il se passa entre eux une de ces scènes muettes dont le langage ne
peut reproduire que très-imparfaitement la vivacité dramatique et
la fugitive finesse. Le danger rend intéressant. Quand il s’agit de
mort, le criminel le plus vil excite toujours un peu de pitié. Or,
quoique mademoiselle de Verneuil fût alors certaine que l’amant qui
la dédaignait était ce chef dangereux, elle ne voulait pas encore
s’en assurer par son supplice; elle avait une toute autre curiosité
à satisfaire. Elle préféra donc douter ou croire selon sa passion,
et se mit à jouer avec le péril. Son regard, empreint d’une perfidie
moqueuse, montrait les soldats au marquis d’un air de triomphe; en lui
présentant ainsi l’image de son danger, elle se plaisait à lui faire
durement sentir que sa vie dépendait d’un seul mot, et déjà ses lèvres
paraissaient se mouvoir pour le prononcer. Semblable à un sauvage
d’Amérique, elle interrogeait les fibres du visage de son ennemi lié
au poteau, et brandissait le _casse-tête_ avec grâce, savourant une
vengeance toute innocente, et punissant comme une maîtresse qui aime
encore.
--Si j’avais un fils comme le vôtre, madame, dit-elle à l’étrangère
visiblement épouvantée, je porterais son deuil le jour où je l’aurais
livré aux dangers.
Elle ne reçut point de réponse. Elle tourna vingt fois la tête vers
les officiers et la retourna brusquement vers madame du Gua, sans
surprendre entre elle et le marquis aucun signe secret qui pût lui
confirmer une intimité qu’elle soupçonnait et dont elle voulait douter.
Une femme aime tant à hésiter dans une lutte de vie et de mort, quand
elle tient l’arrêt. Le jeune général souriait de l’air le plus calme,
et soutenait sans trembler la torture que mademoiselle de Verneuil
lui faisait subir; son attitude et l’expression de sa physionomie
annonçaient un homme nonchalant des dangers auxquels il s’était soumis,
et parfois il semblait lui dire: --«Voici l’occasion de venger votre
vanité blessée, saisissez-la! Je serais au désespoir de revenir de
mon mépris pour vous.» Mademoiselle de Verneuil se mit à examiner
le chef de toute la hauteur de sa position avec une impertinence et
une dignité apparente, car, au fond de son cœur, elle en admirait le
courage et la tranquillité. Joyeuse de découvrir que son amant portait
un vieux titre, dont les priviléges plaisent à toutes les femmes,
elle éprouvait quelque plaisir à le rencontrer dans une situation
où, champion d’une cause ennoblie par le malheur, il luttait avec
toutes les facultés d’une âme forte contre une république tant de fois
victorieuse, et de le voir aux prises avec le danger, déployant cette
bravoure si puissante sur le cœur des femmes; elle le mit vingt fois à
l’épreuve, en obéissant peut-être à cet instinct qui porte la femme à
jouer avec sa proie comme le chat joue avec la souris qu’il a prise.
--En vertu de quelle loi condamnez-vous donc les Chouans à mort?
demanda-t-elle à Merle.
--Mais, celle du 14 fructidor dernier, qui met hors la loi les
départements insurgés et y institue des conseils de guerre, répondit le
républicain.
--A quoi dois-je maintenant l’honneur d’attirer vos regards? dit-elle à
Montauran qui l’examinait attentivement.
--A un sentiment qu’un galant homme ne saurait exprimer à quelque femme
que ce puisse être, répondit-il à voix basse en se penchant vers elle.
Il fallait, dit-il à haute voix, vivre en ce temps pour voir des filles
faisant l’office du bourreau, et enchérissant sur lui par la manière
dont elles jouent avec la hache...
Elle regarda Montauran fixement; puis, ravie d’être insultée par cet
homme au moment où elle en tenait la vie entre ses mains, elle lui
dit à l’oreille, en riant avec une douce malice: --Vous avez une trop
mauvaise tête, les bourreaux n’en voudront pas, je la garde.
Le marquis stupéfait contempla pendant un moment cette inexplicable
fille dont l’amour triomphait de tout, même des plus piquantes injures,
et qui se vengeait par le pardon d’une offense que les femmes ne
pardonnent jamais. Ses yeux furent moins sévères, moins froids, et même
une expression de mélancolie se glissa dans ses traits. Sa passion
était déjà plus forte qu’il ne le croyait lui-même. Mademoiselle de
Verneuil, satisfaite de ce faible gage d’une réconciliation cherchée,
regarda le chef tendrement, lui jeta un sourire qui ressemblait à un
baiser; puis elle se pencha dans le fond de la voiture, et ne voulut
plus risquer l’avenir de ce drame de bonheur, croyant en avoir rattaché
le nœud par ce sourire. Elle était si belle! Elle savait si bien
triompher des obstacles en amour! Elle était si fort habituée à se
jouer de tout, à marcher au hasard! Elle aimait tant l’imprévu et les
orages de la vie!
Bientôt, par l’ordre du marquis, la voiture quitta la grande route
et se dirigea vers la Vivetière, à travers un chemin creux encaissé
de hauts talus plantés de pommiers qui en faisaient plutôt un fossé
qu’une route. Les voyageurs laissèrent les soldats gagner lentement
à leur suite le manoir dont les faîtes grisâtres apparaissaient et
disparaissaient tour à tour entre les arbres de cette route argileuse
où plusieurs des gens de l’escorte restèrent occupés à en retirer leurs
souliers.
--Cela ressemble furieusement au chemin du paradis, s’écria Beau-pied.
Grâce à l’expérience que le postillon avait de ces chemins,
mademoiselle de Verneuil ne tarda pas à voir le château de la
Vivetière. Cette maison, située sur la croupe d’une espèce de
promontoire, était défendue et enveloppée par deux étangs profonds
qui ne permettaient d’y arriver qu’en suivant une étroite chaussée.
La partie de cette péninsule où se trouvaient les habitations et les
jardins était protégée à une certaine distance derrière le château,
par un large fossé où se déchargeait l’eau superflue des étangs avec
lesquels il communiquait, et formait ainsi réellement une île presque
inexpugnable, retraite précieuse pour un chef qui ne pouvait être
surpris que par trahison. En entendant crier les gonds rouillés de
la porte et en passant sous la voûte en ogive d’un portail ruiné par
la guerre précédente, mademoiselle de Verneuil avança la tête. Les
couleurs sinistres du tableau qui s’offrit à ses regards effacèrent
presque les pensées d’amour et de coquetterie entre lesquelles elle
se berçait. La voiture entra dans une grande cour presque carrée et
fermée par les rives abruptes des étangs. Ces berges sauvages, baignées
par des eaux couvertes de grandes taches vertes, avaient pour tout
ornement des arbres aquatiques dépouillés de feuilles, dont les troncs
rabougris, les têtes énormes et chenues, élevées au-dessus des roseaux
et des broussailles, ressemblaient à des marmousets grotesques. Ces
haies disgracieuses parurent s’animer et parler quand les grenouilles
les désertèrent en coassant, et que des poules d’eau, réveillées par le
bruit de la voiture, volèrent en barbotant sur la surface des étangs.
La cour entourée d’herbes hautes et flétries, d’ajoncs, d’arbustes
nains ou parasites, excluait toute idée d’ordre et de splendeur. Le
château semblait abandonné depuis longtemps. Les toits paraissaient
plier sous le poids des végétations qui y croissaient. Les murs,
quoique construits de ces pierres schisteuses et solides dont abonde
le sol, offraient de nombreuses lézardes où le lierre attachait
ses griffes. Deux corps de bâtiments réunis en équerre à une haute
tour et qui faisaient face à l’étang, composaient tout le château,
dont les portes et les volets pendants et pourris, les balustrades
rouillées, les fenêtres ruinées, paraissaient devoir tomber au premier
souffle d’une tempête. La bise sifflait alors à travers ces ruines
auxquelles la lune prêtait, par sa lumière indécise, le caractère et
la physionomie d’un grand spectre. Il faut avoir vu les couleurs de
ces pierres granitiques grises et bleues, mariées aux schistes noirs
et fauves, pour savoir combien est vraie l’image que suggérait la vue
de cette carcasse vide et sombre. Ses pierres disjointes, ses croisées
sans vitres, sa tour à créneaux, ses toits à jour lui donnaient tout à
fait l’air d’un squelette; et les oiseaux de proie qui s’envolèrent en
criant ajoutaient un trait de plus à cette vague ressemblance. Quelques
hauts sapins plantés derrière la maison balançaient au-dessus des
toits leur feuillage sombre, et quelques ifs, taillés pour en décorer
les angles, l’encadraient de tristes festons, semblables aux tentures
d’un convoi. Enfin, la forme des portes, la grossièreté des ornements,
le peu d’ensemble des constructions, tout annonçait un de ces manoirs
féodaux dont s’enorgueillit la Bretagne, avec raison peut-être, car ils
forment sur cette terre gaélique une espèce d’histoire monumentale des
temps nébuleux qui précèdent l’établissement de la monarchie.
Mademoiselle de Verneuil, dans l’imagination de laquelle le mot de
château réveillait toujours les formes d’un type convenu, frappée de la
physionomie funèbre de ce tableau, sauta légèrement hors de la calèche,
et le contempla toute seule avec terreur, en songeant au parti qu’elle
devait prendre. Francine entendit pousser à madame du Gua un soupir de
joie en se trouvant hors de l’atteinte des Bleus, et une exclamation
involontaire lui échappa quand le portail fut fermé et qu’elle se vit
dans cette espèce de forteresse naturelle.
Montauran s’était vivement élancé vers mademoiselle de Verneuil en
devinant les pensées qui la préoccupaient.
--Ce château, dit-il avec une légère tristesse, a été ruiné par la
guerre, comme les projets que j’élevais pour notre bonheur l’ont été
par vous.
--Et comment, demanda-t-elle toute surprise?
--Êtes-vous une _jeune femme belle_, NOBLE _et spirituelle_, dit-il
avec un accent d’ironie en lui répétant les paroles qu’elle lui avait
si coquettement prononcées dans leur conversation sur la route.
--Qui vous a dit le contraire?
--Des amis dignes de foi qui s’intéressent à ma sûreté et veillent à
déjouer les trahisons.
--Des trahisons! dit-elle d’un air moqueur. Alençon et Hulot sont-ils
donc déjà si loin? Vous n’avez pas de mémoire, un défaut dangereux pour
un chef de parti! --Mais du moment où des amis, ajouta-t-elle avec une
rare impertinence, règnent si puissamment dans votre cœur, gardez vos
amis. Rien n’est comparable aux plaisirs de l’amitié. Adieu, ni moi, ni
les soldats de la République nous n’entrerons ici.
Elle s’élança vers le portail par un mouvement de fierté blessée et de
dédain, mais elle déploya dans sa démarche une noblesse et un désespoir
qui changèrent toutes les idées du marquis, à qui il en coûtait trop
de renoncer à ses désirs pour qu’il ne fût pas imprudent et crédule.
Lui aussi aimait déjà. Ces deux amants n’avaient donc envie ni l’un ni
l’autre de se quereller longtemps.
--Ajoutez un mot et je vous crois, dit-il d’une voix suppliante.
--Un mot, reprit-elle avec ironie en serrant ses lèvres, un mot? pas
seulement un geste.
--Au moins grondez-moi, demanda-t-il en essayant de prendre une main
qu’elle retira; si toutefois vous osez bouder un chef de rebelles,
maintenant aussi défiant et sombre qu’il était joyeux et confiant
naguère.
Marie ayant regardé le marquis sans colère, il ajouta: --Vous avez mon
secret, et je n’ai pas le vôtre.
A ces mots, le front d’albâtre sembla devenu brun, Marie jeta un regard
d’humeur au chef et répondit: --Mon secret? jamais.
En amour, chaque parole, chaque coup d’œil, ont leur éloquence du
moment; mais là mademoiselle de Verneuil n’exprima rien de précis, et
quelque habile que fût Montauran, le secret de cette exclamation resta
impénétrable, quoique la voix de cette femme eût trahi des émotions peu
ordinaires, qui durent vivement piquer sa curiosité.
--Vous avez, reprit-il, une plaisante manière de dissiper les soupçons.
--En conservez-vous donc? demanda-t-elle en le toisant des yeux comme
si elle lui eût dit: --Avez-vous quelques droits sur moi?
--Mademoiselle, répondit le jeune homme d’un air soumis et ferme, le
pouvoir que vous exercez sur les troupes républicaines, cette escorte...
--Ah! vous m’y faites penser. Mon escorte et moi, lui demanda-t-elle
avec une légère ironie, vos protecteurs enfin, seront-ils en sûreté ici?
--Oui, foi de gentilhomme! Qui que vous soyez, vous et les vôtres, vous
n’avez rien à craindre chez moi.
Ce serment fut prononcé par un mouvement si loyal et si généreux, que
mademoiselle de Verneuil dut avoir une entière sécurité sur le sort
des Républicains. Elle allait parler, quand l’arrivée de madame du Gua
lui imposa silence. Cette dame avait pu entendre ou deviner une partie
de la conversation des deux amants, et ne concevait pas de médiocres
inquiétudes en les apercevant dans une position qui n’accusait plus
la moindre inimitié. En voyant cette femme, le marquis offrit la main
à mademoiselle de Verneuil, et s’avança vers la maison avec vivacité
comme pour se défaire d’une importune compagnie.
--Je le gêne, se dit l’inconnue en restant immobile à sa place.
Elle regarda les deux amants réconciliés s’en allant lentement vers
le perron, où ils s’arrêtèrent pour causer aussitôt qu’ils eurent
mis entre elle et eux un certain espace. --Oui, oui, je les gêne,
reprit-elle en se parlant à elle-même, mais dans peu cette créature-là
ne me gênera plus; l’étang sera, par Dieu, son tombeau! Ne tiendrai-je
pas bien ta parole de gentilhomme? une fois sous cette eau, qu’a-t-on à
craindre? n’y sera-t-elle pas en sûreté?
Elle regardait d’un œil fixe le miroir calme du petit lac de droite,
quand tout à coup elle entendit bruire les ronces de la berge et
aperçut au clair de la lune la figure de Marche-à-terre qui se dressa
par-dessus la noueuse écorce d’un vieux saule. Il fallait connaître
le Chouan pour le distinguer au milieu de cette assemblée de truisses
ébranchées parmi lesquelles la sienne se confondait si facilement.
Madame du Gua jeta d’abord autour d’elle un regard de défiance; elle
vit le postillon conduisant ses chevaux à une écurie située dans celle
des deux ailes du château qui faisait face à la rive où Marche-à terre
était caché; Francine allait vers les deux amants qui, dans ce moment,
oubliaient toute la terre; alors, l’inconnue s’avança, mettant un
doigt sur ses lèvres pour réclamer un profond silence; puis, le Chouan
comprit plutôt qu’il n’entendit les paroles suivantes: --Combien
êtes-vous, ici?
--Quatre-vingt-sept.
--Ils ne sont que soixante-cinq, je les ai comptés.
--Bien, reprit le sauvage avec une satisfaction farouche.
Attentif aux moindres gestes de Francine, le Chouan disparut dans
l’écorce du saule en la voyant se retourner pour chercher des yeux
l’ennemie sur laquelle elle veillait par instinct.
Sept ou huit personnes, attirées par le bruit de la voiture, se
montrèrent en haut du principal perron et s’écrièrent: --C’est le Gars!
c’est lui, le voici! A ces exclamations, d’autres hommes accoururent,
et leur présence interrompit la conversation des deux amants. Le
marquis de Montauran s’avança précipitamment vers les gentilshommes,
leur fit un signe impératif pour leur imposer silence, et leur indiqua
le haut de l’avenue par laquelle débouchaient les soldats républicains.
A l’aspect de ces uniformes bleus à revers rouges si connus, et de
ces baïonnettes luisantes, les conspirateurs étonnés s’écrièrent:
--Seriez-vous donc venu pour nous trahir?
--Je ne vous avertirais pas du danger, répondit le marquis en souriant
avec amertume. --Ces Bleus, reprit-il après une pause, forment
l’escorte de cette jeune dame dont la générosité nous a miraculeusement
délivrés d’un péril auquel nous avons failli succomber dans une auberge
d’Alençon. Nous vous conterons cette aventure. Mademoiselle et son
escorte sont ici sur ma parole, et doivent être reçus en amis.
Madame du Gua et Francine étaient arrivées jusqu’au perron, le marquis
présenta galamment la main à mademoiselle de Verneuil, le groupe de
gentilshommes se partagea en deux haies pour les laisser passer, et
tous essayèrent d’apercevoir les traits de l’inconnue; car madame
du Gua avait déjà rendu leur curiosité plus vive en leur faisant
quelques signes à la dérobée. Mademoiselle de Verneuil vit dans la
première salle une grande table parfaitement servie, et préparée pour
une vingtaine de convives. Cette salle à manger communiquait à un
vaste salon où l’assemblée se trouva bientôt réunie. Ces deux pièces
étaient en harmonie avec le spectacle de destruction qu’offraient les
dehors du château. Les boiseries de noyer poli, mais de formes rudes
et grossières, saillantes, mal travaillées, étaient disjointes et
semblaient près de tomber. Leur couleur sombre ajoutait encore à la
tristesse de ces salles sans glaces ni rideaux, où quelques meubles
séculaires et en ruine s’harmoniaient avec cet ensemble de débris.
Marie aperçut des cartes géographiques, et des plans déroulés sur une
grande table; puis, dans les angles de l’appartement, des armes et
des carabines amoncelées. Tout témoignait d’une conférence importante
entre les chefs des Vendéens et ceux des Chouans. Le marquis conduisit
mademoiselle de Verneuil à un immense fauteuil vermoulu qui se trouvait
auprès de la cheminée, et Francine vint se placer derrière sa maîtresse
en s’appuyant sur le dossier de ce meuble antique.
--Vous me permettrez bien de faire un moment le maître de maison, dit
le marquis en quittant les deux étrangères pour se mêler aux groupes
formés par ses hôtes.
Francine vit tous les chefs, sur quelques mots de Montauran,
s’empressant de cacher leurs armes, les cartes et tout ce qui pouvait
éveiller les soupçons des officiers républicains; quelques-uns
quittèrent de larges ceintures de peau contenant des pistolets et des
couteaux de chasse. Le marquis recommanda la plus grande discrétion,
et sortit en s’excusant sur la nécessité de pourvoir à la réception
des hôtes gênants que le hasard lui donnait. Mademoiselle de Verneuil,
qui avait levé ses pieds vers le feu en s’occupant à les chauffer,
laissa partir Montauran sans retourner la tête, et trompa l’attente des
assistants, qui tous désiraient la voir. Francine fut donc seule témoin
du changement que produisit dans l’assemblée le départ du jeune chef.
Les gentilshommes se groupèrent autour de la dame inconnue, et, pendant
la sourde conversation qu’elle tint avec eux, il n’y en eut pas un qui
ne regardât à plusieurs reprises les deux étrangères.
--Vous connaissez Montauran, leur disait-elle, il s’est amouraché en un
moment de cette fille, et vous comprenez bien que, dans ma bouche, les
meilleurs avis lui ont été suspects. Les amis que nous avons à Paris,
messieurs de Valois et d’Esgrignon d’Alençon, tous l’ont prévenu du
piége qu’on veut lui tendre en lui jetant à la tête une créature, et il
se coiffe de la première qu’il rencontre; d’une fille qui, suivant les
renseignements que j’ai fait prendre, s’empare d’un grand nom pour le
souiller, qui, etc., etc.
Cette dame, dans laquelle on a pu reconnaître la femme qui décida
l’attaque de la turgotine, conservera désormais dans cette histoire le
nom qui lui servit à échapper aux dangers de son passage par Alençon.
La publication du vrai nom ne pourrait qu’offenser une noble famille,
déjà profondément affligée par les écarts de cette jeune dame, dont
la destinée a d’ailleurs été le sujet d’une autre Scène. Bientôt
l’attitude de curiosité que prit l’assemblée devint impertinente
et presque hostile. Quelques exclamations assez dures parvinrent à
l’oreille de Francine, qui, après avoir dit un mot à sa maîtresse,
se réfugia dans l’embrasure d’une croisée. Marie se leva, se tourna
vers le groupe insolent, y jeta quelques regards pleins de dignité,
de mépris même. Sa beauté, l’élégance de ses manières et sa fierté,
changèrent tout à coup les dispositions de ses ennemis et lui valurent
un murmure flatteur qui leur échappa. Deux ou trois hommes, dont
l’extérieur trahissait les habitudes de politesse et de galanterie qui
s’acquièrent dans la sphère élevée des cours, s’approchèrent de Marie
avec bonne grâce; sa décence leur imposa le respect, aucun d’eux n’osa
lui adresser la parole, et loin d’être accusée par eux, ce fut elle qui
sembla les juger.
Les chefs de cette guerre entreprise pour Dieu et le Roi ressemblaient
bien peu aux portraits de fantaisie qu’elle s’était plu à tracer.
Cette lutte, véritablement grande, se rétrécit et prit des proportions
mesquines, quand elle vit, sauf deux ou trois figures vigoureuses, ces
gentilshommes de province, tous dénués d’expression et de vie. Après
avoir fait de la poésie, Marie tomba tout à coup dans le vrai. Ces
physionomies paraissaient annoncer d’abord plutôt un besoin d’intrigue
que l’amour de la gloire, l’intérêt mettait bien réellement à tous ces
gentilshommes les armes à la main; mais s’ils devenaient héroïques
dans l’action, là ils se montraient à nu. La perte de ses illusions
rendit mademoiselle de Verneuil injuste et l’empêcha de reconnaître le
dévouement vrai qui rendit plusieurs de ces hommes si remarquables.
Cependant la plupart d’entre eux montraient des manières communes. Si
quelques têtes originales se faisaient distinguer entre les autres,
elles étaient rapetissées par les formules et par l’étiquette de
l’aristocratie. Si Marie accorda généralement de la finesse et de
l’esprit à ces hommes, elle trouva chez eux une absence complète de
cette simplicité, de ce grandiose auquel les triomphes et les hommes
de la République l’habituaient. Cette assemblée nocturne, au milieu de
ce vieux castel en ruine et sous ces ornements contournés assez bien
assortis aux figures, la fit sourire, elle voulut y voir un tableau
symbolique de la monarchie. Elle pensa bientôt avec délices qu’au moins
le marquis jouait le premier rôle parmi ces gens dont le seul mérite,
pour elle, était de se dévouer à une cause perdue. Elle dessina la
figure de son amant sur cette masse, se plut à l’en faire ressortir,
et ne vit plus dans ces figures maigres et grêles que les instruments
de ses nobles desseins. En ce moment, les pas du marquis retentirent
dans la salle voisine. Tout à coup les conspirateurs se séparèrent en
plusieurs groupes, et les chuchotements cessèrent. Semblables à des
écoliers qui ont comploté quelque malice en l’absence de leur maître,
ils s’empressèrent d’affecter l’ordre et le silence. Montauran entra,
Marie eut le bonheur de l’admirer au milieu de ces gens parmi lesquels
il était le plus jeune, le plus beau, le premier. Comme un roi dans sa
cour, il alla de groupe en groupe, distribua de légers coups de tête,
des serrements de main, des regards, des paroles d’intelligence ou de
reproche, en faisant son métier de chef de parti avec une grâce et un
aplomb difficiles à supposer dans ce jeune homme d’abord accusé par
elle d’étourderie. La présence du marquis mit un terme à la curiosité
qui s’était attachée à mademoiselle de Verneuil; mais, bientôt, les
méchancetés de madame du Gua produisirent leur effet. Le baron du
Guénic, surnommé l’_Intimé_, qui, parmi tous ces hommes rassemblés par
de graves intérêts, paraissait autorisé par son nom et par son rang à
traiter familièrement Montauran, le prit par le bras et l’emmena dans
un coin.
--Écoute, mon cher marquis, lui dit-il, nous te voyons tous avec peine
sur le point de faire une insigne folie.
--Qu’entends-tu par ces paroles?
--Mais sais-tu bien d’où vient cette fille, qui elle est réellement, et
quels sont ses desseins sur toi?
--Mon cher l’Intimé, entre nous soit dit, demain matin, ma fantaisie
sera passée.
--D’accord, mais si cette créature te livre avant le jour?...
--Je te répondrai quand tu m’auras dit pourquoi elle ne l’a pas déjà
fait, répliqua Montauran, qui prit par badinage un air de fatuité.
--Oui, mais si tu lui plais, elle ne veut peut-être pas te trahir avant
que sa fantaisie, à elle, soit passée.
--Mon cher, regarde cette charmante fille, étudie ses manières, et ose
dire que ce n’est pas une femme de distinction? Si elle jetait sur
toi des regards favorables, ne sentirais-tu pas, au fond de ton âme,
quelque respect pour elle. Une dame vous a déjà prévenus contre cette
personne; mais, après ce que nous nous sommes dit l’un à l’autre, si
c’était une de ces créatures perdues dont nous ont parlé nos amis, je
la tuerais...
--Croyez-vous, dit madame du Gua, qui intervint, Fouché assez bête pour
vous envoyer une fille prise au coin d’une rue? il a proportionné les
séductions à votre mérite. Mais si vous êtes aveugle, vos amis auront
les yeux ouverts pour veiller sur vous.