La malle ne tarda pas à rejoindre ces deux personnages, qui reprirent

leurs places et firent quelques lieues dans le plus profond silence;

s’ils avaient l’un et l’autre trouvé matière à d’amples réflexions,

leurs yeux ne craignirent plus désormais de se rencontrer. Tous deux,

ils semblaient avoir un égal intérêt à s’observer et à se cacher un

secret important; mais ils se sentaient entraînés l’un vers l’autre

par un même désir qui, depuis leur entretien, contractait l’étendue

de la passion; car ils avaient réciproquement reconnu chez eux des

qualités qui rehaussaient encore à leurs yeux les plaisirs qu’ils se

promettaient de leur lutte ou de leur union. Peut-être chacun d’eux,

embarqué dans une vie aventureuse, était-il arrivé à cette singulière

situation morale où, soit par lassitude, soit pour défier le sort, on

se refuse à des réflexions sérieuses, et où l’on se livre aux chances

du hasard en poursuivant une entreprise, précisément parce qu’elle

n’offre aucune issue et qu’on veut en voir le dénoûment nécessaire. La

nature morale n’a-t-elle pas, comme la nature physique, ses gouffres

ou ses abîmes où les caractères forts aiment à se plonger en risquant

leur vie, comme un joueur aime à jouer sa fortune? Le marquis et

mademoiselle de Verneuil eurent en quelque sorte une révélation de ces

idées qui leur furent communes après l’entretien dont elles étaient

la conséquence, et ils firent ainsi tout à coup un pas immense, car

la sympathie des âmes suivit celle de leurs sens. Néanmoins plus

ils se sentirent fatalement entraînés l’un vers l’autre, plus ils

furent intéressés à s’étudier, ne fût-ce que pour augmenter, par

un involontaire calcul, la somme de leurs jouissances futures. Le

marquis, encore étonné de la profondeur des idées de cette fille

bizarre, se demanda tout d’abord comment elle pouvait allier tant de

connaissances acquises à tant de fraîcheur et de jeunesse. Il crut

découvrir alors un extrême désir de paraître chaste, dans l’extrême

chasteté que Marie cherchait à donner à ses attitudes; il la soupçonna

de feinte, se querella sur son plaisir, et ne voulut plus voir dans

cette inconnue qu’une habile comédienne: il avait raison. Mademoiselle

de Verneuil, comme toutes les filles du monde, devenue d’autant plus

modeste qu’elle ressentait plus d’ardeur, prenait fort naturellement

cette contenance de pruderie sous laquelle les femmes savent si bien

voiler leurs excessifs désirs. Toutes voudraient s’offrir vierges à

l’amour; et, si elles ne le sont pas, leur dissimulation est toujours

un hommage qu’elles rendent à leur amant. Ces réflexions passèrent

rapidement dans l’âme du marquis, et lui firent plaisir. En effet,

pour tous deux, cet examen devait être un progrès, et l’amant en

vint bientôt à cette phase de la passion où un homme trouve dans

les défauts de sa maîtresse des raisons pour l’aimer davantage.

Mademoiselle de Verneuil resta plus longtemps pensive que ne le fut

le marquis; peut-être son imagination lui faisait-elle franchir une

plus grande étendue de l’avenir: Montauran obéissait à quelqu’un des

mille sentiments qu’il devait éprouver dans sa vie d’homme, tandis

que Marie apercevait toute une vie; elle se plut à l’arranger belle,

à la remplir de bonheur, de grands et de nobles sentiments, elle se

vit heureuse en idée, et s’éprit autant de ces chimères que de la

réalité, autant de l’avenir que du présent. Puis Marie essaya de

revenir sur ses pas pour mieux établir son pouvoir sur le marquis.

Elle agissait en cela instinctivement, comme agissent toutes les

femmes. Après être convenue avec elle-même de se donner tout entière,

elle désirait, pour ainsi dire, se disputer en détail. Elle aurait

voulu pouvoir reprendre dans le passé toutes ses actions, ses paroles,

ses regards pour les mettre en harmonie avec la dignité de la femme

aimée. Aussi, ses yeux exprimèrent-ils parfois une sorte de terreur,

quand elle songeait à l’entretien qu’elle venait d’avoir et où elle

s’était montrée si agressive. Mais elle se disait, en contemplant

cette figure empreinte de force, qu’un être si puissant devait être

généreux, et elle s’applaudissait de rencontrer une part plus belle

que celle de beaucoup d’autres femmes, en trouvant dans son amant un

homme de caractère, un homme condamné à mort qui venait jouer lui-même

sa tête et faire la guerre à la République. La pensée de pouvoir

occuper sans partage l’âme de ce jeune homme prêta bientôt à toutes

les choses une physionomie différente. Entre le moment où, cinq heures

auparavant, elle composa son visage et sa voix pour agacer le marquis,

et le moment actuel où elle pouvait le bouleverser d’un regard, il y

avait la différence de l’univers mort à un vivant univers. De bons

rires, de joyeuses coquetteries cachèrent une immense passion qui se

présenta comme le malheur, en souriant. Dans les dispositions d’âme

où se trouvait mademoiselle de Verneuil, la vie extérieure prit donc

pour elle le caractère d’une fantasmagorie. La calèche passa par

des villages, par des vallons, par des montagnes dont aucune image

ne s’imprima dans sa mémoire. Elle arriva dans Mayenne, les soldats

de l’escorte changèrent, Merle lui parla, elle répondit, traversa

toute une ville, et se remit en route; mais les figures, les maisons,

les rues, les paysages, les hommes furent emportés comme les formes

indistinctes d’un rêve. La nuit vint. Marie voyagea sous un ciel de

diamants, enveloppée d’une douce lumière, et sur la route de Fougères,

sans qu’il lui vînt dans la pensée que le ciel eût changé d’aspect,

sans savoir ce qu’était ni Mayenne ni Fougères, ni où elle allait.

Qu’elle pût quitter dans peu d’heures l’homme de son choix et par qui

elle se croyait choisie, n’était pas, pour elle, une chose possible.

L’amour est la seule passion qui ne souffre ni passé ni avenir. Si

parfois sa pensée se trahissait par des paroles, elle laissait échapper

des phrases presque dénuées de sens, mais qui résonnaient dans le

cœur de son amant comme des promesses de plaisir. Aux yeux des deux

témoins de cette passion naissante, elle prenait une marche effrayante.

Francine connaissait Marie aussi bien que l’étrangère connaissait le

marquis, et cette expérience du passé leur faisait attendre en silence

quelque terrible dénoûment. En effet, elles ne tardèrent pas à voir

finir ce drame que mademoiselle de Verneuil avait si tristement, sans

le savoir peut-être, nommé une tragédie.

Quand les quatre voyageurs eurent fait environ une lieue hors de

Mayenne, ils entendirent un homme à cheval qui se dirigeait vers

eux avec une excessive rapidité; lorsqu’il atteignit la voiture, il

se pencha pour y regarder mademoiselle de Verneuil, qui reconnut

Corentin; ce sinistre personnage se permit de lui adresser un signe

d’intelligence dont la familiarité eut quelque chose de flétrissant

pour elle, et il s’enfuit après l’avoir glacée par ce signe empreint

de bassesse. L’inconnu parut désagréablement affecté de cette

circonstance qui n’échappa certes point à sa prétendue mère. Mais

Marie pressa légèrement le marquis, et sembla se réfugier par un

regard dans son cœur, comme dans le seul asile qu’elle eût sur terre.

Le front du jeune homme s’éclaircit alors en savourant l’émotion que

lui fit éprouver le geste par lequel sa maîtresse lui avait révélé,

comme par mégarde, l’étendue de son attachement. Une inexplicable peur

avait fait évanouir toute coquetterie, et l’amour se montra pendant un

moment sans voile. Ils se turent comme pour prolonger la douceur de

ce moment. Malheureusement au milieu d’eux madame du Gua voyait tout;

et, comme un avare qui donne un festin, elle paraissait leur compter

les morceaux et leur mesurer la vie. En proie à leur bonheur, les deux

amants arrivèrent, sans se douter du chemin qu’ils avaient fait, à la

partie de la route qui se trouve au fond de la vallée d’Ernée, et qui

forme le premier des trois bassins à travers lesquels se sont passés

les événements qui servent d’exposition à cette histoire. Là, Francine

aperçut et montra d’étranges figures qui semblaient se mouvoir comme

des ombres à travers les arbres et dans les ajoncs dont les champs

étaient entourés. Quand la voiture arriva dans la direction de ces

ombres, une décharge générale, dont les balles passèrent en sifflant

au-dessus des têtes, apprit aux voyageurs que tout était positif dans

cette apparition. L’escorte tombait dans une embuscade.

A cette vive fusillade, le capitaine Merle regretta vivement d’avoir

partagé l’erreur de mademoiselle de Verneuil, qui, croyant à la

sécurité d’un voyage nocturne et rapide, ne lui avait laissé prendre

qu’une soixantaine d’hommes. Aussitôt le capitaine, commandé par

Gérard, divisa la petite troupe en deux colonnes pour tenir les deux

côtés de la route, et chacun des officiers se dirigea vivement au pas

de course à travers les champs de genêts et d’ajoncs, en cherchant à

combattre les assaillants avant de les compter. Les Bleus se mirent à

battre à droite et à gauche ces épais buissons avec une intrépidité

pleine d’imprudence, et répondirent à l’attaque des Chouans par un feu

soutenu dans les genêts, d’où partaient les coups de fusil. Le premier

mouvement de mademoiselle de Verneuil avait été de sauter hors de la

calèche et de courir assez loin en arrière pour s’éloigner du champ de

bataille; mais, honteuse de sa peur, et mue par ce sentiment qui porte

à se grandir aux yeux de l’être aimé, elle demeura immobile et tâcha

d’examiner froidement le combat.

L’inconnu la suivit, lui prit la main et la plaça sur son cœur.

--J’ai eu peur, dit-elle en souriant; mais maintenant...

En ce moment sa femme de chambre effrayée lui cria: --Marie, prenez

garde! Mais Francine, qui voulait s’élancer hors de la voiture, s’y

sentit arrêtée par une main vigoureuse. Le poids de cette main énorme

lui arracha un cri violent, elle se retourna et garda le silence en

reconnaissant la figure de Marche-à-terre.

--Je devrai donc à vos terreurs, disait l’étranger à mademoiselle

de Verneuil, la révélation des plus doux secrets du cœur. Grâce à

Francine, j’apprends que vous portez le nom gracieux de Marie. Marie,

le nom que j’ai prononcé dans toutes mes angoisses! Marie, le nom

que je prononcerai désormais dans la joie, et que je ne dirai plus

maintenant sans faire un sacrilége, en confondant la religion et

l’amour. Mais serait-ce donc un crime que de prier et d’aimer tout

ensemble?

A ces mots, ils se serrèrent fortement la main, se regardèrent en

silence, et l’excès de leurs sensations leur ôta la force et le pouvoir

de les exprimer.

--_Ce n’est pas pour vous autres qu’il y a du danger!_ dit brutalement

Marche-à-terre à Francine en donnant aux sons rauques et gutturaux de

sa voix une sinistre expression de reproche et appuyant sur chaque mot

de manière à jeter l’innocente paysanne dans la stupeur.

Pour la première fois la pauvre fille apercevait de la férocité dans

les regards de Marche-à-terre. La lueur de la lune semblait être la

seule qui convînt à cette figure. Ce sauvage Breton tenant son bonnet

d’une main, sa lourde carabine de l’autre, ramassé comme un gnome et

enveloppé par cette blanche lumière dont les flots donnent aux formes

de si bizarres aspects, appartenait ainsi plutôt à la féerie qu’à la

vérité. Cette apparition et son reproche eurent quelque chose de la

rapidité des fantômes. Il se tourna brusquement vers madame du Gua,

avec laquelle il échangea de vives paroles, et Francine, qui avait un

peu oublié le bas-breton, ne put y rien comprendre. La dame paraissait

donner à Marche-à-terre des ordres multipliés. Cette courte conférence

fut terminée par un geste impérieux de cette femme qui désignait au

Chouan les deux amants. Avant d’obéir, Marche-à-terre jeta un dernier

regard à Francine, qu’il semblait plaindre, il aurait voulu lui parler:

mais la Bretonne sut que le silence de son amant était imposé. La peau

rude et tannée de cet homme parvint à se plisser sur son front, et ses

sourcils se rapprochèrent violemment. Résistait-il à l’ordre renouvelé

de tuer mademoiselle de Verneuil? Cette grimace le rendit sans doute

plus hideux à madame du Gua, mais l’éclair de ses yeux devint presque

doux pour Francine, qui, devinant par ce regard qu’elle pourrait faire

plier l’énergie de ce sauvage sous sa volonté de femme, espéra régner

encore, après Dieu, sur ce cœur grossier.

Le doux entretien de Marie et du marquis fut interrompu par madame

du Gua qui vint prendre Marie en criant comme si quelque danger la

menaçait, afin de laisser un cavalier, qu’elle reconnut, libre de

parler au Gars.

--Défiez-vous de la fille que vous avez rencontrée à l’hôtel des

Trois-Maures, dit tout bas au Gars le chevalier de Valois, l’un des

membres du comité royaliste d’Alençon qui sortit du genêt, monté sur un

petit cheval breton.

Et le chevalier disparut. En ce moment, le feu de l’escarmouche roulait

avec une étonnante vivacité, mais sans que les deux partis en vinssent

aux mains.

--Mon adjudant, ne serait-ce pas une fausse attaque pour enlever nos

voyageurs et leur imposer une rançon?... dit La-clef-des-cœurs.

--Tu as les pieds dans leurs souliers ou le diable m’emporte, répondit

Gérard en volant sur la route.

En ce moment le feu des Chouans se ralentit, car leur but était atteint

par la communication du chevalier; Merle, qui les vit se sauvant en

petit nombre à travers les haies, ne jugea pas à propos de s’engager

dans une lutte inutilement dangereuse. Gérard, en deux mots, fit

reprendre à l’escorte sa position sur le chemin, et se remit en marche

sans avoir essuyé de perte.

Le capitaine put offrir la main à mademoiselle de Verneuil pour

remonter en voiture, car le marquis resta comme frappé de la foudre.

La Parisienne étonnée monta sans accepter la politesse du Républicain;

elle tourna la tête vers son amant, le vit immobile, et fut stupéfaite

du changement subit que les mystérieuses paroles du cavalier venaient

d’opérer en lui. Le jeune émigré revint lentement, le visage baissé, et

son attitude décelait un profond sentiment de dégoût.

--N’avais-je pas raison? dit à l’oreille du chef madame du Gua en

le ramenant à la voiture, nous sommes certes entre les mains d’une

créature avec laquelle on a trafiqué de votre tête; mais puisqu’elle est

assez sotte pour s’amouracher de vous, au lieu de faire son métier,

n’allez pas vous conduire en enfant, et feignez de l’aimer jusqu’à ce

que nous ayons gagné la Vivetière... Une fois là!...

--Mais l’aimerait-il donc déjà?... se dit-elle en voyant le marquis à

sa place dans la voiture, dans l’attitude d’un homme endormi.

La calèche roula sourdement sur le sable de la route. Au premier regard

que mademoiselle de Verneuil jeta autour d’elle, tout lui parut avoir

changé. La mort se glissait déjà dans son amour. Ce n’était peut-être

que des nuances; mais aux yeux de toute femme qui aime, ces nuances

sont aussi tranchées que de vives couleurs. Francine avait compris,

par le regard de Marche-à-terre, que le destin de mademoiselle de

Verneuil sur laquelle elle lui avait ordonné de veiller, était entre

d’autres mains que les siennes, et offrait un visage pâle, sans pouvoir

retenir ses larmes quand sa maîtresse la regardait. La dame inconnue

cachait mal sous de faux sourires la malice d’une vengeance féminine,

et le subit changement que son obséquieuse bonté pour mademoiselle de

Verneuil introduisit dans son maintien, dans sa voix et sa physionomie,

était de nature à donner des craintes à une personne perspicace.

Aussi mademoiselle de Verneuil frissonna-t-elle par instinct en se

demandant: --Pourquoi frissonné-je?... C’est sa mère. Mais elle

trembla de tous ses membres en se disant tout à coup: --Est-ce bien sa

mère? Elle vit un abîme qu’un dernier coup d’œil jeté sur l’inconnu

acheva d’éclairer. --Cette femme l’aime! pensa-t-elle. Mais pourquoi

m’accabler de prévenances, après m’avoir témoigné tant de froideur?

Suis-je perdue? Aurait-elle peur de moi?

Quant au marquis, il pâlissait, rougissait tour à tour, et gardait une

attitude calme en baissant les yeux pour dérober les étranges émotions

qui l’agitaient. Une compression violente détruisait la gracieuse

courbure de ses lèvres, et son teint jaunissait sous les efforts d’une

orageuse pensée. Mademoiselle de Verneuil ne pouvait même plus deviner

s’il y avait encore de l’amour dans sa fureur. Le chemin, flanqué de

bois en cet endroit, devint sombre et empêcha ces muets acteurs de

s’interroger des yeux. Le murmure du vent, le bruissement des touffes

d’arbres, le bruit des pas mesurés de l’escorte, donnèrent à cette

scène ce caractère solennel qui accélère les battements du cœur.

Mademoiselle de Verneuil ne pouvait pas chercher en vain la cause de

ce changement. Le souvenir de Corentin passa comme un éclair, et lui

apporta l’image de sa véritable destinée qui lui apparut tout à coup.

Pour la première fois depuis la matinée, elle réfléchit sérieusement à

sa situation. Jusqu’en ce moment, elle s’était laissée aller au bonheur

d’aimer, sans penser ni à elle, ni à l’avenir. Incapable de supporter

plus longtemps ses angoisses, elle chercha, elle attendit, avec la

douce patience de l’amour, un des regards du marquis, et le supplia si

vivement, sa pâleur et son frisson eurent une éloquence si pénétrante,

que le jeune homme chancela; mais la chute n’en fut que plus complète.

--Souffririez-vous, mademoiselle? demanda-t-il.

Cette voix dépouillée de douceur, la demande elle-même, le regard, le

geste, tout servit à convaincre la pauvre fille que les événements de

cette journée appartenaient à un mirage de l’âme qui se dissipait alors

comme ces nuages à demi formés que le vent emporte.

--Si je souffre?... reprit-elle en riant forcément, j’allais vous faire

la même question.

--Je croyais que vous vous entendiez, dit madame du Gua avec une fausse

bonhomie.

Ni le marquis ni mademoiselle de Verneuil ne répondirent. La jeune

fille, doublement outragée, se dépita de voir sa puissante beauté sans

puissance. Elle savait pouvoir apprendre au moment où elle le voudrait

la cause de cette situation; mais, peu curieuse de la pénétrer, pour

la première fois, peut-être, une femme recula devant un secret. La

vie humaine est tristement fertile en situations où, par suite, soit

d’une méditation trop forte, soit d’une catastrophe, nos idées ne

tiennent plus à rien, sont sans substance, sans point de départ, où le

présent ne trouve plus de liens pour se rattacher au passé, ni dans

l’avenir. Tel fut l’état de mademoiselle de Verneuil. Penchée dans le

fond de la voiture, elle y resta comme un arbuste déraciné. Muette et

souffrante, elle ne regarda plus personne, s’enveloppa de sa douleur,

et demeura avec tant de volonté dans le monde inconnu où se réfugient

les malheureux, qu’elle ne vit plus rien. Des corbeaux passèrent en

croassant au-dessus d’eux; mais quoique, semblable à toutes les âmes

fortes, elle eût un coin du cœur pour les superstitions, elle n’y fit

aucune attention. Les voyageurs cheminèrent quelque temps en silence.

--Déjà séparés, se disait mademoiselle de Verneuil. Cependant rien

autour de moi n’a parlé. Serait-ce Corentin? Ce n’est pas son intérêt.

Qui donc a pu se lever pour m’accuser? A peine aimée, voici déjà

l’horreur de l’abandon. Je sème l’amour et je recueille le mépris. Il

sera donc toujours dans ma destinée de toujours voir le bonheur et de

toujours le perdre!

Elle sentit alors dans son cœur des troubles inconnus, car elle aimait

réellement et pour la première fois. Cependant elle ne s’était pas

tellement livrée qu’elle ne pût trouver des ressources contre sa

douleur dans la fierté naturelle à une femme jeune et belle. Le secret

de son amour, ce secret souvent gardé dans les tortures, ne lui était

pas échappé. Elle se releva, et honteuse de donner la mesure de sa

passion par sa silencieuse souffrance, elle secoua la tête par un

mouvement de gaieté, montra un visage ou plutôt un masque riant, puis

elle força sa voix pour en déguiser l’altération.

--Où sommes-nous? demanda-t-elle au capitaine Merle, qui se tenait

toujours à une certaine distance de la voiture.

--A trois lieues et demie de Fougères, mademoiselle.

--Nous allons donc y arriver bientôt? lui dit-elle pour l’encourager à

lier une conversation où elle se promettait bien de témoigner quelque

estime au jeune capitaine.

--Ces lieues-là, reprit Merle tout joyeux, ne sont pas larges,

seulement elles se permettent dans ce pays-ci de ne jamais finir.

Lorsque vous serez sur le plateau de la côte que nous gravissons, vous

apercevrez une vallée semblable à celle que nous allons quitter, et

à l’horizon vous pourrez alors voir le sommet de la Pèlerine. Plaise

à Dieu que les Chouans ne veuillent pas y prendre leur revanche! Or,

vous concevez qu’à monter et descendre ainsi l’on n’avance guère. De la

Pèlerine, vous découvrirez encore!...

A ce mot l’inconnu tressaillit pour la seconde fois, mais si

légèrement, que mademoiselle de Verneuil fut seule à remarquer ce

tressaillement.

--Qu’est-ce donc que cette Pèlerine? demanda vivement la jeune fille en

interrompant le capitaine engagé dans sa topographie bretonne.

--C’est, reprit Merle, le sommet d’une montagne qui donne son nom à la

vallée du Maine dans laquelle nous allons entrer, et qui sépare cette

province de la vallée du Couësnon, à l’extrémité de laquelle est située

Fougères, la première ville de Bretagne. Nous nous y sommes battus à

la fin de vendémiaire avec le Gars et ses brigands. Nous emmenions des

conscrits qui, pour ne pas quitter leur pays, ont voulu nous tuer sur

la limite; mais Hulot est un rude chrétien qui leur a donné...

--Alors vous avez dû voir le Gars? demanda-t-elle. Quel homme est-ce?...

Ses yeux perçants et malicieux ne quittèrent pas la figure du marquis.

--Oh! mon Dieu! mademoiselle, répondit Merle toujours interrompu,

il ressemble tellement au citoyen du Gua, que, s’il ne portait pas

l’uniforme de l’École Polytechnique, je gagerais que c’est lui.

Mademoiselle de Verneuil regarda fixement le froid et immobile jeune

homme qui la dédaignait, mais elle ne vit rien en lui qui pût trahir

un sentiment de crainte; elle l’instruisit par un sourire amer de la

découverte qu’elle faisait en ce moment du secret si traîtreusement

gardé par lui; puis d’une voix railleuse, les narines enflées de joie,

la tête de côté pour examiner le marquis et voir Merle tout à la fois,

elle dit au Républicain: --Ce chef-là, capitaine, donne bien des

inquiétudes au premier Consul. Il a de la hardiesse, dit-on; seulement

il s’aventure dans certaines entreprises comme un étourneau, surtout

auprès des femmes.

--Nous comptons bien là-dessus, reprit le capitaine, pour solder notre

compte avec lui. Si nous le tenons seulement deux heures, nous lui

mettrons un peu de plomb dans la tête. S’il nous rencontrait, le drôle

en ferait autant de nous, et nous mettrait à l’ombre; ainsi, _par

pari_...

--Oh! dit le Gars, nous n’avons rien à craindre! Vos soldats n’iront

pas jusqu’à la Pèlerine, ils sont trop fatigués, et si vous y

consentez, ils pourront se reposer à deux pas d’ici. Ma mère descend

à la Vivetière, et en voici le chemin, à quelques portées de fusil.

Ces deux dames voudront s’y reposer, elles doivent être lasses d’être

venues d’une seule traite d’Alençon, ici. --Et puisque mademoiselle,

dit-il avec une politesse forcée en se tournant vers sa maîtresse,

a eu la générosité de donner à notre voyage autant de sécurité que

d’agrément, elle daignera peut-être accepter à souper chez ma mère.

--Enfin, capitaine, ajouta-t-il en s’adressant à Merle, les temps ne

sont pas si malheureux qu’il ne puisse se trouver encore à la Vivetière

une pièce de cidre à défoncer pour vos hommes. Allez, le Gars n’y aura

pas tout pris; du moins, ma mère le croit...

--Votre mère?... reprit mademoiselle de Verneuil en interrompant avec

ironie et sans répondre à la singulière invitation qu’on lui faisait.

--Mon âge ne vous semble donc plus croyable ce soir, mademoiselle,

répondit madame du Gua. J’ai eu le malheur d’être mariée fort jeune,

j’ai eu mon fils à quinze ans...

--Ne vous trompez-vous pas, madame; ne serait-ce pas à trente?

Madame du Gua pâlit en dévorant le sarcasme par lequel la jeune fille

se vengeait de celui qu’elle avait essuyé naguère; elle aurait voulu

pouvoir la déchirer, et se trouvait forcée de lui sourire, car elle

désira reconnaître à tout prix, même à ses épigrammes, le sentiment

dont la jeune fille était animée; aussi feignit-elle de ne l’avoir pas

comprise.

--Jamais les Chouans n’ont eu de chef plus cruel que celui-là,

s’il faut ajouter foi aux bruits qui courent sur lui, dit-elle en

s’adressant à la fois à Francine et à sa maîtresse.

--Oh! pour cruel, je ne crois pas, répondit mademoiselle de Verneuil;

mais il sait mentir et me semble fort crédule: un chef de parti ne doit

être le jouet de personne.

--Vous le connaissez? demanda froidement le marquis.

--Non, répliqua-t-elle en lui lançant un regard de mépris, je croyais

le connaître...

--Oh! mademoiselle, c’est décidément un _malin_, reprit le capitaine

en hochant la tête, et donnant par un geste expressif la physionomie

particulière que ce mot avait alors et qu’il a perdue depuis. Ces

vieilles familles poussent quelquefois de vigoureux rejetons. Il

revient d’un pays où les ci-devant n’ont pas eu, dit-on, toutes leurs

aises, et les hommes, voyez-vous, sont comme les nèfles, ils mûrissent

sur la paille. Si ce garçon-là est habile, il pourra nous faire courir

longtemps. Il a bien su opposer des compagnies légères à nos compagnies

franches et neutraliser les efforts du gouvernement. Si l’on brûle un

village aux Royalistes, il en fait brûler deux aux Républicains. Il se

développe sur une immense étendue, et nous force ainsi à employer un

nombre considérable de troupes dans un moment où nous n’en avons pas de

trop! Oh! il entend les affaires.

--Il assassine sa patrie, dit Gérard d’une voix forte en interrompant

le capitaine.

--Mais, répliqua le marquis, si sa mort délivre le pays, fusillez-le

donc bien vite.

La Comédie humaine - Volume 13. Scènes de la vie militaire et Scènes de la vie de campagne · 第 10 / 72 段