pour déguiser son émotion, mais

ne me parlez plus de vos soldats, je vous en ai répondu sur ma foi de

gentilhomme.

--Et après tout, de quel droit voudrais-je vous conduire? reprit-elle.

Entre nous soyez toujours le maître. Ne vous ai-je pas dit que je

serais au désespoir de régner sur un esclave?

--Monsieur le marquis, dit respectueusement le major Brigaut en

interrompant cette conversation, les Bleus resteront-ils donc longtemps

ici?

--Ils partiront aussitôt qu’ils se seront reposés, s’écria Marie.

Le marquis lança des regards scrutateurs sur l’assemblée, y remarqua

de l’agitation, quitta mademoiselle de Verneuil, et laissa madame du

Gua venir le remplacer auprès d’elle. Cette femme apportait un masque

riant et perfide que le sourire amer du jeune chef ne déconcerta point.

En ce moment Francine jeta un cri promptement étouffé. Mademoiselle de

Verneuil, qui vit avec étonnement sa fidèle campagnarde s’élançant vers

la salle à manger, regarda madame du Gua, et sa surprise augmenta à

l’aspect de la pâleur répandue sur le visage de son ennemie. Curieuse

de pénétrer le secret de ce brusque départ, elle s’avança vers

l’embrasure de la fenêtre où sa rivale la suivit afin de détruire les

soupçons qu’une imprudence pouvait avoir éveillés et lui sourit avec

une indéfinissable malice quand, après avoir jeté toutes deux un regard

sur le paysage du lac, elles revinrent ensemble à la cheminée, Marie

sans avoir rien aperçu qui justifiât la fuite de Francine, madame du

Gua satisfaite d’être obéie. Le lac au bord duquel Marche-à-terre avait

comparu dans la cour à l’évocation de cette femme, allait rejoindre le

fossé d’enceinte qui protégeait les jardins, en décrivant de vaporeuses

sinuosités, tantôt larges comme des étangs, tantôt resserrées comme

les rivières artificielles d’un parc. Le rivage rapide et incliné que

baignaient ces eaux claires passait à quelques toises de la croisée.

Occupée à contempler, sur la surface des eaux, les lignes noires qu’y

projetaient les têtes de quelques vieux saules, Francine observait

assez insouciamment l’uniformité de courbure qu’une brise légère

imprimait à leurs branchages. Tout à coup elle crut apercevoir une

de leurs figures remuant sur le miroir des eaux par quelques-uns de

ces mouvements irréguliers et spontanés qui trahissent la vie. Cette

figure, quelque vague qu’elle fût, semblait être celle d’un homme.

Francine attribua d’abord sa vision aux imparfaites configurations

que produisait la lumière de la lune, à travers les feuillages; mais

bientôt une seconde tête se montra; puis d’autres apparurent encore

dans le lointain. Les petits arbustes de la berge se courbèrent et

se relevèrent avec violence. Francine vit alors cette longue haie

insensiblement agitée comme un de ces grands serpents indiens aux

formes fabuleuses. Puis, çà et là, dans les genêts et les hautes

épines, plusieurs points lumineux brillèrent et se déplacèrent. En

redoublant d’attention, l’amante de Marche-à-terre crut reconnaître la

première des figures noires qui allaient au sein de ce mouvant rivage.

Quelque indistinctes que fussent les formes de cet homme, le battement

de son cœur lui persuada qu’elle voyait en lui Marche-à-terre. Éclairée

par un geste, et impatiente de savoir si cette marche mystérieuse ne

cachait pas quelque perfidie, elle s’élança vers la cour. Arrivée au

milieu de ce plateau de verdure, elle regarda tour à tour les deux

corps de logis et les deux berges sans découvrir dans celle qui faisait

face à l’aile inhabitée aucune trace de ce sourd mouvement. Elle prêta

une oreille attentive, et entendit un léger bruissement semblable à

celui que peuvent produire les pas d’une bête fauve dans le silence des

forêts; elle tressaillit et ne trembla pas. Quoique jeune et innocente

encore, la curiosité lui inspira promptement une ruse. Elle aperçut la

voiture, courut s’y blottir, et ne leva sa tête qu’avec la précaution

du lièvre aux oreilles duquel résonne le bruit d’une chasse lointaine.

Elle vit Pille-miche qui sortit de l’écurie. Ce Chouan était accompagné

de deux paysans, et tous trois portaient des bottes de paille; ils

les étalèrent de manière à former une longue litière devant le corps

de bâtiment inhabité parallèle à la berge bordée d’arbres nains, où

les Chouans marchaient avec un silence qui trahissait les apprêts de

quelque horrible stratagème.

--Tu leur donnes de la paille comme s’ils devaient réellement dormir

là. Assez, Pille-miche, assez, dit une voix rauque et sourde que

Francine reconnut.

--N’y dormiront-ils pas? reprit Pille-miche en laissant échapper

un gros rire bête. Mais ne crains-tu pas que le Gars ne se fâche?

ajouta-t-il si bas que Francine n’entendit rien.

--Eh! bien, il se fâchera, répondit à demi-voix Marche-à-terre; mais

nous aurons tué les Bleus, tout de même. --Voilà, reprit-il, une

voiture qu’il faut rentrer à nous deux.

Pille-miche tira la voiture par le timon, et Marche-à-terre la poussa

par une des roues avec une telle prestesse que Francine se trouva

dans la grange et sur le point d’y rester enfermée, avant d’avoir eu

le temps de réfléchir à sa situation. Pille-miche sortit pour aider à

amener la pièce de cidre que le marquis avait ordonné de distribuer aux

soldats de l’escorte. Marche-à-terre passait le long de la calèche pour

se retirer et fermer la porte, quand il se sentit arrêté par une main

qui saisit les longs crins de sa peau de chèvre. Il reconnut des yeux

dont la douceur exerçait sur lui la puissance du magnétisme, et demeura

pendant un moment comme _charmé_. Francine sauta vivement hors de la

voiture, et lui dit de cette voix agressive qui va merveilleusement à

une femme irritée: --Pierre, quelles nouvelles as-tu donc apportées

sur le chemin à cette dame et à son fils? Que fait-on ici? Pourquoi te

caches-tu? je veux tout savoir. Ces mots donnèrent au visage du Chouan

une expression que Francine ne lui connaissait pas. Le Breton amena son

innocente maîtresse sur le seuil de la porte; là, il la tourna vers

la lueur blanchissante de la lune, et lui répondit en la regardant

avec des yeux terribles: --Oui, par ma damnation! Francine, je te le

dirai, mais quand tu m’auras juré sur ce chapelet... Et il tira un

vieux chapelet de dessous sa peau de bique. --Sur cette relique que tu

connais, reprit-il, de me répondre vérité à une seule demande. Francine

rougit en regardant ce chapelet qui sans doute, était un gage de leur

amour. --C’est là-dessus, reprit le Chouan tout ému, que tu as juré...

Il n’acheva pas. La paysanne appliqua sa main sur les lèvres de son

sauvage amant pour lui imposer silence.

--Ai-je donc besoin de jurer? dit-elle.

Il prit sa maîtresse doucement par la main, la contempla pendant

un instant, et reprit: --La demoiselle que tu sers se nomme-t-elle

réellement mademoiselle de Verneuil?

Francine demeura les bras pendants, les paupières baissées, la tête

inclinée, pâle, interdite.

--C’est une cataud! reprit Marche-à-terre d’une voix terrible.

A ce mot, la jolie main lui couvrit encore les lèvres, mais cette fois

il se recula violemment. La petite Bretonne ne vit plus d’amant, mais

bien une bête féroce dans toute l’horreur de sa nature. Les sourcils du

Chouan étaient violemment serrés, ses lèvres se contractèrent, et il

montra les dents comme un chien qui défend son maître.

--Je t’ai laissée fleur et je te retrouve fumier. Ah! pourquoi t’ai-je

abandonnée! Vous venez pour nous trahir, pour livrer le Gars.

Ces phrases furent plutôt des rugissements que des paroles. Quoique

Francine eût peur, à ce dernier reproche, elle osa contempler ce visage

farouche, leva sur lui des yeux angéliques et répondit avec calme: --Je

gage mon salut que cela est faux. C’est des idées de ta dame.

A son tour il baissa la tête; puis elle lui prit la main, se tourna

vers lui par un mouvement mignon, et lui dit: --Pierre, pourquoi

sommes-nous dans tout ça? Écoute, je ne sais pas comment toi tu peux y

comprendre quelque chose, car je n’y entends rien! Mais souviens-toi

que cette belle et noble demoiselle est ma bienfaitrice; elle est aussi

la tienne, et nous vivons quasiment comme deux sœurs. Il ne doit jamais

lui arriver rien de mal là où nous serons avec elle, de notre vivant du

moins. Jure-le moi donc! Ici je n’ai confiance qu’en toi.

--Je ne commande pas ici, répondit le Chouan d’un ton bourru.

Son visage devint sombre. Elle lui prit ses grosses oreilles pendantes,

et les lui tordit doucement, comme si elle caressait un chat.

--Eh! bien, promets-moi, reprit-elle en le voyant moins sévère,

d’employer à la sûreté de notre bienfaitrice tout le pouvoir que tu as.

Il remua la tête comme s’il doutait du succès, et ce geste fit gémir

la Bretonne. En ce moment critique, l’escorte était parvenue à la

chaussée. Le pas des soldats et le bruit de leurs armes réveillèrent

les échos de la cour et parurent mettre un terme à l’indécision de

Marche-à-terre.

--Je la sauverai peut-être, dit-il à sa maîtresse, si tu peux la faire

demeurer dans la maison. --Et, ajouta-t-il, quoi qu’il puisse arriver,

restes-y avec elle et garde le silence le plus profond; sans quoi, rin.

--Je te le promets, répondit-elle dans son effroi.

--Eh! bien, rentre. Rentre à l’instant et cache ta peur à tout le

monde, même à ta maîtresse.

--Oui.

Elle serra la main du Chouan, qui la regarda d’un air paternel, courant

avec la légèreté d’un oiseau vers le perron; puis il se coula dans sa

haie, comme un acteur qui se sauve vers la coulisse au moment où se

lève le rideau tragique.

--Sais-tu, Merle, que cet endroit-ci m’a l’air d’une véritable

souricière, dit Gérard en arrivant au château.

--Je le vois bien, répondit le capitaine soucieux.

Les deux officiers s’empressèrent de placer des sentinelles pour

s’assurer de la chaussée et du portail, puis ils jetèrent des regards

de défiance sur les berges et les alentours du paysage.

--Bah! dit Merle, il faut nous livrer à cette baraque-là en toute

confiance ou ne pas y entrer.

--Entrons, répondit Gérard.

Les soldats, rendus à la liberté par un mot de leur chef, se hâtèrent

de déposer leurs fusils en faisceaux coniques et formèrent un petit

front de bandière devant la litière de paille, au milieu de laquelle

figurait la pièce de cidre. Ils se divisèrent en groupes auxquels deux

paysans commencèrent à distribuer du beurre et du pain de seigle. Le

marquis vint au-devant des deux officiers et les emmena au salon. Quand

Gérard eut monté le perron, et qu’il regarda les deux ailes où les

vieux mélèzes étendaient leurs branches noires, il appela Beau-pied et

La-clef-des-cœurs.

--Vous allez, à vous deux, faire une reconnaissance dans les jardins et

fouiller les haies, entendez-vous? Puis, vous placerez une sentinelle

devant votre front de bandière...

--Pouvons-nous allumer notre feu avant de nous mettre en masse, mon

adjudant? dit La-clef-des-cœurs.

Gérard inclina la tête.

--Tu le vois bien, La-clef-des-cœurs, dit Beau-pied, l’adjudant a tort

de se fourrer dans ce guêpier. Si Hulot nous commandait, il ne se

serait jamais acculé ici; nous sommes là comme dans une marmite.

--Es-tu bête! répondit La-clef-des-cœurs, comment, toi, le roi des

malins, tu ne devines pas que cette guérite est le château de l’aimable

particulière auprès de laquelle siffle notre joyeux Merle, le plus fini

des capitaines, et il l’épousera, cela est clair comme une baïonnette

bien fourbie. Ça fera honneur à la demi-brigade, une femme comme ça.

--C’est vrai, reprit Beau-pied. Tu peux encore ajouter que voilà de

bon cidre, mais je ne le bois pas avec plaisir devant ces chiennes

de haies-là. Il me semble toujours voir dégringoler Larose et

Vieux-chapeau dans le fossé de la Pèlerine. Je me souviendrai toute ma

vie de la queue de ce pauvre Larose, elle allait comme un marteau de

grande porte.

--Beau-pied, mon ami, tu as trop d’_émagination_ pour un soldat. Tu

devrais faire des chansons à l’Institut national.

--Si j’ai trop d’imagination, lui répliqua Beau-pied, tu n’en as guère,

toi, et il te faudra du temps pour passer consul.

Le rire de la troupe mit fin à la discussion, car La-clef-des-cœurs ne

trouva rien dans sa giberne pour riposter à son antagoniste.

--Viens-tu faire ta ronde? Je vais prendre à droite, moi, lui dit

Beau-pied.

--Eh! bien, je prendrai la gauche, répondit son camarade. Mais avant,

minute! je veux boire un verre de cidre, mon gosier s’est collé comme

le taffetas gommé qui enveloppe le beau chapeau de Hulot.

Le côté gauche des jardins que La-clef-des-cœurs négligeait d’aller

explorer immédiatement était par malheur la berge dangereuse où

Francine avait observé un mouvement d’hommes. Tout est hasard à la

guerre. En entrant dans le salon et en saluant la compagnie, Gérard

jeta un regard pénétrant sur les hommes qui la composaient. Le soupçon

revint avec plus de force dans son âme, il alla tout à coup vers

mademoiselle de Verneuil et lui dit à voix basse:

--Je crois qu’il faut vous retirer promptement, nous ne sommes pas en

sûreté ici.

--Craindriez-vous quelque chose chez moi? demanda-t-elle en riant. Vous

êtes plus en sûreté ici, que vous ne le seriez à Mayenne.

Une femme répond toujours de son amant avec assurance. Les deux

officiers furent rassurés. En ce moment la compagnie passa dans la

salle à manger, malgré quelques phrases insignifiantes relatives à

un convive assez important qui se faisait attendre. Mademoiselle de

Verneuil put, à la faveur du silence qui règne toujours au commencement

des repas, donner quelque attention à cette réunion curieuse dans les

circonstances présentes, et de laquelle elle était en quelque sorte la

cause par suite de cette ignorance que les femmes, accoutumées à se

jouer de tout, portent dans les actions les plus critiques de la vie.

Un fait la surprit soudain. Les deux officiers républicains dominaient

cette assemblée par le caractère imposant de leurs physionomies.

Leurs longs cheveux, tirés des tempes et réunis dans une queue énorme

derrière le cou, dessinaient sur leurs fronts ces lignes qui donnent

tant de candeur et de noblesse à de jeunes têtes. Leurs uniformes bleus

râpés, à parements rouges usés, tout, jusqu’à leurs épaulettes rejetées

en arrière par les marches et qui accusaient dans toute l’armée, même

chez les chefs, le manque de capotes, faisait ressortir ces deux

militaires, des hommes au milieu desquels ils se trouvaient.

--Oh! là est la nation, la liberté, se dit-elle. Puis, jetant un regard

sur les royalistes: --Et, là est un homme, un roi, des priviléges.

La Comédie humaine - Volume 13. Scènes de la vie militaire et Scènes de la vie de campagne · 第 12 / 72 段