du Dix-huit brumaire ne tarda pas à se répandre. Les commandants
militaires de l’Ouest comprirent alors le silence des ministres.
Néanmoins ces chefs n’en furent que plus impatients d’être délivrés
de la responsabilité qui pesait sur eux, et devinrent assez curieux
de connaître les mesures qu’allait prendre le nouveau gouvernement.
En apprenant que le général Bonaparte avait été nommé premier consul
de la République, les militaires éprouvèrent une joie très-vive: ils
voyaient, pour la première fois, un des leurs arrivant au maniement
des affaires. La France, qui avait fait une idole de ce jeune général,
tressaillit d’espérance. L’énergie de la nation se renouvela. La
capitale, fatiguée de sa sombre attitude, se livra aux fêtes et aux
plaisirs desquels elle était depuis si longtemps sevrée. Les premiers
actes du Consulat ne diminuèrent aucun espoir, et la Liberté ne s’en
effaroucha pas. Le premier consul fit une proclamation aux habitants
de l’Ouest. Ces éloquentes allocutions adressées aux masses et que
Bonaparte avait, pour ainsi dire, inventées, produisaient, dans ces
temps de patriotisme et de miracles, des effets prodigieux. Sa voix
retentissait dans le monde comme la voix d’un prophète, car aucune de
ses proclamations n’avait encore été démentie par la victoire.
«HABITANTS,
«Une guerre impie embrase une seconde fois les départements de l’Ouest.
«Les artisans de ces troubles sont des traîtres vendus à l’Anglais ou
des brigands qui ne cherchent dans les discordes civiles que l’aliment
et l’impunité de leurs forfaits.
«A de tels hommes le gouvernement ne doit ni ménagements, ni
déclaration de ses principes.
«Mais il est des citoyens chers à la patrie qui ont été séduits par
leurs artifices; c’est à ces citoyens que sont dues les lumières et la
vérité.
«Des lois injustes ont été promulguées et exécutées; des actes
arbitraires ont alarmé la sécurité des citoyens et la liberté des
consciences; partout des inscriptions hasardées sur des listes
d’émigrés ont frappé des citoyens; enfin de grands principes d’ordre
social ont été violés.
«Les consuls déclarent que la liberté des cultes étant garantie par la
Constitution, la loi du 11 prairial an III, qui laisse aux citoyens
l’usage des édifices destinés aux cultes religieux, sera exécutée.
«Le gouvernement pardonnera: il fera grâce au repentir, l’indulgence
sera entière et absolue; mais il frappera quiconque, après cette
déclaration, oserait encore résister à la souveraineté nationale.»
--Eh! bien, disait Hulot après la lecture publique de ce discours
consulaire, est-ce assez paternel? Vous verrez cependant que pas un
brigand royaliste ne changera d’opinion.
Le commandant avait raison. Cette proclamation ne servit qu’à raffermir
chacun dans son parti. Quelques jours après, Hulot et ses collègues
reçurent des renforts. Le nouveau ministre de la guerre leur manda
que le général Brune était désigné pour aller prendre le commandement
des troupes dans l’ouest de la France. Hulot, dont l’expérience était
connue, eut provisoirement l’autorité dans les départements de l’Orne
et de la Mayenne. Une activité inconnue anima bientôt tous les ressorts
du gouvernement. Une circulaire du ministre de la Guerre et du ministre
de la Police Générale annonça que des mesures vigoureuses confiées aux
chefs des commandements militaires avaient été prises pour étouffer
l’insurrection _dans son principe_. Mais les Chouans et les Vendéens
avaient déjà profité de l’inaction de la République pour soulever les
campagnes et s’en emparer entièrement. Aussi, une nouvelle proclamation
consulaire fut-elle adressée. Cette fois le général parlait aux troupes.
«SOLDATS,
«Il ne reste plus dans l’Ouest que des brigands, des émigrés, des
stipendiés de l’Angleterre.
«L’armée est composée de plus de soixante mille braves; que
j’apprenne bientôt que les chefs des rebelles ont vécu. La gloire ne
s’acquiert que par les fatigues; si on pouvait l’acquérir en tenant
son quartier général dans les grandes villes, qui n’en aurait pas?...
«Soldats, quel que soit le rang que vous occupiez dans l’armée, la
reconnaissance de la nation vous attend. Pour en être dignes, il faut
braver l’intempérie des saisons, les glaces, les neiges, le froid
excessif des nuits; surprendre vos ennemis à la pointe du jour et
exterminer ces misérables, le déshonneur du nom français.
«Faites une campagne courte et bonne; soyez inexorables pour les
brigands, mais observez une discipline sévère.
«Gardes nationales, joignez les efforts de vos bras à celui des
troupes de ligne.
«Si vous connaissez parmi vous des hommes partisans des brigands,
arrêtez-les! Que nulle part ils ne trouvent d’asile contre le soldat
qui va les poursuivre; et s’il était des traîtres qui osassent les
recevoir et les défendre, qu’ils périssent avec eux!»
--Quel compère! s’écria Hulot, c’est comme à l’armée d’Italie, il sonne
la messe et il la dit. Est-ce parler, cela?
--Oui, mais il parle tout seul et en son nom, dit Gérard, qui
commençait à s’alarmer des suites du Dix-huit brumaire.
--Hé! sainte guérite, qu’est-ce que cela fait, puisque c’est un
militaire, s’écria Merle.
A quelques pas de là, plusieurs soldats s’étaient attroupés devant la
proclamation affichée sur le mur. Or, comme pas un d’eux ne savait
lire, ils la contemplaient, les uns d’un air insouciant, les autres
avec curiosité, pendant que deux ou trois cherchaient parmi les
passants un citoyen qui eût la mine d’un savant.
--Vois donc, La-clef-des-cœurs, ce que c’est que ce chiffon de
papier-là, dit Beau-pied d’un air goguenard à son camarade.
--C’est bien facile à deviner, répondit La-clef-des-cœurs.
A ces mots, tous regardèrent les deux camarades toujours prêts à jouer
leurs rôles.
--Tiens, regarde, reprit La-clef-des-cœurs en montrant en tête de
la proclamation une grossière vignette où, depuis peu de jours, un
compas remplaçait le niveau de 1793. Cela veut dire qu’il faudra que,
nous autres troupiers, nous marchions ferme! Ils ont mis là un compas
toujours ouvert, c’est un emblème.
--Mon garçon, ça ne te va pas de faire le savant, cela s’appelle un
problème. J’ai servi d’abord dans l’artillerie, reprit Beau-pied, mes
officiers ne mangeaient que de ça.
--C’est un emblème.
--C’est un problème.
--Gageons!
--Quoi?
--Ta pipe allemande!
--Tope!
--Sans vous commander, mon adjudant, n’est-ce pas que c’est un emblème,
et non un problème, demanda La-clef-des-cœurs à Gérard, qui, tout
pensif, suivait Hulot et Merle.
--C’est l’un et l’autre, répondit-il gravement.
--L’adjudant s’est moqué de nous, reprit Beau-pied. Ce papier-là veut
dire que notre général d’Italie est passé consul, ce qui est un fameux
grade, et que nous allons avoir des capotes et des souliers.
CHAPITRE II.
UNE IDÉE DE FOUCHÉ.
Vers les derniers jours du mois de brumaire, au moment où, pendant
la matinée, Hulot faisait manœuvrer sa demi-brigade, entièrement
concentrée à Mayenne par des ordres supérieurs, un exprès venu
d’Alençon lui remit des dépêches pendant la lecture desquelles une
assez forte contrariété se peignit sur sa figure.
--Allons, en avant! s’écria-t-il avec humeur en serrant les papiers au
fond de son chapeau. Deux compagnies vont se mettre en marche avec moi
et se diriger sur Mortagne. Les Chouans y sont.
--Vous m’accompagnerez, dit-il à Merle et à Gérard. Si je comprends un
mot à ma dépêche, je veux être fait noble. Je ne suis peut-être qu’une
bête, n’importe, en avant! Il n’y a pas de temps à perdre.
--Mon commandant, qu’y a-t-il donc de si barbare dans cette
carnassière-là! dit Merle en montrant du bout de sa botte l’enveloppe
ministérielle de la dépêche.
--Tonnerre de Dieu! il n’y a rien si ce n’est qu’on nous embête.
Lorsque le commandant laissait échapper cette expression militaire,
déjà l’objet d’une réserve, elle annonçait toujours quelque tempête,
les diverses intonations de cette phrase formaient des espèces de
degrés qui, pour la demi-brigade, étaient un sûr thermomètre de la
patience du chef; et la franchise de ce vieux soldat en avait rendu
la connaissance si facile, que le plus méchant tambour savait bientôt
son Hulot par cœur, en observant les variations de la petite grimace
par laquelle le commandant retroussait sa joue et clignait les yeux.
Cette fois, le ton de la sourde colère par lequel il accompagna ce
mot rendit les deux amis silencieux et circonspects. Les marques mêmes
de petite-vérole qui sillonnaient ce visage guerrier parurent plus
profondes et le teint plus brun que de coutume. Sa large queue bordée
de tresses étant revenue sur une des épaulettes quand il remit son
chapeau à trois cornes, Hulot la rejeta avec tant de fureur que les
cadenettes en furent dérangées. Cependant comme il restait immobile,
les poings fermés, les bras croisés avec force sur la poitrine, la
moustache hérissée, Merle se hasarda à lui demander: --Part-on sur
l’heure?
--Oui, si les gibernes sont garnies, répondit-il en grommelant.
--Elles le sont.
--Portez arme! par file à gauche, en avant, marche! dit Merle à un
geste de son chef.
Et les tambours se mirent en tête des deux compagnies désignées par
Gérard. Au son du tambour, le commandant plongé dans ses réflexions
parut se réveiller, et il sortit de la ville accompagné de ses deux
amis, auxquels il ne dit pas un mot. Merle et Gérard se regardèrent
silencieusement à plusieurs reprises comme pour se demander: --Nous
tiendra-t-il longtemps rigueur? Et, tout en marchant, ils jetèrent à la
dérobée des regards observateurs sur Hulot qui continuait à dire entre
ses dents de vagues paroles. Plusieurs fois ses phrases résonnèrent
comme des jurements aux oreilles des soldats; mais pas un d’eux n’osa
souffler mot; car, dans l’occasion, tous savaient garder la discipline
sévère à laquelle étaient habitués les troupiers jadis commandés en
Italie par Bonaparte. La plupart d’entre eux étaient comme Hulot, les
restes de ces fameux bataillons qui capitulèrent à Mayence sous la
promesse de n’être pas employés sur les frontières, et l’armée les
avait nommés les _Mayençais_. Il était difficile de rencontrer des
soldats et des chefs qui se comprissent mieux.
Le lendemain de leur départ, Hulot et ses deux amis se trouvaient
de grand matin sur la route d’Alençon, à une lieue environ de cette
dernière ville, vers Mortagne, dans la partie du chemin qui côtoie
les pâturages arrosés par la Sarthe. Les vues pittoresques de ces
prairies se déploient successivement sur la gauche, tandis que la
droite, flanquée des bois épais qui se rattachent à la grande forêt
de Menibroud, forme, s’il est permis d’emprunter ce terme à la
peinture, un _repoussoir_ aux délicieux aspects de la rivière. Les
bermes du chemin sont encaissées par des fossés dont les terres sans
cesse rejetées sur les champs y produisent de hauts talus couronnés
d’_ajoncs_, nom donné dans tout l’Ouest au genêt épineux. Cet arbuste,
qui s’étale en buissons épais, fournit pendant l’hiver une excellente
nourriture aux chevaux et aux bestiaux; mais tant qu’il n’était pas
récolté, les Chouans se cachaient derrière ses touffes d’un vert
sombre. Ces talus et ces ajoncs, qui annoncent au voyageur l’approche
de la Bretagne, rendaient donc alors cette partie de la route aussi
dangereuse qu’elle est belle. Les périls qui devaient se rencontrer
dans le trajet de Mortagne à Alençon et d’Alençon à Mayenne, étaient la
cause du départ de Hulot; et là, le secret de sa colère finit par lui
échapper.
Le commandant escortait alors une vieille malle traînée par des chevaux
de poste que ses soldats fatigués obligeaient à marcher lentement.
Les compagnies de Bleus appartenant à la garnison de Mortagne et qui
avaient accompagné cette horrible voiture jusqu’aux limites de leur
étape, où Hulot était venu les remplacer dans ce service, à juste titre
nommé par ses soldats _une scie_ patriotique, retournaient à Mortagne
et se voyaient dans le lointain comme des points noirs. Une des deux
compagnies du vieux Républicain se tenait à quelques pas en arrière,
et l’autre en avant de cette calèche. Hulot, qui se trouva entre Merle
et Gérard, à moitié chemin de l’avant-garde et de la voiture, leur
dit, tout à coup: --Mille tonnerres! croiriez-vous que c’est pour
accompagner les deux cotillons qui sont dans ce vieux fourgon que le
général nous a détachés de Mayenne?
--Mais, mon commandant, quand nous avons pris position tout à l’heure
auprès des citoyennes, répondit Gérard, vous les avez saluées d’un air
qui n’était pas déjà si gauche.
--Hé! voilà l’infamie. Ces _muscadins_ de Paris ne nous
recommandent-ils pas les plus grands égards pour leurs damnées
femelles! Peut-on déshonorer de bons et braves patriotes comme nous,
en les mettant à la suite d’une jupe. Oh! moi, je vais droit mon chemin
et n’aime pas les zigzags chez les autres. Quand j’ai vu à Danton des
maîtresses, à Barras des maîtresses, je leur ai dit: --«Citoyens,
quand la République vous a requis de la gouverner, ce n’était pas pour
autoriser les amusements de l’ancien régime.» Vous me direz à cela
que les femmes? Oh! on a des femmes! c’est juste. A de bons lapins,
voyez-vous, il faut des femmes et de bonnes femmes. Mais, assez causé
quand vient le danger. A quoi donc aurait servi de balayer les abus de
l’ancien temps si les patriotes les recommençaient. Voyez le premier
consul, c’est là un homme: pas de femmes, toujours à son affaire. Je
parierais ma moustache gauche qu’il ignore le sot métier qu’on nous
fait faire ici.
--Ma foi, commandant, répondit Merle en riant, j’ai aperçu le bout du
nez de la jeune dame cachée au fond de la malle, et j’avoue que tout
le monde pourrait sans déshonneur se sentir, comme je l’éprouve, la
démangeaison d’aller tourner autour de cette voiture pour nouer avec
les voyageurs un petit bout de conversation.
--Gare à toi, Merle, dit Gérard. Les corneilles coiffées sont
accompagnées d’un citoyen assez rusé pour te prendre dans un piége.
--Qui? Cet _incroyable_ dont les petits yeux vont incessamment d’un
côté du chemin à l’autre, comme s’il y voyait des Chouans; ce muscadin
à qui on aperçoit à peine les jambes; et qui, dans le moment où celles
de son cheval sont cachées par la voiture, a l’air d’un canard dont la
tête sort d’un pâté! Si ce dadais-là m’empêche jamais de caresser sa
jolie fauvette...
--Canard, fauvette! Oh! mon pauvre Merle, tu es furieusement dans les
volatiles. Mais ne te fie pas au canard! Ses yeux verts me paraissent
perfides comme ceux d’une vipère et fins comme ceux d’une femme qui
pardonne à son mari. Je me défie moins des Chouans que de ces avocats
dont les figures ressemblent à des carafes de limonade.
--Bah! s’écria Merle gaiement, avec la permission du commandant, je me
risque! Cette femme-là a des yeux qui sont comme des étoiles, on peut
tout mettre au jeu pour les voir.
--Il est pris le camarade, dit Gérard au commandant, il commence à dire
des bêtises.
Hulot fit la grimace, haussa les épaules et répondit: --Avant de
prendre le potage, je lui conseille de le sentir.
--Brave Merle, reprit Gérard en jugeant à la lenteur de sa marche qu’il
manœuvrait pour se laisser graduellement gagner par la malle, est-il
gai! C’est le seul homme qui puisse rire de la mort d’un camarade sans
être taxé d’insensibilité.
--C’est le vrai soldat français, dit Hulot d’un ton grave.
--Oh! le voici qui ramène ses épaulettes sur son épaule pour faire
voir qu’il est capitaine, s’écria Gérard en riant, comme si le grade y
faisait quelque chose.
La voiture vers laquelle pivotait l’officier renfermait en effet deux
femmes, dont l’une semblait être la servante de l’autre.
--Ces femmes-là vont toujours deux par deux disait Hulot.
Un petit homme sec et maigre caracolait, tantôt en avant, tantôt en
arrière de la voiture; mais quoiqu’il parût accompagner les deux
voyageuses privilégiées, personne ne l’avait encore vu leur adressant
la parole. Ce silence, preuve de dédain ou de respect, les bagages
nombreux, et les cartons de celle que le commandant appelait une
_princesse_, tout, jusqu’au costume de son cavalier servant, avait
encore irrité la bile de Hulot. Le costume de cet inconnu présentait
un exact tableau de la mode qui valut en ce temps les caricatures des
Incroyables. Qu’on se figure ce personnage affublé d’un habit dont
les basques étaient si courtes, qu’elles laissaient passer cinq à
six pouces du gilet, et les pans si longs qu’ils ressemblaient à une
queue de morue, terme alors employé pour les désigner. Une cravate
énorme décrivait autour de son cou de si nombreux contours, que la
petite tête qui sortait de ce labyrinthe de mousseline justifiait
presque la comparaison gastronomique du capitaine Merle. L’inconnu
portait un pantalon collant et des bottes à la Suwaroff. Un immense
camée blanc et bleu servait d’épingle à sa chemise. Deux chaînes de
montre s’échappaient parallèlement de sa ceinture; puis ses cheveux,
pendant en tire-bouchons de chaque côté des faces, lui couvraient
presque tout le front. Enfin, pour dernier enjolivement, le col de sa
chemise et celui de l’habit montaient si haut, que sa tête paraissait
enveloppée comme un bouquet dans un cornet de papier. Ajoutez à ces
grêles accessoires qui juraient entre eux sans produire d’ensemble,
l’opposition burlesque des couleurs du pantalon jaune, du gilet rouge,
de l’habit cannelle, et l’on aura une image fidèle du suprême bon
ton auquel obéissaient les élégants au commencement du Consulat. Ce
costume, tout à fait baroque, semblait avoir été inventé pour servir
d’épreuve à la grâce, et montrer qu’il n’y a rien de si ridicule que la
mode ne sache consacrer. Le cavalier paraissait avoir atteint l’âge de
trente ans, mais il en avait à peine vingt-deux; peut-être devait-il
cette apparence soit à la débauche, soit aux périls de cette époque.
Malgré cette toilette d’empirique, sa tournure accusait une certaine
élégance de manières à laquelle on reconnaissait un homme bien élevé.
Lorsque le capitaine se trouva près de la calèche, le muscadin parut
deviner son dessein, et le favorisa en retardant le pas de son cheval;
Merle, qui lui avait jeté un regard sardonique, rencontra un de ces
visages impénétrables, accoutumés par les vicissitudes de la Révolution
à cacher toutes les émotions, même les moindres.
Au moment où le bout recourbé du vieux chapeau triangulaire et
l’épaulette du capitaine furent aperçus par les dames, une voix d’une
angélique douceur lui demanda: --Monsieur l’officier, auriez-vous la
bonté de nous dire en quel endroit de la route nous nous trouvons?
Il existe un charme inexprimable dans une question faite par une
voyageuse inconnue, le moindre mot semble alors contenir toute une
aventure; mais si la femme sollicite quelque protection, en s’appuyant
sur sa faiblesse et sur une certaine ignorance des choses, chaque
homme n’est-il pas légèrement enclin à bâtir une fable impossible où
il se fait heureux? Aussi les mots de «Monsieur l’officier,» la forme
polie de la demande, portèrent-ils un trouble inconnu dans le cœur du
capitaine. Il essaya d’examiner la voyageuse et fut singulièrement
désappointé, car un voile jaloux lui en cachait les traits; à peine
même put-il en voir les yeux, qui, à travers la gaze, brillaient comme
deux onyx frappés par le soleil.
--Vous êtes maintenant à une lieue d’Alençon, madame.
--Alençon, déjà! Et la dame inconnue se rejeta, ou plutôt se laissa
aller au fond de la voiture, sans plus rien répondre.
--Alençon, répéta l’autre femme en paraissant se réveiller. Vous allez
revoir le pays.
Elle regarda le capitaine et se tut. Merle, trompé dans son espérance
de voir la belle inconnue, se mit à en examiner la compagne. C’était
une fille d’environ vingt-six ans, blonde, d’une jolie taille, et
dont le teint avait cette fraîcheur de peau, cet éclat nourri qui
distingue les femmes de Valognes, de Bayeux et des environs d’Alençon.
Le regard de ses yeux bleus n’annonçait pas d’esprit, mais une certaine
fermeté mêlée de tendresse. Elle portait une robe d’étoffe commune.
Ses cheveux, relevés sous un petit bonnet à la mode cauchoise, et
sans aucune prétention, rendaient sa figure charmante de simplicité.
Son attitude, sans avoir la noblesse convenue des salons, n’était
pas dénuée de cette dignité naturelle à une jeune fille modeste qui
pouvait contempler le tableau de sa vie passée sans y trouver un seul
sujet de repentir. D’un coup d’œil, Merle sut deviner en elle une de
ces fleurs champêtres qui, transportée dans les serres parisiennes
où se concentrent tant de rayons flétrissants, n’avait rien perdu de
ses couleurs pures ni de sa rustique franchise. L’attitude naïve de
la jeune fille et la modestie de son regard apprirent à Merle qu’elle
ne voulait pas d’auditeur. En effet, quand il s’éloigna, les deux
inconnues commencèrent à voix basse une conversation dont le murmure
parvint à peine à son oreille.
--Vous êtes partie si précipitamment, dit la jeune campagnarde, que
vous n’avez pas seulement pris le temps de vous habiller. Vous voilà
belle! Si nous allons plus loin qu’Alençon, il faudra nécessairement y
faire une autre toilette...
--Oh! oh! Francine, s’écria l’inconnue.
--Plaît-il?
--Voici la troisième tentative que tu fais pour apprendre le terme et
la cause de ce voyage.
--Ai-je dit la moindre chose qui puisse me valoir ce reproche?...
--Oh! j’ai bien remarqué ton petit manége. De candide et simple que tu
étais, tu as pris un peu de ruse à mon école. Tu commences à avoir les
interrogations en horreur. Tu as bien raison, mon enfant. De toutes
les manières connues d’arracher un secret, c’est, à mon avis, la plus
niaise.
--Eh! bien, reprit Francine, puisqu’on ne peut rien vous cacher,
convenez-en, Marie? votre conduite n’exciterait-elle pas la curiosité
d’un saint. Hier matin sans ressources, aujourd’hui les mains pleines
d’or, on vous donne à Mortagne la malle-poste pillée dont le conducteur
a été tué, vous êtes protégée par les troupes du gouvernement, et
suivie par un homme que je regarde comme votre mauvais génie...
--Qui, Corentin?... demanda la jeune inconnue en accentuant ces deux
mots par deux inflexions de voix pleines d’un mépris qui déborda même
dans le geste par lequel elle montra le cavalier. Écoute, Francine,
reprit-elle, te souviens-tu de _Patriote_, ce singe que j’avais habitué
à contrefaire Danton, et qui nous amusait tant.
--Oui, mademoiselle.
--Eh! bien, en avais-tu peur?
--Il était enchaîné.
--Mais Corentin est muselé, mon enfant.
--Nous badinions avec Patriote pendant des heures entières, dit
Francine, je le sais, mais il finissait toujours par nous jouer quelque
mauvais tour. A ces mots, Francine se rejeta vivement au fond de la
voiture, près de sa maîtresse, lui prit les mains pour les caresser
avec des manières câlines, en lui disant d’une voix affectueuse: --Mais
vous m’avez devinée, Marie, et vous ne me répondez pas. Comment, après
ces tristesses qui m’ont fait tant de mal, oh! bien du mal, pouvez-vous
en vingt-quatre heures devenir d’une gaieté folle, comme lorsque vous
parliez de vous tuer. D’où vient ce changement. J’ai le droit de vous
demander un peu compte de votre âme. Elle est à moi avant d’être à qui
que ce soit, car jamais vous ne serez mieux aimée que vous ne l’êtes
par moi. Parlez, mademoiselle.
--Eh! bien, Francine, ne vois-tu pas autour de nous le secret de ma
gaieté. Regarde les houppes jaunies de ces arbres lointains? pas une
ne se ressemble. A les contempler de loin, ne dirait-on pas d’une
vieille tapisserie de château. Vois ces haies derrière lesquelles il
peut se rencontrer des Chouans à chaque instant. Quand je regarde
ces ajoncs, il me semble apercevoir des canons de fusil. J’aime ce
renaissant péril qui nous environne. Toutes les fois que la route prend
un aspect sombre, je suppose que nous allons entendre des détonations,
alors mon cœur bat, une sensation inconnue m’agite. Et ce n’est ni les
tremblements de la peur, ni les émotions du plaisir; non, c’est mieux,
c’est le jeu de tout ce qui se meut en moi, c’est la vie. Quand je ne
serais joyeuse que d’avoir un peu animé ma vie!
--Ah! vous ne me dites rien, cruelle. Sainte Vierge, ajouta Francine en
levant les yeux au ciel avec douleur, à qui se confessera-t-elle, si
elle se tait avec moi?
--Francine, reprit l’inconnue d’un ton grave, je ne peux pas t’avouer
mon entreprise. Cette fois-ci, c’est horrible.
--Pourquoi faire le mal en connaissance de cause?
--Que veux-tu, je me surprends à penser comme si j’avais cinquante ans,
et à agir comme si j’en avais encore quinze. Tu as toujours été ma
raison, ma pauvre fille; mais dans cette affaire-ci, je dois étouffer
ma conscience. Et, dit-elle après une pause, en laissant échapper un
soupir, je n’y parviens pas. Or, comment veux-tu que j’aille encore
mettre après moi un confesseur aussi rigide que toi? Et elle lui frappa
doucement dans la main.
--Hé! quand vous ai-je reproché vos actions? s’écria Francine. Le mal
en vous a de la grâce. Oui, sainte Anne d’Auray, que je prie tant pour
votre salut, vous absoudrait de tout. Enfin ne suis-je pas à vos côtés
sur cette route, sans savoir où vous allez? Et dans son effusion, elle
lui baisa les mains.
--Mais, reprit Marie, tu peux m’abandonner, si ta conscience...