Tous trois arrivèrent dans une chambre assez vaste. Il ne fallait pas

avoir beaucoup cheminé dans l’Ouest pour reconnaître que l’aubergiste

avait prodigué pour recevoir ses hôtes tous ses trésors et un luxe

peu ordinaire. La table était soigneusement servie. La chaleur d’un

grand feu avait chassé l’humidité de l’appartement. Enfin, le linge,

les siéges, la vaisselle, n’étaient pas trop malpropres. Aussi

Corentin s’aperçut-il que l’aubergiste s’était, pour nous servir d’une

expression populaire, mis en quatre, afin de plaire aux étrangers.

--Donc, se dit-il, ces gens ne sont pas ce qu’ils veulent paraître. Ce

petit jeune homme est rusé; je le prenais pour un sot, mais maintenant

je le crois aussi fin que je puis l’être moi-même.

Le jeune marin, sa mère et Corentin attendirent mademoiselle de

Verneuil que l’hôte alla prévenir. Mais la belle voyageuse ne parut

pas. L’élève de l’École Polytechnique se douta bien qu’elle devait

faire des difficultés, il sortit en fredonnant _Veillons au salut de

l’empire_, et se dirigea vers la chambre de mademoiselle de Verneuil,

dominé par un piquant désir de vaincre ses scrupules et de l’amener

avec lui. Peut-être voulait-il résoudre les doutes qui l’agitaient, ou

peut-être essayer sur cette inconnue le pouvoir que tout homme a la

prétention d’exercer sur une jolie femme.

--Si c’est là un républicain, dit Corentin en le voyant sortir, je veux

être pendu! Il a dans les épaules le mouvement des gens de cour. Et si

c’est là sa mère, se dit-il encore en regardant madame du Gua, je suis

le pape! Je tiens des Chouans. Assurons-nous de leur qualité?

La porte s’ouvrit bientôt, et le jeune marin parut en tenant par

la main mademoiselle de Verneuil, qu’il conduisit à table avec une

suffisance pleine de courtoisie. L’heure qui venait de s’écouler

n’avait pas été perdue pour le diable. Aidée par Francine, mademoiselle

de Verneuil s’était armée d’une toilette de voyage plus redoutable

peut-être que ne l’est une parure de bal. Sa simplicité avait cet

attrait qui procède de l’art avec lequel une femme, assez belle pour

se passer d’ornements, sait réduire la toilette à n’être plus qu’un

agrément secondaire. Elle portait une robe verte dont la jolie coupe,

dont le spencer orné de brandebourgs dessinaient ses formes avec une

affectation peu convenable à une jeune fille, et laissaient voir

sa taille souple, son corsage élégant et ses gracieux mouvements.

Elle entra en souriant avec cette aménité naturelle aux femmes qui

peuvent montrer, dans une bouche rose, des dents bien rangées aussi

transparentes que la porcelaine, et sur leurs joues, deux fossettes

aussi fraîches que celles d’un enfant. Ayant quitté la capote qui

l’avait d’abord presque dérobée aux regards du jeune marin, elle put

employer aisément les mille petits artifices, si naïfs en apparence,

par lesquels une femme fait ressortir et admirer toutes les beautés

de son visage et les grâces de sa tête. Un certain accord entre ses

manières et sa toilette la rajeunissait si bien que madame du Gua

se crut libérale en lui donnant vingt ans. La coquetterie de cette

toilette, évidemment faite pour plaire, devait inspirer de l’espoir

au jeune homme; mais mademoiselle de Verneuil le salua par une molle

inclinaison de tête sans le regarder, et parut l’abandonner avec une

folâtre insouciance qui le déconcerta. Cette réserve n’annonçait aux

yeux des étrangers ni précaution ni coquetterie, mais une indifférence

naturelle ou feinte. L’expression candide que la voyageuse sut donner

à son visage la rendit impénétrable. Elle ne laissa paraître aucune

préméditation de triomphe et sembla douée de ces jolies petites

manières qui séduisent, et qui avaient dupé déjà l’amour-propre du

jeune marin. Aussi l’inconnu regagna-t-il sa place avec une sorte de

dépit.

Mademoiselle de Verneuil prit Francine par la main, et s’adressant

à madame du Gua: --Madame, lui dit-elle d’une voix caressante,

auriez-vous la bonté de permettre que cette fille, en qui je vois

plutôt une amie qu’une servante, dîne avec nous? Dans ce temps d’orage

le dévouement ne peut se payer que par le cœur et d’ailleurs, n’est-ce

pas tout ce qui nous reste?

Madame du Gua répondit à cette dernière phrase, prononcée à voix

basse, par une demi-révérence un peu cérémonieuse, qui révélait son

désappointement de rencontrer une femme si jolie. Puis se penchant à

l’oreille de son fils: --Oh! temps d’orage, dévouement, madame, et la

servante! dit-elle, ce ne doit pas être mademoiselle de Verneuil; mais

une fille envoyée par Fouché.

Les convives allaient s’asseoir, lorsque mademoiselle de Verneuil

aperçut Corentin, qui continuait de soumettre à une sévère analyse les

deux inconnus, assez inquiets de ses regards.

--Citoyen, lui dit-elle, tu es sans doute trop bien élevé pour suivre

ainsi mes pas. En envoyant mes parents à l’échafaud, la République n’a

pas eu la magnanimité de me donner de tuteur. Si, par une galanterie

chevaleresque, inouïe, tu m’as accompagnée malgré moi (et là elle

laissa échapper un soupir), je suis décidée à ne pas souffrir que les

soins protecteurs dont tu es si prodigue aillent jusqu’à te causer de

la gêne. Je suis en sûreté ici, tu peux m’y laisser.

Elle lui lança un regard fixe et méprisant. Elle fut comprise, Corentin

réprima un sourire qui fronçait presque les coins de ses lèvres rusées,

et la salua d’une manière respectueuse.

--Citoyenne, dit-il, je me ferai toujours un honneur de t’obéir. La

beauté est la seule reine qu’un vrai républicain puisse volontiers

servir.

En le voyant partir, les yeux de mademoiselle de Verneuil brillèrent

d’une joie si naïve, elle regarda Francine avec un sourire

d’intelligence empreint de tant de bonheur, que madame du Gua, devenue

prudente en devenant jalouse, se sentit disposée à abandonner les

soupçons que la parfaite beauté de mademoiselle de Verneuil venait de

lui faire concevoir.

--C’est peut-être mademoiselle de Verneuil, dit-elle à l’oreille de son

fils.

--Et l’escorte? lui répondit le jeune homme, que le dépit rendait sage.

Est-elle prisonnière ou protégée, amie ou ennemie du gouvernement?

Madame du Gua cligna des yeux comme pour dire qu’elle saurait bien

éclaircir ce mystère. Cependant le départ de Corentin sembla tempérer

la défiance du marin, dont la figure perdit son expression sévère,

et il jeta sur mademoiselle de Verneuil des regards où se révélait

un amour immodéré des femmes et non la respectueuse ardeur d’une

passion naissante. La jeune fille n’en devint que plus circonspecte

et réserva ses paroles affectueuses pour madame du Gua. Le jeune

homme, se fâchant à lui tout seul, essaya, dans son amer dépit, de

jouer aussi l’insensibilité. Mademoiselle de Verneuil ne parut pas

s’apercevoir de ce manége, et se montra simple sans timidité, réservée

sans pruderie. Cette rencontre de personnes qui ne paraissaient pas

destinées à se lier, n’éveilla donc aucune sympathie bien vive. Il

y eut même un embarras vulgaire, une gêne qui détruisirent tout le

plaisir que mademoiselle de Verneuil et le jeune marin s’étaient

promis un moment auparavant. Mais les femmes ont entre elles un si

admirable tact des convenances, des liens si intimes ou de si vifs

désirs d’émotions, qu’elles savent toujours rompre la glace dans ces

occasions. Tout à coup, comme si les deux belles convives eussent eu

la même pensée, elles se mirent à plaisanter innocemment leur unique

cavalier, et rivalisèrent à son égard de moqueries, d’attentions et

de soins; cette unanimité d’esprit les laissait libres. Un regard ou

un mot qui, échappés dans la gêne, ont de la valeur, devenaient alors

insignifiants. Bref, au bout d’une demi-heure, ces deux femmes, déjà

secrètement ennemies, parurent être les meilleures amies du monde. Le

jeune marin se surprit alors à en vouloir autant à mademoiselle de

Verneuil de sa liberté d’esprit que de sa réserve. Il était tellement

contrarié, qu’il regrettait avec une sourde colère d’avoir partagé son

déjeuner avec elle.

--Madame, dit mademoiselle de Verneuil à madame du Gua, monsieur votre

fils est-il toujours aussi triste qu’en ce moment?

--Mademoiselle, répondit-il, je me demandais à quoi sert un bonheur

qui va s’enfuir. Le secret de ma tristesse est dans la vivacité de mon

plaisir.

--Voilà des madrigaux, reprit-elle en riant, qui sentent plus la Cour

que l’École Polytechnique.

--Il n’a fait qu’exprimer une pensée bien naturelle, mademoiselle, dit

madame du Gua, qui avait ses raisons pour apprivoiser l’inconnue.

--Allons, riez donc, reprit mademoiselle de Verneuil en souriant au

jeune homme. Comment êtes-vous donc quand vous pleurez, si ce qu’il

vous plaît d’appeler un bonheur vous attriste ainsi?

Ce sourire, accompagné d’un regard agressif qui détruisit l’harmonie de

ce masque de candeur, rendit un peu d’espoir au marin. Mais inspirée

par sa nature qui entraîne la femme à toujours faire trop ou trop peu,

tantôt mademoiselle de Verneuil semblait s’emparer de ce jeune homme

par un coup d’œil où brillaient les fécondes promesses de l’amour:

puis, tantôt elle opposait à ses galantes expressions une modestie

froide et sévère; vulgaire manége sous lequel les femmes cachent

leurs véritables émotions. Un moment, un seul, où chacun d’eux crut

trouver chez l’autre des paupières baissées, ils se communiquèrent

leurs véritables pensées; mais ils furent aussi prompts à voiler leurs

regards qu’ils l’avaient été à confondre cette lumière qui bouleversa

leurs cœurs en les éclairant. Honteux de s’être dit tant de choses en

un seul coup d’œil, ils n’osèrent plus se regarder. Mademoiselle de

Verneuil, jalouse de détromper l’inconnu, se renferma dans une froide

politesse, et parut même attendre la fin du repas avec impatience.

--Mademoiselle, vous avez dû bien souffrir en prison? lui demanda

madame du Gua.

--Hélas! madame, il me semble que je n’ai pas cessé d’y être.

--Votre escorte est-elle destinée à vous protéger, mademoiselle, ou à

vous surveiller? Êtes-vous précieuse ou suspecte à la République?

Mademoiselle de Verneuil comprit instinctivement qu’elle inspirait peu

d’intérêt à madame du Gua, et s’effaroucha de cette question.

--Madame, répondit-elle, je ne sais pas bien précisément quelle est en

ce moment la nature de mes relations avec la République.

--Vous la faites peut-être trembler? dit le jeune homme avec un peu

d’ironie.

--Pourquoi ne pas respecter les secrets de mademoiselle? reprit madame

du Gua.

--Oh! madame, les secrets d’une jeune personne qui ne connaît encore de

la vie que ses malheurs, ne sont pas bien curieux.

--Mais, répondit madame du Gua pour continuer une conversation qui

pouvait lui apprendre ce qu’elle voulait savoir, le premier consul

paraît avoir des intentions parfaites. Ne va-t-il pas, dit-on, arrêter

l’effet des lois contre les émigrés?

--C’est vrai, madame, dit-elle avec trop de vivacité peut-être; mais

alors pourquoi soulevons-nous la Vendée et la Bretagne? pourquoi donc

incendier la France?...

Ce cri généreux par lequel elle semblait se faire un reproche

à elle-même, causa un tressaillement au marin. Il regarda fort

attentivement mademoiselle de Verneuil, mais il ne put découvrir sur

sa figure ni haine ni amour. Cette peau dont le coloris attestait la

finesse était impénétrable. Une curiosité invincible l’attacha soudain

à cette singulière créature vers laquelle il était attiré déjà par de

violents désirs.

--Mais, dit-elle en continuant après une pause, madame, allez-vous à

Mayenne?

--Oui, mademoiselle, répondit le jeune homme d’un air interrogateur.

--Eh! bien, madame, continua mademoiselle de Verneuil, puisque monsieur

votre fils sert la République... Elle prononça ces paroles d’un

air indifférent en apparence, mais elle jeta sur les deux inconnus

un de ces regards furtifs qui n’appartiennent qu’aux femmes et aux

diplomates. --Vous devez redouter les Chouans? reprit-elle, une escorte

n’est pas à dédaigner. Nous sommes devenus presque compagnons de

voyage, venez avec nous jusqu’à Mayenne.

Le fils et la mère hésitèrent et parurent se consulter.

--Je ne sais, mademoiselle, répondit le jeune homme, s’il est bien

prudent de vous avouer que des intérêts d’une haute importance exigent

pour cette nuit notre présence aux environs de Fougères, et que nous

n’avons pas encore trouvé de moyens de transport; mais les femmes sont

si naturellement généreuses que j’aurais honte de ne pas me confier à

vous. Néanmoins, ajouta-t-il, avant de nous remettre entre vos mains,

au moins devons-nous savoir si nous pourrons en sortir sains et saufs.

Êtes-vous la reine ou l’esclave de votre escorte républicaine? Excusez

la franchise d’un jeune marin, mais je ne vois dans votre situation

rien de bien naturel...

--Nous vivons dans un temps, monsieur, où rien de ce qui se passe n’est

naturel. Ainsi vous pouvez accepter sans scrupule, croyez-le bien. Et

surtout, ajouta-t-elle en appuyant sur ses paroles, vous n’avez à

craindre aucune trahison dans une offre faite avec simplicité par une

personne qui n’épouse point les haines politiques.

--Le voyage ainsi fait ne sera pas sans danger, reprit-il en mettant

dans son regard une finesse qui donnait de l’esprit à cette vulgaire

réponse.

--Que craignez-vous donc encore, demanda-t-elle avec un sourire

moqueur, je ne vois de périls pour personne.

--La femme qui parle ainsi est-elle la même dont le regard partageait

mes désirs, se disait le jeune homme. Quel accent! Elle me tend quelque

piége.

En ce moment, le cri clair et perçant d’une chouette qui semblait

perchée sur le sommet de la cheminée, vibra comme un sombre avis.

--Qu’est ceci? dit mademoiselle de Verneuil. Notre voyage ne commencera

pas sous d’heureux présages. Mais comment se trouve-t-il ici des

chouettes qui chantent en plein jour? demanda-t-elle en faisant un

geste de surprise.

--Cela peut arriver quelquefois, dit le jeune homme froidement.

--Mademoiselle, reprit-il, nous vous porterions peut-être malheur.

N’est-ce pas là votre pensée? Ne voyageons donc pas ensemble.

Ces paroles furent dites avec un calme et une réserve qui surprirent

mademoiselle de Verneuil.

--Monsieur, dit-elle avec une impertinence tout aristocratique, je suis

loin de vouloir vous contraindre. Gardons le peu de liberté que nous

laisse la République. Si madame était seule, j’insisterais...

Les pas pesants d’un militaire retentirent dans le corridor, et le

commandant Hulot montra bientôt une mine renfrognée.

--Venez ici, mon colonel, dit en souriant mademoiselle de Verneuil

qui lui indiqua de la main une chaise auprès d’elle. --Occupons-nous,

puisqu’il le faut, des affaires de l’État. Mais riez donc?

Qu’avez-vous? Y a-t-il des Chouans ici?

Le commandant était resté béant à l’aspect du jeune inconnu qu’il

contemplait avec une singulière attention.

--Ma mère, désirez-vous encore du lièvre? Mademoiselle, vous ne mangez

pas, disait à Francine le marin en s’occupant des convives.

Mais la surprise de Hulot et l’attention de mademoiselle de Verneuil

avaient quelque chose de cruellement sérieux qu’il était dangereux de

méconnaître.

--Qu’as-tu donc, commandant, est-ce que tu me connaîtrais? reprit

brusquement le jeune homme.

--Peut-être, répondit le républicain.

--En effet, je crois t’avoir vu venir à l’École.

--Je ne suis jamais allé à l’école, répliqua brusquement le commandant.

Et de quelle école sors-tu donc, toi?

--De l’École Polytechnique.

--Ah! ah! oui, de cette caserne où l’on veut faire des militaires

dans des dortoirs, répondit le commandant dont l’aversion était

insurmontable pour les officiers sortis de cette savante pépinière.

Mais dans quel corps sers-tu?

--Dans la marine.

--Ah! dit Hulot en riant avec malice. Connais-tu beaucoup d’élèves de

cette École-là dans la marine? --Il n’en sort, reprit-il d’un accent

grave, que des officiers d’artillerie et du génie.

Le jeune homme ne se déconcerta pas.

--J’ai fait exception à cause du nom que je porte, répondit-il. Nous

avons tous été marins dans notre famille.

--Ah! reprit Hulot, quel est donc ton nom de famille, citoyen?

--Du Gua Saint-Cyr.

--Tu n’as donc pas été assassiné à Mortagne?

--Ah! il s’en est de bien peu fallu, dit vivement madame du Gua, mon

fils a reçu deux balles...

--Et as-tu des papiers? dit Hulot sans écouter la mère.

--Est-ce que vous voulez les lire? demanda impertinemment le jeune

marin dont l’œil bleu plein de malice étudiait alternativement la

sombre figure du commandant et celle de mademoiselle de Verneuil.

--Un blanc-bec comme toi voudrait-il m’embêter, par hasard? Allons,

donne-moi tes papiers, ou sinon, en route!

--La la, mon brave, je ne suis pas un _serin_. Ai-je donc besoin de te

répondre! Qui es-tu?

--Le commandant du département, reprit Hulot.

--Oh! alors mon cas peut devenir très-grave, je serais pris les armes à

la main. Et il tendit un verre de vin de Bordeaux au commandant.

--Je n’ai pas soif, répondit Hulot. Allons, voyons tes papiers.

En ce moment, un bruit d’armes et les pas de quelques soldats ayant

retenti dans la rue, Hulot s’approcha de la fenêtre et prit un air

satisfait qui fit trembler mademoiselle de Verneuil. Ce signe d’intérêt

réchauffa le jeune homme, dont la figure était devenue froide et fière.

Après avoir fouillé dans la poche de son habit, il tira d’un élégant

portefeuille et offrit au commandant des papiers que Hulot se mit à

lire lentement, en comparant le signalement du passe-port avec le

visage du voyageur suspect. Pendant cet examen, le cri de la chouette

recommença; mais cette fois il ne fut pas difficile d’y distinguer

l’accent et les jeux d’une voix humaine. Le commandant rendit alors au

jeune homme les papiers d’un air moqueur.

--Tout cela est bel et bon, lui dit-il, mais il faut me suivre au

district. Je n’aime pas la musique, moi!

--Pourquoi l’emmenez-vous au district? demanda mademoiselle de Verneuil

d’une voix altérée.

--Ma petite dame, répondit le commandant en faisant sa grimace

habituelle, cela ne vous regarde pas.

Irritée du ton, de l’expression du vieux militaire, et plus encore de

cette espèce d’humiliation subie devant un homme à qui elle plaisait,

mademoiselle de Verneuil se leva, quitta tout à coup l’attitude de

candeur et de modestie dans laquelle elle s’était tenue jusqu’alors,

son teint s’anima, et ses yeux brillèrent.

--Dites-moi, ce jeune homme a-t-il satisfait à tout ce qu’exige la loi?

s’écria-t-elle doucement, mais avec une sorte de tremblement dans la

voix.

--Oui, en apparence, répondit ironiquement Hulot.

--Eh! bien, j’entends que vous le laissiez tranquille _en apparence_,

reprit-elle. Avez-vous peur qu’il ne vous échappe? vous allez

l’escorter avec moi jusqu’à Mayenne, il sera dans la malle avec

madame sa mère. Pas d’observation, je le veux. --Eh! bien, quoi?...

reprit-elle en voyant Hulot qui se permit de faire sa petite grimace,

le trouvez-vous encore suspect?

--Mais un peu, je pense.

--Que voulez-vous donc en faire?

--Rien, si ce n’est de lui rafraîchir la tête avec un peu de plomb.

C’est un étourdi, reprit le commandant avec ironie.

--Plaisantez-vous, colonel? s’écria mademoiselle de Verneuil.

--Allons, camarade, dit le commandant en faisant un signe de tête au

marin. Allons, dépêchons!

A cette impertinence de Hulot, mademoiselle de Verneuil devint calme et

sourit.

--N’avancez pas, dit-elle au jeune homme qu’elle protégea par un geste

plein de dignité.

--Oh! la belle tête, dit le marin à l’oreille de sa mère, qui fronça

les sourcils.

Le dépit et mille sentiments irrités mais combattus déployaient alors

des beautés nouvelles sur le visage de la Parisienne. Francine, madame

du Gua, son fils, s’étaient levés tous. Mademoiselle de Verneuil se

plaça vivement entre eux et le commandant qui souriait, et défit

lestement deux brandebourgs de son spencer. Puis, agissant par suite

de cet aveuglement dont les femmes sont saisies lorsqu’on attaque

fortement leur amour-propre, mais flattée ou impatiente aussi d’exercer

son pouvoir comme un enfant peut l’être d’essayer le nouveau jouet

qu’on lui a donné, elle présenta vivement au commandant une lettre

ouverte.

--Lisez, lui dit-elle avec un sourire sardonique.

Elle se retourna vers le jeune homme, à qui, dans l’ivresse du

triomphe, elle lança un regard où la malice se mêlait à une expression

amoureuse. Chez tous deux, les fronts s’éclaircirent; la joie colora

leurs figures agitées, et mille pensées contradictoires s’élevèrent

dans leurs âmes. Par un seul regard, madame du Gua parut attribuer

bien plus à l’amour qu’à la charité la générosité de mademoiselle

de Verneuil, et certes elle avait raison. La jolie voyageuse rougit

d’abord et baissa modestement les paupières en devinant tout ce que

disait ce regard de femme. Devant cette menaçante accusation, elle

releva fièrement la tête et défia tous les yeux. Le commandant,

pétrifié, rendit cette lettre contre-signée des ministres, et qui

enjoignait à toutes les autorités d’obéir aux ordres de cette

mystérieuse personne; mais il tira son épée du fourreau, la prit, la

cassa sur son genou, et jeta les morceaux.

--Mademoiselle, vous savez probablement bien ce que vous avez à faire;

mais un républicain a ses idées et sa fierté, dit-il. Je ne sais pas

servir là où les belles filles commandent; le premier Consul aura, dès

ce soir, ma démission, et d’autres que Hulot vous obéiront. Là où je ne

comprends plus, je m’arrête; surtout, quand je suis tenu de comprendre.

Il y eut un moment de silence; mais il fut bientôt rompu par la

jeune Parisienne qui marcha au commandant, lui tendit la main et lui

dit: --Colonel, quoique votre barbe soit un peu longue, vous pouvez

m’embrasser, vous êtes un homme.

--Et je m’en flatte, mademoiselle, répondit-il en déposant assez

gauchement un baiser sur la main de cette singulière fille. --Quant à

toi, camarade, ajouta-t-il en menaçant du doigt le jeune homme, tu en

reviens d’une belle!

--Mon commandant, reprit en riant l’inconnu, il est temps que la

plaisanterie finisse, et si tu le veux, je vais te suivre au District.

--Y viendras-tu avec ton siffleur invisible, Marche-à-terre...

--Qui, Marche-à-terre? demanda le marin avec tous les signes de la

surprise la plus vraie.

--N’a-t-on pas sifflé tout à l’heure?

--Eh! bien, reprit l’étranger, qu’a de commun ce sifflement et moi, je

te le demande. J’ai cru que les soldats que tu avais commandés, pour

m’arrêter sans doute, te prévenaient ainsi de leur arrivée.

--Vraiment, tu as cru cela!

--Eh! mon Dieu, oui. Mais bois donc ton verre de vin de Bordeaux, il

est délicieux.

Surpris de l’étonnement naturel du marin, de l’incroyable légèreté

de ses manières, de la jeunesse de sa figure, que rendaient presque

enfantine les boucles de ses cheveux blonds soigneusement frisés, le

commandant flottait entre mille soupçons. Il remarqua madame du Gua

qui essayait de surprendre le secret des regards que son fils jetait

à mademoiselle de Verneuil, et lui demanda brusquement: --Votre âge,

citoyenne?

--Hélas! monsieur l’officier, les lois de notre République deviennent

bien cruelles! j’ai trente-huit ans.

--Quand on devrait me fusiller, je n’en croirais rien encore.

Marche-à-terre est ici, il a sifflé, vous êtes des Chouans déguisés.

Tonnerre de Dieu, je vais faire entièrement cerner et fouiller

l’auberge.

En ce moment, un sifflement irrégulier, assez semblable à ceux qu’on

avait entendus, et qui partait de la cour de l’auberge, coupa la parole

au commandant; il se précipita fort heureusement dans le corridor, et

n’aperçut point la pâleur que ses paroles avaient répandue sur la

figure de madame du Gua. Hulot vit, dans le siffleur, un postillon

qui attelait ses chevaux à la malle; il déposa ses soupçons, tant il

lui sembla ridicule que des Chouans se hasardassent à venir au milieu

d’Alençon, et il revint confus.

--Je lui pardonne, mais plus tard il paiera cher le moment qu’il nous

fait passer ici, dit gravement la mère à l’oreille de son fils au

moment où Hulot rentrait dans la chambre.

Le brave officier offrait sur sa figure embarrassée l’expression de la

lutte que la sévérité de ses devoirs livrait dans son cœur à sa bonté

naturelle. Il conserva son air bourru, peut-être parce qu’il croyait

alors s’être trompé; mais il prit le verre de vin de Bordeaux et dit:

--Camarade, excuse-moi, mais ton École envoie à l’armée des officiers

si jeunes...

La Comédie humaine - Volume 13. Scènes de la vie militaire et Scènes de la vie de campagne · 第 7 / 72 段