avait quitté la petite ville d’Ernée quelques instants avant
l’escarmouche des deux partis. Rien ne peint mieux un pays que l’état
de son matériel social. Sous ce rapport, cette voiture mérite une
mention honorable. La Révolution elle-même n’eut pas le pouvoir de la
détruire, elle roule encore de nos jours. Lorsque Turgot remboursa
le privilége qu’une compagnie obtint sous Louis XIV de transporter
exclusivement les voyageurs par tout le royaume, et qu’il institua les
entreprises nommées _les turgotines_, les vieux carrosses des sieurs de
Vouges, Chanteclaire et veuve Lacombe refluèrent dans les provinces.
Une de ces mauvaises voitures établissait donc la communication
entre Mayenne et Fougères. Quelques entêtés l’avaient jadis nommée,
par antiphrase, _la turgotine_, pour singer Paris ou en haine d’un
ministre qui tentait des innovations. Cette turgotine était un méchant
cabriolet à deux roues très-hautes, au fond duquel deux personnes un
peu grasses auraient difficilement tenu. L’exiguïté de cette frêle
machine ne permettant pas de la charger beaucoup, et le coffre qui
formait le siége étant exclusivement réservé au service de la poste,
si les voyageurs avaient quelque bagage, ils étaient obligés de le
garder entre leurs jambes déjà torturées dans une petite caisse que
sa forme faisait assez ressembler à un soufflet. Sa couleur primitive
et celle des roues fournissaient aux voyageurs une insoluble énigme.
Deux rideaux de cuir, peu maniables malgré de longs services, devaient
protéger les patients contre le froid et la pluie. Le conducteur, assis
sur une banquette semblable à celle des plus mauvais coucous parisiens,
participait forcément à la conversation par la manière dont il était
placé entre ses victimes bipèdes et quadrupèdes. Cet équipage offrait
de fantastiques similitudes avec ces vieillards décrépits qui ont
essuyé bon nombre de catarrhes, d’apoplexies, et que la mort semble
respecter, il geignait en marchant, il criait par moments. Semblable à
un voyageur pris par un lourd sommeil, il se penchait alternativement
en arrière et en avant, comme s’il eût essayé de résister à l’action
violente de deux petits chevaux bretons qui le traînaient sur une route
passablement raboteuse. Ce monument d’un autre âge contenait trois
voyageurs qui, à la sortie d’Ernée, où l’on avait relayé, continuèrent
avec le conducteur une conversation entamée avant le relais.
--Comment voulez-vous que les Chouans se soient montrés par ici? disait
le conducteur. Ceux d’Ernée viennent de me dire que le commandant Hulot
n’a pas encore quitté Fougères.
--Oh! oh! l’ami, lui répondit le moins âgé des voyageurs, tu ne risques
que ta carcasse! Si tu avais, comme moi, trois cents écus sur toi, et
que tu fusses connu pour être un bon patriote, tu ne serais pas si
tranquille.
--Vous êtes en tout cas bien bavard, répondit le conducteur en hochant
la tête.
--Brebis comptées, le loup les mange, répondit le second personnage.
Ce dernier, vêtu de noir, paraissait avoir une quarantaine d’années
et devait être quelque recteur des environs. Son menton s’appuyait
sur un double étage, et son teint fleuri devait appartenir à l’ordre
ecclésiastique. Quoique gros et court, il déployait une certaine
agilité chaque fois qu’il fallait descendre de voiture ou y remonter.
--Seriez-vous des Chouans, s’écria l’homme aux trois cents écus dont
l’opulente peau de bique couvrait un pantalon de bon drap et une veste
fort propre qui annonçaient quelque riche cultivateur. Par l’âme de
saint Robespierre, je jure que vous seriez mal reçus.
Puis, il promena ses yeux gris du conducteur au voyageur, en leur
montrant deux pistolets à sa ceinture.
--Les Bretons n’ont pas peur de cela, dit avec dédain le recteur.
D’ailleurs avons-nous l’air d’en vouloir à votre argent?
Chaque fois que le mot argent était prononcé, le conducteur devenait
taciturne, et le recteur avait précisément assez d’esprit pour douter
que le patriote eût des écus et pour croire que leur guide en portait.
--Es-tu chargé aujourd’hui, Coupiau? demanda l’abbé.
--Oh! monsieur Gudin, je n’ai quasiment _rin_, répondit le conducteur.
L’abbé Gudin ayant interrogé la figure du patriote et celle de Coupiau,
les trouva, pendant cette réponse, également imperturbables.
--Tant mieux pour toi, répliqua le patriote, je pourrai prendre alors
mes mesures pour sauver mon avoir en cas de malheur.
Une dictature si despotiquement réclamée révolta Coupiau, qui reprit
brutalement: --Je suis le maître de ma voiture, et pourvu que je vous
conduise...
--Es-tu patriote, es-tu Chouan? lui demanda vivement son adversaire en
l’interrompant.
--Ni l’un ni l’autre, lui répondit Coupiau. Je suis postillon, et
Breton, qui plus est; partant, je ne crains ni les Bleus ni les
gentilshommes.
--Tu veux dire les gens-pille-hommes, reprit le patriote avec ironie.
--Ils ne font que reprendre ce qu’on leur a ôté, dit vivement le
recteur.
Les deux voyageurs se regardèrent, s’il est permis d’emprunter ce
terme à la conversation, jusque dans le blanc des yeux. Il existait au
fond de la voiture un troisième voyageur qui gardait, au milieu de ces
débats, le plus profond silence. Le conducteur, le patriote et même
Gudin ne faisaient aucune attention à ce muet personnage. C’était en
effet un de ces voyageurs incommodes et peu sociables qui sont dans
une voiture comme un veau résigné que l’on mène, les pattes liées, au
marché voisin. Ils commencent par s’emparer de toute leur place légale,
et finissent par dormir sans aucun respect humain sur les épaules de
leurs voisins. Le patriote, Gudin et le conducteur l’avaient donc
laissé à lui-même sur la foi de son sommeil, après s’être aperçus qu’il
était inutile de parler à un homme dont la figure pétrifiée annonçait
une vie passée à mesurer des aunes de toiles et une intelligence
occupée à les vendre tout bonnement plus cher qu’elles ne coûtaient. Ce
gros petit homme, pelotonné dans son coin, ouvrait de temps en temps
ses petits yeux d’un bleu-faïence, et les avait successivement portés
sur chaque interlocuteur avec des expressions d’effroi, de doute et de
défiance pendant cette discussion. Mais il paraissait ne craindre que
ses compagnons de voyage et se soucier fort peu des Chouans. Quand il
regardait le conducteur, on eût dit de deux francs-maçons. En ce moment
la fusillade de la Pèlerine commença. Coupiau, déconcerté, arrêta sa
voiture.
--Oh! oh! dit l’ecclésiastique qui paraissait s’y connaître, c’est un
engagement sérieux, il y a beaucoup de monde.
--L’embarrassant, monsieur Gudin, est de savoir qui l’emportera?
s’écria Coupiau.
Cette fois les figures furent unanimes dans leur anxiété.
--Entrons la voiture, dit le patriote, dans cette auberge là-bas, et
nous l’y cacherons en attendant le résultat de la bataille.
Cet avis parut si sage que Coupiau s’y rendit. Le patriote aida le
conducteur à cacher la voiture à tous les regards, derrière un tas de
fagots. Le prétendu recteur saisit une occasion de dire tout bas à
Coupiau: --Est-ce qu’il aurait réellement de l’argent?
--Hé! monsieur Gudin, si ce qu’il en a entrait dans les poches de Votre
Révérence, elles ne seraient pas lourdes.
Les Républicains, pressés de gagner Ernée, passèrent devant l’auberge
sans y entrer. Au bruit de leur marche précipitée, Gudin et
l’aubergiste stimulés par la curiosité avancèrent sur la porte de la
cour pour les voir. Tout à coup le gros ecclésiastique courut à un
soldat qui restait en arrière.
--Eh! bien, Gudin! s’écria-t-il, entêté, tu vas donc avec les Bleus.
Mon enfant, y penses-tu?
--Oui, mon oncle, répondit le caporal. J’ai juré de défendre la France.
--Eh! malheureux, tu perds ton âme! dit l’oncle en essayant de
réveiller chez son neveu les sentiments religieux si puissants dans le
cœur des Bretons.
--Mon oncle, si le Roi s’était mis à la tête de ses armées, je ne dis
pas que...
--Eh! imbécile, qui te parle du Roi? Ta République donne-t-elle
des abbayes? Elle a tout renversé. A quoi veux-tu parvenir? Reste
avec nous, nous triompherons, un jour ou l’autre, et tu deviendras
conseiller à quelque parlement.
--Des parlements?... dit Gudin d’un ton moqueur. Adieu, mon oncle.
--Tu n’auras pas de moi trois louis vaillant, dit l’oncle en colère. Je
te déshérite!
--Merci, dit le Républicain.
Ils se séparèrent. Les fumées du cidre versé par le patriote à Coupiau
pendant le passage de la petite troupe avaient réussi à obscurcir
l’intelligence du conducteur; mais il se réveilla tout joyeux quand
l’aubergiste, après s’être informé du résultat de la lutte, annonça
que les Bleus avaient eu l’avantage. Coupiau remit alors en route
sa voiture qui ne tarda pas à se montrer au fond de la vallée de la
Pèlerine où il était facile de l’apercevoir et des plateaux du Maine et
de ceux de la Bretagne, semblable à un débris de vaisseau qui nage sur
les flots après une tempête.
Arrivé sur le sommet d’une côte que les Bleus gravissaient alors et
d’où l’on apercevait encore la Pèlerine dans le lointain, Hulot se
retourna pour voir si les Chouans y séjournaient toujours; le soleil,
qui faisait reluire les canons de leurs fusils, les lui indiqua comme
des points brillants. En jetant un dernier regard sur la vallée qu’il
allait quitter pour entrer dans celle d’Ernée, il crut distinguer sur
la grande route l’équipage de Coupiau.
--N’est-ce pas la voiture de Mayenne? demanda-t-il à ses deux amis.
Les deux officiers, qui dirigèrent leurs regards sur la vieille
turgotine, la reconnurent parfaitement.
--Hé! bien, dit Hulot, comment ne l’avons-nous pas rencontrée?
Ils se regardèrent en silence.
--Voilà encore une énigme? s’écria le commandant. Je commence à
entrevoir la vérité cependant.
En ce moment Marche-à-terre, qui reconnaissait aussi la turgotine, la
signala à ses camarades, et les éclats d’une joie générale tirèrent la
jeune dame de sa rêverie. L’inconnue s’avança et vit la voiture qui
s’approchait du revers de la Pèlerine avec une fatale rapidité. La
malheureuse turgotine arriva bientôt sur le plateau. Les Chouans, qui
s’y étaient cachés de nouveau, fondirent alors sur leur proie avec une
avide célérité. Le voyageur muet se laissa couler au fond de la voiture
et se blottit soudain en cherchant à garder l’apparence d’un ballot.
--Ah! bien, s’écria Coupiau de dessus son siége en leur désignant le
paysan, vous avez senti le patriote que voilà, car il a de l’or, un
plein sac!
Les Chouans accueillirent ces paroles par un éclat de rire général et
s’écrièrent: --Pille-miche! Pille-miche! Pille-miche!
Au milieu de ce rire, auquel Pille-miche lui-même répondit comme un
écho, Coupiau descendit tout honteux de son siége. Lorsque le fameux
Cibot, dit Pille-miche, aida son voisin à quitter la voiture, il
s’éleva un murmure de respect.
--C’est l’abbé Gudin! crièrent plusieurs hommes.
A ce nom respecté, tous les chapeaux furent ôtés, les Chouans
s’agenouillèrent devant le prêtre et lui demandèrent sa bénédiction,
que l’abbé leur donna gravement.
--Il tromperait saint Pierre et lui volerait les clefs du paradis, dit
le recteur en frappant sur l’épaule de Pille-miche. Sans lui, les Bleus
nous interceptaient.
Mais, en apercevant la jeune dame, l’abbé Gudin alla s’entretenir avec
elle à quelques pas de là. Marche-à-terre, qui avait ouvert lestement
le coffre du cabriolet, fit voir avec une joie sauvage un sac dont la
forme annonçait des rouleaux d’or. Il ne resta pas longtemps à faire
les parts. Chaque Chouan reçut de lui son contingent avec une telle
exactitude, que ce partage n’excita pas la moindre querelle. Puis il
s’avança vers la jeune dame et le prêtre, en leur présentant six mille
francs environ.
--Puis-je accepter en conscience, monsieur Gudin? dit-elle en sentant
le besoin d’une approbation.
--Comment donc, madame? l’Église n’a-t-elle pas autrefois approuvé
la confiscation du bien des Protestants; à plus forte raison, celle
des Révolutionnaires qui renient Dieu, détruisent les chapelles
et persécutent la religion. L’abbé Gudin joignit l’exemple à la
prédication, en acceptant sans scrupule la dîme de nouvelle espèce que
lui offrait Marche-à-terre. --Au reste, ajouta-t-il, je puis maintenant
consacrer tout ce que je possède à la défense de Dieu et du Roi. Mon
neveu part avec les Bleus!
Coupiau se lamentait et criait qu’il était ruiné.
--Viens avec nous, lui dit Marche-à-terre, tu auras ta part.
--Mais on croira que j’ai fait exprès de me laisser voler, si je
reviens sans avoir essuyé de violence.
--N’est-ce que ça?... dit Marche-à-terre.
Il fit un signal, et une décharge cribla la turgotine. A cette
fusillade imprévue, la vieille voiture poussa un cri si lamentable, que
les Chouans, naturellement superstitieux, reculèrent d’effroi; mais
Marche-à-terre avait vu sauter et retomber dans un coin de la caisse la
figure pâle du voyageur taciturne.
--Tu as encore une volaille dans ton poulailler, dit tout bas
Marche-à-terre à Coupiau.
Pille-miche, qui comprit la question, cligna des yeux en signe
d’intelligence.
--Oui, répondit le conducteur; mais je mets pour condition à mon
enrôlement avec vous autres, que vous me laisserez conduire ce brave
homme sain et sauf à Fougères. Je m’y suis engagé au nom de la sainte
d’Auray.
--Qui est-ce? demanda Pille-miche.
--Je ne puis pas vous le dire, répondit Coupiau.
--Laisse-le donc! reprit Marche-à-terre en poussant Pille-miche par
le coude, il a juré par Sainte-Anne d’Auray, faut qu’il tienne ses
promesses.
--Mais, dit le Chouan en s’adressant à Coupiau, ne descends pas trop
vite la montagne, nous allons te rejoindre, et pour cause. Je veux voir
le museau de ton voyageur, et nous lui donnerons un passe-port.
En ce moment on entendit le galop d’un cheval dont le bruit se
rapprochait vivement de la Pèlerine. Bientôt le jeune chef apparut. La
dame cacha promptement le sac qu’elle tenait à la main.
--Vous pouvez garder cet argent sans scrupule, dit le jeune homme
en ramenant en avant le bras de la dame. Voici une lettre que j’ai
trouvée pour vous parmi celles qui m’attendaient à la Vivetière, elle
est de madame votre mère. Après avoir tour à tour regardé les Chouans
qui regagnaient le bois, et la voiture qui descendait la vallée du
Couësnon, il ajouta: --Malgré ma diligence, je ne suis pas arrivé à
temps. Fasse le ciel que je me sois trompé dans mes soupçons!
--C’est l’argent de ma pauvre mère, s’écria la dame après avoir
décacheté la lettre dont les premières lignes lui arrachèrent cette
exclamation.
Quelques rires étouffés retentirent dans le bois. Le jeune homme
lui-même ne put s’empêcher de sourire en voyant la dame gardant à
la main le sac qui renfermait sa part dans le pillage de son propre
argent. Elle-même se mit à rire.
--Eh! bien, marquis, Dieu soit loué! pour cette fois je m’en tire sans
blâme, dit-elle au chef.
--Vous mettez donc de la légèreté en toute chose, même dans vos
remords?... dit le jeune homme.
Elle rougit et regarda le marquis avec une contrition si véritable,
qu’il en fut désarmé. L’abbé rendit poliment, mais d’un air équivoque,
la dîme qu’il venait d’accepter; puis il suivit le jeune chef qui se
dirigeait vers le chemin détourné par lequel il était venu. Avant de
les rejoindre, la jeune dame fit un signe à Marche-à-terre, qui vint
près d’elle.
--Vous vous porterez en avant de Mortagne, lui dit-elle à voix basse.
Je sais que les Bleus doivent envoyer incessamment à Alençon une forte
somme en numéraire pour subvenir aux préparatifs de la guerre. Si
j’abandonne à tes camarades la prise d’aujourd’hui, c’est à condition
qu’ils sauront m’en indemniser. Surtout que le Gars ne sache rien du
but de cette expédition, peut-être s’y opposerait-il; mais, en cas de
malheurs, je l’adoucirai.
--Madame, dit le marquis, sur le cheval duquel elle se mit en croupe en
abandonnant le sien à l’abbé, nos amis de Paris m’écrivent de prendre
garde à nous. La République veut essayer de nous combattre par la ruse
et par la trahison.
--Ce n’est pas trop mal, répondit-elle. Ils ont d’assez bonnes idées,
ces gens-là! Je pourrai prendre part à la guerre et trouver des
adversaires.
--Je le crois, s’écria le marquis. Pichegru m’engage à être scrupuleux
et circonspect dans mes amitiés de toute espèce. La République me fait
l’honneur de me supposer plus dangereux que tous les Vendéens ensemble,
et compte sur mes faiblesses pour s’emparer de ma personne.
--Vous défieriez-vous de moi? dit-elle en lui frappant le cœur avec la
main par laquelle elle se cramponnait à lui.
--Seriez-vous là?... madame, dit-il en tournant vers elle son front
qu’elle embrassa.
--Ainsi, reprit l’abbé, la police de Fouché sera plus dangereuse pour
nous que ne le sont les bataillons mobiles et les contre-Chouans.
--Comme vous le dites, mon révérend.
--Ha! ha! s’écria la dame, Fouché va donc envoyer des femmes contre
vous?... je les attends, ajouta-t-elle d’un son de voix profond et
après une légère pause.
A trois ou quatre portées de fusil du plateau désert que les chefs
abandonnaient, il se passait une de ces scènes qui, pendant quelque
temps encore, devinrent assez fréquentes sur les grandes routes. Au
sortir du petit village de la Pèlerine, Pille-miche et Marche-à-terre
avaient arrêté de nouveau la voiture dans un enfoncement du chemin.
Coupiau était descendu de son siége après une molle résistance. Le
voyageur taciturne, exhumé de sa cachette par les deux Chouans, se
trouvait agenouillé dans un genêt.
--Qui es-tu? lui demanda Marche-à-terre d’une voix sinistre.
Le voyageur gardait le silence, lorsque Pille-miche recommença la
question en lui donnant un coup de crosse.
--Je suis, dit-il alors en jetant un regard sur Coupiau, Jacques
Pinaud, un pauvre marchand de toile.
Coupiau fit un signe négatif, sans croire enfreindre ses promesses.
Ce signe éclaira Pille-miche, qui ajusta le voyageur, pendant que
Marche-à-terre lui signifia catégoriquement ce terrible ultimatum: Tu
es trop gras pour avoir les soucis des pauvres! Si tu te fais encore
demander une fois ton véritable nom, voici mon ami Pille-miche qui par
un seul coup de fusil acquerra l’estime et la reconnaissance de tes
héritiers. --Qui es-tu? ajouta-t-il après une pause.
--Je suis d’Orgemont de Fougères.
--Ah! ah! s’écrièrent les deux Chouans.
--Ce n’est pas moi qui vous ai nommé, monsieur d’Orgemont, dit Coupiau.
La sainte Vierge m’est témoin que je vous ai bien défendu.
--Puisque vous êtes monsieur d’Orgemont de Fougères, reprit
Marche-à-terre d’un air respectueusement ironique, nous allons vous
laisser aller bien tranquillement. Mais comme vous n’êtes ni un bon
Chouan, ni un vrai Bleu, quoique ce soit vous qui ayez acheté les biens
de l’abbaye de Juvigny, vous nous payerez, ajouta le Chouan en ayant
l’air de compter ses associés, trois cents écus de six francs pour
votre rançon. La neutralité vaut bien cela.
--Trois cents écus de six francs! répétèrent en chœur le malheureux
banquier, Pille-miche et Coupiau, mais avec des expressions diverses.
--Hélas! mon cher monsieur, continua d’Orgemont, je suis ruiné.
_L’emprunt forcé_ de cent millions fait par cette République du diable,
qui me taxe à une somme énorme, m’a mis à sec.
--Combien t’a-t-elle donc demandé, ta République?
--Mille écus, mon cher monsieur, répondit le banquier d’un air piteux
en croyant obtenir une remise.
--Si ta République t’arrache des emprunts forcés si considérables, tu
vois bien qu’il y a tout à gagner avec nous autres, notre gouvernement
est moins cher. Trois cents écus, est-ce donc trop pour ta peau?
--Où les prendrai-je?
--Dans ta caisse, dit Pille-miche. Et que tes écus ne soient pas
rognés, ou nous te rognerons les ongles au feu.
--Où vous les paierai-je, demanda d’Orgemont.
--Ta maison de campagne de Fougères n’est pas loin de la ferme de
Gibarry, où demeure mon cousin Galope-chopine, autrement dit le grand
Cibot, tu les lui remettras, dit Pille-miche.
--Cela n’est pas régulier, dit d’Orgemont.
--Qu’est-ce que cela nous fait? reprit Marche-à-terre. Songe que,
s’ils ne sont pas remis à Galope-chopine d’ici à quinze jours, nous te
rendrons une petite visite qui te guérira de la goutte, si tu l’as aux
pieds.
--Quant à toi, Coupiau, reprit Marche-à-terre, ton nom désormais sera
_Mène-à-bien_.
A ces mots les deux Chouans s’éloignèrent. Le voyageur remonta dans la
voiture, qui, grâce au fouet de Coupiau, se dirigea rapidement vers
Fougères.
--Si vous aviez eu des armes, lui dit Coupiau, nous aurions pu nous
défendre un peu mieux.
--Imbécile, j’ai dix mille francs là, reprit d’Orgemont en montrant ses
gros souliers. Est-ce qu’on peut se défendre avec une si forte somme
sur soi?
Mène-à-bien se gratta l’oreille et regarda derrière lui, mais ses
nouveaux camarades avaient complétement disparu.
Hulot et ses soldats s’arrêtèrent à Ernée pour déposer les blessés à
l’hôpital de cette petite ville; puis, sans que nul événement fâcheux
interrompît la marche des troupes républicaines, elles arrivèrent à
Mayenne. Là le commandant put, le lendemain, résoudre tous ses doutes
relativement à la marche du messager; car le lendemain, les habitants
apprirent le pillage de la voiture.
Peu de jours après, les autorités dirigèrent sur Mayenne assez de
conscrits patriotes pour que Hulot pût y remplir le cadre de sa
demi-brigade. Bientôt se succédèrent des ouï-dire peu rassurants
sur l’insurrection. La révolte était complète sur tous les points
où, pendant la dernière guerre, les Chouans et les Vendéens avaient
établi les principaux foyers de cet incendie. En Bretagne, les
royalistes s’étaient rendus maîtres de Pontorson, afin de se mettre en
communication avec la mer. La petite ville de Saint-James, située entre
Pontorson et Fougères, avait été prise par eux, et ils paraissaient
vouloir en faire momentanément leur place d’armes, le centre de leurs
magasins ou de leurs opérations. De là, ils pouvaient correspondre
sans danger avec la Normandie et le Morbihan. Les chefs subalternes
parcouraient ces trois pays pour y soulever les partisans de la
monarchie et arriver à mettre de l’ensemble dans leur entreprise. Ces
menées coïncidaient avec les nouvelles de la Vendée, où des intrigues
semblables agitaient la contrée, sous l’influence de quatre chefs
célèbres, messieurs l’abbé Vernal, le comte de Fontaine, de Châtillon
et Suzannet. Le chevalier de Valois, le marquis d’Esgrignon et les
Troisville étaient, disait-on, leurs correspondants dans le département
de l’Orne. Le chef du vaste plan d’opérations qui se déroulait
lentement, mais d’une manière formidable, était réellement le Gars,
surnom donné par les Chouans à monsieur le marquis de Montauran, lors
de son débarquement. Les renseignements transmis aux ministres par
Hulot se trouvaient exacts en tout point. L’autorité de ce chef envoyé
du dehors avait été aussitôt reconnue. Le marquis prenait même assez
d’empire sur les Chouans pour leur faire concevoir le véritable but
de la guerre et leur persuader que les excès dont ils se rendaient
coupables souillaient la cause généreuse qu’ils avaient embrassée. Le
caractère hardi, la bravoure, le sang-froid, la capacité de ce jeune
seigneur réveillaient les espérances des ennemis de la République et
flattaient si vivement la sombre exaltation de ces contrées que les
moins zélés coopéraient à y préparer des événements décisifs pour la
monarchie abattue. Hulot ne recevait aucune réponse aux demandes et
aux rapports réitérés qu’il adressait à Paris. Ce silence étonnant
annonçait, sans doute, une nouvelle crise révolutionnaire.
--En serait-il maintenant, disait le vieux chef à ses amis, en fait
de gouvernement comme en fait d’argent, met-on néant à toutes les
pétitions?