saisi par de violents désirs, fut jaloux de faire tomber la réserve
qu’on lui opposait, et de laquelle il n’était pas la dupe. Il crut
pouvoir y réussir en badinant avec l’inconnue à la faveur de cette
amabilité française, de cet esprit parfois léger, parfois sérieux,
toujours chevaleresque, souvent moqueur qui distinguait les hommes
remarquables de l’aristocratie exilée. Mais la rieuse Parisienne
plaisanta si malicieusement le jeune Républicain, sut lui reprocher
ses intentions de frivolité si dédaigneusement en s’attachant de
préférence aux idées fortes et à l’exaltation qui perçaient malgré lui
dans ses discours, qu’il devina facilement le secret de lui plaire. La
conversation changea donc. L’étranger réalisa dès lors les espérances
que donnait sa figure expressive. De moment en moment, il éprouvait de
nouvelles difficultés en voulant apprécier la sirène de laquelle il
s’éprenait de plus en plus, et fut forcé de suspendre ses jugements sur
une fille qui se faisait un jeu de les infirmer tous. Après avoir été
séduit par la contemplation de la beauté, il fut donc entraîné vers
cette âme inconnue par une curiosité que Marie se plut à exciter. Cet
entretien prit insensiblement un caractère d’intimité très-étranger au
ton d’indifférence que mademoiselle de Verneuil s’efforça d’y imprimer
sans pouvoir y parvenir.
Quoique madame du Gua eût suivi les deux amoureux, ils avaient
insensiblement marché plus vite qu’elle, et ils s’en trouvèrent bientôt
séparés par une centaine de pas environ. Ces deux charmants êtres
foulaient le sable fin de la route, emportés par le charme enfantin
d’unir le léger retentissement de leurs pas, heureux de se voir
enveloppés par un même rayon de lumière qui paraissait appartenir au
soleil du printemps, et de respirer ensemble ces parfums d’automne
chargés de tant de dépouilles végétales, qu’ils semblent une nourriture
apportée par les airs à la mélancolie de l’amour naissant. Quoiqu’ils
ne parussent voir l’un et l’autre qu’une aventure ordinaire dans leur
union momentanée, le ciel, le site et la saison communiquèrent donc à
leurs sentiments une teinte de gravité qui leur donna l’apparence de la
passion. Ils commencèrent à faire l’éloge de la journée, de sa beauté;
puis ils parlèrent de leur étrange rencontre, de la rupture prochaine
d’une liaison si douce et de la facilité qu’on met à s’épancher avec
les personnes aussitôt perdues qu’entrevues, en voyage. A cette
dernière observation, le jeune homme profita de la permission tacite
qui semblait l’autoriser à faire quelques douces confidences, et essaya
de risquer des aveux indirects, en homme accoutumé à de semblables
situations.
--Remarquez-vous, mademoiselle, lui dit-il, combien les sentiments
suivent peu la route commune, dans les temps de terreur où nous vivons?
Autour de nous, tout n’est-il pas frappé d’une inexplicable soudaineté.
Aujourd’hui, nous aimons, nous haïssons sur la foi d’un regard. L’on
s’unit pour la vie ou l’on se quitte avec la célérité dont on marche
à la mort. On se dépêche en toute chose, comme la Nation dans ses
tumultes. Au milieu des dangers, les étreintes doivent être plus vives
que dans le train ordinaire de la vie. A Paris, dernièrement, chacun
a su, comme sur un champ de bataille, tout ce que pouvait dire une
poignée de main.
--On sentait la nécessité de vivre vite et beaucoup, répondit-elle,
parce qu’on avait alors peu de temps à vivre. Et après avoir lancé à
son jeune compagnon un regard qui semblait lui montrer le terme de leur
court voyage, elle ajouta malicieusement: --Vous êtes bien instruit des
choses de la vie, pour un jeune homme qui sort de l’École?
--Que pensez-vous de moi? demanda-t-il après un moment de silence.
Dites-moi votre opinion sans ménagements.
--Vous voulez sans doute acquérir ainsi le droit de me parler de
moi?... répliqua-t-elle en riant.
--Vous ne répondez pas, reprit-il après une légère pause. Prenez garde,
le silence est souvent une réponse.
--Ne deviné-je pas tout ce que vous voudriez pouvoir me dire? Hé! mon
Dieu, vous avez déjà trop parlé.
--Oh! si nous nous entendons, reprit-il en riant, j’obtiens plus que je
n’osais espérer.
Elle se mit à sourire si gracieusement qu’elle parut accepter la lutte
courtoise de laquelle tout homme se plaît à menacer une femme. Ils se
persuadèrent alors, autant sérieusement que par plaisanterie, qu’il
leur était impossible d’être jamais l’un pour l’autre autre chose
que ce qu’ils étaient en ce moment. Le jeune homme pouvait se livrer
à une passion qui n’avait point d’avenir, et Marie pouvait en rire.
Puis quand ils eurent élevé ainsi entre eux une barrière imaginaire,
ils parurent l’un et l’autre fort empressés de mettre à profit la
dangereuse liberté qu’ils venaient de stipuler.
Marie heurta tout à coup une pierre et fit un faux pas.
--Prenez mon bras, dit l’inconnu.
--Il le faut bien, étourdi! Vous seriez trop fier si je refusais.
N’aurais-je pas l’air de vous craindre?
--Ah! mademoiselle, répondit-il en lui pressant le bras pour lui faire
sentir les battements de son cœur, vous allez me rendre fier de cette
faveur.
--Eh! bien, ma facilité vous ôtera vos illusions.
--Voulez-vous déjà me défendre contre le danger des émotions que vous
causez?
--Cessez, je vous prie, dit-elle, de m’entortiller dans ces petites
idées de boudoir, dans ces logogriphes de ruelle. Je n’aime pas à
rencontrer chez un homme de votre caractère, l’esprit que les sots
peuvent avoir. Voyez?... nous sommes sous un beau ciel, en pleine
campagne; devant nous, au-dessus de nous, tout est grand. Vous
voulez me dire que je suis belle, n’est-ce pas? mais vos yeux me le
prouvent, et d’ailleurs, je le sais; mais je ne suis pas une femme
que des compliments puissent flatter. Voudriez-vous, par hasard, me
parler de vos _sentiments_? dit-elle avec une emphase sardonique.
Me supposeriez-vous donc la simplicité de croire à des sympathies
soudaines assez fortes pour dominer une vie entière par le souvenir
d’une matinée.
--Non pas d’une matinée, répondit-il, mais d’une belle femme qui s’est
montrée généreuse.
--Vous oubliez, reprit-elle en riant, de bien plus grands attraits, une
femme inconnue, et chez laquelle tout doit sembler bizarre, le nom, la
qualité, la situation, la liberté d’esprit et de manières.
--Vous ne m’êtes point inconnue, s’écria-t-il, j’ai su vous deviner, et
ne voudrais rien ajouter à vos perfections, si ce n’est un peu plus de
foi dans l’amour que vous inspirez tout d’abord.
--Ah! mon pauvre enfant de dix-sept ans, vous parlez déjà d’amour?
dit-elle en souriant. Eh! bien, soit, reprit-elle. C’est là un sujet
de conversation entre deux personnes, comme la pluie et le beau temps
quand nous faisons une visite, prenons-le? Vous ne trouverez en moi, ni
fausse modestie, ni petitesse. Je puis écouter ce mot sans rougir, il
m’a été tant de fois prononcé sans l’accent du cœur, qu’il est devenu
presque insignifiant pour moi. Il m’a été répété au théâtre, dans les
livres, dans le monde, partout; mais je n’ai jamais rien rencontré qui
ressemblât à ce magnifique sentiment.
--L’avez-vous cherché?
--Oui.
Ce mot fut prononcé avec tant de laisser-aller, que le jeune homme fit
un geste de surprise et regarda fixement Marie comme s’il eût tout à
coup changé d’opinion sur son caractère et sa véritable situation.
--Mademoiselle, dit-il avec une émotion mal déguisée, êtes-vous fille
ou femme, ange ou démon?
--Je suis l’un et l’autre, reprit-elle en riant. N’y a-t-il pas
toujours quelque chose de diabolique et d’angélique chez une jeune
fille qui n’a point aimé, qui n’aime pas, et qui n’aimera peut être
jamais?
--Et vous trouvez-vous heureuse ainsi?... dit-il en prenant un ton et
des manières libres, comme s’il eût déjà conçu moins d’estime pour sa
libératrice.
--Oh! heureuse, reprit-elle, non. Si je viens à penser que je
suis seule, dominée par des conventions sociales qui me rendent
nécessairement artificieuse, j’envie les priviléges de l’homme. Mais
si je songe à tous les moyens que la nature nous a donnés pour vous
envelopper, vous autres, pour vous enlacer dans les filets invisibles
d’une puissance à laquelle aucun de vous ne peut résister, alors mon
rôle ici-bas me sourit; puis, tout à coup, il me semble petit, et je
sens que je mépriserais un homme s’il était la dupe de séductions
vulgaires. Enfin, tantôt j’aperçois notre joug, et il me plaît, puis il
me semble horrible, et je m’y refuse; tantôt je sens en moi ce désir
de dévouement qui rend la femme si noblement belle, puis j’éprouve un
désir de domination qui me dévore. Peut-être, est-ce le combat naturel
du bon et du mauvais principe qui fait vivre toute créature ici-bas.
Ange et démon, vous l’avez dit. Ah! ce n’est pas d’aujourd’hui que je
reconnais ma double nature. Mais, nous autres femmes, nous comprenons
encore mieux que vous notre insuffisance. N’avons-nous pas un instinct
qui nous fait pressentir en toute chose une perfection à laquelle il
est sans doute impossible d’atteindre. Mais, ajouta-t-elle en regardant
le ciel et jetant un soupir, ce qui nous grandit à vos yeux...
--C’est?... dit-il.
--Hé! bien, répondit-elle, c’est que nous luttons toutes, plus ou
moins, contre une destinée incomplète.
--Mademoiselle, pourquoi donc nous quittons-nous ce soir?
--Ah! dit-elle en souriant au regard passionné que lui lança le jeune
homme, remontons en voiture, le grand air ne nous vaut rien.
Marie se retourna brusquement, l’inconnu la suivit, et lui serra le
bras par un mouvement peu respectueux, mais qui exprima tout à la fois
d’impérieux désirs et de l’admiration. Elle marcha plus vite; le marin
devina qu’elle voulait fuir une déclaration peut-être importune, il
n’en devint que plus ardent, risqua tout pour arracher une première
faveur à cette femme, et il lui dit en la regardant avec finesse:
--Voulez-vous que je vous apprenne un secret?
--Oh! dites promptement, s’il vous concerne?
--Je ne suis point au service de la République. Où allez-vous? j’irai.
A cette phrase, Marie trembla violemment, elle retira son bras, et
se couvrit le visage de ses deux mains pour dérober la rougeur ou la
pâleur peut-être qui en altéra les traits; mais elle dégagea tout à
coup sa figure, et dit d’une voix attendrie: --Vous avez donc débuté
comme vous auriez fini, vous m’avez trompée?
--Oui, dit-il.
A cette réponse, elle tourna le dos à la grosse malle vers laquelle ils
se dirigeaient, et se mit à courir presque.
--Mais, reprit l’inconnu, l’air ne vous valait rien?...
--Oh! il a changé, dit-elle avec un son de voix grave en continuant à
marcher en proie à des pensées orageuses.
--Vous vous taisez, demanda l’étranger, dont le cœur se remplit de
cette douce appréhension que donne l’attente du plaisir.
--Oh! dit-elle d’un accent bref, la tragédie a bien promptement
commencé.
--De quelle tragédie parlez-vous? demanda-t-il.
Elle s’arrêta, toisa l’élève d’abord d’un air empreint d’une double
expression de crainte et de curiosité; puis elle cacha sous un calme
impénétrable les sentiments qui l’agitaient, et montra que, pour une
jeune fille, elle avait une grande habitude de la vie.
--Qui êtes-vous? reprit-elle; mais je le sais! En vous voyant, je m’en
étais doutée, vous êtes le chef royaliste nommé le Gars? L’ex-évêque
d’Autun a bien raison, en nous disant de toujours croire aux
pressentiments qui annoncent des malheurs.
--Quel intérêt avez-vous donc à connaître ce garçon-là?
--Quel intérêt aurait-il donc à se cacher de moi, si je lui ai déjà
sauvé la vie? Elle se mit à rire, mais forcément. --J’ai sagement fait
de vous empêcher de me dire que vous m’aimez. Sachez-le bien, Monsieur,
je vous abhorre. Je suis républicaine, vous êtes royaliste, et je vous
livrerais si vous n’aviez ma parole, si je ne vous avais déjà sauvé une
fois, et si... Elle s’arrêta. Ces violents retours sur elle-même, ces
combats qu’elle ne se donnait plus la peine de déguiser, inquiétèrent
l’inconnu, qui tâcha, mais vainement, de l’observer. --Quittons-nous à
l’instant, je le veux, adieu, dit-elle. Elle se retourna vivement, fit
quelques pas et revint. --Mais non, j’ai un immense intérêt à apprendre
qui vous êtes, reprit-elle. Ne me cachez rien, et dites-moi la vérité.
Qui êtes-vous, car vous n’êtes pas plus un élève de l’École que vous
n’avez dix-sept ans...
--Je suis un marin, tout prêt à quitter l’Océan pour vous suivre
partout où votre imagination voudra me guider. Si j’ai le bonheur de
vous offrir quelque mystère, je me garderai bien de détruire votre
curiosité. Pourquoi mêler les graves intérêts de la vie réelle à la vie
du cœur, où nous commencions à si bien nous comprendre.
--Nos âmes auraient pu s’entendre, dit-elle d’un ton grave. Mais,
monsieur, je n’ai pas le droit d’exiger votre confiance. Vous ne
connaîtrez jamais l’étendue de vos obligations envers moi: je me tairai.
Ils avancèrent de quelques pas dans le plus profond silence.
--Combien ma vie vous intéresse! reprit l’inconnu.
--Monsieur, dit-elle, de grâce, votre nom, ou taisez-vous. Vous êtes un
enfant, ajouta-t-elle en haussant les épaules, et vous me faites pitié.
L’obstination que la voyageuse mettait à connaître son secret fit
hésiter le prétendu marin entre la prudence et ses désirs. Le dépit
d’une femme souhaitée a de bien puissants attraits; sa soumission comme
sa colère est si impérieuse, elle attaque tant de fibres dans le cœur
de l’homme, elle le pénètre et le subjugue. Était-ce chez mademoiselle
de Verneuil une coquetterie de plus? Malgré sa passion, l’étranger eut
la force de se défier d’une femme qui voulait lui violemment arracher
un secret de vie ou de mort.
--Pourquoi, lui dit-il en lui prenant la main qu’elle laissa prendre
par distraction, pourquoi mon indiscrétion, qui donnait un avenir à
cette journée, en a-t-elle détruit le charme?
Mademoiselle de Verneuil, qui paraissait souffrante, garda le silence.
--En quoi puis-je vous affliger, reprit-il, et que puis-je faire pour
vous apaiser?
--Dites-moi votre nom.
A son tour il marcha en silence, et ils avancèrent de quelques pas.
Tout à coup mademoiselle de Verneuil s’arrêta, comme une personne qui a
pris une importante détermination.
--Monsieur le marquis de Montauran, dit-elle avec dignité sans pouvoir
entièrement déguiser une agitation qui donnait une sorte de tremblement
nerveux à ses traits, quoi qu’il puisse m’en coûter, je suis heureuse
de vous rendre un bon office. Ici nous allons nous séparer. L’escorte
et la malle sont trop nécessaires à votre sûreté pour que vous
n’acceptiez pas l’une et l’autre. Ne craignez rien des Républicains;
tous ces soldats, voyez-vous, sont des hommes d’honneur, et je vais
donner au capitaine Merle des ordres qu’il exécutera fidèlement. Quant
à moi, je puis regagner Alençon à pied avec ma femme de chambre,
quelques soldats nous accompagneront. Écoutez-moi bien, car il s’agit
de votre tête. Si vous rencontriez, avant d’être en sûreté, l’horrible
muscadin que vous avez vu dans l’auberge, fuyez, car il vous livrerait
aussitôt. Quant à moi... --Elle fit une pause. --Quant à moi, je me
rejette avec orgueil dans les misères de la vie, reprit-elle à voix
basse en retenant ses pleurs. Adieu, monsieur. Puissiez-vous être
heureux! Adieu.
Et elle fit un signe au capitaine Merle qui atteignait alors le haut de
la colline. Le jeune homme ne s’attendait pas à un si brusque dénoûment.
--Attendez! cria-t-il avec une sorte de désespoir assez bien joué.
Ce singulier caprice d’une fille pour laquelle il aurait alors sacrifié
sa vie surprit tellement l’inconnu, qu’il inventa une déplorable ruse
pour tout à la fois cacher son nom et satisfaire la curiosité de
mademoiselle de Verneuil.
--Vous avez presque deviné, dit-il, je suis émigré, condamné à mort,
et je me nomme le vicomte de Bauvan. L’amour de mon pays m’a ramené
en France, près de mon frère. J’espère être radié de la liste par
l’influence de madame de Beauharnais, aujourd’hui la femme du premier
Consul; mais si j’échoue, alors je veux mourir sur la terre de mon pays
en combattant auprès de Montauran, mon ami. Je vais d’abord en secret,
à l’aide d’un passe-port qu’il m’a fait parvenir, savoir s’il me reste
quelques propriétés en Bretagne.
Pendant que le jeune chef parlait, mademoiselle de Verneuil l’examinait
d’un œil perçant. Elle essaya de douter de la vérité de ces paroles,
mais crédule et confiante, elle reprit lentement une expression de
sérénité, et s’écria: --Monsieur, ce que vous me dites en ce moment
est-il vrai?
--Parfaitement vrai, répéta l’inconnu, qui paraissait mettre peu de
probité dans ses relations avec les femmes.
Mademoiselle de Verneuil soupira fortement comme une personne qui
revient à la vie.
--Ha! s’écria-t-elle, je suis bien heureuse.
--Vous haïssez donc bien mon pauvre Montauran.
--Non, dit-elle, vous ne sauriez me comprendre. Je n’aurais pas voulu
que vous fussiez menacé des dangers contre lesquels je vais tâcher de
le défendre, puisqu’il est votre ami.
--Qui vous a dit que Montauran fût en danger?
--Hé! monsieur, si je ne venais pas de Paris, où il n’est question que
de son entreprise, le commandant d’Alençon nous en a dit assez sur lui,
je pense.
--Je vous demanderai alors comment vous pourriez le préserver de tout
danger.
--Et si je ne voulais pas répondre? dit-elle avec cet air dédaigneux
sous lequel les femmes savent si bien cacher leurs émotions. De quel
droit voulez-vous connaître mes secrets?
--Du droit que doit avoir un homme qui vous aime.
--Déjà?... dit-elle. Non, vous ne m’aimez pas, monsieur, vous voyez
en moi l’objet d’une galanterie passagère, voilà tout. Ne vous ai-je
pas sur-le-champ deviné? Une personne qui a quelque habitude de la
bonne compagnie peut-elle, par les mœurs qui courent, se tromper en
entendant un élève de l’École Polytechnique se servir d’expressions
choisies, et déguiser, aussi mal que vous l’avez fait, les manières
d’un grand seigneur sous l’écorce des républicains; mais vos cheveux
ont un reste de poudre, et vous avez un parfum de gentilhomme que
doit sentir tout d’abord une femme du monde. Aussi, tremblant pour
vous que mon surveillant, qui a toute la finesse d’une femme, ne
vous reconnût, l’ai-je promptement congédié. Monsieur, un véritable
officier républicain sorti de l’École ne se croirait pas près de moi
en bonne fortune, et ne me prendrait pas pour une jolie intrigante.
Permettez-moi, monsieur de Bauvan, de vous soumettre à ce propos un
léger raisonnement de femme. Êtes-vous si jeune, que vous ne sachiez
pas que, de toutes les créatures de notre sexe, la plus difficile
à soumettre est celle dont la valeur est chiffrée et qui s’ennuie
du plaisir. Cette sorte de femme exige, m’a-t-on dit, d’immenses
séductions, ne cède qu’à ses caprices; et, prétendre lui plaire, est
chez un homme la plus grande des fatuités. Mettons à part cette classe
de femmes dans laquelle vous me faites la galanterie de me ranger, car
elles sont tenues toutes d’être belles, vous devez comprendre qu’une
jeune femme noble, belle, spirituelle (vous m’accordez ces avantages),
ne se vend pas, et ne peut s’obtenir que d’une seule façon, quand elle
est aimée. Vous m’entendez! Si elle aime, et qu’elle veuille faire une
folie, elle doit être justifiée par quelque grandeur. Pardonnez-moi ce
luxe de logique, si rare chez les personnes de notre sexe; mais, pour
votre honneur et... le mien, dit-elle en s’inclinant, je ne voudrais
pas que nous nous trompassions sur notre mérite, ou que vous crussiez
mademoiselle de Verneuil, ange ou démon, fille ou femme, capable de se
laisser prendre à de banales galanteries.
--Mademoiselle, dit le marquis, dont la surprise quoique dissimulée fut
extrême et qui redevint tout à coup homme de grande compagnie, je vous
supplie de croire que je vous accepte comme une très-noble personne,
pleine de cœur et de sentiments élevés, ou... comme une bonne fille, à
votre choix!
--Je ne vous demande pas tant, monsieur, dit-elle en riant. Laissez-moi
mon incognito. D’ailleurs, mon masque est mieux mis que le vôtre,
et il me plaît à moi de le garder, ne fût-ce que pour savoir si les
gens qui me parlent d’amour sont sincères... Ne vous hasardez donc
pas légèrement près de moi. --Monsieur, écoutez, lui dit-elle en lui
saisissant le bras avec force, si vous pouviez me prouver un véritable
amour, aucune puissance humaine ne nous séparerait. Oui, je voudrais
m’associer à quelque grande existence d’homme, épouser une vaste
ambition, de belles pensées. Les nobles cœurs ne sont pas infidèles,
car la constance est une force qui leur va; je serais donc toujours
aimée, toujours heureuse; mais aussi, ne serais-je pas toujours prête
à faire de mon corps une marche pour élever l’homme qui aurait mes
affections, à me sacrifier pour lui, à tout supporter de lui, à l’aimer
toujours, même quand il ne m’aimerait plus. Je n’ai jamais osé confier
à un autre cœur ni les souhaits du mien, ni les élans passionnés de
l’exaltation qui me dévore; mais je puis bien vous en dire quelque
chose, puisque nous allons nous quitter aussitôt que vous serez en
sûreté.
--Nous quitter?... jamais! dit-il électrisé par les sons que rendait
cette âme vigoureuse qui semblait se débattre contre quelque immense
pensée.
--Êtes-vous libre? reprit-elle en lui jetant un regard dédaigneux qui
le rapetissa.
--Oh! pour libre... oui, sauf la condamnation à mort.
Elle lui dit alors d’une voix pleine de sentiments amers: --Si tout
ceci n’était pas un songe, quelle belle vie serait la vôtre?... Mais
si j’ai dit des folies, n’en faisons pas. Quand je pense à tout ce que
vous devriez être pour m’apprécier à ma juste valeur, je doute de tout.
--Et moi je ne douterais de rien, si vous vouliez m’appar...
--Chut! s’écria-t-elle en entendant cette phrase dite avec un véritable
accent de passion, l’air ne vous vaut décidément plus rien, allons
retrouver nos chaperons.