à ne rien entreprendre contre cette personne, ni contre son escorte,
ou rien ne vous garantirait de ma vengeance. Je veux que mademoiselle
soit traitée avec les plus grands égards et comme une femme qui
m’appartient. Nous sommes, je crois, alliés aux Verneuil.
L’opposition que rencontrait le marquis produisit l’effet ordinaire
que font sur les jeunes gens de semblables obstacles. Quoiqu’il eût
en apparence traité fort légèrement mademoiselle de Verneuil et fait
croire que sa passion pour elle était un caprice, il venait, par un
sentiment d’orgueil, de franchir un espace immense. En avouant cette
femme, il trouva son honneur intéressé à ce qu’elle fût respectée;
il alla donc, de groupe en groupe, assurant, en homme qu’il eût été
dangereux de froisser, que cette inconnue était réellement mademoiselle
de Verneuil. Aussitôt, toutes les rumeurs s’apaisèrent. Lorsque
Montauran eut établi une espèce d’harmonie dans le salon et satisfait à
toutes les exigences, il se rapprocha de sa maîtresse avec empressement
et lui dit à voix basse:
--Ces gens-là m’ont volé un moment de bonheur.
--Je suis bien contente de vous avoir près de moi, répondit-elle en
riant. Je vous préviens que je suis curieuse; ainsi, ne vous fatiguez
pas trop de mes questions. Dites-moi d’abord quel est ce bonhomme qui
porte une veste de drap vert.
--C’est le fameux major Brigaut, un homme du Marais, compagnon de feu
Mercier, dit La-Vendée.
--Mais quel est le gros ecclésiastique à face rubiconde avec lequel il
cause maintenant de moi? reprit mademoiselle de Verneuil.
--Savez-vous ce qu’ils disent?
--Si je veux le savoir?... Est-ce une question?
--Mais je ne pourrais vous en instruire sans vous offenser.
--Du moment où vous me laissez offenser sans tirer vengeance des
injures que je reçois chez vous, adieu, marquis! Je ne veux pas rester
un moment ici. J’ai déjà quelques remords de tromper ces pauvres
Républicains, si loyaux et si confiants.
Elle fit quelques pas, et le marquis la suivit.
--Ma chère Marie, écoutez-moi. Sur mon honneur, j’ai imposé silence
à leurs méchants propos avant de savoir s’ils étaient faux ou vrais.
Néanmoins dans ma situation, quand les amis que nous avons dans les
ministères à Paris m’ont averti de me défier de toute espèce de femme
qui se trouverait sur mon chemin en m’annonçant que Fouché voulait
employer contre moi une Judith des rues, il est permis à mes meilleurs
amis de penser que vous êtes trop belle pour être une honnête femme...
En parlant, le marquis plongeait son regard dans les yeux de
mademoiselle de Verneuil qui rougit, et ne put retenir quelques pleurs.
--J’ai mérité ces injures, dit-elle. Je voudrais vous voir persuadé
que je suis une méprisable créature et me savoir aimée... alors je ne
douterais plus de vous. Moi je vous ai cru quand vous me trompiez,
et vous ne me croyez pas quand je suis vraie. Brisons là, monsieur,
dit-elle en fronçant le sourcil et pâlissant comme une femme qui va
mourir. Adieu.
Elle s’élança hors de la salle à manger par un mouvement de désespoir.
--Marie, ma vie est à vous, lui dit le jeune marquis à l’oreille.
Elle s’arrêta, le regarda.
--Non, non, dit-elle, je serai généreuse. Adieu. Je ne pensais, en vous
suivant, ni à mon passé, ni à votre avenir, j’étais folle.
--Comment, vous me quittez au moment où je vous offre ma vie!...
--Vous l’offrez dans un moment de passion, de désir.
--Sans regret, et pour toujours, dit-il.
Elle rentra. Pour cacher ses émotions, le marquis continua l’entretien.
--Ce gros homme de qui vous me demandiez le nom est un homme
redoutable, l’abbé Gudin, un de ces jésuites assez obstinés, assez
dévoués peut-être pour rester en France malgré l’édit de 1763 qui les
en a bannis. Il est le boute-feu de la guerre dans ces contrées et le
propagateur de l’association religieuse dite du Sacré-Cœur. Habitué
à se servir de la religion comme d’un instrument, il persuade à ses
affiliés qu’ils ressusciteront, et sait entretenir leur fanatisme par
d’adroites prédications. Vous le voyez: il faut employer les intérêts
particuliers de chacun pour arriver à un grand but. Là sont tous les
secrets de la politique.
--Et ce vieillard encore vert, tout musculeux, dont la figure est si
repoussante? Tenez, là, l’homme habillé avec les lambeaux d’une robe
d’avocat.
--Avocat? il prétend au grade de maréchal de camp. N’avez-vous pas
entendu parler de Longuy?
--Ce serait lui! dit mademoiselle de Verneuil effrayée. Vous vous
servez de ces hommes!
--Chut! il peut vous entendre. Voyez-vous cet autre en conversation
criminelle avec madame du Gua...
--Cet homme en noir qui ressemble à un juge?
--C’est un de nos négociateurs, la Billardière, fils d’un conseiller au
parlement de Bretagne, dont le nom est quelque chose comme Flamet; mais
il a la confiance des princes.
--Et son voisin, celui qui serre en ce moment sa pipe de terre blanche,
et qui appuie tous les doigts de sa main droite sur le panneau comme un
pacant? dit mademoiselle de Verneuil en riant.
--Vous l’avez, pardieu, deviné, c’est l’ancien garde-chasse du défunt
mari de cette dame. Il commande une des compagnies que j’oppose aux
bataillons mobiles. Lui et Marche-à-terre sont peut-être les plus
consciencieux serviteurs que le Roi ait ici.
--Mais elle, qui est-elle?
--Elle, reprit le marquis, elle est la dernière maîtresse qu’ait eue
Charrette. Elle possède une grande influence sur tout ce monde.
--Lui est-elle restée fidèle?
Pour toute réponse le marquis fit une petite moue dubitative.
--Et l’estimez-vous?
--Vous êtes effectivement bien curieuse.
--Elle est mon ennemie parce qu’elle ne peut plus être ma rivale, dit
en riant mademoiselle de Verneuil, je lui pardonne ses erreurs passées,
qu’elle me pardonne les miennes. Et cet officier à moustaches?
--Permettez-moi de ne pas le nommer. Il veut se défaire du premier
Consul en l’attaquant à main armée? Qu’il réussisse ou non, vous le
connaîtrez, il deviendra célèbre.
--Et vous êtes venu commander à de pareilles gens?... dit-elle avec
horreur. Voilà les défenseurs du Roi! Où sont donc les gentilshommes et
les seigneurs?
--Mais, dit le marquis avec impertinence, ils sont répandus dans toutes
les cours de l’Europe. Qui donc enrôle les rois, leurs cabinets, leurs
armées, au service de la maison de Bourbon, et les lance sur cette
République qui menace de mort toutes les monarchies et l’ordre social
d’une destruction complète?...
--Ah! répondit-elle avec une généreuse émotion, soyez désormais la
source pure où je puiserai les idées que je dois encore acquérir... j’y
consens. Mais laissez-moi penser que vous êtes le seul noble qui fasse
son devoir en attaquant la France avec des Français, et non à l’aide de
l’étranger. Je suis femme, et sens que si mon enfant me frappait dans
sa colère, je pourrais lui pardonner; mais s’il me voyait de sang-froid
déchirée par un inconnu, je le regarderais comme un monstre.
--Vous serez toujours Républicaine, dit le marquis en proie à une
délicieuse ivresse excitée par les généreux accents qui le confirmaient
dans ses présomptions.
--Républicaine? Non, je ne le suis plus. Je ne vous estimerais pas
si vous vous soumettiez au premier Consul, reprit-elle; mais je ne
voudrais pas non plus vous voir à la tête de gens qui pillent un coin
de la France au lieu d’assaillir toute la République. Pour qui vous
battez-vous? Qu’attendez-vous d’un roi rétabli sur le trône par vos
mains? Une femme a déjà entrepris ce beau chef-d’œuvre, le roi libéré
l’a laissé brûler vive. Ces hommes-là sont les oints du Seigneur, et
il y a du danger à toucher aux choses consacrées. Laissez Dieu seul
les placer, les déplacer, les replacer sur leurs tabourets de pourpre.
Si vous avez pesé la récompense qui vous en reviendra, vous êtes à mes
yeux dix fois plus grand que je ne vous croyais; foulez-moi alors si
vous le voulez aux pieds, je vous le permets, je serai heureuse.
--Vous êtes ravissante! n’essayez pas d’endoctriner ces messieurs, je
serais sans soldats.
--Ah! si vous vouliez me laisser vous convertir, nous irions à mille
lieues d’ici.
--Ces hommes que vous paraissez mépriser sauront périr dans la lutte,
répliqua le marquis d’un ton plus grave, et leurs torts seront oubliés.
D’ailleurs, si mes efforts sont couronnés de quelques succès, les
lauriers du triomphe ne cacheront-ils pas tout?
--Il n’y a que vous ici à qui je voie risquer quelque chose.
--Je ne suis pas le seul, reprit-il avec une modestie vraie. Voici
là-bas deux nouveaux chefs de la Vendée. Le premier, que vous avez
entendu nommer le Grand-Jacques, est le comte de Fontaine, et l’autre
la Billardière, que je vous ai déjà montré.
--Et oubliez-vous Quiberon, où la Billardière a joué le rôle le plus
singulier?... répondit-elle frappée d’un souvenir.
--La Billardière a beaucoup pris sur lui, croyez-moi. Ce n’est pas être
sur des roses que de servir les princes...
--Ah! vous me faites frémir! s’écria Marie. Marquis, reprit-elle
d’un ton qui semblait annoncer une réticence dont le mystère lui
était personnel, il suffit d’un instant pour détruire une illusion
et dévoiler des secrets d’où dépendent la vie et le bonheur de bien
des gens... Elle s’arrêta comme si elle eût craint d’en trop dire, et
ajouta: --Je voudrais savoir les soldats de la République en sûreté.
--Je serai prudent, dit-il en souriant pour déguiser son émotion, mais
ne me parlez plus de vos soldats, je vous en ai répondu sur ma foi de
gentilhomme.
--Et après tout, de quel droit voudrais-je vous conduire? reprit-elle.
Entre nous soyez toujours le maître. Ne vous ai-je pas dit que je
serais au désespoir de régner sur un esclave?
--Monsieur le marquis, dit respectueusement le major Brigaut en
interrompant cette conversation, les Bleus resteront-ils donc longtemps
ici?
--Ils partiront aussitôt qu’ils se seront reposés, s’écria Marie.
Le marquis lança des regards scrutateurs sur l’assemblée, y remarqua
de l’agitation, quitta mademoiselle de Verneuil, et laissa madame du
Gua venir le remplacer auprès d’elle. Cette femme apportait un masque
riant et perfide que le sourire amer du jeune chef ne déconcerta point.
En ce moment Francine jeta un cri promptement étouffé. Mademoiselle de
Verneuil, qui vit avec étonnement sa fidèle campagnarde s’élançant vers
la salle à manger, regarda madame du Gua, et sa surprise augmenta à
l’aspect de la pâleur répandue sur le visage de son ennemie. Curieuse
de pénétrer le secret de ce brusque départ, elle s’avança vers
l’embrasure de la fenêtre où sa rivale la suivit afin de détruire les
soupçons qu’une imprudence pouvait avoir éveillés et lui sourit avec
une indéfinissable malice quand, après avoir jeté toutes deux un regard
sur le paysage du lac, elles revinrent ensemble à la cheminée, Marie
sans avoir rien aperçu qui justifiât la fuite de Francine, madame du
Gua satisfaite d’être obéie. Le lac au bord duquel Marche-à-terre avait
comparu dans la cour à l’évocation de cette femme, allait rejoindre le
fossé d’enceinte qui protégeait les jardins, en décrivant de vaporeuses
sinuosités, tantôt larges comme des étangs, tantôt resserrées comme
les rivières artificielles d’un parc. Le rivage rapide et incliné que
baignaient ces eaux claires passait à quelques toises de la croisée.
Occupée à contempler, sur la surface des eaux, les lignes noires qu’y
projetaient les têtes de quelques vieux saules, Francine observait
assez insouciamment l’uniformité de courbure qu’une brise légère
imprimait à leurs branchages. Tout à coup elle crut apercevoir une
de leurs figures remuant sur le miroir des eaux par quelques-uns de
ces mouvements irréguliers et spontanés qui trahissent la vie. Cette
figure, quelque vague qu’elle fût, semblait être celle d’un homme.
Francine attribua d’abord sa vision aux imparfaites configurations
que produisait la lumière de la lune, à travers les feuillages; mais
bientôt une seconde tête se montra; puis d’autres apparurent encore
dans le lointain. Les petits arbustes de la berge se courbèrent et
se relevèrent avec violence. Francine vit alors cette longue haie
insensiblement agitée comme un de ces grands serpents indiens aux
formes fabuleuses. Puis, çà et là, dans les genêts et les hautes
épines, plusieurs points lumineux brillèrent et se déplacèrent. En
redoublant d’attention, l’amante de Marche-à-terre crut reconnaître la
première des figures noires qui allaient au sein de ce mouvant rivage.
Quelque indistinctes que fussent les formes de cet homme, le battement
de son cœur lui persuada qu’elle voyait en lui Marche-à-terre. Éclairée
par un geste, et impatiente de savoir si cette marche mystérieuse ne
cachait pas quelque perfidie, elle s’élança vers la cour. Arrivée au
milieu de ce plateau de verdure, elle regarda tour à tour les deux
corps de logis et les deux berges sans découvrir dans celle qui faisait
face à l’aile inhabitée aucune trace de ce sourd mouvement. Elle prêta
une oreille attentive, et entendit un léger bruissement semblable à
celui que peuvent produire les pas d’une bête fauve dans le silence des
forêts; elle tressaillit et ne trembla pas. Quoique jeune et innocente
encore, la curiosité lui inspira promptement une ruse. Elle aperçut la
voiture, courut s’y blottir, et ne leva sa tête qu’avec la précaution
du lièvre aux oreilles duquel résonne le bruit d’une chasse lointaine.
Elle vit Pille-miche qui sortit de l’écurie. Ce Chouan était accompagné
de deux paysans, et tous trois portaient des bottes de paille; ils
les étalèrent de manière à former une longue litière devant le corps
de bâtiment inhabité parallèle à la berge bordée d’arbres nains, où
les Chouans marchaient avec un silence qui trahissait les apprêts de
quelque horrible stratagème.
--Tu leur donnes de la paille comme s’ils devaient réellement dormir
là. Assez, Pille-miche, assez, dit une voix rauque et sourde que
Francine reconnut.
--N’y dormiront-ils pas? reprit Pille-miche en laissant échapper
un gros rire bête. Mais ne crains-tu pas que le Gars ne se fâche?
ajouta-t-il si bas que Francine n’entendit rien.
--Eh! bien, il se fâchera, répondit à demi-voix Marche-à-terre; mais
nous aurons tué les Bleus, tout de même. --Voilà, reprit-il, une
voiture qu’il faut rentrer à nous deux.
Pille-miche tira la voiture par le timon, et Marche-à-terre la poussa
par une des roues avec une telle prestesse que Francine se trouva
dans la grange et sur le point d’y rester enfermée, avant d’avoir eu
le temps de réfléchir à sa situation. Pille-miche sortit pour aider à
amener la pièce de cidre que le marquis avait ordonné de distribuer aux
soldats de l’escorte. Marche-à-terre passait le long de la calèche pour
se retirer et fermer la porte, quand il se sentit arrêté par une main
qui saisit les longs crins de sa peau de chèvre. Il reconnut des yeux
dont la douceur exerçait sur lui la puissance du magnétisme, et demeura
pendant un moment comme _charmé_. Francine sauta vivement hors de la
voiture, et lui dit de cette voix agressive qui va merveilleusement à
une femme irritée: --Pierre, quelles nouvelles as-tu donc apportées
sur le chemin à cette dame et à son fils? Que fait-on ici? Pourquoi te
caches-tu? je veux tout savoir. Ces mots donnèrent au visage du Chouan
une expression que Francine ne lui connaissait pas. Le Breton amena son
innocente maîtresse sur le seuil de la porte; là, il la tourna vers
la lueur blanchissante de la lune, et lui répondit en la regardant
avec des yeux terribles: --Oui, par ma damnation! Francine, je te le
dirai, mais quand tu m’auras juré sur ce chapelet... Et il tira un
vieux chapelet de dessous sa peau de bique. --Sur cette relique que tu
connais, reprit-il, de me répondre vérité à une seule demande. Francine
rougit en regardant ce chapelet qui sans doute, était un gage de leur
amour. --C’est là-dessus, reprit le Chouan tout ému, que tu as juré...
Il n’acheva pas. La paysanne appliqua sa main sur les lèvres de son
sauvage amant pour lui imposer silence.
--Ai-je donc besoin de jurer? dit-elle.
Il prit sa maîtresse doucement par la main, la contempla pendant
un instant, et reprit: --La demoiselle que tu sers se nomme-t-elle
réellement mademoiselle de Verneuil?
Francine demeura les bras pendants, les paupières baissées, la tête
inclinée, pâle, interdite.
--C’est une cataud! reprit Marche-à-terre d’une voix terrible.
A ce mot, la jolie main lui couvrit encore les lèvres, mais cette fois
il se recula violemment. La petite Bretonne ne vit plus d’amant, mais
bien une bête féroce dans toute l’horreur de sa nature. Les sourcils du
Chouan étaient violemment serrés, ses lèvres se contractèrent, et il
montra les dents comme un chien qui défend son maître.
--Je t’ai laissée fleur et je te retrouve fumier. Ah! pourquoi t’ai-je
abandonnée! Vous venez pour nous trahir, pour livrer le Gars.
Ces phrases furent plutôt des rugissements que des paroles. Quoique
Francine eût peur, à ce dernier reproche, elle osa contempler ce visage
farouche, leva sur lui des yeux angéliques et répondit avec calme: --Je
gage mon salut que cela est faux. C’est des idées de ta dame.
A son tour il baissa la tête; puis elle lui prit la main, se tourna
vers lui par un mouvement mignon, et lui dit: --Pierre, pourquoi
sommes-nous dans tout ça? Écoute, je ne sais pas comment toi tu peux y
comprendre quelque chose, car je n’y entends rien! Mais souviens-toi
que cette belle et noble demoiselle est ma bienfaitrice; elle est aussi
la tienne, et nous vivons quasiment comme deux sœurs. Il ne doit jamais
lui arriver rien de mal là où nous serons avec elle, de notre vivant du
moins. Jure-le moi donc! Ici je n’ai confiance qu’en toi.
--Je ne commande pas ici, répondit le Chouan d’un ton bourru.
Son visage devint sombre. Elle lui prit ses grosses oreilles pendantes,
et les lui tordit doucement, comme si elle caressait un chat.
--Eh! bien, promets-moi, reprit-elle en le voyant moins sévère,
d’employer à la sûreté de notre bienfaitrice tout le pouvoir que tu as.
Il remua la tête comme s’il doutait du succès, et ce geste fit gémir
la Bretonne. En ce moment critique, l’escorte était parvenue à la
chaussée. Le pas des soldats et le bruit de leurs armes réveillèrent
les échos de la cour et parurent mettre un terme à l’indécision de
Marche-à-terre.
--Je la sauverai peut-être, dit-il à sa maîtresse, si tu peux la faire
demeurer dans la maison. --Et, ajouta-t-il, quoi qu’il puisse arriver,
restes-y avec elle et garde le silence le plus profond; sans quoi, rin.
--Je te le promets, répondit-elle dans son effroi.
--Eh! bien, rentre. Rentre à l’instant et cache ta peur à tout le
monde, même à ta maîtresse.
--Oui.
Elle serra la main du Chouan, qui la regarda d’un air paternel, courant
avec la légèreté d’un oiseau vers le perron; puis il se coula dans sa
haie, comme un acteur qui se sauve vers la coulisse au moment où se
lève le rideau tragique.
--Sais-tu, Merle, que cet endroit-ci m’a l’air d’une véritable
souricière, dit Gérard en arrivant au château.
--Je le vois bien, répondit le capitaine soucieux.
Les deux officiers s’empressèrent de placer des sentinelles pour
s’assurer de la chaussée et du portail, puis ils jetèrent des regards
de défiance sur les berges et les alentours du paysage.
--Bah! dit Merle, il faut nous livrer à cette baraque-là en toute
confiance ou ne pas y entrer.
--Entrons, répondit Gérard.
Les soldats, rendus à la liberté par un mot de leur chef, se hâtèrent
de déposer leurs fusils en faisceaux coniques et formèrent un petit
front de bandière devant la litière de paille, au milieu de laquelle
figurait la pièce de cidre. Ils se divisèrent en groupes auxquels deux
paysans commencèrent à distribuer du beurre et du pain de seigle. Le
marquis vint au-devant des deux officiers et les emmena au salon. Quand
Gérard eut monté le perron, et qu’il regarda les deux ailes où les
vieux mélèzes étendaient leurs branches noires, il appela Beau-pied et
La-clef-des-cœurs.
--Vous allez, à vous deux, faire une reconnaissance dans les jardins et
fouiller les haies, entendez-vous? Puis, vous placerez une sentinelle
devant votre front de bandière...
--Pouvons-nous allumer notre feu avant de nous mettre en masse, mon
adjudant? dit La-clef-des-cœurs.
Gérard inclina la tête.
--Tu le vois bien, La-clef-des-cœurs, dit Beau-pied, l’adjudant a tort
de se fourrer dans ce guêpier. Si Hulot nous commandait, il ne se
serait jamais acculé ici; nous sommes là comme dans une marmite.
--Es-tu bête! répondit La-clef-des-cœurs, comment, toi, le roi des
malins, tu ne devines pas que cette guérite est le château de l’aimable
particulière auprès de laquelle siffle notre joyeux Merle, le plus fini
des capitaines, et il l’épousera, cela est clair comme une baïonnette
bien fourbie. Ça fera honneur à la demi-brigade, une femme comme ça.
--C’est vrai, reprit Beau-pied. Tu peux encore ajouter que voilà de
bon cidre, mais je ne le bois pas avec plaisir devant ces chiennes
de haies-là. Il me semble toujours voir dégringoler Larose et
Vieux-chapeau dans le fossé de la Pèlerine. Je me souviendrai toute ma
vie de la queue de ce pauvre Larose, elle allait comme un marteau de
grande porte.
--Beau-pied, mon ami, tu as trop d’_émagination_ pour un soldat. Tu
devrais faire des chansons à l’Institut national.
--Si j’ai trop d’imagination, lui répliqua Beau-pied, tu n’en as guère,
toi, et il te faudra du temps pour passer consul.
Le rire de la troupe mit fin à la discussion, car La-clef-des-cœurs ne
trouva rien dans sa giberne pour riposter à son antagoniste.
--Viens-tu faire ta ronde? Je vais prendre à droite, moi, lui dit
Beau-pied.
--Eh! bien, je prendrai la gauche, répondit son camarade. Mais avant,
minute! je veux boire un verre de cidre, mon gosier s’est collé comme
le taffetas gommé qui enveloppe le beau chapeau de Hulot.
Le côté gauche des jardins que La-clef-des-cœurs négligeait d’aller
explorer immédiatement était par malheur la berge dangereuse où
Francine avait observé un mouvement d’hommes. Tout est hasard à la
guerre. En entrant dans le salon et en saluant la compagnie, Gérard
jeta un regard pénétrant sur les hommes qui la composaient. Le soupçon
revint avec plus de force dans son âme, il alla tout à coup vers
mademoiselle de Verneuil et lui dit à voix basse:
--Je crois qu’il faut vous retirer promptement, nous ne sommes pas en
sûreté ici.
--Craindriez-vous quelque chose chez moi? demanda-t-elle en riant. Vous
êtes plus en sûreté ici, que vous ne le seriez à Mayenne.
Une femme répond toujours de son amant avec assurance. Les deux
officiers furent rassurés. En ce moment la compagnie passa dans la
salle à manger, malgré quelques phrases insignifiantes relatives à
un convive assez important qui se faisait attendre. Mademoiselle de
Verneuil put, à la faveur du silence qui règne toujours au commencement
des repas, donner quelque attention à cette réunion curieuse dans les
circonstances présentes, et de laquelle elle était en quelque sorte la
cause par suite de cette ignorance que les femmes, accoutumées à se
jouer de tout, portent dans les actions les plus critiques de la vie.
Un fait la surprit soudain. Les deux officiers républicains dominaient
cette assemblée par le caractère imposant de leurs physionomies.
Leurs longs cheveux, tirés des tempes et réunis dans une queue énorme
derrière le cou, dessinaient sur leurs fronts ces lignes qui donnent
tant de candeur et de noblesse à de jeunes têtes. Leurs uniformes bleus
râpés, à parements rouges usés, tout, jusqu’à leurs épaulettes rejetées
en arrière par les marches et qui accusaient dans toute l’armée, même
chez les chefs, le manque de capotes, faisait ressortir ces deux
militaires, des hommes au milieu desquels ils se trouvaient.
--Oh! là est la nation, la liberté, se dit-elle. Puis, jetant un regard
sur les royalistes: --Et, là est un homme, un roi, des priviléges.