M. Marescot tendait de nouveau la main au zingueur, lorsque celui-ci

parla des réparations, en lui rappelant sa promesse verbale de causer

de cela plus tard. Mais le propriétaire se fâcha; il ne s'était engagé

à rien; jamais, d'ailleurs, on ne faisait de réparations dans une

boutique. Pourtant, il consentit à aller voir les lieux, suivi des

Coupeau et de Boche. Le petit mercier était parti en emportant son

agencement de casiers et de comptoirs; la boutique, toute nue,

montrait son plafond noir, ses murs crevés, où des lambeaux d'un

ancien papier jaune pendaient. Là, dans le vide sonore des pièces, une

discussion furieuse s'engagea. M. Marescot criait que c'était aux

commerçants à embellir leurs magasins, car enfin un commerçant pouvait

vouloir de l'or partout, et lui, propriétaire, ne pouvait pas mettre

de l'or; puis, il raconta sa propre installation, rue de la Paix, où

il avait dépensé plus de vingt mille francs. Gervaise, avec son

entêtement de femme, répétait un raisonnement qui lui semblait

irréfutable: dans un logement, n'est-ce pas, il ferait coller du

papier? alors, pourquoi ne considérait-il pas la boutique comme un

logement? Elle ne lui demandait pas autre chose, blanchir le plafond

et remettre du papier.

Boche, cependant, restait impénétrable et digne; il tournait,

regardait en l'air, sans se prononcer. Coupeau avait beau lui adresser

des clignements d'yeux, il affectait de ne pas vouloir abuser de sa

grande influence sur le propriétaire. Il finit pourtant par laisser

échapper un jeu de physionomie, un petit sourire mince accompagné d'un

hochement de tête. Justement, M. Marescot, exaspéré, l'air malheureux,

écartant ses dix doigts dans une crampe d'avare auquel on arrache son

or, cédait à Gervaise, promettait le plafond et le papier, à la

condition qu'elle payerait la moitié du papier. Et il se sauva vite,

ne voulant plus entendre parler de rien.

Alors, quand Boche fut seul avec les Coupeau, il leur donna des

claques sur les épaules, très expansif. Hein? c'était enlevé! Sans

lui, jamais ils n'auraient eu leur papier ni leur plafond. Avaient-ils

remarqué comme le propriétaire l'avait consulté du coin de l'oeil et

s'était brusquement décidé en le voyant sourire? Puis, en confidence,

il avoua être le vrai maître de la maison: il décidait des congés,

louait si les gens lui plaisaient, touchait les termes qu'il gardait

des quinze jours dans sa commode. Le soir, les Coupeau, pour remercier

les Boche, crurent poli de leur envoyer deux litres de vin. Ça

méritait un cadeau.

Dès le lundi suivant, les ouvriers se mirent à la boutique. L'achat du

papier fut surtout une grosse affaire. Gervaise voulait un papier gris

à fleurs bleues, pour éclairer et égayer les murs. Boche lui offrit de

l'emmener; elle choisirait. Mais il avait des ordres formels du

propriétaire, il ne devait pas dépasser le prix de quinze sous le

rouleau. Ils restèrent une heure chez le marchand; la blanchisseuse

revenait toujours à une perse très gentille de dix-huit sous,

désespérée, trouvant les autres papiers affreux. Enfin, le concierge

céda; il arrangerait la chose, il compterait un rouleau de plus, s'il

le fallait. Et Gervaise, en rentrant, acheta des gâteaux pour Pauline.

Elle n'aimait pas rester en arrière, il y avait tout bénéfice avec

elle à se montrer complaisant.

En quatre jours, la boutique devait être prête. Les travaux durèrent

trois semaines. D'abord, on avait parlé de lessiver simplement les

peintures. Mais ces peintures, anciennement lie de vin, étaient si

sales et si tristes, que Gervaise se laissa entraîner à faire remettre

toute la devanture en bleu clair, avec des filets jaunes. Alors, les

réparations s'éternisèrent. Coupeau, qui ne travaillait toujours pas,

arrivait dès le matin, pour voir si ça marchait. Boche lâchait la

redingote ou le pantalon dont il refaisait les boutonnières, venait de

son côté surveiller ses hommes. Et tous deux, debout en face des

ouvriers, les mains derrière le dos, fumant, crachant, passaient la

journée à juger chaque coup de pinceau. C'étaient des réflexions

interminables, des rêveries profondes pour un clou à arracher. Les

peintres, deux grands diables bons enfants, quittaient à chaque

instant leurs échelles, se plantaient, eux aussi, au milieu de la

boutique, se mêlant à la discussion, hochant la tête pendant des

heures, en regardant leur besogne commencée. Le plafond se trouva

badigeonné assez rapidement. Ce furent les peintures dont on faillit

ne jamais sortir. Ça ne voulait pas sécher. Vers neuf heures, les

peintres se montraient avec leurs pots à couleur, les posaient dans un

coin, donnaient un coup d'oeil, puis disparaissaient; et on ne les

revoyait plus. Ils étaient allés déjeuner, ou bien ils avaient dû

finir une bricole, à côté, rue Myrrha. D'autres fois, Coupeau emmenait

toute la coterie boire un canon, Boche, les peintres, avec les

camarades qui passaient; c'était encore une après-midi flambée.

Gervaise se mangeait les sangs. Brusquement, en deux jours, tout fut

terminé, les peintures vernies, le papier collé, les saletés jetées au

tombereau. Les ouvriers avaient bâclé ça comme en se jouant, sifflant

sur leurs échelles, chantant à étourdir le quartier.

L'emménagement eut lieu tout de suite. Gervaise, les premiers jours,

éprouvait des joies d'enfant, quand elle traversait la rue, en

rentrant d'une commission. Elle s'attardait, souriait à son chez elle.

De loin, au milieu de la file noire des autres devantures, sa boutique

lui apparaissait toute claire, d'une gaieté neuve, avec son enseigne

bleu tendre, où les mots: _Blanchisseuse de fin_, étaient peints en

grandes lettres jaunes. Dans la vitrine, fermée au fond par de petits

rideaux de mousseline, tapissée de papier bleu pour faire valoir la

blancheur du linge, des chemises d'homme restaient en montre, des

bonnets de femme pendaient, les brides nouées à des fils de laiton. Et

elle trouvait sa boutique jolie, couleur du ciel. Dedans, on entrait

encore dans du bleu; le papier, qui imitait une perse Pompadour,

représentait une treille où couraient des liserons; l'établi, une

immense table tenant les deux tiers de la pièce, garni d'une épaisse

couverture, se drapait d'un bout de cretonne à grands ramages

bleuâtres, pour cacher les tréteaux. Gervaise s'asseyait sur un

tabouret, soufflait un peu de contentement, heureuse de cette belle

propreté, couvant des yeux ses outils neufs. Mais son premier regard

allait toujours à sa mécanique, un poêle de fonte, où dix fers

pouvaient chauffer à la fois, rangés autour du foyer, sur des plaques

obliques. Elle venait se mettre à genoux, regardait avec la

continuelle peur que sa petite bête d'apprentie ne fît éclater la

fonte, en fourrant trop de coke.

Derrière la boutique, le logement était très convenable. Les Coupeau

couchaient dans la première chambre, où l'on faisait la cuisine et où

l'on mangeait; une porte, au fond, ouvrait sur la cour de la maison.

Le lit de Nana se trouvait dans la chambre de droite, un grand

cabinet, qui recevait le jour par une lucarne ronde, près du plafond.

Quant à Étienne, il partageait la chambre de gauche avec le linge

sale, dont d'énormes tas traînaient toujours sur le plancher.

Pourtant, il y avait un inconvénient, les Coupeau ne voulaient pas en

convenir d'abord; mais les murs pissaient l'humidité, et on ne voyait

plus clair dès trois heures de l'après-midi.

Dans le quartier, la nouvelle boutique produisit une grosse émotion.

On accusa les Coupeau d'aller trop vite et de faire des embarras. Ils

avaient, en effet, dépensé les cinq cents francs des Goujet en

installation, sans garder même de quoi vivre une quinzaine, comme ils

se l'étaient promis. Le matin où Gervaise enleva ses volets pour la

première fois, elle avait juste six francs dans son porte-monnaie.

Mais elle n'était pas en peine, les pratiques arrivaient, ses affaires

s'annonçaient très bien. Huit jours plus tard, le samedi, avant de se

coucher, elle resta deux heures à calculer, sur un bout de papier; et

elle réveilla Coupeau, la mine luisante, pour lui dire qu'il y avait

des mille et des cents à gagner, si l'on était raisonnable.

-- Ah bien! criait madame Lorilleux dans toute la rue de la

Goutte-d'Or, mon imbécile de frère en voit de drôles!... Il ne

manquait plus à la Banban que de faire la vie. Ça lui va bien,

n'est-ce pas?

Les Lorilleux s'étaient brouillés à mort avec Gervaise. D'abord,

pendant les réparations de la boutique, ils avaient failli crever de

rage; rien qu'à voir les peintres de loin, ils passaient sur l'autre

trottoir, ils remontaient chez eux les dents serrées. Une boutique

bleue à cette rien-du-tout, si ce n'était pas fait pour casser les

bras des honnêtes gens! Aussi, dès le second jour, comme l'apprentie

vidait à la volée un bol d'amidon, juste au moment où madame Lorilleux

sortait, celle-ci avait-elle ameuté la rue en accusant sa belle-soeur

de la faire insulter par ses ouvrières. Et tous rapports étaient

rompus, on n'échangeait plus que des regards terribles, quand on se

rencontrait.

-- Oui, une jolie vie! répétait madame Lorilleux. On sait d'où il lui

vient, l'argent de sa baraque! Elle a gagné ça avec le forgeron...

Encore, du propre monde, de ce côté-là! Le père ne s'est-il pas coupé

la tête avec un couteau, pour éviter la peine à la guillotine? Enfin,

quelque sale histoire dans ce genre!

Elle accusait très carrément Gervaise de coucher avec Goujet. Elle

mentait, elle prétendait les avoir surpris un soir ensemble, sur un

banc du boulevard extérieur. La pensée de cette liaison, des plaisirs

que devait goûter sa belle-soeur, l'exaspérait davantage, dans son

honnêteté de femme laide. Chaque jour, le cri de son coeur lui

revenait aux lèvres:

-- Mais qu'a-t-elle donc sur elle, cette infirme, pour se faire aimer!

Est-ce qu'on m'aime, moi!

Puis, c'étaient des potins interminables avec les voisines. Elle

racontait toute l'histoire. Allez, le jour du mariage, elle avait fait

une drôle de tête! Oh! elle avait le nez creux, elle sentait déjà

comment ça devait tourner. Plus tard, mon Dieu! la Banban s'était

montrée si douce, si hypocrite, qu'elle et son mari, par égard pour

Coupeau, avaient consenti à être parrain et marraine de Nana; même que

ça coûtait bon, un baptême comme celui-là. Mais maintenant,

voyez-vous! la Banban pouvait être à l'article de la mort et avoir

besoin d'un verre d'eau, ce ne serait pas elle, bien sûr, qui le lui

donnerait. Elle n'aimait pas les insolentes, ni les coquines, ni les

dévergondées. Quant à Nana, elle serait toujours bien reçue, si elle

montait voir son parrain et sa marraine; la petite, n'est-ce pas?

n'était point coupable des crimes de la mère. Coupeau, lui, n'avait

pas besoin de conseil; à sa place, tout homme aurait trempé le

derrière de sa femme dans un baquet, en lui allongeant une paire de

claques; enfin, ça le regardait, on lui demandait seulement d'exiger

du respect pour sa famille. Jour de Dieu! si Lorilleux l'avait

trouvée, elle, madame Lorilleux, en flagrant délit! ça ne se serait

pas passé tranquillement, il lui aurait planté ses cisailles dans le

ventre.

Les Boche, pourtant, juges sévères des querelles de la maison,

donnaient tort aux Lorilleux. Sans doute, les Lorilleux étaient des

personnes comme il faut, tranquilles, travaillant toute la sainte

journée, payant leur terme recta. Mais là, franchement, la jalousie

les enrageait. Avec ça, ils auraient tondu un oeuf. Des pingres, quoi!

des gens qui cachaient leur litre, quand on montait, pour ne pas

offrir un verre de vin; enfin, du monde pas propre. Un jour, Gervaise

venait de payer aux Boche du cassis avec de l'eau de Seltz, qu'on

buvait dans la loge, quand madame Lorilleux était passée, très raide,

en affectant de cracher devant la porte des concierges. Et, depuis

lors, chaque samedi, madame Boche, lorsqu'elle balayait les escaliers

et les couloirs, laissait les ordures devant la porte des Lorilleux.

-- Parbleu! criait madame Lorilleux, la Banban les gorge, ces

goinfres! Ah! ils sont bien tous les mêmes!... Mais qu'ils ne

m'embêtent pas! J'irais me plaindre au propriétaire... Hier encore,

j'ai vu ce sournois de Boche se frotter aux jupes de madame Gaudron.

S'attaquer à une femme de cet âge, qui a une demi-douzaine d'enfants,

hein? c'est de la cochonnerie pure!... Encore une saleté de leur part,

et je préviens la mère Boche, pour qu'elle flanque une tripotée à son

homme... Dame! on rirait un peu.

Maman Coupeau voyait toujours les deux ménages, disant comme tout le

monde, arrivant même à se faire retenir plus souvent à dîner, en

écoutant complaisamment sa fille et sa belle-fille, un soir chacune.

Madame Lerat, pour le moment, n'allait plus chez les Coupeau, parce

qu'elle s'était disputée avec la Banban, un sujet d'un zouave qui

venait de couper le nez de sa maîtresse d'un coup de rasoir; elle

soutenait le zouave, elle trouvait le coup de rasoir très amoureux,

sans donner ses raisons. Et elle avait encore exaspéré les colères de

madame Lorilleux, en lui affirmant que la Banban, dans la

conversation, devant des quinze et des vingt personnes, l'appelait

Queue-de-vache sans se gêner. Mon Dieu! oui, les Boche, les voisins

maintenant l'appelaient Queue-de-vache.

Au milieu de ces cancans, Gervaise, tranquille, souriante, sur le

seuil de sa boutique, saluait les amis d'un petit signe de tête

affectueux. Elle se plaisait à venir là, une minute, entre deux coups

de fer, pour rire à la rue, avec le gonflement de vanité d'une

commerçante, qui a un bout de trottoir à elle. La rue de la

Goutte-d'Or lui appartenait, et les rues voisines, et le quartier tout

entier. Quand elle allongeait la tête, en camisole blanche, les bras

nus, ses cheveux blonds envolés dans le feu du travail, elle jetait un

regard à gauche, un regard à droite, aux deux bouts, pour prendre d'un

trait les passants, les maisons, le pavé et le ciel: à gauche, la rue

de la Goutte-d'Or s'enfonçait, paisible, déserte, dans un coin de

province, où des femmes causaient bas sur les portes; à droite, à

quelques pas, la rue des Poissonniers mettait un vacarme de voitures,

un continuel piétinement de foule, qui refluait et faisait de ce bout

un carrefour de cohue populaire. Gervaise aimait la rue, les cahots

des camions dans les trous du gros pavé bossué, les bousculades des

gens le long des minces trottoirs, interrompus par des cailloutis en

pente raide; ses trois mètres de ruisseau, devant sa boutique,

prenaient une importance énorme, un fleuve large, qu'elle voulait

très-propre, un fleuve étrange et vivant, dont la teinturerie de la

maison colorait les eaux des caprices les plus tendres, au milieu de

la boue noire. Puis, elle s'intéressait à des magasins, une vaste

épicerie, avec un étalage de fruits secs garanti par des filets à

petites mailles, une lingerie et bonneterie d'ouvriers, balançant au

moindre souffle des cottes et des blouses bleues, pendues les jambes

et les bras écartés. Chez la fruitière, chez la tripière, elle

apercevait des angles de comptoir, où des chats superbes et

tranquilles ronronnaient. Sa voisine, madame Vigouroux, la

charbonnière, lui rendait son salut, une petite femme grasse, la face

noire, les yeux luisants, fainéantant à rire avec des hommes, adossée

contre sa devanture, que des bûches peintes sur un fond lie de vin

décoraient d'un dessin compliqué de chalet rustique. Mesdames Cudorge,

la mère et la fille, ses autres voisines qui tenaient la boutique de

parapluies, ne se montraient jamais, leur vitrine assombrie, leur

porte close, ornée de deux petites ombrelles de zinc enduites d'une

épaisse couche de vermillon vif. Mais Gervaise, avant de rentrer,

donnait toujours un coup d'oeil, en face d'elle, à un grand mur blanc,

sans une fenêtre, percé d'une immense porte cochère, par laquelle on

voyait le flamboiement d'une forge, dans une cour encombrée de

charrettes et de carrioles, les brancards en l'air. Sur le mur, le

mot: _Maréchalerie_, était écrit en grandes lettres, encadré d'un

éventail de fers à cheval. Toute la journée, les marteaux sonnaient

sur l'enclume, des incendies d'étincelles éclairaient l'ombre blafarde

de la cour. Et, au bas de ce mur, au fond d'un trou, grand comme une

armoire, entre une marchande de ferraille et une marchande de pommes

de terre frites, il y avait un horloger, un monsieur en redingote,

l'air propre, qui fouillait continuellement des montres avec des

outils mignons, devant un établi où des choses délicates dormaient

sous des verres; tandis que, derrière lui, les balanciers de deux ou

trois douzaines de coucous tout petits battaient à la fois, dans la

misère noire de la rue et le vacarme cadencé de la maréchalerie.

Le quartier trouvait Gervaise bien gentille. Sans doute, on clabaudait

sur son compte, mais il n'y avait qu'une voix pour lui reconnaître de

grands yeux, une bouche pas plus longue que ça, avec des dents très

blanches. Enfin, c'était une jolie blonde, et elle aurait pu se mettre

parmi les plus belles, sans le malheur de sa jambe. Elle était dans

ses vingt-huit ans, elle avait engraissé. Ses traits fins

s'empâtaient, ses gestes prenaient une lenteur heureuse. Maintenant,

elle s'oubliait parfois sur le bord d'une chaise, le temps d'attendre

son fer, avec un sourire vague, la face noyée d'une joie gourmande.

Elle devenait gourmande; ça, tout le monde le disait; mais ce n'était

pas un vilain défaut, au contraire. Quand on gagne de quoi se payer de

fins morceaux, n'est-ce pas? on serait bien bête de manger des pelures

de pommes de terre. D'autant plus qu'elle travaillait toujours dur, se

mettant en quatre pour ses pratiques, passant elle-même les nuits, les

volets fermés, lorsque la besogne était pressée. Comme on disait dans

le quartier, elle avait la veine; tout lui prospérait. Elle

blanchissait la maison, M. Madinier, mademoiselle Remanjou, les Boche;

elle enlevait même à son ancienne patronne, madame Fauconnier, des

dames de Paris logées rue du Faubourg-Poissonnière. Dès la seconde

quinzaine, elle avait dû prendre deux ouvrières, madame Putois et la

grande Clémence, cette fille qui habitait autrefois au sixième; ça lui

faisait trois personnes chez elle, avec son apprentie, ce petit

louchon d'Augustine, laide comme un derrière de pauvre homme. D'autres

auraient pour sûr perdu la tête dans ce coup de fortune. Elle était

bien pardonnable de fricoter un peu le lundi, après avoir trimé la

semaine entière. D'ailleurs, il lui fallait ça; elle serait restée

gnangnan, à regarder les chemises se repasser toutes seules, si elle

ne s'était pas collé un velours sur la poitrine, quelque chose de bon

dont l'envie lui chatouillait le jabot.

Jamais Gervaise n'avait encore montré tant de complaisance. Elle était

douce comme un mouton, bonne comme du pain. A part madame Lorilleux,

qu'elle appelait Queue-de-vache pour se venger, elle ne détestait

personne, elle excusait tout le monde. Dans le léger abandon de sa

gueulardise, quand elle avait bien déjeuné et pris son café, elle

cédait au besoin d'une indulgence générale. Son mot était: « On doit

se pardonner entre soi, n'est-ce pas, si l'on ne veut pas vivre comme

des sauvages. » Quand on lui parlait de sa bonté, elle riait. Il

n'aurait plus manqué qu'elle fût méchante! Elle se défendait, elle

disait n'avoir aucun mérite à être bonne. Est-ce que tous ses rêves

n'étaient pas réalisés? est-ce qu'il lui restait à ambitionner quelque

chose dans l'existence? Elle rappelait son idéal d'autrefois,

lorsqu'elle se trouvait sur le pavé: travailler, manger du pain, avoir

un trou à soi, élever ses enfants, ne pas être battue, mourir dans son

lit. Et maintenant son idéal était dépassé; elle avait tout, et en

plus beau. Quant à mourir dans son lit, ajoutait-elle en plaisantant,

elle y comptait, mais le plus tard possible, bien entendu.

C'était surtout pour Coupeau que Gervaise se montrait gentille. Jamais

une mauvaise parole, jamais une plainte derrière le dos de son mari.

Le zingueur avait fini par se remettre au travail; et, comme son

chantier était alors à l'autre bout de Paris, elle lui donnait tous

les matins quarante sous pour son déjeuner, sa goutte et son tabac.

Seulement, deux jours sur six, Coupeau s'arrêtait en route, buvait les

quarante sous avec un ami, et revenait déjeuner en racontant une

histoire. Une fois même, il n'était pas allé loin, il s'était payé

avec Mes-Bottes et trois autres un gueuleton soigné, des escargots, du

rôti et du vin cacheté, au _Capucin_, barrière de la Chapelle; puis,

comme ses quarante sous ne suffisaient pas, il avait envoyé la note à

sa femme par un garçon, en lui faisant dire qu'il était au clou.

Celle-ci riait, haussait les épaules. Où était le mal, si son homme

s'amusait un peu? Il fallait laisser aux hommes la corde longue, quand

on voulait vivre en paix dans son ménage. D'un mot à un autre, on en

arrivait vite aux coups. Mon Dieu! on devait tout comprendre. Coupeau

souffrait encore de sa jambe, puis il se trouvait entraîné, il était

bien forcé de faire comme les autres, sous peine de passer pour un

mufe. D'ailleurs, ça ne tirait pas à conséquence; s'il rentrait

éméché, il se couchait, et deux heures après il n'y paraissait plus.

Cependant, les fortes chaleurs étaient venues. Une après-midi de juin,

un samedi que l'ouvrage pressait, Gervaise avait elle-même bourré de

coke la mécanique, autour de laquelle dix fers chauffaient, dans le

ronflement du tuyau. A cette heure, le soleil tombait d'aplomb sur la

devanture, le trottoir renvoyait une réverbération ardente, dont les

grandes moires dansaient au plafond de la boutique; et ce coup de

lumière, bleui par le reflet du papier des étagères et de la vitrine,

mettait au-dessus de l'établi un jour aveuglant, comme une poussière

de soleil tamisée dans les linges fins. Il faisait là une température

à crever. On avait laissé ouverte la porte de la rue, mais pas un

souffle de vent ne venait; les pièces qui séchaient en l'air, pendues

aux fils de laiton, fumaient, étaient raides comme des copeaux en

moins de trois quarts d'heure. Depuis un instant, sous cette lourdeur

de fournaise, un gros silence régnait, au milieu duquel les fers seuls

tapaient sourdement, étouffés par l'épaisse couverture garnie de

calicot.

-- Ah bien! dit Gervaise, si nous ne fondons pas, aujourd'hui! On

retirerait sa chemise!

Elle était accroupie par terre, devant une terrine, occupée à passer

du linge à l'amidon. En jupon blanc, la camisole retroussée aux

manches et glissée des épaules, elle avait les bras nus, le cou nu,

toute rose, si suante, que les petites mèches blondes de ses cheveux

ébouriffés se collaient à sa peau. Soigneusement, elle trempait dans

l'eau laiteuse des bonnets, des devants de chemises d'homme, des

jupons entiers, des garnitures de pantalons de femme. Puis, elle

roulait les pièces et les posait au fond d'un panier carré, après

avoir plongé dans un seau et secoué sa main sur les corps des chemises

et des pantalons qui n'étaient pas amidonnés.

-- C'est pour vous, ce panier, madame Putois, reprit-elle.

Dépêchez-vous, n'est-ce pas? Ça sèche tout de suite, il faudrait

recommencer dans une heure.

Madame Putois, une femme de quarante-cinq ans, maigre, petite,

repassait sans une goutte de sueur, boutonnée dans un vieux caraco

marron. Elle n'avait pas même retiré son bonnet, un bonnet noir garni

de rubans verts tournés au jaune. Elle restait raide devant l'établi,

trop haut pour elle, les coudes en l'air, poussant son fer avec des

gestes cassés de marionnette. Tout d'un coup, elle s'écria:

-- Ah! non, mademoiselle Clémence, remettez votre camisole. Vous

savez, je n'aime pas les indécences. Pendant que vous y êtes, montrez

toute votre boutique. Il y a déjà trois hommes arrêtés en face.

La grande Clémence la traita de vieille bête, entre ses dents. Elle

suffoquait, elle pouvait bien se mettre à l'aise; tout le monde

n'avait pas une peau d'amadou. D'ailleurs, est-ce qu'on voyait quelque

chose? Et elle levait les bras, sa gorge puissante de belle fille

crevait sa chemise, ses épaules faisaient craquer les courtes manches.

Clémence s'en donnait à se vider les moelles avant trente ans; le

lendemain des noces sérieuses, elle ne sentait plus le carreau sous

ses pieds, elle dormait sur la besogne, la tête et le ventre comme

bourrés de chiffons. Mais on la gardait quand même, car pas une

ouvrière ne pouvait se flatter de repasser une chemise d'homme avec

son chic. Elle avait la spécialité des chemises d'homme.

-- C'est à moi, allez! finit-elle par déclarer, en se donnant des

claques sur la gorge. Et ça ne mord pas, ça ne fait bobo à personne.

-- Clémence, remettez votre camisole, dit Gervaise. Madame Putois a

raison, ce n'est pas convenable... On prendrait ma maison pour ce

qu'elle n'est pas.

Alors, la grande Clémence se rhabilla en bougonnant. En voilà des

giries! Avec ça que les passants n'avaient jamais vu des nénais! Et

elle soulagea sa colère sur l'apprentie, ce louchon d'Augustine, qui

repassait à côté d'elle du linge plat, des bas et des mouchoirs; elle

la bouscula, la poussa avec son coude. Mais Augustine, hargneuse,

d'une méchanceté sournoise de monstre et de souffre-douleur, cracha

par derrière sur sa robe, sans qu'on la vît, pour se venger.

Gervaise pourtant venait de commencer un bonnet appartenant à madame

Boche, qu'elle voulait soigner. Elle avait préparé de l'amidon cuit

pour le remettre à neuf. Elle promenait doucement, dans le fond de la

coiffe, le polonais, un petit fer arrondi des deux bouts, lorsqu'une

femme entra, osseuse, la face tachée de plaques rouges, les jupes

trempées. C'était une maîtresse laveuse qui employait trois ouvrières

au lavoir de la Goutte-d'Or.

-- Vous arrivez trop tôt, madame Bijard! cria Gervaise. Je vous avais

dit ce soir.... Vous me dérangez joliment, à cette heure-ci!

Mais comme la laveuse se lamentait, craignant de ne pouvoir mettre

couler le jour même, elle voulut bien lui donner le linge sale tout de

suite. Elles allèrent chercher les paquets dans la pièce de gauche où

couchait Étienne, et revinrent avec des brassées énormes, qu'elles

empilèrent sur le carreau, au fond de la boutique. Le triage dura une

grosse demi-heure. Gervaise faisait des tas autour d'elle, jetait

ensemble les chemises d'homme, les chemises de femme, les mouchoirs,

les chaussettes, les torchons. Quand une pièce d'un nouveau client lui

passait entre les mains, elle la marquait d'une croix au fil rouge

pour la reconnaître. Dans l'air chaud, une puanteur fade montait de

tout ce linge sale remué.

-- Oh! la, la, ça gazouille! dit Clémence, en se bouchant le nez.

-- Pardi! si c'était propre, on ne nous le donnerait pas, expliqua

tranquillement Gervaise. Ça sent son fruit, quoi!.... Nous disions

quatorze chemises de femme, n'est-ce pas, madame Bijard?... quinze,

seize, dix-sept....

Elle continua à compter tout haut. Elle n'avait aucun dégoût, habituée

à l'ordure; elle enfonçait ses bras nus et roses au milieu des

chemises jaunes de crasse, des torchons raidis par la graisse des eaux

de vaisselle, des chaussettes mangées et pourries de sueur. Pourtant,

dans l'odeur forte qui battait son visage penché au-dessus des tas,

une nonchalance la prenait. Elle s'était assise au bord d'un tabouret,

se courbant en deux, allongeant les mains à droite, à gauche, avec des

gestes ralentis, comme si elle se grisait de cette puanteur humaine,

vaguement souriante, les yeux noyés. Et il semblait que ses premières

paresses vinssent de là, de l'asphyxie des vieux linges empoisonnant

l'air autour d'elle.

Juste au moment où elle secouait une couche d'enfant, qu'elle ne

reconnaissait pas, tant elle était pisseuse, Coupeau entra.

-- Cré coquin! bégaya-t-il, quel coup de soleil!... Ça vous tape dans

la tête!

Le zingueur se retint à l'établi pour ne pas tomber. C'était la

première fois qu'il prenait une pareille cuite. Jusque-là, il était

rentré pompette, rien de plus. Mais, cette fois, il avait un gnon sur

l'oeil, une claque amicale égarée dans une bousculade. Ses cheveux

frisés, où des fils blancs se montraient déjà, devaient avoir

épousseté une encoignure de quelque salle louche de marchand de vin,

car une toile d'araignée pendait à une mèche, sur la nuque. Il restait

rigolo d'ailleurs, les traits un peu tirés et vieillis, la mâchoire

inférieure saillant davantage, mais toujours bon enfant, disait-il, et

la peau encore assez tendre pour faire envie à une duchesse.

-- Je vais t'expliquer, reprit-il en s'adressant à Gervaise. C'est

Pied-de-Céleri, tu le connais bien, celui qui a une quille de bois...

Alors, il part pour son pays, il a voulu nous régaler... Oh! nous

étions d'aplomb, sans ce gueux de soleil... Dans la rue, le monde est

malade. Vrai! le monde festonne...

Et comme la grande Clémence s'égayait de ce qu'il avait vu la rue

soûle, il fut pris lui-même d'une joie énorme dont il faillit

étrangler. Il criait:

-- Hein! les sacrés pochards! Ils sont d'un farce!... Mais ce n'est

pas leur faute, c'est le soleil...

Toute la boutique riait, même madame Putois, qui n'aimait pas les

ivrognes. Ce louchon d'Augustine avait un chant de poule, la bouche

ouverte, suffoquant. Cependant, Gervaise soupçonnait Coupeau de n'être

pas rentré tout droit, d'avoir passé une heure chez les Lorilleux, où

il recevait de mauvais conseils. Quand il lui eut juré que non, elle

rit à son tour, pleine d'indulgence, ne lui reprochant même pas

d'avoir encore perdu une journée de travail.

-- Dit-il des bêtises, mon Dieu! murmura-t-elle. Peut-on dire des

bêtises pareilles!

Puis, d'une voix maternelle:

-- Va te coucher, n'est-ce pas? Tu vois, nous sommes occupées; tu nous

gênes... Ça fait trente-deux mouchoirs, madame Bijard; et deux autres,

trente-quatre...

Mais Coupeau n'avait pas sommeil. Il resta là, à se dandiner, avec un

mouvement de balancier d'horloge, ricanant d'un air entêté et taquin.

Gervaise, qui voulait se débarrasser de madame Bijard, appela

Clémence, lui fit compter le linge pendant qu'elle l'inscrivait.

Alors, à chaque pièce, cette grande vaurienne lâcha un mot cru, une

saleté; elle étalait les misères des clients, les aventures des

alcôves, elle avait des plaisanteries d'atelier sur tous les trous et

toutes les taches qui lui passaient par les mains. Augustine faisait

celle qui ne comprend pas, ouvrait de grandes oreilles de petite fille

vicieuse. Madame Putois pinçait les lèvres, trouvait ça bête, de dire

ces choses devant Coupeau; un homme n'a pas besoin de voir le linge;

c'est un de ces déballages qu'on évite chez les gens comme il faut.

Quant à Gervaise, sérieuse, à son affaire, elle semblait ne pas

entendre. Tout en écrivant, elle suivait les pièces d'un regard

attentif, pour les reconnaître au passage; et elle ne se trompait

jamais, elle mettait un nom sur chacune, au flair, à la couleur. Ces

serviettes-là appartenaient aux Goujet; ça sautait aux yeux, elles

n'avaient pas servi à essuyer le cul des poêlons. Voilà une taie

d'oreiller qui venait certainement des Boche, à cause de la pommade

dont madame Boche emplâtrait tout son linge. Il n'y avait pas besoin

non plus de mettre son nez sur les gilets de flanelle de M. Madinier,

pour savoir qu'ils étaient à lui; il teignait la laine, cet homme,

tant il avait la peau grasse. Et elle savait d'autres particularités,

les secrets de la propreté de chacun, les dessous des voisines qui

traversaient la rue en jupes de soie, le nombre de bas, de mouchoirs,

de chemises qu'on salissait par semaine, la façon dont les gens

déchiraient certaines pièces, toujours au même endroit. Aussi

était-elle pleine d'anecdotes. Les chemises de mademoiselle Remanjou,

par exemple, fournissaient des commentaires interminables; elles

s'usaient par le haut, la vieille fille devait avoir les os des

épaules pointus; et jamais elles n'étaient sales, les eût-elle portées

quinze jours, ce qui prouvait qu'à cet âge-là on est quasiment comme

un morceau de bois, dont on serait bien en peine de tirer une larme de

quelque chose. Dans la boutique, à chaque triage, on déshabillait

ainsi tout le quartier de la Goutte-d'Or.

-- Ça, c'est du nanan! cria Clémence, en ouvrant un nouveau paquet.

Gervaise, prise brusquement d'une grande répugnance, s'était reculée.

-- Le paquet de madame Gaudron, dit-elle. Je ne veux plus la blanchir,

je cherche un prétexte... Non, je ne suis pas plus difficile qu'une

autre, j'ai touché à du linge bien dégoûtant dans ma vie; mais, vrai,

celui-là, je ne peux pas. Ça me ferait jeter du coeur sur du

carreau... Qu'est-ce qu'elle fait donc, cette femme, pour mettre son

linge dans un état pareil!

Et elle pria Clémence de se dépêcher. Mais l'ouvrière continuait ses

remarques, fourrait ses doigts dans les trous, avec des allusions sur

les pièces, qu'elle agitait comme les drapeaux de l'ordure

triomphante. Cependant, les tas avaient monté autour de Gervaise.

Maintenant, toujours assise au bord du tabouret, elle disparaissait

entre les chemises et les jupons; elle avait devant elle les draps,

les pantalons, les nappes, une débâcle de malpropreté; et, là dedans,

au milieu de cette mare grandissante, elle gardait ses bras nus, son

cou nu, avec ses mèches de petits cheveux blonds collés à ses tempes,

plus rose et plus alanguie. Elle retrouvait son air posé, son sourire

de patronne attentive et soigneuse, oubliant le linge de madame

Gaudron, ne le sentant plus, fouillant d'une main dans les tas pour

voir s'il n'y avait pas d'erreur. Ce louchon d'Augustine, qui adorait

jeter des pelletées de coke dans la mécanique, venait de la bourrer à

un tel point, que les plaques de fonte rougissaient. De soleil oblique

battait la devanture, la boutique flambait. Alors, Coupeau, que la

grosse chaleur grisait davantage, fut pris d'une soudaine tendresse.

Il s'avança vers Gervaise, les bras ouverts, très ému.

-- T'es une bonne femme, bégayait-il. Faut que je t'embrasse.

Mais il s'emberlificota dans les jupons, qui lui barraient le chemin,

et faillit tomber.

-- Es-tu bassin! dit Gervaise sans se fâcher. Reste tranquille, nous

avons fini.

Non, il voulait l'embrasser, il avait besoin de ça, parce qu'il

l'aimait bien. Tout en balbutiant, il tournait le tas de jupons, il

butait dans le tas de chemises; puis, comme il s'entêtait, ses pieds

s'accrochèrent, il s'étala, le nez au beau milieu des torchons.

Gervaise, prise d'un commencement d'impatience, le bouscula, en criant

qu'il allait tout mélanger. Mais Clémence, madame Putois elle-même,

lui donnèrent tort. Il était gentil, après tout. Il voulait

l'embrasser. Elle pouvait bien se laisser embrasser.

-- Vous êtes heureuse, allez! madame Coupeau, dit madame Bijard, que

son soûlard de mari, un serrurier, tuait de coups chaque soir en

rentrant. Si le mien était comme ça, quand il s'est piqué le nez, ce

serait un plaisir!

Gervaise, calmée, regrettait déjà sa vivacité. Elle aida Coupeau à se

remettre debout. Puis, elle tendit la joue en souriant. Mais le

zingueur, sans se gêner devant le monde, lui prit les seins.

-- Ce n'est pas pour dire, murmurait-il, il chelingue rudement, ton

linge! Mais je t'aime tout de même, vois-tu!

-- Laisse-moi, tu me chatouilles, cria-t-elle en riant plus fort.

Quelle grosse bête! On n'est pas bête comme ça!

Il l'avait empoignée, il ne la lâchait pas. Elle s'abandonnait,

étourdie par le léger vertige qui lui venait du tas de linge, sans

dégoût pour l'haleine vineuse de Coupeau. Et le gros baiser qu'ils

échangèrent à pleine bouche, au milieu des saletés du métier, était

comme une première chute, dans le lent avachissement de leur vie.

Cependant, madame Bijard nouait le linge en paquets. Elle parlait de

sa petite, âgée de deux ans, une enfant nommée Eulalie, qui avait déjà

de la raison comme une femme. On pouvait la laisser seule; elle ne

pleurait jamais, elle ne jouait pas avec les allumettes. Enfin, elle

emporta les paquets de linge un à un, sa grande taille cassée sous le

poids, sa face se marbrant de taches violettes.

-- Ce n'est plus tenable, nous grillons, dit Gervaise en s'essuyant la

figure, avant de se remettre au bonnet de madame Boche.

Et l'on parla de ficher des claques à Augustine, quand on s'aperçut

que la mécanique était rouge. Les fers, eux aussi, rougissaient. Elle

avait donc le diable dans le corps! On ne pouvait pas tourner le dos

sans qu'elle fit quelque mauvais coup. Maintenant, il fallait attendre

un quart d'heure pour se servir des fers. Gervaise couvrit le feu de

deux pelletées de cendre. Elle imagina en outre de tendre une paire de

draps sur les fils de laiton du plafond, en manière de stores, afin

d'amortir le soleil. Alors, on fut très bien dans la boutique. La

température y était encore joliment douce; mais on se serait cru dans

une alcôve, avec un jour blanc, enfermé comme chez soi, loin du monde,

bien qu'on entendît, derrière les draps, les gens marchant vite sur le

trottoir; et l'on avait la liberté de se mettre à son aise. Clémence

retira sa camisole. Coupeau refusant toujours d'aller se coucher, on

lui permit de rester, mais il dut promettre de se tenir tranquille

dans un coin, car il s'agissait à cette heure de ne pas s'endormir sur

le rôti.

-- Qu'est-ce que cette vermine a encore fait du polonais? murmurait

Gervaise, en parlant d'Augustine.

On cherchait toujours le petit fer, que l'on retrouvait dans des

endroits singuliers, où l'apprentie, disait-on, le cachait par malice.

Gervaise acheva enfin la coiffe du bonnet de madame Boche. Elle en

avait ébauché les dentelles, les détirant à la main, les redressant

d'un léger coup de fer. C'était un bonnet dont la passe, très ornée,

se composait d'étroits bouillonnés alternant avec des entre-deux

brodés. Aussi s'appliquait-elle, muette, soigneuse, repassant les

bouillonnés et les entre-deux au coq, un oeuf de fer fiché par une

tige dans un pied de bois.

Alors, un silence régna. On n'entendit plus, pendant un instant, que

les coups sourds, étouffés sur la couverture. Aux deux côtés de la

vaste table carrée, la patronne, les deux ouvrières et l'apprentie,

debout, se penchaient, toutes à leur besogne, les épaules arrondies,

les bras promenés dans un va-et-vient continu. Chacune, à sa droite,

avait son carreau, une brique plate, brûlée par les fers trop chauds.

Au milieu de la table, au bord d'une assiette creuse pleine d'eau

claire, trempaient un chiffon et une petite brosse. Un bouquet de

grand lis, dans un ancien bocal de cerises à l'eau-de-vie,

s'épanouissait, mettait là un coin de jardin royal, avec la touffe de

ses larges fleurs de neige. Madame Putois avait attaqué le panier de

linge préparé par Gervaise, des serviettes, des pantalons, des

camisoles, des paires de manches. Augustine faisait traîner ses bas et

ses torchons, le nez en l'air, intéressée par une grosse mouche qui

volait. Quant à la grande Clémence, elle en était, depuis le matin, à

sa trente-cinquième chemise d'homme.

-- Toujours du vin, jamais de casse-poitrine! dit tout d'un coup le

zingueur, qui éprouva le besoin de faire cette déclaration. Le

casse-poitrine me fait du mal n'en faut pas!

Clémence prenait un fer à la mécanique, avec sa poignée de cuir garnie

de tôle, et l'approchait de sa joue, pour s'assurer s'il était assez

chaud. Elle le frotta sur son carreau, l'essuya sur un linge pendu à

sa ceinture, et attaqua sa trente-cinquième chemise, en repassant

d'abord l'empiècement et les deux manches.

-- Bah! monsieur Coupeau, dit-elle, au bout d'une minute, un petit

verre de cric, ce n'est pas mauvais. Moi, ça me donne du chien...

Puis, vous savez, plus vite on est tortillé, plus c'est drôle. Oh! je

ne me monte pas le bourrichon, je sais que je ne ferai pas de vieux

os.

-- Êtes-vous tannante avec vos idées d'enterrement! interrompit madame

Putois, qui n'aimait pas les conversations tristes.

Coupeau s'était levé, et se fâchait, en croyant qu'on l'accusait

d'avoir bu de l'eau-de-vie. Il le jurait sur sa tête, sur celles de sa

femme et de son enfant, il n'avait pas une goutte d'eau-de-vie dans le

corps. Et il s'approchait de Clémence, lui soufflant dans la figure

pour qu'elle le sentît. Puis, quand il eut le nez sur ses épaules

nues, il se mit à ricaner. Il voulait voir. Clémence, après avoir plié

le dos de la chemise et donné un coup de fer des deux côtés, en était

aux poignets et au col. Mais, comme il se poussait toujours contre

elle, il lui fit faire un faux pli; et elle dut prendre la brosse, au

bord de l'assiette creuse, pour lisser l'amidon.

-- Madame! dit-elle, empêchez-le donc d'être comme ça après moi!

-- Laisse-la, tu n'es pas raisonnable, déclara tranquillement

Gervaise. Nous sommes pressées, entends-tu?

Elles étaient pressées, eh bien! quoi? ce n'était pas sa faute. Il ne

faisait rien de mal. Il ne touchait pas, il regardait seulement.

Est-ce qu'il n'était plus permis de regarder les belles choses que le

bon Dieu a faites? Elle avait tout de même de sacrés ailerons, cette

dessalée de Clémence! Elle pouvait se montrer pour deux sous et

laisser tâter, personne ne regretterait son argent. L'ouvrière,

cependant, ne se défendait plus, riait de ces compliments tout crus

d'homme en ribotte. Et elle en venait à plaisanter avec lui. Il la

blaguait sur les chemises d'homme. Alors, elle était toujours dans les

chemises d'homme. Mais oui? elle vivait là dedans. Ah! Dieu de Dieu!

elle les connaissait joliment, elle savait comment c'était fait. Il

lui en avait passé par les mains, et des centaines, et des centaines!

Tous les blonds et tous les bruns du quartier portaient de son ouvrage

sur le corps. Pourtant, elle continuait, les épaules secouées de son

rire; elle avait marqué cinq grands plis à plat dans le dos, en

introduisant le fer par l'ouverture du plastron; elle rabattait le pan

de devant et le plissait également à larges coups.

-- Ça, c'est la bannière! dit-elle en riant plus fort.

Ce louchon d'Augustine éclata, tant le mot lui parut drôle. On la

gronda. En voilà une morveuse qui riait des mots qu'elle ne devait pas

comprendre! Clémence lui passa son fer; l'apprentie finissait les fers

sur ses torchons et sur ses bas, quand ils n'étaient plus assez chauds

pour les pièces amidonnées. Mais elle empoigna celui-là si

maladroitement, qu'elle se fit une manchette, une longue brûlure au

poignet. Et elle sanglota, elle accusa Clémence de l'avoir brûlée

exprès. L'ouvrière, qui était allée chercher un fer très chaud pour le

devant de la chemise, la consola tout de suite en la menaçant de lui

repasser les deux oreilles, si elle continuait. Cependant, elle avait

fourré une laine sous le plastron, elle poussait lentement le fer,

laissant à l'amidon le temps de ressortir et de sécher. Le devant de

chemise prenait une raideur et un luisant de papier fort.

-- Sacré mâtin! jura Coupeau, qui piétinait derrière elle, avec une

obstination d'ivrogne.

Il se haussait, riant d'un rire de poulie mal graissée. Clémence,

appuyée fortement sur l'établi, les poignets retournés, les coudes en

l'air et écartés, pliait le cou, dans un effort; et toute sa chair nue

avait un gonflement, ses épaules remontaient avec le jeu lent des

muscles mettant des battements sous la peau fine, la gorge s'enflait,

moite de sueur, dans l'ombre rose de la chemise béante. Alors, il

envoya les mains, il voulut toucher.

-- Madame! madame! cria Clémence, faites-le tenir tranquille, à la

fin!... Je m'en vais, si ça continue. Je ne veux pas être insultée.

Gervaise venait de poser le bonnet de madame Boche sur un champignon

garni d'un linge, et en tuyautait les dentelles, minutieusement, au

petit fer. Elle leva les yeux juste au moment où le zingueur envoyait

encore les mains, fouillant dans la chemise.

-- Décidément, Coupeau, tu n'es pas raisonnable, dit-elle d'un air

d'ennui, comme si elle avait grondé un enfant s'entêtant à manger des

confitures sans pain. Tu vas venir te coucher.

-- Oui, allez vous coucher, monsieur Coupeau, ça vaudra mieux, déclara

madame Putois.

-- Ah bien! bégaya-t-il sans cesser de ricaner, vous êtes encore

joliment toc!... On ne peut plus rigoler, alors? Les femmes, ça me

connaît, je ne leur ai jamais rien cassé. On pince une dame, n'est-ce

pas? mais on ne va pas plus loin; on honore simplement le sexe... Et

puis, quand on étale sa marchandise, c'est pour qu'on fasse son choix,

pas vrai? Pourquoi la grande blonde montre-t-elle tout ce qu'elle a?

Non, ce n'est pas propre...

Et, se tournant vers Clémence:

-- Tu sais, ma biche, tu as tort de faire ta poire... Si c'est parce

qu'il y a du monde...

Mais il ne put continuer. Gervaise, sans violence l'empoignait d'une

main et lui posait l'autre main sur la bouche. Il se débattit, par

manière de blague, pendant qu'elle le poussait au fond de la boutique,

vers la chambre. Il dégagea sa bouche, il dit qu'il voulait bien se

coucher, mais que la grande blonde allait venir lui chauffer les

petons. Puis, on entendit Gervaise lui ôter ses souliers. Elle le

déshabillait, en le bourrant un peu, maternellement. Lorsqu'elle tira

sur sa culotte, il creva de rire, s'abandonnant, renversé, vautré au

beau milieu du lit; et il gigottait, il racontait qu'elle lui faisait

des chatouilles. Enfin, elle l'emmaillotta avec soin, comme un enfant.

Était-il bien, au moins? Mais il ne répondit pas, il cria à Clémence:

-- Dis donc, ma biche, j'y suis, je t'attends.

Quand Gervaise retourna dans la boutique, ce louchon d'Augustine

recevait décidément une claque de Clémence. C'était venu à propos d'un

fer sale, trouvé sur la mécanique par madame Putois; celle-ci, ne se

méfiant pas, avait noirci toute une camisole; et comme Clémence, pour

se défendre de ne pas avoir nettoyé son fer, accusait Augustine,

jurait ses grands dieux que le fer n'était pas à elle, malgré la

plaque d'amidon brûlé restée dessous, l'apprentie lui avait craché sur

la robe, sans se cacher, par devant, outrée d'une pareille injustice.

De là, une calotte soignée. Le louchon rentra ses larmes, nettoya le

fer, en le grattant, puis en l'essuyant, après l'avoir frotté avec un

bout de bougie; mais, chaque fois qu'elle devait passer derrière

Clémence, elle gardait de la salive, elle crachait, riant en dedans,

quand ça dégoulinait le long de la jupe.

Gervaise se remit à tuyauter les dentelles du bonnet. Et, dans le

calme brusque qui se fit, on distingua, au fond de l'arrière-boutique,

la voix épaisse de Coupeau. Il restait bon enfant, il riait tout seul,

en lâchant des bouts de phrases.

-- Est-elle bête, ma femme!... Est-elle bête de me coucher!... Hein!

c'est trop bête, en plein midi, quand on n'a pas dodo!

Mais, tout d'un coup, il ronfla. Alors, Gervaise eut un soupir de

soulagement, heureuse de le savoir enfin en repos, cuvant sa

soulographie sur deux bons matelas. Et elle parla dans le silence,

d'une voix lente et continue, sans quitter des yeux le petit fer à

tuyauter, qu'elle maniait vivement.

-- Que voulez-vous? il n'a pas sa raison, on ne peut pas se fâcher.

Quand je le bousculerais, ça n'avancerait à rien. J'aime mieux dire

comme lui et le coucher; au moins, c'est fini tout de suite et je suis

tranquille... Puis, il n'est pas méchant, il m'aime bien. Vous avez vu

tout à l'heure, il se serait fait hacher pour m'embrasser. C'est

encore très gentil, ça; car il y en a joliment, lorsqu'ils ont bu, qui

vont voir les femmes... Lui, rentre tout droit ici. Il plaisante bien

avec les ouvrières, mais ça ne va pas plus loin. Entendez-vous,

Clémence, il ne faut pas vous blesser. Vous savez ce que c'est, un

homme soûl; ça tuerait père et mère, et ça ne s'en souviendrait

seulement pas... Oh! je lui pardonne de bon coeur. Il est comme tous

les autres, pardi!

Elle disait ces choses mollement, sans passion, habituée déjà aux

bordées de Coupeau, raisonnant encore ses complaisances pour lui, mais

ne voyant déjà plus de mal à ce qu'il pinçât, chez elle, les hanches

des filles. Quand elle se tut, le silence retomba, ne fut plus

troublé. Madame Putois, à chaque pièce qu'elle prenait, tirait la

corbeille, enfoncée sous la tenture de cretonne qui garnissait

l'établi; puis, la pièce repassée, elle haussait ses petits bras et la

posait sur une étagère. Clémence achevait de plisser au fer sa

trente-cinquième chemise d'homme. L'ouvrage débordait; on avait

calculé qu'il faudrait veiller jusqu'à onze heures, en se dépêchant.

Tout l'atelier, maintenant, n'ayant plus de distraction, bûchait

ferme, tapait dur. Les bras nus allaient, venaient, éclairaient de

leurs taches roses la blancheur des linges. On avait encore empli de

coke la mécanique, et comme le soleil, glissant entre les draps,

frappait en plein sur le fourneau, on voyait la grosse chaleur monter

dans le rayon, une flamme invisible dont le frisson secouait, l'air.

L'étouffement devenait tel, sous les jupes et les nappes séchant au

plafond, que ce louchon d'Augustine, à bout de salive, laissait passer

un coin de langue au bord des lèvres. Ça sentait la fonte surchauffée,

l'eau d'amidon aigrie, le roussi des fers, une fadeur tiède de

baignoire où les quatre ouvrières, se démanchant les épaules,

mettaient l'odeur plus rude de leurs chignons et de leurs nuques

trempées; tandis que le bouquet de grands lis, dans l'eau verdie de

son bocal, se fanait, en exhalant un parfum très pur, très fort. Et,

par moments, au milieu du bruit des fers et du tisonnier grattant la

mécanique, un ronflement de Coupeau roulait, avec la régularité d'un

tic-tac énorme d'horloge, réglant la grosse besogne de l'atelier.

Les lendemains de culotte, le zingueur avait mal aux cheveux, un mal

aux cheveux terrible qui le tenait tout le jour les crins défrisés, le

bec empesté, la margoulette enflée et de travers. Il se levait tard,

secouait ses puces sur les huit heures seulement; et il crachait,

traînaillait dans la boutique, ne se décidait pas à partir pour le

chantier. La journée était encore perdue. Le matin, il se plaignait

d'avoir des guibolles de coton, il s'appelait trop bête de

gueuletonner comme ça, puisque ça vous démantibulait le tempérament.

Aussi, on rencontrait un tas de gouapes, qui ne voulaient pas vous

lâcher le coude; on gobelottait malgré soi, on se trouvait dans toutes

sortes de fourbis, on finissait par se laisser pincer, et raide! Ah!

fichtre non! ça ne lui arriverait plus; il n'entendait pas laisser ses

bottes chez le mastroquet, à la fleur de l'âge. Mais, après le

déjeuner, il se requinquait, poussant des hum! hum! pour se prouver

qu'il avait encore un bon creux. Il commençait à nier la noce de la

veille, un peu d'allumage peut-être. On n'en faisait plus de comme

lui, solide au poste, une poigne du diable, buvant tout ce qu'il

voulait sans cligner un oeil. Alors, l'après-midi entière, il

flânochait dans le quartier. Quand il avait bien embêté les ouvrières,

sa femme lui donnait vingt sous pour qu'il débarrassât le plancher. Il

filait, il allait acheter son tabac à _la Petite Civette_, rue des

Poissonniers, où il prenait généralement une prune, lorsqu'il

rencontrait un ami. Puis, il achevait de casser la pièce de vingt sous

chez François, au coin de la rue de la Goutte-d'Or, où il y avait un

joli vin, tout jeune, chatouillant le gosier. C'était un mannezingue

de l'ancien jeu, une boutique noire, sous un plafond bas, avec une

salle enfumée, à côté, dans laquelle on vendait de la soupe. Et il

restait là jusqu'au soir, à jouer des canons au tourniquet; il avait

l'oeil chez François, qui promettait formellement de ne jamais

présenter la note à la bourgeoise. N'est-ce pas? il fallait bien se

rincer un peu la dalle, pour la débarrasser des crasses de la veille.

Un verre de vin en pousse un autre. Lui, d'ailleurs, toujours bon

zigue, ne donnant pas une chiquenaude au sexe, aimant la rigolade,

bien sûr, et se piquant le nez à son tour, mais gentiment, plein de

mépris pour ces saloperies d'hommes tombés dans l'alcool, qu'on ne

voit pas dessoûler! Il rentrait gai et galant comme un pinson.

-- Est-ce que ton amoureux est venu? demandait-il parfois à Gervaise

pour la taquiner. On ne l'aperçoit plus, il faudra que j'aille le

chercher.

L'amoureux, c'était Goujet. Il évitait, en effet, de venir trop

souvent, par peur de gêner et de faire causer. Pourtant, il saisissait

les prétextes, apportait le linge, passait vingt fois sur le trottoir.

Il y avait un coin dans la boutique, au fond, où il aimait à rester

des heures, assis sans bouger, fumant sa courte pipe. Le soir, après

son dîner, une fois tous les dix jours, il se risquait, s'installait;

et il n'était guère causeur, la bouche cousue, les yeux sur Gervaise;

ôtant seulement sa pipe de la bouche pour rire de tout ce qu'elle

disait. Quand l'atelier veillait le samedi, il s'oubliait, paraissait

s'amuser là plus que s'il était allé au spectacle. Des fois, les

ouvrières repassaient jusqu'à trois heures du matin. Une lampe pendait

du plafond, à un fil de fer; l'abat-jour jetait un grand rond de

clarté vive, dans lequel les linges prenaient des blancheurs molles de

neige. L'apprentie mettait les volets de la boutique; mais, comme les

nuits de juillet étaient brûlantes, on laissait la porte ouverte sur

la rue. Et, à mesure que l'heure avançait, les ouvrières se

dégrafaient, pour être à l'aise. Elles avaient une peau fine, toute

dorée dans le coup de lumière de la lampe, Gervaise surtout, devenue

grasse, les épaules blondes, luisantes comme une soie, avec un pli de

bébé au cou, dont il aurait dessiné de souvenir la petite fossette,

tant il le connaissait. Alors, il était pris par la grosse chaleur de

la mécanique, par l'odeur des linges fumant sous les fers; et il

glissait à un léger étourdissement, la pensée ralentie, les yeux

occupés de ces femmes qui se hâtaient, balançant leurs bras nus,

passant la nuit à endimancher le quartier. Autour de la boutique, les

maisons voisines s'endormaient, le grand silence du sommeil tombait

lentement. Minuit sonnait, puis une heure, puis deux heures. Les

voitures, les passants s'en étaient allés. Maintenant, dans la rue

déserte et noire, la porte envoyait seule une raie de jour, pareille à

un bout d'étoffe jaune déroulé à terre. Par moments, un pas sonnait au

loin, un homme approchait; et, lorsqu'il traversait la raie de jour,

il allongeait la tête, surpris des coups de fer qu'il entendait,

emportant la vision rapide des ouvrières dépoitraillées, dans une buée

rousse.

Goujet, voyant Gervaise embarrassée d'Étienne et voulant le sauver des

coups de pied au derrière de Coupeau, l'avait embauché pour tirer le

soufflet, à sa fabrique de boulons. L'état de cloutier, s'il n'avait

rien de flatteur en lui-même, à cause de la saleté de la forge et de

l'embêtement de toujours taper sur les mêmes morceaux de fer, était un

riche état, où l'on gagnait des dix et des douze francs par jour. Le

petit, alors âgé de douze ans, pourrait s'y mettre bientôt, si le

métier lui allait. Et Étienne était ainsi devenu un lien de plus entre

la blanchisseuse et le forgeron. Celui-ci ramenait l'enfant, donnait

des nouvelles de sa bonne conduite. Tout le monde disait en riant à

Gervaise que Goujet avait un béguin pour elle. Elle le savait bien,

elle rougissait comme une jeune fille, avec une fleur de pudeur qui

lui mettait aux joues des tons vifs de pomme d'api. Ah! le pauvre cher

garçon, il n'était pas gênant! Jamais il ne lui avait parlé de ça;

jamais un geste sale, jamais un mot polisson. On n'en rencontrait pas

beaucoup de cette honnête pâte. Et, sans vouloir l'avouer, elle

goûtait une grande joie à être aimée ainsi, pareillement à une sainte

vierge. Quand il lui arrivait quelque ennui sérieux, elle songeait au

forgeron; ça la consolait. Ensemble, s'ils restaient seuls, ils

n'étaient pas gênés du tout; ils se regardaient avec des sourires,

bien en face, sans se raconter ce qu'ils éprouvaient. C'était une

tendresse raisonnable, ne songeant pas aux vilaines choses, parce

qu'il vaut encore mieux garder sa tranquillité, quand on peut

s'arranger pour être heureux, tout en restant tranquille.

Cependant, Nana, vers la fin de l'été, bouleversa la maison. Elle

avait six ans, elle s'annonçait comme une vaurienne finie. Sa mère la

menait chaque matin, pour ne pas la rencontrer toujours sous ses

pieds, dans une petite pension de la rue Polonceau, chez mademoiselle

Josse. Elle y attachait par derrière les robes de ses camarades; elle

emplissait de cendre la tabatière de la maîtresse, trouvait des

inventions moins propres encore, qu'on ne pouvait pas raconter. Deux

fois, mademoiselle Josse la mit à la porte, puis la reprit, pour ne

pas perdre les six francs, chaque mois. Dès la sortie de la classe,

Nana se vengeait d'avoir été enfermée, en faisant une vie d'enfer sous

le porche et dans la cour, ou les repasseuses, les oreilles cassées,

lui disaient d'aller jouer. Elle retrouvait là Pauline, la fille des

Boche, et le fils de l'ancienne patronne de Gervaise, Victor, un grand

dadais de dix ans, qui adorait galopiner en compagnie des toutes

petites filles. Madame Fauconnier, qui ne s'était pas fâchée avec les

Coupeau, envoyait elle-même son fils. D'ailleurs, dans la maison, il y

avait un pullulement extraordinaire de mioches, des volées d'enfants

qui dégringolaient les quatre escaliers à toutes les heures du jour,

et s'abattaient sur le pavé, comme des bandes de moineaux criards et

pillards. Madame Gaudron, à elle seule, en lâchait neuf, des blonds,

des bruns, mal peignés, mal mouchés, avec des culottes jusqu'aux yeux,

des bas tombés sur les souliers, des vestes fendues, montrant leur

peau blanche sous la crasse. Une autre femme, une porteuse de pain, au

cinquième, en lâchait sept. Il en sortait des tapées de toutes les

chambres. Et, dans ce grouillement de vermines aux museaux roses,

débarbouillés chaque fois qu'il pleuvait, on en voyait de grands,

l'air ficelle, de gros, ventrus déjà comme des hommes, de petits,

petits, échappés du berceau, mal d'aplomb encore, tout bêtes, marchant

à quatre pattes quand ils voulaient courir. Nana régnait sur ce tas de

crapauds; elle faisait sa mademoiselle jordonne avec des filles deux

fois plus grandes qu'elle, et daignait seulement abandonner un peu de

son pouvoir à Pauline et à Victor, des confidents intimes qui

appuyaient ses volontés. Cette fichue gamine parlait sans cesse de

jouer à la maman, déshabillait les plus petits pour les rhabiller,

voulait visiter les autres partout, les tripotait, exerçait un

despotisme fantasque de grande personne ayant du vice. C'était, sous

sa conduite, des jeux à se faire gifler. La bande pataugeait dans les

eaux de couleur de la teinturerie, sortait de là les jambes teintes en

bleu ou en rouge, jusqu'aux genoux; puis, elle s'envolait chez le

serrurier, où elle chipait des clous et de la limaille, et repartait

pour aller s'abattre au milieu des copeaux du menuisier, des tas de

copeaux énormes, amusants tout plein, dans lesquels on se roulait en

montrant son derrière. La cour lui appartenait, retentissait du tapage

des petits souliers se culbutant à la débandade, du cri perçant des

voix qui s'enflaient chaque fois que la bande reprenait son vol.

Certains jours même, la cour ne suffisait pas. Alors, la bande se

jetait dans les caves, remontait, grimpait le long d'un escalier,

enfilait un corridor, redescendait, reprenait un escalier, suivait un

autre corridor, et cela sans se lasser, pendant des heures, gueulant

toujours, ébranlant la maison géante d'un galop de bêtes nuisibles

lâchées au fond de tous les coins.

-- Sont-ils indignes, ces crapules-là! criait madame Boche. Vraiment,

il faut que les gens aient bien peu de chose à faire, pour faire tant

d'enfants... Et ça se plaint encore de n'avoir pas de pain!

Boche disait que les enfants poussaient sur la misère comme des

champignons sur le fumier. La portière criait toute la journée, les

menaçait de son balai. Elle finit par fermer la porte des caves, parce

qu'elle apprit par Pauline, à laquelle elle allongea une paire

décalottes, que Nana avait imaginé de jouer au médecin, là-bas, dans

l'obscurité; cette vicieuse donnait des remèdes aux autres, avec des

bâtons.

Or, une après-midi, il y eut une scène affreuse. Ça devait arriver,

d'ailleurs. Nana s'avisa d'un petit jeu bien drôle. Elle avait volé,

devant la loge, un sabot à madame Boche. Elle l'attacha avec une

ficelle, se mit à le traîner, comme une voiture. De son côté, Victor

eut l'idée d'emplir le sabot de pelures de pomme. Alors, un cortège

s'organisa. Nana marchait la première, tirant le sabot. Pauline et

Victor s'avançaient à sa droite et à sa gauche. Puis, toute la flopée

des mioches suivait en ordre, les grands d'abord, les petits ensuite,

se bousculant; un bébé en jupe, haut comme une botte, portant sur

l'oreille un bourrelet défoncé, venait le dernier. Et le cortège

chantait quelque chose de triste, des oh! et des ah! Nana avait dit

qu'on allait jouer à l'enterrement; les pelures de pomme, c'était le

mort. Quand on eut fait le tour de la cour, on recommença. On trouvait

ça joliment amusant.

-- Qu'est-ce qu'ils font donc? murmura madame Boche, qui sortit de la

loge pour voir, toujours méfiante et aux aguets.

Et lorsqu'elle eut compris:

-- Mais c'est mon sabot! cria-t-elle furieuse. Ah! les gredins!

Elle distribua des taloches, souffleta Nana sur les deux joues,

flanqua un coup de pied à Pauline, cette grande dinde qui laissait

prendre le sabot de sa mère. Justement, Gervaise emplissait un seau, à

la fontaine. Quand elle aperçut Nana le nez en sang, étranglée de

sanglots, elle faillit sauter au chignon de la concierge. Est-ce qu'on

tapait sur un enfant comme sur un boeuf? Il fallait manquer de coeur,

être la dernière des dernières. Naturellement, madame Boche répliqua.

Lorsqu'on avait une saloperie de fille pareille, on la tenait sous

clef. Enfin, Boche lui-même parut sur le seuil de la loge, pour crier

à sa femme de rentrer et de ne pas avoir tant d'explications avec de

la saleté. Ce fut une brouille complète.

A la vérité, ça n'allait plus du tout bien entre les Boche et les

Coupeau depuis un mois. Gervaise, très donnante de sa nature, lâchait

à chaque instant des litres de vin, des tasses de bouillon, des

oranges, des parts de gâteau. Un soir, elle avait porté à la loge un

fond de saladier, de la barbe de capucin avec de la betterave, sachant

que la concierge aurait fait des bassesses pour la salade. Mais, le

lendemain, elle devint toute blanche en entendant mademoiselle

Remanjou raconter comment madame Boche avait jeté la barbe de capucin

devant du monde, d'un air dégoûté, sous prétexte que, Dieu merci! elle

n'en était pas encore réduite à se nourrir de choses ou les autres

avaient pataugé. Et, dès lors, Gervaise coupa net à tous les cadeaux:

plus de litres de vin, plus de tasses de bouillon, plus d'oranges,

plus de parts de gâteau, plus rien. Il fallait voir le nez des Boche!

Ça leur semblait comme un vol que les Coupeau leur faisaient. Gervaise

comprenait sa faute; car, enfin, si elle n'avait point eu la bêtise de

tant leur fourrer, ils n'auraient pas pris de mauvaises habitudes et

seraient restés gentils. Maintenant, la concierge disait d'elle pis

que pendre. Au terme d'octobre, elle fit des ragots à n'en plus finir

au propriétaire, M. Marescot, parce que la blanchisseuse, qui mangeait

son saint frusquin en gueulardises, se trouvait en retard d'un jour

pour son loyer; et morne M. Marescot, pas très poli non plus celui-là,

entra dans la boutique, le chapeau sur la tête, demandant son argent,

qu'on lui allongea tout de suite d'ailleurs. Naturellement, les Boche

avaient tendu la main aux Lorilleux. C'était à présent avec les

Lorilleux qu'on godaillait dans la loge, au milieu des attendrissements

de la réconciliation. Jamais on ne se serait fâché sans cette Banban,

qui aurait fait battre des montagnes. Ah! les Boche la connaissaient à

cette heure, ils comprenaient combien les Lorilleux devaient souffrir.

Et, quand elle passait, tous affectaient de ricaner, sous la porte.

Gervaise pourtant monta un jour chez les Lorilleux. Il s'agissait de

maman Coupeau, qui avait alors soixante-sept ans. Les yeux de maman

Coupeau étaient complètement perdus. Ses jambes non plus n'allaient

pas du tout. Elle venait de renoncer à son dernier ménage par force,

et menaçait de crever de faim, si on ne la secourait pas. Gervaise

trouvait honteux qu'une femme de cet âge, ayant trois enfants, fût

ainsi abandonnée du ciel et de la terre. Et comme Coupeau refusait de

parler aux Lorilleux, en disant à Gervaise qu'elle pouvait bien

monter, elle, celle-ci monta sous le coup d'une indignation, dont tout

son coeur était gonflé.

En haut, elle entra sans frapper, comme une tempête. Rien n'était

changé depuis le soir où les Lorilleux, pour la première fois, lui

avaient fait un accueil si peu engageant. Le même lambeau de laine

déteinte séparait la chambre de l'atelier, un logement en coup de

fusil qui semblait bâti pour une anguille. Au fond, Lorilleux, penché

sur son établi, pinçait un à un les maillons d'un bout de colonne,

tandis que madame Lorilleux tirait un fil d'or à la filière, debout

devant l'étau. La petite forge, sous le plein jour, avait un reflet

rose.

-- Oui, c'est moi! dit Gervaise. Ça vous étonne, parce que nous sommes

à couteaux tirés? Mais je ne viens pas pour moi ni pour vous, vous

pensez bien... C'est pour maman Coupeau que je viens. Oui, je viens

voir si nous la laisserons attendre un morceau de pain de la charité

des autres.

-- Ah bien! en voilà une entrée! murmura madame Lorilleux. Il faut

avoir un fier toupet.

Et elle tourna le dos, elle se remit à tirer son fil d'or, en

affectant d'ignorer la présence de sa belle-soeur. Mais Lorilleux

avait levé sa face blême, criant:

-- Qu'est-ce que vous dites?

Puis, comme il avait parfaitement entendu, il continua:

-- Encore des potins, n'est-ce pas? Elle est gentille, maman Coupeau,

de pleurer misère partout!... Avant-hier, pourtant, elle a mangé ici.

Nous faisons ce que nous pouvons, nous autres. Nous n'avons pas le

Pérou... Seulement, si elle va bavarder chez les autres, elle peut y

rester, parce que nous n'aimons pas les espions.

Il reprit le bout de chaîne, tourna le dos à son tour, en ajoutant

comme à regret:

-- Quand tout le monde donnera cent sous par mois, nous donnerons cent

sous.

Gervaise s'était calmée, toute refroidie par les figures en coin de

rue des Lorilleux. Elle n'avait jamais mis les pieds chez eux sans

éprouver un malaise. Les yeux à terre, sur les losanges de la claie de

bois, où tombaient les déchets d'or, elle s'expliquait maintenant d'un

air raisonnable. Maman Coupeau avait trois enfants; si chacun donnait

cent sous, ça ne ferait que quinze francs, et vraiment ce n'était pas

assez, on ne pouvait pas vivre avec ça; il fallait au moins tripler la

somme. Mais Lorilleux se récriait. Où voulait-on qu'il volât quinze

francs par mois? Les gens étaient drôles, on le croyait riche parce

qu'il avait de l'or chez lui. Puis, il tapait sur maman Coupeau: elle

ne voulait pas se passer de café le matin, elle buvait la goutte, elle

montrait les exigences d'une personne qui aurait eu de la fortune.

Parbleu! tout le monde aimait ses aises; mais, n'est-ce pas? quand on

n'avait pas su mettre un sou de côté, on faisait comme les camarades,

on se serrait le ventre. D'ailleurs, maman Coupeau n'était pas d'un

âge à ne plus travailler; elle y voyait encore joliment clair quand il

s'agissait de piquer un bon morceau au fond du plat; enfin, c'était

une vieille rouée, elle rêvait de se dorloter. Même s'il en avait eu

les moyens, il aurait cru mal agir en entretenant quelqu'un dans la

paresse.

Cependant Gervaise restait conciliante, discutait paisiblement ces

mauvaises raisons. Elle tâchait d'attendrir les Lorilleux. Mais le

mari finit par ne plus lui répondre. La femme maintenant était devant

la forge, en train de dérocher un bout de chaîne, dans la petite

casserole de cuivre à long manche, pleine d'eau seconde. Elle

affectait toujours de tourner le dos, comme à cent lieues. Et Gervaise

parlait encore, les regardant s'entêter au travail, au milieu de la

poussière noire de l'atelier, le corps déjeté, les vêtements rapiécés

et graisseux, devenus d'une dureté abêtie de vieux outils, dans leur

besogne étroite de machine. Alors, brusquement, la colère remonta à sa

gorge, elle cria:

-- C'est ça, j'aime mieux ça, gardez votre argent!... Je prends maman

Coupeau, entendez-vous î J'ai ramassé un chat l'autre soir, je peux

bien ramasser votre mère. Et elle ne manquera de rien, et elle aura

son café et sa goutte!... Mon Dieu! quelle sale famille!

Madame Lorilleux, du coup, s'était retournée. Elle brandissait la

casserole, comme si elle allait jeter l'eau seconde à la figure de sa

belle-soeur. Elle bredouillait:

-- Fichez le camp, ou je fais un malheur!... Et ne comptez pas sur les

cent sous, parce que je ne donnerai pas un radis! non, pas un

radis!... Ah bien! oui, cent sous! Maman vous servirait de domestique,

et vous vous gobergeriez avec mes cent sous! Si elle va chez vous,

dites-lui ça, elle peut crever, je ne lui enverrai pas un verre

d'eau... Allons, houp! débarrassez le plancher!

-- Quel monstre de femme! dit Gervaise en refermant la porte avec

violence.

Dès le lendemain, elle prit maman Coupeau chez elle. Elle mit son lit

dans le grand cabinet où couchait Nana, et qui recevait le jour par

une lucarne ronde, près du plafond. Le déménagement ne fut pas long,

car maman Coupeau, pour tout mobilier, avait ce lit, une vieille

armoire de noyer qu'on plaça dans la chambre au linge sale, une table

et deux chaises; on vendit la table, on fit rempailler les deux

chaises. Et la vieille femme, le soir même de son installation,

donnait un coup de balai, lavait la vaisselle, enfin se rendait utile,

bien contente de se tirer d'affaire. Les Lorilleux rageaient à crever,

d'autant plus que madame Lerat venait de se remettre avec les Coupeau.

Un beau jour, les deux soeurs, la fleuriste et la chaîniste, avaient

échangé des torgnoles, au sujet de Gervaise; la première s'était

risquée à approuver la conduite de celle-ci, vis-à-vis de leur mère;

puis, par un besoin de taquinerie, voyant l'autre exaspérée, elle en

était arrivée à trouver les yeux de la blanchisseuse magnifiques, des

yeux auxquels on aurait allumé des bouts de papier; et là-dessus

toutes deux, après s'être giflées, avaient juré de ne plus se revoir.

Maintenant, madame Lerat passait ses soirées dans la boutique, où elle

s'amusait en dedans des cochonneries de la grande Clémence.

Trois années se passèrent. On se fâcha et on se raccommoda encore

plusieurs fois. Gervaise se moquait pas mal des Lorilleux, des Boche

et de tous ceux qui ne disaient point comme elle. S'ils n'étaient pas

contents, n'est-ce pas? ils pouvaient aller s'asseoir. Elle gagnait ce

qu'elle voulait, c'était le principal. Dans le quartier, on avait fini

par avoir pour elle beaucoup de considération, parce que, en somme, on

ne trouvait pas des masses de pratiques aussi bonnes, payant recta,

pas chipoteuse, pas râleuse. Elle prenait son pain chez madame

Coudeloup, rue des Poissonniers, sa viande chez le gros Charles, un

boucher de la rue Polonceau, son épicerie, chez Lehongre, rue de la

Goutte-d'Or, presque en face de sa boutique. François, le marchand de

vin du coin de la rue, lui apportait son vin par paniers de cinquante

litres. Le voisin Vigouroux, dont la femme devait avoir les hanches

bleues, tant les hommes la pinçaient, lui vendait son coke au prix de

la Compagnie du gaz. Et, l'on pouvait le dire, ses fournisseurs la

servaient en conscience, sachant bien qu'il y avait tout à gagner avec

elle, en se montrant gentil. Aussi, quand elle sortait dans le

quartier, en savates et en cheveux, recevait-elle des bonjours de tous

les côtés; elle restait là chez elle, les rues voisines étaient comme

les dépendances naturelles de son logement, ouvert de plain-pied sur

le trottoir. Il lui arrivait maintenant de faire traîner une

commission, heureuse d'être dehors, au milieu de ses connaissances.

Les jours où elle n'avait pas le temps de mettre quelque chose au feu,

elle allait chercher des portions, elle bavardait chez le traiteur,

qui occupait la boutique de l'autre côté de la maison, une vaste salle

avec de grands vitrages poussiéreux, à travers la saleté desquels on

apercevait le jour terni de la court au fond. Ou bien, elle s'arrêtait

et causait, les mains chargées d'assiettes et de bols, devant quelque

fenêtre du rez-de-chaussée, un intérieur de savetier entrevu, le lit

défait, le plancher encombré de loques, de deux berceaux éclopés et de

la terrine à la poix pleine d'eau noire. Mais le voisin qu'elle

respectait le plus était encore, en face, l'horloger, le monsieur en

redingote, l'air propre, fouillant continuellement des montres avec

des outils mignons; et souvent elle traversait la rue pour le saluer,

riant d'aise à regarder, dans la boutique étroite comme une armoire,

la gaieté des petits coucous dont les balanciers se dépêchaient,

battant l'heure à contre-temps, tous à la fois.

L'Assommoir(#6497) · 第 13 / 21 题