portait une veste de chasse en drap vert. Sa ceinture blanche contenait
des pistolets. Ses gros souliers étaient ferrés comme ceux des Chouans.
Des guêtres de chasseur montant jusqu’aux genoux et s’adaptant à une
culotte de coutil très-grossier complétaient ce costume qui laissait
voir une taille moyenne, mais svelte et bien prise. Furieux de voir
les Bleus arrivés jusqu’à sa personne, il abaissa son chapeau et
s’avança vers eux; mais il fut promptement entouré par Marche-à-terre
et par quelques Chouans alarmés. Hulot crut apercevoir, à travers
les intervalles laissés par les têtes qui se pressaient autour de ce
jeune homme, un large cordon rouge sur une veste entr’ouverte. Les
yeux du commandant, attirés d’abord par cette royale décoration, alors
complétement oubliée, se portèrent soudain sur un visage qu’il perdit
bientôt de vue, forcé par les accidents du combat de veiller à la
sûreté et aux évolutions de sa petite troupe. Aussi, à peine vit-il
des yeux étincelants dont la couleur lui échappa, des cheveux blonds
et des traits assez délicats, brunis par le soleil. Cependant il fut
frappé de l’éclat d’un cou nu dont la blancheur était rehaussée par une
cravate noire, lâche et négligemment nouée. L’attitude fougueuse et
animée du jeune chef était militaire, à la manière de ceux qui veulent
dans un combat une certaine poésie de convention. Sa main bien gantée
agitait en l’air une épée qui flamboyait au soleil. Sa contenance
accusait tout à la fois de l’élégance et de la force. Son exaltation
consciencieuse, relevée encore par les charmes de la jeunesse, par des
manières distinguées, faisait de cet émigré une gracieuse image de la
noblesse française; il contrastait vivement avec Hulot, qui, à quatre
pas de lui, offrait à son tour une image vivante de cette énergique
République pour laquelle ce vieux soldat combattait, et dont la figure
sévère, l’uniforme bleu à revers rouges usés, les épaulettes noircies
et pendant derrière les épaules, peignaient si bien les besoins et le
caractère.
La pose gracieuse et l’expression du jeune homme n’échappèrent pas à
Hulot, qui s’écria en voulant le joindre: --Allons, danseur d’Opéra,
avance donc que je te démolisse.
Le chef royaliste, courroucé de son désavantage momentané, s’avança
par un mouvement de désespoir; mais au moment où ses gens le virent se
hasardant ainsi, tous se ruèrent sur les Bleus. Soudain une voix douce
et claire domina le bruit du combat: --Ici saint Lescure est mort! Ne
le vengerez-vous pas?
A ces mots magiques, l’effort des Chouans devint terrible, et les
soldats de la République eurent grande peine à se maintenir, sans
rompre leur petit ordre de bataille.
--Si ce n’était pas un jeune homme, se disait Hulot en rétrogradant
pied à pied, nous n’aurions pas été attaqués. A-t-on jamais vu les
Chouans livrant bataille? Mais tant mieux, on ne nous tuera pas comme
des chiens le long de la route. Puis, élevant la voix de manière à
faire retentir les bois: --Allons, vivement, mes lapins! Allons-nous
nous laisser _embêter_ par des brigands?
Le verbe par lequel nous remplaçons ici l’expression dont se servit le
brave commandant, n’en est qu’un faible équivalent; mais les vétérans
sauront y substituer le véritable, qui certes est d’un plus haut goût
soldatesque.
--Gérard, Merle, reprit le commandant, rappelez vos hommes, formez-les
en bataillon, reformez-vous en arrière, tirez sur ces chiens-là et
finissons-en.
L’ordre de Hulot fut difficilement exécuté; car en entendant la voix de
son adversaire, le jeune chef s’écria: --Par sainte Anne d’Auray, ne
les lâchez pas! égaillez-vous, mes gars.
Quand les deux ailes commandées par Merle et Gérard se séparèrent du
gros de la mêlée, chaque petit bataillon fut alors suivi par des
Chouans obstinés et bien supérieurs en nombre. Ces vieilles peaux de
biques entourèrent de toutes parts les soldats de Merle et de Gérard,
en poussant de nouveau leurs cris sinistres et pareils à des hurlements.
--Taisez-vous donc, _messieurs_, on ne s’entend pas tuer! s’écria
Beau-pied.
Cette plaisanterie ranima le courage des Bleus. Au lieu de se battre
sur un seul point, les Républicains se défendirent sur trois endroits
différents du plateau de la Pèlerine, et le bruit de la fusillade
éveilla tous les échos de ces vallées naguère si paisibles. La victoire
aurait pu rester indécise pendant des heures entières, ou la lutte se
serait terminée faute de combattants. Bleus et Chouans déployaient
une égale valeur. La furie allait croissant de part et d’autre,
lorsque dans le lointain un tambour résonna faiblement; et, d’après la
direction du bruit, le corps qu’il annonçait devait traverser la vallée
de Couësnon.
--C’est la garde nationale de Fougères! s’écria Gudin d’une voix forte,
Vannier l’aura rencontrée.
A cette exclamation qui parvint à l’oreille du jeune chef des Chouans
et de son féroce aide de camp, les royalistes firent un mouvement
rétrograde, que réprima bientôt un cri bestial jeté par Marche-à-terre.
Sur deux ou trois ordres donnés à voix basse par le chef et transmis
par Marche-à-terre aux Chouans en bas-breton, ils opérèrent leur
retraite avec une habileté qui déconcerta les Républicains et même
leur commandant. Au premier ordre, les plus valides des Chouans se
mirent en ligne et présentèrent un front respectable, derrière lequel
les blessés et le reste des leurs se retirèrent pour charger leurs
fusils. Puis tout à coup, avec cette agilité dont l’exemple a déjà été
donné par Marche-à-terre, les blessés gagnèrent le haut de l’éminence
qui flanquait la route à droite, et y furent suivis par la moitié des
Chouans qui la gravirent lestement pour en occuper le sommet, en ne
montrant plus aux Bleus que leurs têtes énergiques. Là, ils se firent
un rempart des arbres, et dirigèrent les canons de leurs fusils sur le
reste de l’escorte qui, d’après les commandements réitérés de Hulot,
s’était rapidement mis en ligne, afin d’opposer sur la route un front
égal à celui des Chouans. Ceux-ci reculèrent lentement et défendirent
le terrain en pivotant de manière à se ranger sous le feu de leurs
camarades. Quand ils atteignirent le fossé qui bordait la route, ils
grimpèrent à leur tour le talus élevé dont la lisière était occupée
par les leurs, et les rejoignirent en essuyant bravement le feu des
Républicains qui les fusillèrent avec assez d’adresse pour joncher de
corps le fossé. Les gens qui couronnaient l’escarpement répondirent
par un feu non moins meurtrier. En ce moment la garde nationale de
Fougères arriva sur le lieu du combat au pas de course, et sa présence
termina l’affaire. Les gardes nationaux et quelques soldats échauffés
dépassaient déjà la berme de la route pour s’engager dans les bois;
mais le commandant leur cria de sa voix martiale: --Voulez-vous vous
faire démolir là-bas!
Ils rejoignirent alors le bataillon de la République, à qui le champ
de bataille était resté non sans de grandes pertes. Tous les vieux
chapeaux furent mis au bout des baïonnettes, les fusils se hissèrent,
et les soldats crièrent unanimement, à deux reprises: Vive la
République! Les blessés eux-mêmes, assis sur l’accotement de la route,
partagèrent cet enthousiasme, et Hulot pressa la main de Gérard en lui
disant: --Hein! voilà ce qui s’appelle des lapins!
Merle fut chargé d’ensevelir les morts dans un ravin de la route.
D’autres soldats s’occupèrent du transport des blessés. Les charrettes
et les chevaux des fermes voisines furent mis en réquisition, et l’on
s’empressa d’y placer les camarades souffrants sur les dépouilles des
morts. Avant de partir, la garde nationale de Fougères remit à Hulot
un Chouan dangereusement blessé qu’elle avait pris au bas de la côte
abrupte par où s’échappèrent les Chouans, et où il avait roulé, trahi
par ses forces expirantes.
--Merci de votre coup de main, citoyens, dit le commandant. Tonnerre
de Dieu! sans vous, nous pouvions passer un rude quart d’heure. Prenez
garde à vous! la guerre est commencée. Adieu, mes braves. Puis, Hulot
se tournant vers le prisonnier. --Quel est le nom de ton général? lui
demanda-t-il.
--Le Gars.
--Qui? Marche-à-terre.
--Non, le Gars.
--D’où le Gars est-il venu?
A cette question, le Chasseur du Roi, dont la figure rude et sauvage
était abattue par la douleur, garda le silence, prit son chapelet et se
mit à réciter des prières.
--Le Gars est sans doute ce jeune ci-devant à cravate noire? Il a été
envoyé par le tyran et ses alliés Pitt et Cobourg.
A ces mots, le Chouan, qui n’en savait pas si long, releva fièrement
la tête: --Envoyé par Dieu et le Roi! Il prononça ces paroles avec une
énergie qui épuisa ses forces. Le commandant vit qu’il était difficile
de questionner un homme mourant dont toute la contenance trahissait
un fanatisme obscur, et détourna la tête en fronçant le sourcil.
Deux soldats, amis de ceux que Marche-à-terre avait si brutalement
dépêchés d’un coup de fouet sur l’accotement de la route, car ils y
étaient morts, se reculèrent de quelques pas, ajustèrent le Chouan,
dont les yeux fixes ne se baissèrent pas devant les canons dirigés
sur lui, le tirèrent à bout portant, et il tomba. Lorsque les soldats
s’approchèrent pour dépouiller le mort, il cria fortement encore:
--Vive le Roi!
--Oui, oui, sournois, dit La-clef-des-cœurs, va-t’en manger de la
galette chez ta bonne Vierge. Ne vient-il pas nous crier au nez vive le
tyran, quand on le croit frit!
--Tenez, mon commandant, dit Beau-pied, voici les papiers du brigand.
--Oh! oh! s’écria La-clef-des-cœurs, venez donc voir ce fantassin du
bon Dieu qui a des couleurs sur l’estomac?
Hulot et quelques soldats vinrent entourer le corps entièrement nu du
Chouan, et ils aperçurent sur sa poitrine une espèce de tatouage de
couleur bleuâtre qui représentait un cœur enflammé. C’était le signe de
ralliement des initiés de la confrérie du _Sacré-Cœur_. Au-dessous de
cette image Hulot put lire: _Marie Lambrequin_, sans doute le nom du
Chouan.
--Tu vois bien, La-clef-des-cœurs! dit Beau-pied. Eh! bien, tu
resterais cent décades sans deviner à quoi sert ce fourniment-là.
--Est-ce que je me connais aux uniformes du pape! répliqua
La-clef-des-cœurs.
--Méchant pousse-caillou, tu ne t’instruiras donc jamais? reprit
Beau-pied. Comment ne vois-tu pas qu’on a promis à ce coco-là qu’il
ressusciterait, et qu’il s’est peint le gésier pour se reconnaître.
A cette saillie, qui n’était pas sans fondement, Hulot lui-même ne put
s’empêcher de partager l’hilarité générale. En ce moment Merle avait
achevé de faire ensevelir les morts, et les blessés avaient été, tant
bien que mal, arrangés dans deux charrettes par leurs camarades. Les
autres soldats, rangés d’eux-mêmes sur deux files le long de ces
ambulances improvisées, descendaient le revers de la montagne qui
regarde le Maine, et d’où l’on aperçoit la belle vallée de la Pèlerine,
rivale de celle du Couësnon. Hulot, accompagné de ses deux amis, Merle
et Gérard, suivit alors lentement ses soldats, en souhaitant d’arriver
sans malheur à Ernée, où les blessés devaient trouver des secours.
Ce combat, presque ignoré au milieu des grands événements qui se
préparaient en France, prit le nom du lieu où il fut livré. Cependant
il obtint quelque attention dans l’Ouest, dont les habitants occupés
de cette seconde prise d’armes y remarquèrent un changement dans la
manière dont les Chouans recommençaient la guerre. Autrefois ces
gens-là n’eussent pas attaqué des détachements si considérables. Selon
les conjectures de Hulot, le jeune royaliste qu’il avait aperçu devait
être le Gars, nouveau général envoyé en France par les princes, et qui,
selon la coutume des chefs royalistes, cachait son titre et son nom
sous un de ces sobriquets appelés _noms de guerre_. Cette circonstance
rendait le commandant aussi inquiet après sa triste victoire qu’au
moment où il soupçonna l’embuscade, il se retourna à plusieurs reprises
pour contempler le plateau de la Pèlerine qu’il laissait derrière lui,
et d’où arrivait encore, par intervalles, le son étouffé des tambours
de la garde nationale qui descendait dans la vallée de Couësnon en même
temps que les Bleus descendaient dans la vallée de la Pèlerine.
--Y a-t-il un de vous, dit-il brusquement à ses deux amis, qui puisse
deviner le motif de l’attaque des Chouans? Pour eux, les coups de
fusil sont un commerce, et je ne vois pas encore ce qu’ils gagnent à
ceux-ci. Ils auront au moins perdu cent hommes, et nous, ajouta-t-il
en retroussant sa joue droite et clignant des yeux pour sourire, nous
n’en avons pas perdu soixante. Tonnerre de Dieu! je ne comprends pas la
spéculation. Les drôles pouvaient bien se dispenser de nous attaquer,
nous aurions passé comme des lettres à la poste, et je ne vois pas
à quoi leur a servi de trouer nos hommes. Et il montra par un geste
triste les deux charrettes de blessés. --Ils auront peut-être voulu
nous dire bonjour, ajouta-t-il.
--Mais, mon commandant, ils y ont gagné nos cent cinquante serins,
répondit Merle.
--Les réquisitionnaires auraient sauté comme des grenouilles dans le
bois que nous ne serions pas allés les y repêcher, surtout après
avoir essuyé une bordée, répliqua Hulot. --Non, non, reprit-il, il y
a quelque chose là-dessous. Il se retourna encore vers la Pèlerine.
--Tenez, s’écria-t-il, voyez?
Quoique les trois officiers fussent déjà éloignés de ce fatal plateau,
leurs yeux exercés reconnurent facilement Marche-à-terre et quelques
Chouans qui l’occupaient de nouveau.
--Allez au pas accéléré! cria Hulot à sa troupe, ouvrez le compas et
faites marcher vos chevaux plus vite que ça. Ont-ils les jambes gelées?
Ces bêtes-là seraient-elles aussi des Pitt et Cobourg?
Ces paroles imprimèrent à la petite troupe un mouvement rapide.
--Quant au mystère dont l’obscurité me paraît difficile à percer, Dieu
veuille, mes amis, dit-il aux deux officiers, qu’il ne se débrouille
point par des coups de fusil à Ernée. J’ai bien peur d’apprendre que la
route de Mayenne nous est encore coupée par les sujets du roi.
Le problème de stratégie qui hérissait la moustache du commandant Hulot
ne causait pas, en ce moment, une moins vive inquiétude aux gens qu’il
avait aperçus sur le sommet de la Pèlerine. Aussitôt que le bruit du
tambour de la garde nationale fougeraise n’y retentit plus, et que
Marche-à-terre eut aperçu les Bleus au bas de la longue rampe qu’ils
avaient descendue, il fit entendre gaiement le cri de la chouette, et
les Chouans reparurent, mais moins nombreux. Plusieurs d’entre eux
étaient sans doute occupés à placer les blessés dans le village de la
Pèlerine, situé sur le revers de la montagne qui regarde la vallée de
Couësnon. Deux ou trois chefs des Chasseurs du Roi vinrent auprès de
Marche-à-terre.
A quatre pas d’eux, le jeune noble, assis sur une roche de granit,
semblait absorbé dans les nombreuses pensées excitées par les
difficultés que son entreprise présentait déjà. Marche-à-terre fit avec
sa main une espèce d’auvent au-dessus de son front pour se garantir
les yeux de l’éclat du soleil, et contempla tristement la route que
suivaient les Républicains à travers la vallée de la Pèlerine. Ses
petits yeux noirs et perçants essayaient de découvrir ce qui se passait
sur l’autre rampe, à l’horizon de la vallée.
--Les Bleus vont intercepter le courrier, dit d’une voix farouche celui
des chefs qui se trouvait le plus près de Marche-à-terre.
--Par sainte Anne d’Auray! reprit un autre, pourquoi nous as-tu fait
battre? Était-ce pour sauver ta peau?
Marche-à-terre lança sur le questionneur un regard comme venimeux et
frappa le sol de sa lourde carabine.
--Suis-je le chef? demanda-t-il. Puis après une pause: --Si vous vous
étiez battus tous comme moi, pas un de ces Bleus-là n’aurait échappé,
reprit-il en montrant les restes du détachement de Hulot. Peut-être, la
voiture serait-elle alors arrivée jusqu’ici.
--Crois-tu, reprit un troisième, qu’ils penseraient à l’escorter ou
à la retenir, si nous les avions laissé passer tranquillement? Tu as
voulu sauver ta peau de chien, parce que tu ne croyais pas les Bleus en
route. --Pour la santé de son groin, ajouta l’orateur en se tournant
vers les autres, il nous a fait saigner, et nous perdrons encore vingt
mille francs de bon or...
--Groin toi-même! s’écria Marche-à-terre en se reculant de trois pas et
ajustant son agresseur. Ce n’est pas les Bleus que tu hais, c’est l’or
que tu aimes. Tiens, tu mourras sans confession, vilain damné, qui n’a
pas communié cette année.
Cette insulte irrita le Chouan au point de le faire pâlir, et un
sourd grognement sortit de sa poitrine pendant qu’il se mit en mesure
d’ajuster Marche-à-terre. Le jeune chef s’élança entre eux, il leur fit
tomber les armes des mains en frappant leurs carabines avec le canon
de la sienne; puis il demanda l’explication de cette dispute, car la
conversation avait été tenue en bas-breton, idiome qui ne lui était pas
très-familier.
--Monsieur le marquis, dit Marche-à-terre en achevant son discours,
c’est d’autant plus mal à eux de m’en vouloir que j’ai laissé en
arrière Pille-miche qui saura peut-être sauver la voiture des griffes
des voleurs.
Et il montra les Bleus qui, pour ces fidèles serviteurs de l’Autel et
du Trône étaient tous les assassins de Louis XVI et des brigands.
--Comment! s’écria le jeune homme en colère, c’est donc pour arrêter
une voiture que vous restez encore ici, lâches qui n’avez pu remporter
une victoire dans le premier combat où j’ai commandé! Mais comment
triompherait-on avec de semblables intentions? Les défenseurs de Dieu
et du Roi sont-ils donc des pillards? Par sainte Anne d’Auray! nous
avons à faire la guerre à la République et non aux diligences. Ceux qui
désormais se rendront coupables d’attaques si honteuses ne recevront
pas l’absolution et ne profiteront pas des faveurs réservées aux braves
serviteurs du Roi.
Un sourd murmure s’éleva du sein de cette troupe. Il était facile de
voir que l’autorité du nouveau chef, si difficile à établir sur ces
hordes indisciplinées, allait être compromise. Le jeune homme, auquel
ce mouvement n’avait pas échappé, cherchait déjà à sauver l’honneur
du commandement, lorsque le trot d’un cheval retentit au milieu du
silence. Toutes les têtes se tournèrent dans la direction présumée du
personnage qui survenait. C’était une jeune femme assise en travers sur
un petit cheval breton, qu’elle mit au galop pour arriver promptement
auprès de la troupe des Chouans en y apercevant le jeune homme.
--Qu’avez-vous donc? demanda-t-elle en regardant tour à tour les
Chouans et leur chef.
--Croiriez-vous, madame, qu’ils attendent la correspondance de Mayenne
à Fougères, dans l’intention de la piller, quand nous venons d’avoir,
pour délivrer nos gars de Fougères, une escarmouche qui nous a coûté
beaucoup d’hommes sans que nous ayons pu détruire les Bleus.
--Eh! bien, où est le mal? demanda la jeune dame à laquelle un tact
naturel aux femmes révéla le secret de la scène. Vous avez perdu des
hommes, nous n’en manquerons jamais. Le courrier porte de l’argent,
sans doute nous en manquerons toujours! Nous enterrerons nos hommes qui
iront au ciel, et nous prendrons l’argent qui ira dans les poches de
tous ces braves gens. Où est la difficulté?
Ce discours eut la vertu de faire sourire les Chouans.
--N’y a-t-il donc rien là-dedans qui vous fasse rougir? demanda le
jeune homme à voix basse. Êtes-vous donc dans un tel besoin d’argent
qu’il vous faille en prendre sur les routes?
--J’en suis tellement affamée, marquis, que je mettrais, je crois,
mon cœur en gage s’il n’était pas pris, dit-elle en lui souriant avec
coquetterie. Mais d’où venez-vous donc, pour croire que vous vous
servirez des Chouans sans leur laisser piller par-ci par-là quelques
Bleus? Ne savez-vous pas le proverbe: _Voleur comme une chouette_.
Or, qu’est-ce qu’un Chouan? D’ailleurs, dit-elle en élevant la voix,
n’est-ce pas une action juste? Les Bleus n’ont-ils pas pris tous les
biens de l’Église et les nôtres, et ne nous faut-il pas d’ailleurs des
munitions?
Un autre murmure, bien différent du grognement par lequel les Chouans
avaient répondu au marquis, accueillit ces paroles. Le jeune homme,
dont le front se rembrunissait, prit alors la jeune dame à part et
lui dit avec la vive bouderie d’un homme bien élevé: --Ces messieurs
viendront-ils à la Vivetière au jour fixé?
--Oui, dit-elle, tous, l’Intimé, Grand-Jacques et peut-être Ferdinand.
--Permettez donc que j’y retourne; car je ne saurais sanctionner de
tels brigandages par ma présence. Oui, madame, j’ai dit brigandages. Il
y a de la noblesse à être volé, mais...
--Eh! bien, dit-elle en l’interrompant, j’aurai votre part, et je vous
remercie de me l’abandonner. Ce surplus de prise me fera grand bien. Ma
mère a tellement tardé à m’envoyer de l’argent que je suis au désespoir.
--Adieu, s’écria le marquis.
Et il disparut; mais la jeune dame courut vivement après lui.
--Pourquoi ne restez-vous pas avec moi? demanda-t-elle en lui lançant
le regard à demi despotique, à demi caressant par lequel les femmes
qui ont des droits au respect d’un homme savent si bien exprimer leurs
désirs.
--N’allez-vous pas piller la voiture?
--Piller? reprit-elle, quel singulier terme! Laissez-moi vous
expliquer...
--Rien, dit-il en lui prenant les mains et en les lui baisant avec la
galanterie superficielle d’un courtisan. --Écoutez-moi, reprit-il après
une pause, si je demeurais là pendant la capture de cette diligence,
nos gens me tueraient, car je les...
--Vous ne les tueriez pas, reprit-elle vivement, car ils vous lieraient
les mains avec les égards dus à votre rang; et, après avoir levé sur
les Républicains une contribution nécessaire à leur équipement, à leur
subsistance, à des achats de poudre, ils vous obéiraient aveuglément.
--Et vous voulez que je commande ici? Si ma vie est nécessaire à la
cause que je défends, permettez-moi de sauver l’honneur de mon pouvoir.
En me retirant, je puis ignorer cette lâcheté. Je reviendrai pour vous
accompagner.
Et il s’éloigna rapidement. La jeune dame écouta le bruit de pas avec
un sensible déplaisir. Quand le bruissement des feuilles séchées eut
insensiblement cessé, elle resta comme interdite, puis elle revint en
grande hâte vers les Chouans. Elle laissa brusquement échapper un geste
de dédain, et dit à Marche-à-terre, qui l’aidait à descendre de cheval:
--Ce jeune homme-là voudrait pouvoir faire une guerre régulière à
la République!... ah! bien, encore quelques jours, et il changera
d’opinion. --Comme il m’a traitée, se dit-elle après une pause.
Elle s’assit sur la roche qui avait servi de siége au marquis, et
attendit en silence l’arrivée de la voiture. Ce n’était pas un des
moindres phénomènes de l’époque que cette jeune dame noble jetée par
de violentes passions dans la lutte des monarchies contre l’esprit du
siècle, et poussée par la vivacité de ses sentiments à des actions
dont pour ainsi dire elle n’était pas complice; semblable en cela
à tant d’autres qui furent entraînées par une exaltation souvent
fertile en grandes choses. Comme elle, beaucoup de femmes jouèrent
des rôles ou héroïques ou blâmables dans cette tourmente. La cause
royaliste ne trouva pas d’émissaires ni plus dévoués ni plus actifs
que ces femmes, mais aucune des héroïnes de ce parti ne paya les
erreurs du dévouement, ou le malheur de ces situations interdites à
leur sexe, par une expiation aussi terrible que le fut le désespoir
de cette dame, lorsque, assise sur le granit de la route, elle ne put
refuser son admiration au noble dédain et à la loyauté du jeune chef.
Insensiblement, elle tomba dans une profonde rêverie. D’amers souvenirs
lui firent désirer l’innocence de ses premières années et regretter de
n’avoir pas été une victime de cette révolution dont la marche, alors
victorieuse, ne pouvait pas être arrêtée par de si faibles mains.