--Les brigands en ont donc de plus jeunes encore? demanda en riant le

prétendu marin.

--Pour qui preniez-vous donc mon fils? reprit madame du Gua.

--Pour le Gars, le chef envoyé aux Chouans et aux Vendéens par le

cabinet de Londres, et qu’on nomme, je crois, le marquis de Montauran.

Le commandant épia encore attentivement la figure de ces deux

personnages suspects, qui se regardèrent avec cette singulière

expression de physionomie que prennent successivement deux ignorants

présomptueux et qu’on peut traduire par ce dialogue: --Connais-tu cela?

--Non. Et toi? --Connais pas, du tout. --Qu’est-ce qu’il nous dit donc

là? --Il rêve. Puis le rire insultant et goguenard de la sottise quand

elle croit triompher.

La subite altération des manières et la torpeur de Marie de Verneuil,

en entendant prononcer le nom du général royaliste, ne furent sensibles

que pour Francine, la seule à qui fussent connues les imperceptibles

nuances de cette jeune figure. Tout à fait mis en déroute, le

commandant ramassa les deux morceaux de son épée, regarda mademoiselle

de Verneuil, dont la chaleureuse expression avait trouvé le secret

d’émouvoir son cœur, et lui dit: --Quant à vous, mademoiselle, je ne

m’en dédis pas, et demain, les tronçons de mon épée parviendront à

Bonaparte, à moins que...

--Eh! que me fait Bonaparte, votre République, les Chouans, le Roi

et le Gars? s’écria-t-elle en réprimant assez mal un emportement de

mauvais goût.

Des caprices inconnus ou la passion donnèrent à sa figure des couleurs

étincelantes; et l’on vit que le monde entier ne devait plus être rien

pour elle du moment où elle y distinguait une créature; mais tout à

coup elle rentra dans un calme forcé en se voyant, comme un acteur

sublime, l’objet des regards de tous les spectateurs. Le commandant

se leva brusquement. Inquiète et agitée, mademoiselle de Verneuil le

suivit, l’arrêta dans le corridor, et lui demanda d’un ton solennel:

--Vous aviez donc de bien fortes raisons de soupçonner ce jeune homme

d’être le Gars?

--Tonnerre de Dieu, mademoiselle, le fantassin qui vous accompagne

est venu me prévenir que les voyageurs et le courrier avaient été

assassinés par les Chouans, ce que je savais; mais ce que je ne

savais pas, c’était les noms des voyageurs morts, et ils s’appelaient

citoyenne et citoyen du Gua Saint-Cyr!

--Oh! s’il y a du Corentin là-dedans, je ne m’étonne plus de rien,

s’écria-t-elle avec un mouvement de dégoût.

Le commandant s’éloigna, sans oser regarder mademoiselle de Verneuil,

dont la dangereuse beauté lui troublait déjà le cœur.

--Si j’étais resté deux minutes de plus, j’aurais fait la sottise

de reprendre mon épée pour l’escorter, se disait-il en descendant

l’escalier.

En voyant le jeune homme les yeux attachés sur la porte par où

mademoiselle de Verneuil était sortie, madame du Gua lui dit à

l’oreille: --Toujours le même! Vous ne périrez que par la femme. Une

poupée vous fait tout oublier. Pourquoi donc avez-vous souffert qu’elle

déjeunât avec nous? Qu’est-ce qu’une demoiselle de Verneuil qui accepte

le déjeuner de gens inconnus, que les Bleus escortent, et qui les

désarme avec une lettre mise en réserve comme un billet doux, dans

son spencer? C’est une de ces mauvaises créatures à l’aide desquelles

Fouché veut s’emparer de vous, et la lettre qu’elle a montrée est

donnée pour requérir les Bleus contre vous.

--Eh! madame, répondit le jeune homme d’un ton aigre qui perça le cœur

de la dame et la fit pâlir, sa générosité dément votre supposition.

Souvenez-vous bien que l’intérêt seul du Roi nous rassemble. Après

avoir eu Charrette à vos pieds, l’univers ne serait-il donc pas vide

pour vous? Ne vivriez-vous déjà plus pour le venger?

La dame resta pensive et debout comme un homme qui, du rivage,

contemple le naufrage de ses trésors, et n’en convoite que plus

ardemment sa fortune perdue. Mademoiselle de Verneuil rentra, le jeune

marin échangea avec elle un sourire et un regard empreint de douce

moquerie. Quelque incertain que parût l’avenir, quelque éphémère que

fût leur union, les prophéties de cet espoir n’en étaient que plus

caressantes. Quoique rapide, ce regard ne put échapper à l’œil sagace

de madame du Gua, qui le comprit: aussitôt, son front se contracta

légèrement, et sa physionomie ne put entièrement cacher de jalouses

pensées. Francine observait cette femme; elle en vit les yeux briller,

les joues s’animer; elle crut apercevoir un esprit infernal animer ce

visage en proie à quelque révolution terrible; mais l’éclair n’est

pas plus vif, ni la mort plus prompte que ne le fut cette expression

passagère; madame du Gua reprit son air enjoué avec un tel aplomb, que

Francine crut avoir rêvé. Néanmoins, en reconnaissant chez cette femme

une violence au moins égale à celle de mademoiselle de Verneuil, elle

frémit en prévoyant les terribles chocs qui devaient survenir entre

deux esprits de cette trempe, et frissonna quand elle vit mademoiselle

de Verneuil allant vers le jeune officier, lui jetant un de ces regards

passionnés qui enivrent, lui prenant les deux mains, l’attirant à elle

et le menant au jour par un geste de coquetterie pleine de malice.

--Maintenant, avouez-le-moi, dit-elle en cherchant à lire dans ses

yeux, vous n’êtes pas le citoyen du Gua Saint-Cyr.

--Si, mademoiselle.

--Mais sa mère et lui ont été tués avant-hier.

--J’en suis désolé, répondit-il en riant. Quoi qu’il en soit, je ne

vous en ai pas moins une obligation pour laquelle je vous conserverai

toujours une grande reconnaissance, et je voudrais être à même de vous

la témoigner.

--J’ai cru sauver un émigré, mais je vous aime mieux républicain.

A ces mots, échappés de ses lèvres comme par étourderie, elle

devint confuse; ses yeux semblèrent rougir, et il n’y eut plus dans

sa contenance qu’une délicieuse naïveté de sentiment; elle quitta

mollement les mains de l’officier, poussée non par la honte de les

avoir pressées, mais par une pensée trop lourde à porter dans son cœur,

et elle le laissa ivre d’espérance. Tout à coup elle parut s’en vouloir

à elle seule de cette liberté, autorisée peut-être par ces fugitives

aventures de voyage; elle reprit son attitude de convention, salua ses

deux compagnons de voyage et disparut avec Francine. En arrivant dans

leur chambre, Francine se croisa les doigts, retourna les paumes de ses

mains en se tordant les bras, et contempla sa maîtresse en lui disant:

--Ah! Marie, combien de choses en peu de temps? il n’y a que vous pour

ces histoires-là!

Mademoiselle de Verneuil bondit et sauta au cou de Francine.

--Ah! voilà la vie, je suis dans le ciel!

--Dans l’enfer, peut-être, répliqua Francine.

--Oh! va pour l’enfer! reprit mademoiselle de Verneuil avec gaieté.

Tiens, donne-moi ta main. Sens mon cœur, comme il bat. J’ai la fièvre.

Le monde entier est maintenant peu de chose! Combien de fois n’ai-je

pas vu cet homme dans mes rêves! oh! comme sa tête est belle et quel

regard étincelant!

--Vous aimera-t-il? demanda d’une voix affaiblie la naïve et simple

paysanne, dont le visage s’était empreint de mélancolie.

--Tu le demandes? répondit mademoiselle de Verneuil. --Mais dis donc,

Francine, ajouta-t-elle en se montrant à elle dans une attitude moitié

sérieuse, moitié comique, il serait donc difficile.

--Oui, mais vous aimera-t-il toujours? reprit Francine en souriant.

Elles se regardèrent un moment comme interdites, Francine de révéler

tant d’expérience, Marie d’apercevoir pour la première fois un avenir

de bonheur dans la passion; aussi resta-t-elle comme penchée sur un

précipice dont elle aurait voulu sonder la profondeur en attendant le

bruit d’une pierre jetée d’abord avec insouciance.

--Hé! c’est mon affaire, dit-elle en laissant échapper le geste d’un

joueur au désespoir. Je ne plaindrai jamais une femme trahie, elle ne

doit s’en prendre qu’à elle-même de son abandon. Je saurai bien garder,

vivant ou mort, l’homme dont le cœur m’aura appartenu. --Mais, dit-elle

avec surprise et après un moment de silence, d’où te vient tant de

science, Francine?...

--Mademoiselle, répondit vivement la paysanne, j’entends des pas dans

le corridor.

--Ah! dit-elle en écoutant, ce n’est pas _lui_! --Mais, reprit-elle,

voilà comment tu réponds! je te comprends: je t’attendrai ou je te

devinerai.

Francine avait raison. Trois coups frappés à la porte interrompirent

cette conversation. Le capitaine Merle se montra bientôt, après avoir

entendu l’invitation d’entrer que lui adressa mademoiselle de Verneuil.

En faisant un salut militaire à mademoiselle de Verneuil, le capitaine

hasarda de lui jeter une œillade, et tout ébloui par sa beauté, il ne

trouva rien autre chose à lui dire que: --Mademoiselle, je suis à vos

ordres!

--Vous êtes donc devenu mon protecteur par la démission de votre chef

de demi-brigade. Votre régiment ne s’appelle-t-il pas ainsi? Votre

commandant a donc bien peur de moi.

--Faites excuse, mademoiselle, Hulot n’a pas peur; mais les femmes,

voyez-vous, ça n’est pas son affaire; et ça l’a chiffonné de trouver

son général en cornette.

--Cependant, reprit mademoiselle de Verneuil, son devoir était d’obéir

à ses supérieurs! J’aime la subordination, je vous en préviens, et je

ne veux pas qu’on me résiste.

--Cela serait difficile, répondit Merle.

--Tenons conseil, reprit mademoiselle de Verneuil. Vous avez ici des

troupes fraîches, elles m’accompagneront à Mayenne, où je puis arriver

ce soir. Pouvons-nous y trouver de nouveaux soldats pour en repartir

sans nous y arrêter? Les Chouans ignorent notre petite expédition. En

voyageant ainsi nuitamment, nous aurions bien du malheur si nous les

rencontrions en assez grand nombre pour être attaqués. Voyons, dites,

croyez-vous que ce soit possible?

--Oui, mademoiselle.

--Comment est le chemin de Mayenne à Fougères?

--Rude. Il faut toujours monter et descendre, un vrai pays d’écureuil.

--Partons, partons, dit-elle; et comme nous n’avons pas de dangers à

redouter en sortant d’Alençon, allez en avant; nous vous rejoindrons

bien.

--On dirait qu’elle a dix ans de grade, se dit Merle en sortant. Hulot

se trompe, cette jeune fille-là n’est pas de celles qui se font des

rentes avec un lit de plume. Et, mille cartouches! si le capitaine

Merle veut devenir adjudant-major, je ne lui conseille pas de prendre

saint Michel pour le diable.

Pendant la conférence de mademoiselle de Verneuil avec le capitaine,

Francine était sortie dans l’intention d’examiner par une fenêtre du

corridor un point de la cour vers lequel une irrésistible curiosité

l’entraînait depuis son arrivée dans l’auberge. Elle contemplait la

paille de l’écurie avec une attention si profonde qu’on l’aurait pu

croire en prières devant une bonne vierge. Bientôt elle aperçut madame

du Gua se dirigeant vers Marche-à-terre avec les précautions d’un chat

qui ne veut pas se mouiller les pattes. En voyant cette dame, le Chouan

se leva et garda devant elle l’attitude du plus profond respect. Cette

étrange circonstance éveilla la curiosité de Francine, qui s’élança

dans la cour, se glissa le long des murs, de manière à ne point être

vue par madame du Gua, et tâcha de se cacher derrière la porte de

l’écurie; elle marcha sur la pointe du pied, retint son haleine, évita

de faire le moindre bruit, et réussit à se poser près de Marche-à-terre

sans avoir excité son attention.

--Et si, après toutes ces informations, disait l’inconnue au Chouan,

ce n’était pas son nom, tu tirerais dessus sans pitié, comme sur une

chienne enragée.

--Entendu, répondit Marche-à-terre.

La dame s’éloigna. Le Chouan remit son bonnet de laine rouge sur la

tête, resta debout, et se grattait l’oreille à la manière des gens

embarrassés, lorsqu’il vit Francine lui apparaître comme par magie.

--Sainte Anne d’Auray! s’écria-t-il. Tout à coup il laissa tomber son

fouet, joignit les mains et demeura en extase. Une faible rougeur

illumina son visage grossier, et ses yeux brillèrent comme des diamants

perdus dans de la fange. --Est-ce bien la garce à Cottin? dit-il d’une

voix si sourde que lui seul pouvait s’entendre. --Êtes-vous _godaine_!

reprit-il après une pause.

Ce mot assez bizarre de _godain_, _godaine_, est un superlatif du

patois de ces contrées qui sert aux amoureux à exprimer l’accord d’une

riche toilette et de la beauté.

--Je n’oserais point vous toucher, ajouta Marche-à-terre en avançant

néanmoins sa large main vers Francine comme pour s’assurer du poids

d’une grosse chaîne d’or qui tournait autour de son cou et descendait

jusqu’à sa taille.

--Et _vous_ feriez bien, Pierre, répondit Francine inspirée par cet

instinct de la femme qui la rend despote quand elle n’est pas opprimée.

Elle se recula avec hauteur après avoir joui de la surprise du Chouan;

mais elle compensa la dureté de ses paroles par un regard plein de

douceur, et se rapprocha de lui. --Pierre, reprit-elle, cette dame-là

_te_ parlait de la jeune demoiselle que je sers? n’est-ce pas?

Marche-à-terre resta muet et sa figure lutta comme l’aurore entre les

ténèbres et la lumière. Il regarda tour à tour Francine, le gros fouet

qu’il avait laissé tomber et la chaîne d’or qui paraissait exercer sur

lui des séductions aussi puissantes que le visage de la Bretonne; puis,

comme pour mettre un terme à son inquiétude, il ramassa son fouet et

garda le silence.

--Oh! il n’est pas difficile de deviner que cette dame t’a ordonné

de tuer ma maîtresse, reprit Francine, qui connaissait la discrète

fidélité du gars et voulut en dissiper les scrupules.

Marche-à-terre baissa la tête d’une manière significative; et, pour la

garce à Cottin, ce fut une réponse.

--Eh! bien, Pierre, s’il lui arrive le moindre malheur, si un seul

cheveu de sa tête est arraché, nous nous serons vus ici pour la

dernière fois et pour l’éternité, car je serai dans le paradis, moi! et

toi, tu iras en enfer.

Le possédé que l’Église allait jadis exorciser en grande pompe n’était

pas plus agité que Marche-à-terre ne le fut sous cette prédiction

prononcée avec une croyance qui lui donnait une sorte de certitude.

Ses regards, d’abord empreints d’une tendresse sauvage, puis combattus

par les devoirs d’un fanatisme aussi exigeant que celui de l’amour,

devinrent tout à coup farouches quand il aperçut l’air impérieux de

l’innocente maîtresse qu’il s’était jadis donnée. Francine interpréta

le silence du Chouan à sa manière.

--Tu ne veux donc rien faire pour moi? lui dit-elle d’un ton de

reproche.

A ces mots, le Chouan jeta sur sa maîtresse un coup d’œil aussi noir

que l’aile d’un corbeau.

--Es-tu libre? demanda-t-il par un grognement que Francine seule

pouvait entendre.

--Serais-je là?... répondit-elle avec indignation. Mais toi, que

fais-tu ici? Tu chouannes encore, tu cours par les chemins comme une

bête enragée qui cherche à mordre. Oh! Pierre, si tu étais sage, tu

viendrais avec moi. Cette belle demoiselle qui, je puis te le dire, a

été jadis nourrie chez nous, a eu soin de moi. J’ai maintenant deux

cents livres de bonnes rentes. Enfin mademoiselle m’a acheté pour cinq

cents écus la grande maison à mon oncle Thomas, et j’ai deux mille

livres d’économies.

Mais son sourire et l’énumération de ses trésors échouèrent devant

l’impénétrable expression de Marche-à-terre.

--Les Recteurs ont dit de se mettre en guerre, répondit-il. Chaque Bleu

jeté par terre vaut une indulgence.

--Mais les Bleus te tueront peut-être.

Il répondit en laissant aller ses bras comme pour regretter la modicité

de l’offrande qu’il faisait à Dieu et au Roi.

--Et que deviendrais-je, moi? demanda douloureusement la jeune fille.

Marche-à-terre regarda Francine avec stupidité; ses yeux semblèrent

s’agrandir, il s’en échappa deux larmes qui roulèrent parallèlement de

ses joues velues sur les peaux de chèvre dont il était couvert, et un

sourd gémissement sortit de sa poitrine.

--Sainte Anne d’Auray!... Pierre, voilà donc tout ce que tu me diras

après une séparation de sept ans. Tu as bien changé.

--Je t’aime toujours, répondit le Chouan d’une voix brusque.

--Non, lui dit-elle à l’oreille, le Roi passe avant moi.

--Si tu me regardes ainsi, reprit-il, je m’en vais.

--Eh! bien, adieu, reprit-elle avec tristesse.

--Adieu, répéta Marche-à-terre.

Il saisit la main de Francine, la serra, la baisa, fit un signe de

croix, et se sauva dans l’écurie, comme un chien qui vient de dérober

un os.

--Pille-miche, dit-il à son camarade, je n’y vois goutte. As-tu ta

_chinchoire_?

--Oh! _cré bleu!_... la belle chaîne, répondit Pille-miche en fouillant

dans une poche pratiquée sous sa peau de bique.

Il tendit à Marche-à-terre ce petit cône en corne de bœuf dans lequel

les Bretons mettent le tabac fin qu’ils lévigent eux-mêmes pendant les

longues soirées d’hiver. Le Chouan leva le pouce de manière à former

dans son poignet gauche ce creux où les invalides se mesurent leurs

prises de tabac, il y secoua fortement la chinchoire dont la pointe

avait été dévissée par Pille-miche. Une poussière impalpable tomba

lentement par le petit trou qui terminait le cône de ce meuble breton.

Marche-à-terre recommença sept ou huit fois ce manége silencieux, comme

si cette poudre eût possédé le pouvoir de changer la nature de ses

pensées. Tout à coup, il laissa échapper un geste désespéré, jeta la

chinchoire à Pille-miche et ramassa une carabine cachée dans la paille.

--Sept à huit _chinchées_ comme ça de suite, ça ne vaut _rin_, dit

l’avare Pille-miche.

--En route, s’écria Marche-à-terre d’une voix rauque. Nous avons de la

besogne.

Une trentaine de Chouans qui dormaient sous les râteliers et dans la

paille, levèrent la tête, virent Marche-à-terre debout, et disparurent

aussitôt par une porte qui donnait sur des jardins et d’où l’on

pouvait gagner les champs. Lorsque Francine sortit de l’écurie, elle

trouva la malle en état de partir. Mademoiselle de Verneuil et ses

deux compagnons de voyage y étaient déjà montés. La Bretonne frémit en

voyant sa maîtresse au fond de la voiture à côté de la femme qui venait

d’en ordonner la mort. Le jeune officier se mit en avant de Marie, et

aussitôt que Francine se fut assise, la lourde voiture partit au grand

trot. Le soleil avait dissipé les nuages gris de l’automne, et ses

rayons animaient la mélancolie des champs par un certain air de fête

et de jeunesse. Beaucoup d’amants prennent ces hasards du ciel pour

des présages. Francine fut étrangement surprise du silence qui régna

d’abord entre les voyageurs. Mademoiselle de Verneuil avait repris son

air froid, et se tenait les yeux baissés, la tête doucement inclinée,

et les mains cachées sous une espèce de mante dans laquelle elle

s’enveloppa. Si elle leva les yeux, ce fut pour voir les paysages qui

s’enfuyaient en tournoyant avec rapidité. Certaine d’être admirée, elle

se refusait à l’admiration; mais son apparente insouciance accusait

plus de coquetterie que de candeur. La touchante pureté qui donne tant

d’harmonie aux diverses expressions par lesquelles se révèlent les

âmes faibles, semblait ne pas pouvoir prêter son charme à une créature

que ces vives impressions destinaient aux orages de l’amour. En proie

au plaisir que donnent les commencements d’une intrigue, l’inconnu ne

cherchait pas encore à s’expliquer la discordance qui existait entre la

coquetterie et l’exaltation de cette singulière fille. Cette candeur

jouée ne lui permettait-elle pas de contempler à son aise une figure

que le calme embellissait alors autant qu’elle venait de l’être par

l’agitation. Nous n’accusons guère la source de nos jouissances.

Il est difficile à une jolie femme de se soustraire, en voiture, aux

regards de ses compagnons, dont les yeux s’attachent sur elle comme

pour y chercher une distraction de plus à la monotonie du voyage.

Aussi, très-heureux de pouvoir satisfaire l’avidité de sa passion

naissante, sans que l’inconnue évitât son regard ou s’offensât de

sa persistance, le jeune officier se plut-il à étudier les lignes

pures et brillantes qui dessinaient les contours de ce visage. Ce

fut pour lui comme un tableau. Tantôt le jour faisait ressortir la

transparence rose des narines, et le double arc qui unissait le nez

à la lèvre supérieure; tantôt un pâle rayon de soleil mettait en

lumière les nuances du teint, nacrées sous les yeux et autour de

la bouche, rosées sur les joues, mates vers les tempes et sur le

cou. Il admira les oppositions de clair et d’ombre produites par

des cheveux dont les rouleaux noirs environnaient la figure, en y

imprimant une grâce éphémère; car tout est si fugitif chez la femme!

sa beauté d’aujourd’hui n’est souvent pas celle d’hier, heureusement

pour elle peut-être! Encore dans l’âge où l’homme peut jouir de ces

riens qui sont tout l’amour, le soi-disant marin attendait avec

bonheur le mouvement répété des paupières et les jeux séduisants que

la respiration donnait au corsage. Parfois, au gré de ses pensées,

il épiait un accord entre l’expression des yeux et l’imperceptible

inflexion des lèvres. Chaque geste lui livrait une âme, chaque

mouvement une face nouvelle de cette jeune fille. Si quelques idées

venaient agiter ces traits mobiles, si quelque soudaine rougeur s’y

infusait, si le sourire y répandait la vie, il savourait mille délices

en cherchant à deviner les secrets de cette femme mystérieuse. Tout

était piége pour l’âme, piége pour les sens. Enfin le silence, loin

d’élever des obstacles à l’entente des cœurs, devenait un lien commun

pour les pensées. Plusieurs regards où ses yeux rencontrèrent ceux

de l’étranger apprirent à Marie de Verneuil que ce silence allait la

compromettre; elle fit alors à madame du Gua quelques-unes de ces

demandes insignifiantes qui préludent aux conversations, mais elle ne

put s’empêcher d’y mêler le fils.

--Madame, comment avez-vous pu, disait-elle, vous décider à mettre

monsieur votre fils dans la marine? N’est-ce pas vous condamner à de

perpétuelles inquiétudes?

--Mademoiselle, le destin des femmes, des mères, veux-je dire, est de

toujours trembler pour leurs plus chers trésors.

--Monsieur vous ressemble beaucoup.

--Vous trouvez, mademoiselle.

Cette innocente _légitimation_ de l’âge que madame du Gua s’était

donné, fit sourire le jeune homme et inspira à sa prétendue mère un

nouveau dépit. La haine de cette femme grandissait à chaque regard

passionné que jetait son fils sur Marie. Le silence, le discours, tout

allumait en elle une effroyable rage déguisée sous les manières les

plus affectueuses.

--Mademoiselle, dit alors l’inconnu, vous êtes dans l’erreur. Les

marins ne sont pas plus exposés que ne le sont les autres militaires.

Les femmes ne devraient pas haïr la marine: n’avons-nous pas sur les

troupes de terre l’immense avantage de rester fidèles à nos maîtresses?

--Oh! de force, répondit en riant mademoiselle de Verneuil.

--C’est toujours de la fidélité, répliqua madame du Gua d’un ton

presque sombre.

La conversation s’anima, se porta sur des sujets qui n’étaient

intéressants que pour les trois voyageurs; car, en ces sortes

de circonstances, les gens d’esprit donnent aux banalités des

significations neuves; mais l’entretien, frivole en apparence, par

lequel ces inconnus se plurent à s’interroger mutuellement, cacha les

désirs, les passions et les espérances qui les agitaient. La finesse

et la malice de Marie, qui fut constamment sur ses gardes, apprirent

à madame du Gua que la calomnie et la trahison pourraient seules la

faire triompher d’une rivale aussi redoutable par son esprit que par sa

beauté. Les voyageurs atteignirent l’escorte, et la voiture alla moins

rapidement. Le jeune marin aperçut une longue côte à monter et proposa

une promenade à mademoiselle de Verneuil. Le bon goût, l’affectueuse

politesse du jeune homme semblèrent décider la Parisienne, et son

consentement le flatta.

--Madame est-elle de notre avis? demanda-t-elle à madame du Gua.

Veut-elle aussi se promener?

--La coquette! dit la dame en descendant de voiture.

La Comédie humaine - Volume 13. Scènes de la vie militaire et Scènes de la vie de campagne · 第 8 / 72 段