Une après-midi d'automne, Gervaise, qui venait de reporter du linge
chez une pratique, rue des Portes-Blanches, se trouva dans le bas de
la rue des Poissonniers comme le jour tombait. Il avait plu le matin,
le temps était très doux, une odeur s'exhalait du pavé gras; et la
blanchisseuse, embarrassée de son grand panier, étouffait un peu, la
marche ralentie, le corps abandonné, remontant la rue avec la vague
préoccupation d'un désir sensuel, grandi dans sa lassitude. Elle
aurait volontiers mangé quelque chose de bon. Alors, en levant les
yeux, elle aperçut la plaque de la rue Marcadet, elle eut tout d'un
coup l'idée d'aller voir Goujet à sa forge. Vingt fois, il lui avait
dit de pousser une pointe, un jour qu'elle serait curieuse de regarder
travailler le fer. D'ailleurs, devant les autres ouvriers, elle
demanderait Étienne, elle semblerait s'être décidée à entrer
uniquement pour le petit.
La fabrique de boulons et de rivets devait se trouver par là, dans ce
bout de la rue Marcadet, elle ne savait pas bien où; d'autant plus que
les numéros manquaient souvent, le long des masures espacées par des
terrains vagues. C'était une rue où elle n'aurait pas demeuré pour
tout l'or du monde, une rue large, sale, noire de la poussière de
charbon des manufactures voisines, avec des pavés défoncés et des
ornières, dans lesquelles des flaques d'eau croupissaient. Aux deux
bords, il y avait un défilé de hangars, de grands ateliers vitrés, de
constructions grises, comme inachevées, montrant leurs briques et
leurs charpentes, une débandade de maçonneries branlantes, coupées par
des trouées sur la campagne, flanquées dégarnis borgnes et de gargotes
louches. Elle se rappelait seulement que la fabrique était près d'un
magasin de chiffons et de ferraille, une sorte de cloaque ouvert à ras
de terre, où dormaient pour des centaines de mille francs de
marchandises, à ce que racontait Goujet. Et elle cherchait à
s'orienter, au milieu du tapage. des usines: de minces tuyaux, sur les
toits, soufflaient violemment des jets de vapeur; une scierie
mécanique avait des grincements réguliers, pareils à de brusques
déchirures dans une pièce de calicot; des manufactures de boutons
secouaient le sol du roulement et du tic tac de leurs machines. Comme
elle regardait vers Montmartre, indécise, ne sachant pas si elle
devait pousser plus loin, un coup de vent rabattit la suie d'une haute
cheminée, empesta la rue; et elle fermait les yeux, suffoquée,
lorsqu'elle entendit un bruit cadencé de marteaux: elle était, sans le
savoir, juste en face de la fabrique, ce qu'elle reconnut au trou
plein de chiffons, à côté.
Cependant, elle hésita encore, ne sachant par où entrer. Une palissade
crevée ouvrait un passage qui semblait s'enfoncer au milieu des
plâtras d'un chantier de démolitions. Comme une mare d'eau bourbeuse
barrait le chemin, on avait jeté deux planches en travers. Elle finit
par se risquer sur les planches, tourna à gauche, se trouva perdue
dans une étrange forêt de vieilles charrettes renversées les brancards
en l'air, de masures en ruines dont les carcasses de poutres restaient
debout. Au fond, trouant la nuit salie d'un reste de jour, un feu
rouge luisait. Le bruit des marteaux avait cessé. Elle s'avançait
prudemment, marchant vers la lueur, lorsqu'un ouvrier passa près
d'elle, la figure noire de charbon, embroussaillée d'une barbe de
bouc, avec un regard oblique de ses yeux pâles.
-- Monsieur, demanda-t-elle, c'est ici, n'est-ce pas, que travaille un
enfant du nom d'Étienne... C'est mon garçon.
-- Étienne, Étienne, répétait l'ouvrier qui se dandinait, la voix
enrouée; Étienne, non, connais pas.
La bouche ouverte, il exhalait cette odeur d'alcool des vieux tonneaux
d'eau-de-vie, dont on a enlevé la bonde. Et, comme cette rencontre
d'une femme dans ce coin d'ombre commençait à le rendre goguenard,
Gervaise recula, en murmurant:
-- C'est bien ici pourtant que monsieur Goujet travaille?
-- Ah! Goujet, oui! dit l'ouvrier, connu Goujet!... Si c'est pour
Goujet que vous venez... Allez au fond.
Et, se tournant, il cria de sa voix qui sonnait le cuivre fêlé:
-- Dis donc, la Gueule-d'Or, voilà une dame pour toi!
Mais un tapage de ferraille étouffa ce cri. Gervaise alla au fond.
Elle arriva à une porte, allongea le cou. C'était une vaste salle, où
elle ne distingua d'abord rien. La forge, comme morte, avait dans un
coin une lueur pâlie d'étoile, qui reculait encore l'enfoncement des
ténèbres. De larges ombres flottaient. Et il y avait par moments des
masses noires passant devant le feu, bouchant cette dernière tache de
clarté, des hommes démesurément grandis dont on devinait les gros
membres. Gervaise, n'osant s'aventurer, appelait de la porte, à
demi-voix:
-- Monsieur Goujet, monsieur Goujet...
Brusquement, tout s'éclaira. Sous le ronflement du soufflet, un jet de
flamme blanche avait jailli. Le hangar apparut, fermé par des cloisons
de planches, avec des trous maçonnés grossièrement, des coins
consolidés à l'aide de murs de briques. Les poussières envolées du
charbon badigeonnaient cette halle d'une suie grise. Des toiles
d'araignée pendaient aux poutres, comme des haillons qui séchaient
là-haut, alourdies par des années de saleté amassée. Autour des
murailles, sur des étagères, accrochés à des clous ou jetés dans les
angles sombres, un pêle-mêle de vieux fers, d'ustensiles cabossés,
d'outils énormes, traînaient, mettaient des profils cassés, ternes et
durs. Et la flamme blanche montait toujours, éclatante, éclairant d'un
coup de soleil le sol battu, où l'acier poli de quatre enclumes,
enfoncées dans leurs billots, prenait un reflet d'argent pailleté
d'or.
Alors, Gervaise reconnut Goujet devant la forge, à sa belle barbe
jaune. Étienne tirait le soufflet. Deux autres ouvriers étaient là.
Elle ne vit que Goujet, elle s'avança, se posa devant lui.
-- Tiens! madame Gervaise! s'écria-t-il, la face épanouie; quelle
bonne surprise!
Mais, comme les camarades avaient de drôles de figures, il reprit en
poussant Étienne vers sa mère:
-- Vous venez voir le petit... Il est sage, il commence à avoir de la
poigne.
-- Ah bien! dit-elle, ce n'est pas commode d'arriver ici... Je me
croyais au bout du monde...
Et elle raconta son voyage. Ensuite, elle demanda pourquoi on ne
connaissait pas le nom d'Étienne dans l'atelier. Goujet riait; il lui
expliqua que tout le monde l'appelait le petit Zouzou, parce qu'il
avait des cheveux coupés ras, pareils à ceux d'un zouave. Pendant
qu'ils causaient ensemble, Étienne ne tirait plus le soufflet, la
flamme de la forge baissait, une clarté rose se mourait, au milieu du
hangar redevenu noir. Le forgeron attendri regardait la jeune femme
souriante, toute fraîche dans cette lueur. Puis, comme tous deux ne se
disaient plus rien, noyés de ténèbres, il parut se souvenir, il rompit
le silence:
-- Vous permettez, madame Gervaise, j'ai quelque chose à terminer.
Restez là, n'est-ce pas? vous ne gênez personne.
Elle resta. Étienne s'était pendu de nouveau au soufflet. La forge
flambait, avec des fusées d'étincelles; d'autant plus que le petit,
pour montrer sa poigne à sa mère, déchaînait une haleine énorme
d'ouragan. Goujet, debout, surveillant une barre de fer qui chauffait,
attendait, les pinces à la main. La grande clarté l'éclairait
violemment, sans une ombre. Sa chemise roulée aux manches, ouverte au
col, découvrait ses bras nus, sa poitrine nue, une peau rose de fille
où frisaient des poils blonds; et, la tête un peu basse entre ses
grosses épaules bossuées de muscles, la face attentive, avec ses yeux
pâles fixés sur la flamme, sans un clignement, il semblait un colosse
au repos, tranquille dans sa force. Quand la barre fut blanche, il la
saisit avec les pinces et la coupa au marteau sur une enclume, par
bouts réguliers, comme s'il avait abattu des bouts de verre, à légers
coups. Puis, il remit les morceaux au feu, où il les reprit un à un,
pour les façonner. Il forgeait des rivets à six pans. Il posait les
bouts dans une clouière, écrasait le fer qui formait la tête,
aplatissait les six pans, jetait les rivets terminés, rouges encore,
dont la tache vive s'éteignait sur le sol noir; et cela d'un
martèlement continu, balançant dans sa main droite un marteau de cinq
livres, achevant un détail à chaque coup, tournant et travaillant son
fer avec une telle adresse, qu'il pouvait causer et regarder le monde.
L'enclume avait une sonnerie argentine. Lui, sans une goutte de sueur,
très à l'aise, tapait d'un air bonhomme, sans paraître faire plus
d'effort que les soirs où il découpait des images, chez lui.
-- Oh! ça, c'est du petit rivet, du vingt millimètres, disait-il pour
répondre aux questions de Gervaise. On peut aller à ses trois cents
par jour... Mais il faut de l'habitude, parce que le bras se rouille
vite...
Et comme elle lui demandait si le poignet ne s'engourdissait pas à la
fin de la journée, il eut un bon rire. Est-ce qu'elle le croyait une
demoiselle? Son poignet en avait vu de grises depuis quinze ans; il
était devenu en fer, tant il s'était frotté aux outils. D'ailleurs,
elle avait raison: un monsieur qui n'aurait jamais forgé un rivet ni
un boulon, et qui aurait voulu faire joujou avec son marteau de cinq
livres, se serait collé une fameuse courbature au bout de deux heures.
Ça n'avait l'air de rien, mais ça vous nettoyait souvent des gaillards
solides en quelques années. Cependant, les autres ouvriers tapaient
aussi, tous à la fois. Leurs grandes ombres dansaient dans la clarté,
les éclairs rouges du fer sortant du brasier traversaient les fonds
noirs, des éclaboussements d'étincelles partaient sous les marteaux,
rayonnaient comme des soleils, au ras des enclumes. Et Gervaise se
sentait prise dans le branle de la forge, contente, ne s'en allant
pas. Elle faisait un large détour, pour se rapprocher d'Étienne sans
risquer d'avoir les mains brûlées, lorsqu'elle vit entrer l'ouvrier
sale et barbu, auquel elle s'était adressée, dans la cour.
-- Alors, vous avez trouvé, madame? dit-il de son air d'ivrogne
goguenard. La Gueule-d'Or, tu sais, c'est moi qui t'ai indiqué à
madame...
Lui, se nommait Bec-Salé, dit Boit-sans-Soif, le lapin des lapins, un
boulonnier du grand chic, qui arrosait son fer d'un litre de
tord-boyaux par jour. Il était allé boire une goutte, parce qu'il ne
se sentait plus assez graissé pour attendre six heures. Quand il
apprit que Zouzou s'appelait Étienne, il trouva ça trop farce; et il
riait en montrant ses dents noires. Puis, il reconnut Gervaise. Pas
plus tard que la veille, il avait encore bu un canon avec Coupeau. On
pouvait parler à Coupeau de Bec-Salé, dit Boit-sans-Soif, il dirait
tout de suite: C'est un zig! Ah! cet animal de Coupeau! il était bien
gentil, il rendait les tournées plus souvent qu'à son tour.
-- Ça me fait plaisir de vous savoir sa femme, répétait-il. Il mérite
d'avoir une belle femme.... N'est-ce pas? la Gueule-d'Or, madame est
une belle femme?
Il se montrait galant, se poussait contre la blanchisseuse, qui reprit
son panier et le garda devant elle, afin de le tenir à distance.
Goujet, contrarié, comprenant que le camarade blaguait, à cause de sa
bonne amitié pour Gervaise, lui cria:
-- Dis donc, feignant! pour quand les quarante millimètres?... Es-tu
d'attaque, maintenant que tu as le sac plein, sacré soiffard?
Le forgeron voulait parler d'une commande de gros boulons qui
nécessitaient deux frappeurs à l'enclume.
-- Pour tout de suite, si tu veux, grand bébé! répondit Bec-Salé, dit
Boit-sans-Soif. Ça tette son pouce et ça fait l'homme! T'as beau être
gros, j'en ai mangé d'autres!
-- Oui, c'est ça, tout de suite. Arrive, et à nous deux!
-- On y est, malin!
Ils se défiaient, allumés par la présence de Gervaise. Goujet mit au
feu les bouts de fer coupés à l'avance; puis, il fixa sur une enclume
une clouière de fort calibre. Le camarade avait pris contre le mur
deux masses de vingt livres, les deux grandes soeurs de l'atelier, que
les ouvriers nommaient Fifine et Dédèle. Et il continuait à crâner, il
parlait d'une demi-grosse de rivets qu'il avait forgés pour le phare
de Dunkerque, des bijoux, des choses à placer dans un musée, tant
c'était fignolé. Sacristi, non! il ne craignait pas la concurrence;
avant de rencontrer un cadet comme lui, on pouvait fouiller toutes les
boîtes de la capitale. On allait rire, on allait voir ce qu'on allait
voir.
-- Madame jugera, dit-il en se tournant vers la jeune femme.
-- Assez causé! cria Goujet. Zouzou, du nerf! Ça ne chauffe pas, mon
garçon.
Mais Bec-Salé, dit Boit-sans-Soif, demanda encore:
-- Alors, nous frappons ensemble?
-- Pas du tout! chacun son boulon, mon brave!
La proposition jeta un froid, et du coup le camarade, malgré son
bagou, resta sans salive. Des boulons de quarante millimètres établis
par un seul homme, ça ne s'était jamais vu; d'autant plus que les
boulons devaient être à tête ronde, un ouvrage d'une fichue
difficulté, un vrai chef d'oeuvre à faire. Les trois autres ouvriers
de l'atelier avaient quitté leur travail pour voir; un grand sec
pariait un litre que Goujet serait battu. Cependant, les deux
forgerons prirent chacun une masse, les yeux fermés, parce que Fifine
pesait une demi-livre de plus que Dédèle. Bec-Salé, dit
Boit-sans-Soif, eut la chance de mettre la main sur Dédèle; la
Gueule-d'Or tomba sur Fifine. Et, en attendant que le fer blanchît, le
premier, redevenu crâne, posa devant l'enclume en roulant des yeux
tendres du côté de la blanchisseuse; il se campait, tapait des appels
du pied comme un monsieur qui va se battre, dessinait déjà le geste de
balancer Dédèle à toute volée. Ah! tonnerre de Dieu! il était bon là;
il aurait fait une galette de la colonne Vendôme!
-- Allons, commence! dit Goujet, en plaçant lui-même dans la clouière
un des morceaux de fer, de la grosseur d'un poignet de fille.
Bec-Salé, dit Boit-sans-Soif, se renversa, donna le branle à Dédèle,
des deux mains. Petit, desséché, avec sa barbe de bouc et ses yeux de
loup, luisant sous sa tignasse mal peignée, il se cassait à chaque
volée du marteau, sautait du sol comme emporté par son élan. C'était
un rageur, qui se battait avec son fer, par embêtement de le trouver
si dur; et même il poussait un grognement, quand il croyait lui avoir
appliqué une claque soignée. Peut-être bien que l'eau-de-vie
amollissait les bras des autres, mais lui avait besoin d'eau-de-vie
dans les veines, au lieu de sang; la goutte de tout à l'heure lui
chauffait la carcasse comme une chaudière, il se sentait une sacrée
force de machine à vapeur. Aussi, le fer avait-il peur de lui, ce
soir-là; il l'aplatissait plus mou qu'une chique. Et Dédèle valsait,
il fallait voir! Elle exécutait le grand entrechat, les petons en
l'air, comme une baladeuse de l'Élysée-Montmartre, qui montre son
linge; car il s'agissait de ne pas flâner, le fer est si canaille,
qu'il se refroidit tout de suite, à la seule fin de se ficher du
marteau. En trente coups, Bec-Salé, dit Boit-sans-Soif, avait façonné
la tête de son boulon. Mais il soufflait, les yeux hors de leurs
trous, et il était pris d'une colère furieuse en entendant ses bras
craquer. Alors, emballé, dansant et gueulant, il allongea encore deux
coups, uniquement pour se venger de sa peine. Lorsqu'il le retira de
la clouière, le boulon, déformé, avait la tête mal plantée d'un bossu.
-- Hein! est-ce torché? dit-il tout de même avec son aplomb, en
présentant son travail à Gervaise.
-- Moi, je ne m'y connais pas, monsieur, répondit la blanchisseuse
d'un air de réserve.
Mais elle voyait bien, sur le boulon, les deux derniers coups de talon
de Dédèle, et elle était joliment contente, elle se pinçait les lèvres
pour ne pas rire, parce que Goujet à présent avait toutes les chances.
C'était le tour de la Gueule-d'Or. Avant de commencer, il jeta à la
blanchisseuse un regard plein d'une tendresse confiante. Puis, il ne
se pressa pas, il prit sa distance, lança le marteau de haut, à
grandes volées régulières. Il avait le jeu classique, correct, balancé
et souple. Fifine, dans ses deux mains, ne dansait pas un chahut de
bastringue, les guibolles emportées par-dessus les jupes; elle
s'enlevait, retombait en cadence, comme une dame noble, l'air sérieux,
conduisant quelque menuet ancien. Les talons de Fifine lapaient la
mesure, gravement; et ils s'enfonçaient dans le fer rouge, sur la tête
du boulon, avec une science réfléchie, d'abord écrasant le métal au
milieu, puis le modelant par une série de coups d'une précision
rythmée. Bien sûr, ce n'était pas de l'eau-de-vie que la Gueule-d'Or
avait dans les veines, c'était du sang, du sang pur, qui battait
puissamment jusque dans son marteau, et qui réglait la besogne. Un
homme magnifique au travail, ce gaillard-là! Il recevait en plein la
grande flamme de la forge. Ses cheveux courts, frisant sur son front
bas, sa belle barbe jaune, aux anneaux tombants, s'allumaient, lui
éclairaient toute la figure de leurs fils d'or, une vraie figure d'or,
sans mentir. Avec ça, un cou pareil à une colonne, blanc comme un cou
d'enfant; une poitrine vaste, large à y coucher une femme en travers;
des épaules et des bras sculptés qui paraissaient copiés sur ceux d'un
géant, dans un musée. Quand il prenait son élan, on voyait ses muscles
se gonfler, des montagnes de chair roulant et durcissant sous la peau;
ses épaules, sa poitrine, son cou enflaient; il faisait de la clarté
autour de lui, il devenait beau, tout-puissant, comme un bon Dieu.
Vingt fois déjà, il avait abattu Fifine, les yeux sur le fer,
respirant à chaque coup, ayant seulement à ses tempes deux grosses
gouttes de sueur qui coulaient. Il comptait: vingt-et-un, vingt-deux,
vingt-trois. Fifine continuait tranquillement ses révérences de grande
dame.
-- Quel poseur! murmura en ricanant Bec-Salé dit Boit-sans-Soif.
Et Gervaise, en face de la Gueule-d'Or, regardait avec un sourire
attendri. Mon Dieu! que les hommes étaient donc bêtes! Est-ce que ces
deux-là ne tapaient pas sur leurs boulons pour lui faire la cour! Oh!
elle comprenait bien, ils se la disputaient à coups de marteau, ils
étaient comme deux grands coqs rouges qui font les gaillards devant
une petite poule blanche. Faut-il avoir des inventions, n'est-ce pas?
Le coeur a tout de même, parfois, des façons drôles de se déclarer.
Oui, c'était pour elle, ce tonnerre de Dédèle et de Fifine sur
l'enclume; c'était pour elle, tout ce fer écrasé; c'était pour elle,
cette forge en branle, flambante d'un incendie, emplie d'un
pétillement d'étincelles vives. Ils lui forgeaient là un amour, ils se
la disputaient, à qui forgerait le mieux. Et, vrai, cela lui faisait
plaisir au fond; car enfin les femmes aiment les compliments. Les
coups de marteau de la Gueule-d'Or surtout lui répondaient dans le
coeur; ils y sonnaient, comme sur l'enclume, une musique claire, qui
accompagnait les gros battements de son sang. Ça semble une bêtise,
mais elle sentait que ça lui enfonçait quelque chose là, quelque chose
de solide, un peu du fer du boulon. Au crépuscule, avant d'entrer,
elle avait eu, le long des trottoirs humides, un désir vague, un
besoin de manger un bon morceau; maintenant, elle se trouvait
satisfaite, comme si les coups de marteau de la Gueule-d'Or l'avaient
nourrie. Oh! elle ne doutait pas de sa victoire. C'était à lui qu'elle
appartiendrait. Bec-Salé, dit Boit-sans-Soif, était trop laid, dans sa
cotte et son bourgeron sales, sautant d'un air de singe échappé. Et
elle attendait, très rouge, heureuse de la grosse chaleur pourtant,
prenant une jouissance à être secouée des pieds à la tête par les
dernières volées de Fifine.
Goujet comptait toujours.
-- Et vingt-huit! cria-t-il enfin, en posant le marteau à terre. C'est
fait, vous pouvez voir.
La tête du boulon était polie, nette, sans une bavure, un vrai travail
de bijouterie, une rondeur de bille faite au moule. Les ouvriers la
regardèrent en hochant le menton; il n'y avait pas à dire, c'était à
se mettre à genoux devant. Bec-Salé, dit Boit-sans-Soif, essaya bien
de blaguer; mais il barbota, il finit par retourner à son enclume, le
nez pincé. Cependant, Gervaise s'était serrée contré Goujet, comme
pour mieux voir. Étienne avait lâché le soufflet, la forge de nouveau
s'emplissait d'ombre, d'un coucher d'astre rouge, qui tombait tout
d'un coup à une grande nuit. Et le forgeron et la blanchisseuse
éprouvaient une douceur en sentant cette nuit les envelopper, dans ce
hangar noir de suie et de limaille, où des odeurs de vieux fers
montaient; ils ne se seraient pas crus plus seuls dans le bois de
Vincennes, s'ils s'étaient donné un rendez-vous au fond d'un trou
d'herbe. Il lui prit la main comme s'il l'avait conquise.
Puis, dehors, ils n'échangèrent pas un mot. Il ne trouva rien; il dit
seulement qu'elle aurait pu emmener Étienne, s'il n'y avait pas eu
encore une demi-heure de travail. Elle s'en allait enfin, quand il la
rappela, cherchant à la garder quelques minutes de plus.
-- Venez donc, vous n'avez pas tout vu... Non, vrai, c'est
très-curieux.
Il la conduisit à droite, dans un autre hangar, où son patron
installait toute une fabrication mécanique. Sur le seuil, elle hésita,
prise d'une peur instinctive. La vaste salle, secouée par les
machines, tremblait; et de grandes ombres flottaient, tachées de feux
rouges. Mais lui la rassura en souriant, jura qu'il n'y avait rien à
craindre; elle devait seulement avoir bien soin de ne pas laisser
traîner ses jupes trop près des engrenages. Il marcha le premier, elle
le suivit, dans ce vacarme assourdissant où toutes sortes de bruits
sifflaient et ronflaient, au milieu de ces fumées peuplées d'êtres
vagues, des hommes noirs affairés, des machines agitant leurs bras,
qu'elle ne distinguait pas les uns des autres. Les passages étaient
très-étroits, il fallait enjamber des obstacles, éviter des trous, se
ranger pour se garer d'un chariot. On ne s'entendait pas parler. Elle
ne voyait rien encore, tout dansait. Puis, comme elle éprouvait
au-dessus de sa tête la sensation d'un grand frôlement d'ailes, elle
leva les yeux, elle s'arrêta à regarder les courroies, les longs
rubans qui tendaient au plafond une gigantesque toile d'araignée, dont
chaque fil se dévidait sans fin; le moteur à vapeur se cachait dans un
coin, derrière un petit mur de briques; les courroies semblaient filer
toutes seules, apporter le branle du fond de l'ombre, avec leur
glissement continu, régulier, doux comme le vol d'un oiseau de nuit.
Mais elle faillit tomber, en se heurtant à un des tuyaux du
ventilateur, qui se ramifiait sur le sol battu, distribuant son
souffle de vent aigre aux petites forges, près des machines. Et il
commença par lui faire voir ça, il lâcha le vent sur un fourneau; de
larges flammes s'étalèrent des quatre côtés en éventail, une
collerette de feu dentelée, éblouissante, à peine teintée d'une pointe
de laque; la lumière était si vive, que les petites lampes des
ouvriers paraissaient des gouttes d'ombre dans du soleil. Ensuite, il
haussa la voix pour donner des explications, il passa aux machines:
les cisailles mécaniques qui mangeaient des barres de fer, croquant un
bout à chaque coup de dents, crachant les bouts par derrière, un à un;
les machines à boulons et à rivets, hautes, compliquées, forgeant les
têtes d'une seule pesée de leur vis puissante; les ébarbeuses, au
volant de fonte, une boule de fonte qui battait l'air furieusement à
chaque pièce dont elles enlevaient les bavures; les taraudeuses,
manoeuvrées par des femmes, taraudant les boulons et leurs écrous,
avec le tictac de leurs rouages d'acier luisant sous la graisse des
huiles. Elle pouvait suivre ainsi tout le travail, depuis le fer en
barre, dressé contre les murs, jusqu'aux boulons et aux rivets
fabriqués, dont des caisses pleines encombraient les coins. Alors,
elle comprit, elle eut un sourire en hochant le menton; mais elle
restait tout de même un peu serrée à la gorge, inquiète d'être si
petite et si tendre parmi ces rudes travailleurs de métal, se
retournant parfois, les sangs glacés, au coup sourd d'une ébarbeuse.
Elle s'accoutumait à l'ombre, voyait des enfoncements où des hommes
immobiles réglaient la danse haletante des volants, quand un fourneau
lâchait brusquement le coup de lumière de sa collerette de flamme. Et,
malgré elle, c'était toujours au plafond qu'elle revenait, à la vie,
au sang même des machines, au vol souple des courroies, dont elle
regardait, les yeux levés, la force énorme et muette passer dans la
nuit vague des charpentes.
Cependant, Goujet s'était arrêté devant une des machines à rivets. Il
restait là, songeur, la tête basse, les regards fixes. La machine
forgeait des rivets de quarante millimètres, avec une aisance
tranquille de géante. Et rien n'était plus simple en vérité. Le
chauffeur prenait le bout de fer dans le fourneau; le frappeur le
plaçait dans la clouière, qu'un filet d'eau continu arrosait pour
éviter d'en détremper l'acier; et c'était fait, la vis s'abaissait, le
boulon sautait à terre, avec sa tête ronde comme coulée au moule. En
douze heures, cette sacrée mécanique en fabriquait des centaines de
kilogrammes. Goujet n'avait pas de méchanceté; mais, à certains
moments, il aurait volontiers pris Fifine pour taper dans toute cette
ferraille, par colère de lui voir des bras plus solides que les siens.
Ça lui causait un gros chagrin, même quand il se raisonnait, en se
disant que la chair ne pouvait pas lutter contre le fer. Un jour, bien
sûr, la machine tuerait l'ouvrier; déjà leurs journées étaient tombées
de douze francs à neuf francs, et on parlait de les diminuer encore;
enfin, elles n'avaient rien de gai, ces grosses bêtes, qui faisaient
des rivets et des boulons comme elles auraient fait de la saucisse. Il
regarda celle-là trois bonnes minutes sans rien dire; ses sourcils se
fronçaient, sa belle barbe jaune avait un hérissement de menace. Puis,
un air de douceur et de résignation amollit peu à peu ses traits. Il
se tourna vers Gervaise qui se serrait contre lui, il dit avec un
sourire triste:
-- Hein! ça nous dégotte joliment! Mais peut-être que plus tard ça
servira au bonheur de tous.
Gervaise se moquait du bonheur de tous. Elle trouva les boulons à la
mécanique mal faits.
-- Vous me comprenez, s'écria-t-elle avec feu, ils sont trop bien
faits... J'aime mieux les vôtres. On sent la main d'un artiste, au
moins.
Elle lui causa un bien grand contentement en parlant ainsi, parce
qu'un moment il avait eu peur qu'elle ne le méprisât, après avoir vu
les machines. Dame! s'il était plus fort que Bec-Salé, dit
Boit-sans-Soif, les machines étaient plus fortes que lui. Lorsqu'il la
quitta enfin dans la cour, il lui serra les poignets à les briser, à
cause de sa grosse joie.
La blanchisseuse allait tous les samedis chez les Goujet pour reporter
leur linge. Ils habitaient toujours la petite maison de la rue Neuve
de la Goutte-d'Or. La première année, elle leur avait rendu
régulièrement vingt francs par mois, sur les cinq cents francs; afin
de ne pas embrouiller les comptes, on additionnait le livre à la fin
du mois seulement, et elle ajoutait l'appoint nécessaire pour
compléter les vingt francs, car le blanchissage des Goujet, chaque
mois, ne dépassait guère sept ou huit francs. Elle venait donc de
s'acquitter de la moitié de la somme environ, lorsque, un jour de
terme, ne sachant plus par où passer, des pratiques lui ayant manqué
de parole, elle avait dû courir chez les Goujet et leur emprunter son
loyer. Deux autres fois, pour payer ses ouvrières, elle s'était
adressée également à eux, si bien que la dette se trouvait remontée à
quatre cent vingt-cinq francs. Maintenant, elle ne donnait plus un
sou, elle se libérait par le blanchissage, uniquement. Ce n'était pas
qu'elle travaillât moins, ni que ses affaires devinssent mauvaises. Au
contraire. Mais il se faisait des trous chez, elle, l'argent avait
l'air de fondre, et elle était contente quand elle pouvait joindre les
deux bouts. Mon Dieu! pourvu qu'on vive, n'est-ce pas? on n'a pas trop
à se plaindre. Elle engraissait, elle cédait à tous les petits
abandons de son embonpoint naissant, n'ayant plus la force de
s'effrayer en songeant à l'avenir. Tant pis! l'argent viendrait
toujours, ça le rouillait de le mettre de côté. Madame Goujet
cependant restait maternelle pour Gervaise. Elle la chapitrait parfois
avec douceur, non pas à cause de son argent, mais parce qu'elle
l'aimait et qu'elle craignait de lui voir faire le saut. Elle n'en
parlait seulement pas, de son argent. Enfin, elle y mettait beaucoup
de délicatesse.
Le lendemain de la visite de Gervaise à la forge était justement le
dernier samedi du mois. Lorsqu'elle arriva chez les Goujet, où elle
tenait à aller elle même, son panier lui avait tellement cassé les
bras, qu'elle étouffa pendant deux bonnes minutes. On ne sait pas
comme le linge pèse, surtout quand il y a des draps.
-- Vous apportez bien tout? demanda madame Goujet.
Elle était très sévère là-dessus. Elle voulait qu'on lui rapportât son
linge, sans qu'une pièce manquât, pour le bon ordre, disait-elle. Une
autre de ses exigences était que la blanchisseuse vînt exactement le
jour fixé et chaque fois à la même heure; comme ça, personne ne
perdait son temps.
-- Oh! il y a bien tout, répondit Gervaise en souriant. Vous savez que
je ne laisse rien en arrière.
-- C'est vrai, confessa madame Goujet, vous prenez des défauts, mais
vous n'avez pas encore celui-là.
Et, pendant que la blanchisseuse vidait son panier, posant le linge
sur le lit, la vieille femme fit son éloge: elle ne brûlait pas les
pièces, ne les déchirait pas comme tant d'autres, n'arrachait pas les
boutons avec le fer; seulement elle mettait trop de bleu et amidonnait
trop les devants de chemise.
-- Tenez, c'est du carton, reprit-elle en faisant craquer un devant de
chemise. Mon fils ne se plaint pas, mais ça lui coupe le cou...
Demain, il aura le cou en sang, quand nous reviendrons de Vincennes.
-- Non, ne dites pas ça! s'écria Gervaise désolée. Les chemises pour
s'habiller doivent être un peu raides, si l'on ne veut pas avoir un
chiffon sur le corps. Voyez les messieurs... C'est moi qui fais tout
votre linge. Jamais une ouvrière n'y touche, et je le soigne, je vous
assure, je le recommencerais plutôt dix fois, parce que c'est pour
vous, vous comprenez.
Elle avait rougi légèrement, en balbutiant la fin de la phrase. Elle
craignait de laisser voir le plaisir qu'elle prenait à repasser
elle-même les chemises de Goujet. Bien sûr, elle n'avait pas de
pensées sales; mais elle n'en était pas moins un peu honteuse.
-- Oh! je n'attaque pas votre travail, vous travaillez dans la
perfection, je le sais, dit madame Goujet. Ainsi, voilà un bonnet qui
est perlé. Il n'y a que vous pour faire ressortir les broderies comme
ça. Et les tuyautés sont d'un suivi! Allez, je reconnais votre main
tout de suite. Quand vous donnez seulement un torchon à une ouvrière,
ça se voit... N'est-ce pas? vous mettrez un peu moins d'amidon, voilà
tout! Goujet ne tient pas à avoir l'air d'un monsieur.
Cependant, elle avait pris le livre et effaçait les pièces d'un trait
de plume. Tout y était bien. Quand elles réglèrent, elle vit que
Gervaise lui comptait un bonnet six sous; elle se récria, mais elle
dut convenir qu'elle n'était vraiment pas chère pour le courant; non,
les chemises d'homme cinq sous, les pantalons de femme quatre sous,
les taies d'oreiller un sou et demi, les tabliers un sou, ce n'était
pas cher, attendu que bien des blanchisseuses prenaient deux liards ou
même un sou de plus pour toutes ces pièces. Puis, lorsque Gervaise eut
appelé le linge sale, que la vieille femme inscrivait, elle le fourra
dans son panier, elle ne s'en alla pas, embarrassée, ayant aux lèvres
une demande qui la gênait beaucoup.
-- Madame Goujet, dit-elle enfin, si ça ne vous faisait rien, je
prendrais l'argent du blanchissage, ce mois-ci.
Justement, le mois était très fort, le compte qu'elles venaient
d'arrêter ensemble, se montait à dix francs sept sous. Madame Goujet
la regarda un moment d'un air sérieux. Puis, elle répondit:
-- Mon enfant, ce sera comme il vous plaira. Je ne veux pas vous
refuser cet argent, du moment où vous en avez besoin... Seulement, ce
n'est guère le chemin de vous acquitter; je dis cela pour vous, vous
entendez. Vrai, vous devriez prendre garde.
Gervaise, la tête basse, reçut la leçon en bégayant. Les dix francs
devaient compléter l'argent d'un billet qu'elle avait souscrit à son
marchand de coke. Mais madame Goujet devint plus sévère au mot de
billet. Elle s'offrit en exemple: elle réduisait sa dépense, depuis
qu'on avait baissé les journées de Goujet de douze francs à neuf
francs. Quand on manquait de sagesse en étant jeune, on crevait la
faim dans sa vieillesse. Pourtant, elle se retint, elle ne dit pas à
Gervaise qu'elle lui donnait son linge uniquement pour lui permettre
de payer sa dette; autrefois, elle lavait tout, et elle recommencerait
à tout laver, si le blanchissage devait encore lui faire sortir de
pareilles sommes de la poche. Quand Gervaise eut les dix francs sept
sous, elle remercia, elle se sauva vite. Et, sur le palier, elle se
sentit à l'aise, elle eut envie de danser, car elle s'accoutumait déjà
aux ennuis et aux saletés de l'argent, ne gardant de ces
embêtements-là que le bonheur d'en être sortie, jusqu'à la prochaine
fois.
Ce fut précisément ce samedi que Gervaise fit une drôle de rencontre,
comme elle descendait l'escalier des Goujet. Elle dut se ranger contre
la rampe, avec son panier, pour laisser passer une grande femme en
cheveux qui montait, en portant sur la main, dans un bout de papier,
un maquereau très frais, les ouïes saignantes. Et voilà qu'elle
reconnut Virginie, la fille dont elle avait retroussé les jupes, au
lavoir. Toutes deux se regardèrent bien en face. Gervaise ferma les
yeux, car elle crut un instant qu'elle allait recevoir le maquereau
par la figure. Mais non, Virginie eut un mince sourire. Alors, la
blanchisseuse, dont le panier bouchait l'escalier, voulut se montrer
polie.
-- Je vous demande pardon, dit-elle.
-- Vous êtes toute pardonnée, répondit la grande brune.
Et elles restèrent au milieu des marches, elles causèrent,
raccommodées du coup, sans avoir risqué une seule allusion au passé.
Virginie, alors âgée de vingt-neuf ans, était devenue une femme
superbe, découplée, la face un peu longue entre ses deux bandeaux d'un
noir de jais. Elle raconta tout de suite son histoire pour se poser:
elle était mariée maintenant, elle avait épousé au printemps un ancien
ouvrier ébéniste qui sortait du service et qui sollicitait une place
de sergent de ville, parce qu'une place, c'est plus sûr et plus comme
il faut. Justement, elle venait d'acheter un maquereau pour lui.
-- Il adore le maquereau, dit-elle. Il faut bien les gâter, ces
vilains hommes, n'est-ce pas?... Mais, montez donc. Vous verrez notre
chez nous... Nous sommes ici dans un courant d'air.
Quand Gervaise, après lui avoir à son tour conté son mariage, lui
apprit qu'elle avait habité le logement, où elle était même accouchée
d'une fille, Virginie la pressa de monter plus vivement encore. Ça.
fait toujours plaisir de revoir les endroits où l'on a été heureux.
Elle, pendant cinq ans, avait demeuré de l'autre côté de l'eau, au
Gros-Caillou. C'était là qu'elle avait connu son mari, quand il était
au service. Mais elle s'ennuyait, elle rêvait de revenir dans le
quartier de la Goutte-d'Or, où elle connaissait tout le monde. Et,
depuis quinze jours, elle occupait la chambre en face des Goujet. Oh!
toutes ses affaires étaient encore bien en désordre; ça s'arrangerait
petit à petit.
Puis, sur le palier, elles se dirent enfin leurs noms.
-- Madame Coupeau.
-- Madame Poisson.
Et, dès lors, elles s'appelèrent gros comme le bras madame Poisson et
madame Coupeau, uniquement pour le plaisir d'être des dames, elles qui
s'étaient connues autrefois dans des positions peu catholiques.
Cependant, Gervaise conservait un fonds de méfiance. Peut-être bien
que la grande brune se raccommodait pour se mieux venger de la fessée
du lavoir, en roulant quelque plan de mauvaise bête hypocrite.
Gervaise se promettait de rester sur ses gardes. Pour le quart
d'heure, Virginie se montrait trop gentille, il fallait bien être
gentille aussi.
En haut, dans la chambre, Poisson, le mari, un homme de trente-cinq
ans, à la face terreuse, avec des moustaches et une impériale rouges,
travaillait, assis devant une table, près de la fenêtre. Il faisait
des petites boîtes. Il avait pour seuls outils un canif, une scie
grande comme une lime à ongles, un pot à colle. Le bois qu'il
employait provenait de vieilles boîtes à cigares, de minces
planchettes d'acajou brut sur lesquelles il se livrait à des
découpages et à des enjolivements d'une délicatesse extraordinaire.
Tout le long de la journée, d'un bout de l'année à l'autre, il
refaisait la même boîte, huit centimètres sur six. Seulement, il la
marquetait, inventait des formes de couvercle, introduisait des
compartiments. C'était pour s'amuser, une façon de tuer le temps, en
attendant sa nomination de sergent de ville. De son ancien métier
d'ébéniste, il n'avait gardé que la passion des petites boîtes. Il ne
vendait pas son travail, il le donnait en cadeau aux personnes de sa
connaissance.
Poisson se leva, salua poliment Gervaise, que sa femme lui présenta
comme une ancienne amie. Mais il n'était pas causeur, il reprit tout
de suite sa petite scie. De temps à autre, il lançait seulement un
regard sur le maquereau, posé au bord de la commode. Gervaise fut très
contente de revoir son ancien logement; elle dit où les meubles
étaient placés, et elle montra l'endroit où elle avait accouché par
terre. Comme ça se rencontrait, pourtant! Quand elles s'étaient
perdues de vue toutes deux, autrefois, elles n'auraient jamais cru se
retrouver ainsi, en habitant l'une après l'autre la même chambre.
Virginie ajouta de nouveaux détails sur elle et son mari: il avait
fait un petit héritage, d'une tante; il l'établirait sans doute plus
tard; pour le moment, elle continuait à s'occuper de couture, elle
bâclait une robe par-ci par-là. Enfin, au bout d'une grosse
demi-heure, la blanchisseuse voulut partir. Poisson tourna à peine le
dos. Virginie, qui l'accompagna, promit de lui rendre sa visite;
d'ailleurs, elle lui donnait sa pratique, c'était une chose entendue.
Et, comme elle la gardait sur le palier, Gervaise s'imagina qu'elle
désirait lui parler de Lantier et de sa soeur Adèle, la brunisseuse.
Elle en était toute révolutionnée à l'intérieur. Mais pas un mot ne
fut échangé sur ces choses ennuyeuses, elles se quittèrent en se
disant au revoir, d'un air très aimable.
-- Au revoir, madame Coupeau.
-- Au revoir, madame Poisson.
Ce fut là le point de départ d'une grande amitié. Huit jours plus
tard, Virginie ne passait plus devant la boutique de Gervaise sans
entrer; et elle y taillait des bavettes de deux et trois heures, si
bien que Poisson, inquiet, la croyant écrasée, venait la chercher,
avec sa figure muette de déterré. Gervaise, à voir ainsi journellement
la couturière, éprouva bientôt une singulière préoccupation: elle ne
pouvait lui entendre commencer une phrase, sans croire qu'elle allait
causer de Lantier; elle songeait invinciblement à Lantier, tout le
temps qu'elle restait là. C'était bête comme tout, car enfin elle se
moquait de Lantier, et d'Adèle, et de ce qu'ils étaient devenus l'un
et l'autre; jamais elle ne posait une question; même elle ne se
sentait pas curieuse d'avoir de leurs nouvelles. Non, ça la prenait en
dehors de sa volonté. Elle avait leur idée dans la tête comme on a
dans la bouche un refrain embêtant, qui ne veut pas vous lâcher.
D'ailleurs elle n'en gardait nulle rancune à Virginie, dont ce n'était
point la faute, bien sûr. Elle se plaisait beaucoup avec elle, et la
retenait dix fois avant de la laisser partir.
Cependant, l'hiver était venu, le quatrième hiver que les Coupeau
passaient rue de la Goutte-d'Or. Cette année-là, décembre et janvier
furent particulièrement durs. Il gelait à pierre fendre. Après le jour
de l'an, la neige resta trois semaines dans la rue sans se fondre. Ça
n'empêchait pas le travail, au contraire, car l'hiver est la belle
saison des repasseuses. Il faisait joliment bon dans la boutique! On
n'y voyait jamais de glaçons aux vitres, comme chez l'épicier et le
bonnetier d'en face. La mécanique, bourrée de coke, entretenait là une
chaleur de baignoire; les linges fumaient, on se serait cru en plein
été; et l'on était bien, les portes fermées, ayant chaud partout,
tellement chaud, qu'on aurait fini par dormir, les yeux ouverts.
Gervaise disait en riant qu'elle s'imaginait être à la campagne. En
effet, les voitures ne faisaient plus de bruit en roulant sur la
neige; c'était à peine si l'on entendait le piétinement des passants;
dans le grand silence du froid, des voix d'enfants seules montaient,
le tapage d'une bande de gamins, qui avaient établi une grande
glissade, le long du ruisseau de la maréchalerie. Elle allait parfois
à un des carreaux de la porte, enlevait de la main la buée, regardait
ce que devenait le quartier par cette sacrée température; mais pas un
nez ne s'allongeait hors des boutiques voisines, le quartier,
emmitouflé de neige, semblait faire le gros dos; et elle échangeait
seulement un petit signe de tête avec la charbonnière d'à côté, qui se
promenait tête nue, la bouche fendue d'une oreille à l'autre, depuis
qu'il gelait si fort.
Ce qui était bon surtout, par ces temps de chien, c'était de prendre,
à midi, son café bien chaud. Les ouvrières n'avaient pas à se
plaindre; la patronne le faisait très fort et n'y mettait pas quatre
grains de chicorée; il ne ressemblait guère au café de madame
Fauconnier, qui était une vraie lavasse. Seulement, quand maman
Coupeau se chargeait de passer l'eau sur le marc, ça n'en finissait
plus, parce qu'elle s'endormait devant la bouillotte. Alors, les
ouvrières, après le déjeuner, attendaient le café en donnant un coup
de fer.
Justement, le lendemain des Rois, midi et demi sonnait, que le café
n'était pas prêt. Ce jour-là, il s'entêtait à ne pas vouloir passer.
Maman Coupeau tapait sur le filtre avec une petite cuiller; et l'on
entendait les gouttes tomber une à une, lentement, sans se presser
davantage.
-- Laissez-le donc, dit la grande Clémence. Ça le rend trouble....
Aujourd'hui, bien sûr, il y aura de quoi boire et manger.
La grande Clémence mettait à neuf une chemise d'homme, dont elle
détachait les plis du bout de l'ongle. Elle avait un rhume à crever,
les yeux enflés, la gorge arrachée par des quintes de toux qui la
pliaient en deux, au bord de l'établi. Avec ça, elle ne portait pas
même un foulard au cou, vêtue d'un petit lainage à dix-huit sous, dans
lequel elle grelottait. Près d'elle, madame Putois, enveloppée de
flanelle, matelassée jusqu'aux oreilles, repassait un jupon, qu'elle
tournait autour de la planche à robe, dont le petit bout était posé
sur le dossier d'une chaise; et, par terre, un drap jeté empêchait le
jupon de se salir en frôlant le carreau. Gervaise occupait à elle
seule la moitié de l'établi, avec des rideaux de mousseline brodée,
sur lesquels elle poussait son fer tout droit, les bras allongés, pour
éviter les faux plis. Tout d'un coup, le café qui se mit à couler
bruyamment, lui fit lever la tète. C'était ce louchon d'Augustine qui
venait de pratiquer un trou au milieu du marc, en enfonçant une
cuiller dans le filtre.
-- Veux-tu te tenir tranquille! cria Gervaise. Qu'est-ce que tu as
donc dans le corps? Nous allons boire de la boue, maintenant.
Maman Coupeau avait aligné cinq verres sur un coin libre de l'établi.
Alors, les ouvrières lâchèrent leur travail. La patronne versait
toujours le café elle-même, après avoir mis deux morceaux de sucre
dans chaque verre. C'était l'heure attendue de la journée. Ce jour-là,
comme chacune prenait son verre et s'accroupissait sur un petit banc,
devant la mécanique, la porte de la rue s'ouvrit, Virginie entra,
toute frissonnante.
-- Ah! mes enfants, dit-elle, ça vous coupe en deux! Je ne sens plus
mes oreilles. Quel gredin de froid!
-- Tiens! c'est madame Poisson! s'écria Gervaise. Ah bien! vous
arrivez à propos... Vous allez prendre du café avec nous.
-- Ma foi! ce n'est pas de refus... Rien que pour traverser la rue, on
a l'hiver dans les os.
Il restait du café, heureusement. Maman Coupeau alla chercher un
sixième verre, et Gervaise laissa Virginie se sucrer, par politesse.
Les ouvrières s'écartèrent, firent à celle-ci une petite place près de
la mécanique. Elle grelotta un instant, le nez rouge, serrant ses
mains raidies autour de son verre, pour se réchauffer. Elle venait de
chez l'épicier, où l'on gelait, rien qu'à attendre un quart de
gruyère. Et elle s'exclamait sur la grosse chaleur de la boutique:
vrai, on aurait cru entrer dans un four, ça aurait suffi pour
réveiller un mort, tant ça vous chatouillait agréablement la peau.
Puis, dégourdie, elle allongea ses grandes jambes. Alors, toutes les
six, elles sirotèrent lentement leur café, au milieu de la besogne
interrompue, dans l'étouffement moite des linges qui fumaient. Maman
Coupeau et Virginie seules étaient assises sur des chaises; les
autres, sur leurs petits bancs, semblaient par terre; même ce louchon
d'Augustine avait tiré un coin du drap, sous le jupon, pour s'étendre.
On ne parla pas tout de suite, les nez dans les verres, goûtant le
café.
-- Il est tout de même bon, déclara Clémence. Mais elle faillit
étrangler, prise d'une quinte. Elle appuyait sa tête contre le mur
pour tousser plus fort.
-- Vous êtes joliment pincée, dit Virginie. Où avez-vous donc empoigné
ça?
-- Est-ce qu'on sait! reprit Clémence, en s'essuyant la figure avec sa
manche. Ça doit être l'autre soir. Il y en avait deux qui se
dépiautaient, à la sortie du _Grand-Balcon_. J'ai voulu voir, je suis
restée là, sous la neige. Ah! quelle roulée! c'était à mourir de rire.
L'une avait le nez arraché; le sang giclait par terre. Lorsque l'autre
a vu le sang, un grand échalas comme moi, elle a pris ses cliques et
ses claques... Alors, la nuit, j'ai commencé à tousser. Il faut dire
aussi que ces hommes sont d'un bête, quand ils couchent avec une
femme; ils vous découvrent toute la nuit...
-- Une jolie conduite, murmura madame Putois. Vous vous crevez, ma
petite.
-- Et si ça m'amuse de me crever, moi!... Avec ça que la vie est
drôle. S'escrimer toute la sainte journée pour gagner cinquante-cinq
sous, se brûler le sang du matin au soir devant la mécanique, non,
vous savez, j'en ai par-dessus la tête!... Allez, ce rhume-là ne me
rendra pas le service de m'emporter; il s'en ira comme il est venu.
Il y eut un silence. Cette vaurienne de Clémence, qui, dans les
bastringues, menait le chahut avec des cris de merluche, attristait
toujours le monde par ses idées de crevaison, quand elle était à
l'atelier. Gervaise la connaissait bien et se contenta de dire:
-- Vous n'êtes pas gaie, les lendemains de noce, vous!
Le vrai était que Gervaise aurait mieux aimé qu'on ne parlât pas de
batteries de femmes. Ça l'ennuyait, à cause de la fessée du lavoir,
quand on causait devant elle et Virginie de coups de sabot dans les
quilles et de giroflées à cinq feuilles. Justement, Virginie la
regardait en souriant.
-- Oh! murmura-t-elle, j'ai vu un crêpage de chignons, hier. Elles
s'écharpillaient...
-- Qui donc? demanda madame Putois.
-- L'accoucheuse du bout de la rue et sa bonne, vous savez, une petite
blonde... Une gale, cette fille! Elle criait à l'autre: « Oui, oui,
t'as décroché un enfant à la fruitière, même que je vais aller chez le
commissaire, si tu ne me payes pas. » Et elle en débagoulait, fallait
voir! L'accoucheuse, là-dessus, lui a lâché une baffre, v'lan! en
plein museau. Voilà alors que ma sacrée gouine saute aux yeux de sa
bourgeoise, et qu'elle la graffigne, et qu'elle la déplume, oh! mais
aux petits ognons! Il a fallu que le charcutier la lui retirât des
pattes.
Les ouvrières eurent un rire de complaisance. Puis, toutes burent une
petite gorgée de café, d'un air gueulard.
-- Vous croyez ça, vous, qu'elle a décroché un enfant? reprit
Clémence.
-- Dame! le bruit a couru dans le quartier, répondit Virginie. Vous
comprenez, je n'y étais pas... C'est dans le métier, d'ailleurs.
Toutes en décrochent.
-- Ah bien! dit madame Putois, on est trop bête de se confier à elles.
Merci, pour se faire estropier!... Voyez-vous, il y a un moyen
souverain. Tous les soirs on avale un verre d'eau bénite en se traçant
sur le ventre trois signes de croix avec le pouce. Ça s'en va comme un
vent.
Maman Coupeau, qu'on croyait endormie, hocha la tête pour protester.
Elle connaissait un autre moyen, infaillible celui-là. Il fallait
manger un oeuf dur toutes les deux heures et s'appliquer des feuilles
d'épinard sur les reins. Les quatre autres femmes restèrent graves.
Mais ce louchon d'Augustine, dont les gaietés partaient toutes seules,
sans qu'on sût jamais pourquoi, lâcha le gloussement de poule qui
était son rire à elle. On l'avait oubliée. Gervaise releva le jupon,
l'aperçut sur le drap qui se roulait comme un goret, les jambes en
l'air. Et elle la tira de là-dessous, la mit debout d'une claque.
Qu'est-ce qu'elle avait à rire, cette dinde? Est-ce qu'elle devait
écouter, quand des grandes personnes causaient! D'abord, elle allait
reporter le linge d'une amie de madame Lerat, aux Batignolles. Tout en
parlant, la patronne lui enfilait le panier au bras et la poussait
vers la porte. Le louchon, rechignant, sanglotant, s'éloigna en
traînant les pieds dans la neige.
Cependant, maman Coupeau, madame Putois et Clémence discutaient
l'efficacité des oeufs durs et des feuilles d'épinard. Alors,
Virginie, qui restait rêveuse, son verre de café à la main, dit tout
bas:
-- Mon Dieu! on se cogne, on s'embrasse, ça va toujours, quand on a
bon coeur...
Et, se penchant vers Gervaise, avec un sourire:
-- Non, bien sûr, je ne vous en veux pas... L'affaire du lavoir, vous
vous souvenez?
La blanchisseuse demeura toute gênée. Voilà ce qu'elle craignait.
Maintenant, elle devinait qu'il allait être question de Lantier et
d'Adèle. La mécanique ronflait, un redoublement de chaleur rayonnait
du tuyau rouge. Dans cet assoupissement, les ouvrières, qui faisaient
durer leur café pour se remettre à l'ouvrage le plus tard possible,
regardaient la neige de la rue, avec des mines gourmandes et
alanguies. Elles en étaient aux confidences; elles disaient ce
qu'elles auraient fait, si elles avaient eu dix mille francs de rente;
elles n'auraient rien fait du tout, elles seraient restées comme ça
des après-midi à se chauffer, en crachant de loin sur la besogne.
Virginie s'était rapprochée de Gervaise, de façon à ne pas être
entendue des autres. Et Gervaise se sentait toute lâche, à cause sans
doute de la trop grande chaleur, si molle et si lâche, qu'elle ne
trouvait pas la force de détourner la conversation; même elle
attendait les paroles de la grande brune, le coeur gros d'une émotion
dont elle jouissait sans se l'avouer.
-- Je ne vous fais pas de la peine au moins? reprit la couturière.
Vingt fois déjà, ça m'est venu sur la langue. Enfin, puisque nous
sommes là-dessus... C'est pour causer, n'est-ce pas?... Ah! bien sûr,
non, je ne vous en veux pas de ce qui s'est passé. Parole d'honneur!
je n'ai pas gardé ça de rancune contre vous.
Elle tourna le fond de son café dans le verre, pour avoir tout le
sucre, puis elle but trois gouttes, avec un petit sifflement des
lèvres. Gervaise, la gorge serrée, attendait toujours, et elle se
demandait si réellement Virginie lui avait pardonné sa fessée tant que
ça; car elle voyait, dans ses yeux noirs, des étincelles jaunes
s'allumer. Cette grande diablesse devait avoir mis sa rancune dans sa
poche avec son mouchoir par-dessus.
-- Vous aviez une excuse, continua-t-elle. On venait de vous faire une
saleté, une abomination... Oh! je suis juste, allez! Moi, j'aurais
pris un couteau.
Elle but encore trois gouttes, sifflant au bord du verre. Et elle
quitta sa voix traînante, elle ajouta rapidement, sans s'arrêter:
-- Aussi ça ne leur a pas porté bonheur, ah! Dieu de Dieu! non, pas
bonheur du tout!... Ils étaient allés demeurer au diable, du côté de
la Glacière, dans une sale rue où il y a toujours de la boue jusqu'aux
genoux. Moi, deux jours après, je suis partie un matin pour déjeuner
avec eux; une fière course d'omnibus, je vous assure! Eh bien! ma
chère, je les ai trouvés en train de se houspiller déjà. Vrai, comme
j'entrais, ils s'allongeaient des calottes. Hein! en voilà des
amoureux!... Vous savez qu'Adèle ne vaut pas la corde pour la pendre.
C'est ma soeur, mais ça ne m'empêche pas de dire qu'elle est dans la
peau d'une fière salope. Elle m'a fait un tas de cochonneries; ça
serait trop long à conter, puis ce sont des affaires à régler entre
nous... Quant à Lantier, dame! vous le connaissez, il n'est pas bon
non plus. Un petit monsieur, n'est-ce pas? qui vous enlève le derrière
pour un oui, pour un non! Et il ferme le poing, lorsqu'il tape...
Alors donc ils se sont échignés en conscience. Quand on montait
l'escalier, on les entendait se bûcher. Un jour même, la police est
venue. Lantier avait voulu une soupe à l'huile, une horreur qu'ils
mangent dans le Midi; et, comme Adèle trouvait ça infect, ils se sont
jeté la bouteille d'huile à la figure, la casserole, la soupière, tout
le tremblement; enfin, une scène à révolutionner un quartier.
Elle raconta d'autres tueries, elle ne tarissait pas sur le ménage,
savait des choses à faire dresser les cheveux sur la tête. Gervaise
écoutait toute cette histoire, sans un mot, la face pâle, avec un pli
nerveux aux coins des lèvres qui ressemblait à un petit sourire.
Depuis bientôt sept ans, elle n'avait plus entendu parler de Lantier.
Jamais elle n'aurait cru que le nom de Lantier, ainsi murmuré à son
oreille, lui causerait une pareille chaleur au creux de l'estomac.
Non, elle ne se savait pas une telle curiosité de ce que devenait ce
malheureux, qui s'était si mal conduit avec elle. Elle ne pouvait plus
être jalouse d'Adèle, maintenant; mais elle riait tout de même en
dedans des raclées du ménage, elle voyait le corps de cette fille
plein de bleus, et ça la vengeait, ça l'amusait. Aussi serait-elle
restée là jusqu'au lendemain matin, à écouter les rapports de
Virginie. Elle ne posait pas de questions, parce qu'elle ne voulait
pas paraître intéressée tant que ça. C'était comme si, brusquement, on
comblait un trou pour elle; son passé, à cette heure, allait droit à
son présent.
Cependant, Virginie finit par remettre son nez dans son verre; elle
suçait le sucre, les yeux à demi fermés. Alors, Gervaise, comprenant
qu'elle devait dire quelque chose, prit un air indifférent, demanda:
-- Et ils demeurent toujours à la Glacière?
-- Mais non! répondit l'autre; je ne vous ai donc pas raconté?.....
Voici huit jours qu'ils ne sont plus ensemble. Adèle, un beau matin, a
emporté ses frusques, et Lantier n'a pas couru après, je vous assure.
La blanchisseuse laissa échapper un léger cri, répétant tout haut:
-- Ils ne sont plus ensemble!
-- Qui donc? demanda Clémence, en interrompant sa conversation avec
maman Coupeau et madame Putois.
-- Personne, dit Virginie; des gens que vous ne connaissez pas.
Mais elle examinait Gervaise, elle la trouvait joliment émue. Elle se
rapprocha, sembla prendre un mauvais plaisir à recommencer ses
histoires. Puis, tout d'un coup, elle lui demanda ce qu'elle ferait,
si Lantier venait rôder autour d'elle; car, enfin, les hommes sont si
drôles, Lantier était bien capable de retourner à ses premières
amours. Gervaise se redressa, se montra très nette, très digne. Elle
était mariée, elle mettrait Lantier dehors, voilà tout. Il ne pouvait
plus y avoir rien entre eux, même pas une poignée de mains. Vraiment,
elle manquerait tout à fait de coeur, si elle regardait un jour cet
homme en face.
-- Je sais bien, dit-elle, Étienne est de lui, il y a un lien que je
ne peux pas rompre. Si Lantier a le désir d'embrasser Étienne, je le
lui enverrai, parce qu'il est impossible d'empêcher un père d'aimer
son enfant... Mais quant à moi, voyez-vous, madame Poisson, je me
laisserais plutôt hacher en petits morceaux que de lui permettre de me
toucher du bout du doigt. C'est fini.
En prononçant ces derniers mots, elle traça en l'air une croix, comme
pour sceller à jamais son serment. Et, désireuse de rompre la
conversation, elle parut s'éveiller en sursaut, elle cria aux
ouvrières:
-- Dites donc, vous autres! est-ce que vous croyez que le linge se
repasse tout seul?... En voilà des flemmes!... Houp! à l'ouvrage!
Les ouvrières ne se pressèrent pas, engourdies d'une torpeur de
paresse, les bras abandonnés sur leurs jupes, tenant toujours d'une
main leurs verres vides, où un peu de marc de café restait. Elles
continuèrent de causer.
-- C'était la petite Célestine, disait Clémence. Je l'ai connue. Elle
avait la folie des poils de chat..... Vous savez, elle voyait des
poils de chat partout, elle tournait toujours la langue comme ça,
parce qu'elle croyait avoir des poils de chat plein la bouche.
-- Moi, reprenait madame Putois, j'ai eu pour amie une femme qui avait
un ver... Oh! ces animaux-là ont des caprices!... Il lui tortillait le
ventre, quand elle ne lui donnait pas du poulet. Vous pensez, le mari
gagnait sept francs, ça passait en gourmandises pour le ver...
-- Je l'aurais guérie tout de suite, moi, interrompait maman Coupeau.
Mon Dieu! oui, on avale une souris grillée. Ça empoisonne le ver du
coup.
Gervaise elle-même avait glissé de nouveau à une fainéantise heureuse.
Mais elle se secoua, elle se mit debout. Ah bien! en voilà une
après-midi passée à faire les rosses! C'était ça qui n'emplissait pas
la bourse! Elle retourna la première à ses rideaux; mais elle les
trouva salis d'une tache de café, et elle dut, avant de reprendre le
fer, frotter la tache avec un linge mouillé. Les ouvrières s'étiraient
devant la mécanique, cherchaient leurs poignées en rechignant. Dès que
Clémence se remua, elle eut un accès de toux, à cracher sa langue;
puis, elle acheva sa chemise d'homme, dont elle épingla les manchettes
et le col. Madame Putois s'était remise à son jupon.
-- Eh bien! au revoir, dit Virginie. J'étais descendue chercher un
quart de gruyère. Poisson doit croire que le froid m'a gelée en route.
Mais, comme elle avait déjà fait trois pas sur le trottoir, elle
rouvrit la porte pour crier qu'elle voyait Augustine au bout de la
rue, en train de glisser sur la glace avec des gamins. Cette
gredine-là était partie depuis deux grandes heures. Elle accourut
rouge, essoufflée, son panier au bras, le chignon emplâtré par une
boule de neige; et elle se laissa gronder d'un air sournois, en
racontant qu'on ne pouvait pas marcher, à cause du verglas. Quelque
voyou avait dû, par blague, lui fourrer des morceaux de glace dans les
poches; car, au bout d'un quart d'heure, ses poches se mirent à
arroser la boutique comme des entonnoirs.
Maintenant, les après-midi se passaient toutes ainsi. La boutique,
dans le quartier, était le refuge des gens frileux. Toute la rue de la
Goutte-d'Or savait qu'il y faisait chaud. Il y avait sans cesse là des
femmes bavardes qui prenaient un air de feu devant la mécanique, leurs
jupes troussées jusqu'aux genoux, faisant la petite chapelle. Gervaise
avait l'orgueil de cette bonne chaleur, et elle attirait le monde,
elle tenait salon, comme disaient méchamment les Lorilleux et les
Boche. Le vrai était qu'elle restait obligeante et secourable, au
point de faire entrer les pauvres, quand elle les voyait grelotter
dehors. Elle se prit surtout d'amitié pour un ancien ouvrier peintre,
un vieillard de soixante-dix ans, qui habitait dans la maison une
soupente, où il crevait de faim et de froid; il avait perdu ses trois
fils en Crimée, il vivait au petit bonheur, depuis deux ans qu'il ne
pouvait plus tenir un pinceau. Dès que Gervaise apercevait le père
Bru, piétinant dans la neige pour se réchauffer, elle l'appelait, elle
lui ménageait une place près du poêle; souvent même elle le forçait à
manger un morceau de pain avec du fromage. Le père Bru, le corps
voûté, la barbe blanche, la face ridée comme une vieille pomme,
demeurait des heures sans rien dire, à écouter le grésillement du
coke. Peut-être évoquait-il ses cinquante années de travail sur des
échelles, le demi-siècle passé à peindre des portes et à blanchir des
plafonds aux quatre coins de Paris.
-- Eh bien! père Bru, lui demandait parfois la blanchisseuse, à quoi
pensez-vous?
-- A rien, à toutes sortes de choses, répondait-il d'un air hébété.
Les ouvrières plaisantaient, racontaient qu'il avait des peines de
coeur. Mais lui, sans les entendre, retombait dans son silence, dans
son attitude morne et réfléchie.
A partir de cette époque, Virginie reparla souvent de Lantier à
Gervaise. Elle semblait se plaire à l'occuper de son ancien amant,
pour le plaisir de l'embarrasser, en faisant des suppositions. Un
jour, elle dit l'avoir rencontré; et, comme la blanchisseuse restait
muette, elle n'ajouta rien, puis le lendemain seulement laissa
entendre qu'il lui avait longuement parlé d'elle, avec beaucoup de
tendresse. Gervaise était très troublée par ces conversations
chuchotées à voix basse, dans un angle de la boutique. Le nom de
Lantier lui causait toujours une brûlure au creux de l'estomac, comme
si cet homme eût laissé là, sous la peau, quelque chose de lui.
Certes, elle se croyait bien solide, elle voulait vivre en honnête
femme, parce que l'honnêteté est la moitié du bonheur. Aussi ne
songeait-elle pas à Coupeau, dans cette affaire, n'ayant rien à se
reprocher contre son mari, pas même en pensée. Elle songeait au
forgeron, le coeur tout hésitant et malade. Il lui semblait que le
retour du souvenir de Lantier en elle, cette lente possession dont
elle était reprise, la rendait infidèle à Goujet, à leur amour
inavoué, d'une douceur d'amitié. Elle vivait des journées tristes,
lorsqu'elle se croyait coupable envers son bon ami. Elle aurait voulu
n'avoir de l'affection que pour lui, en dehors de son ménage. Cela se
passait très haut en elle, au-dessus de toutes les saletés, dont
Virginie guettait le feu sur son visage.
Quand le printemps fut venu, Gervaise alla se réfugier auprès de
Goujet. Elle ne pouvait plus ne réfléchir à rien, sur une chaise, sans
penser aussitôt à son premier amant; elle le voyait quitter Adèle,
remettre son linge au fond de leur ancienne malle, revenir chez elle,
avec la malle sur la voiture. Les jours où elle sortait, elle était
prise tout d'un coup de peurs bêtes, dans la rue; elle croyait
entendre le pas de Lantier derrière elle, elle n'osait pas se
retourner, tremblante, s'imaginant sentir ses mains la saisir à la
taille. Bien sûr, il devait l'espionner; il tomberait sur elle une
après-midi; et cette idée lui donnait des sueurs froides, parce qu'il
l'embrasserait certainement dans l'oreille, comme il le faisait par
taquinerie, autrefois. C'était ce baiser qui l'épouvantait; à
l'avance, il la rendait sourde, il l'emplissait d'un bourdonnement,
dans lequel elle ne distinguait plus que le bruit de son coeur battant
à grands coups. Alors, dès que ces peurs la prenaient, la forge était
son seul asile; elle y redevenait tranquille et souriante, sous la
protection de Goujet, dont le marteau sonore mettait en fuite ses
mauvais rêves.
Quelle heureuse saison! La blanchisseuse soignait d'une façon
particulière sa pratique de la rue des Portes-Blanches; elle lui
reportait toujours son linge elle-même, parce que cette course, chaque
vendredi, était un prétexte tout trouvé pour passer rue Marcadet et
entrer à la forge. Dès qu'elle tournait le coin de la rue, elle se
sentait légère, gaie, comme si elle faisait une partie de campagne, au
milieu de ces terrains vagues, bordés d'usines grises; la chaussée
noire de charbon, les panaches de vapeur sur les toits, l'amusaient
autant qu'un sentier de mousse dans un bois de la banlieue,
s'enfonçant entre de grands bouquets de verdure; et elle aimait
l'horizon blafard, rayé par les hautes cheminées des fabriques, la
butte Montmartre qui bouchait le ciel, avec ses maisons crayeuses,
percées des trous réguliers de leurs fenêtres. Puis, elle ralentissait
le pas en arrivant, sautant les flaques d'eau, prenant plaisir à
traverser les coins déserts et embrouillés du chantier de démolitions.
Au fond, la forge luisait, même en plein midi. Son coeur sautait à la
danse des marteaux. Quand elle entrait, elle était toute rouge, les
petits cheveux blonds de sa nuque envolés comme ceux d'une femme qui
arrive à un rendez-vous. Goujet l'attendait, les bras nus, la poitrine
nue, tapant plus fort sur l'enclume, ces jours-là, pour se faire
entendre de plus loin. Il la devinait, l'accueillait d'un bon rire
silencieux, dans sa barbe jaune. Mais elle ne voulait pas qu'il se
dérangeât de son travail, elle le suppliait de reprendre le marteau,
parce qu'elle l'aimait davantage, lorsqu'il le brandissait de ses gros
bras, bossués de muscles. Elle allait donner une légère claque sur la
joue d'Étienne pendu au soufflet, et elle restait là une heure, à
regarder les boulons. Ils n'échangeaient pas dix paroles. Ils
n'auraient pas mieux satisfait leur tendresse dans une chambre,
enfermés à double tour. Les ricanements de Bec-Salé, dit
Boit-sans-Soif, ne les gênaient guère, car ils ne les entendaient même
plus. Au bout d'un quart d'heure, elle commençait à étouffer un peu,
la chaleur, l'odeur forte, les fumées qui montaient, l'étourdissaient,
tandis que les coups sourds la secouaient des talons à la gorge. Elle
ne désirait plus rien alors, c'était son plaisir. Goujet l'aurait
serrée dans ses bras que ça ne lui aurait pas donné une émotion si
grosse. Elle se rapprochait de lui, pour sentir le vent de son marteau
sur sa joue, pour être dans le coup qu'il tapait. Quand des étincelles
piquaient ses mains tendres, elle ne les retirait pas, elle jouissait
au contraire de cette pluie de feu qui lui cinglait la peau. Lui, bien
sûr, devinait le bonheur qu'elle goûtait là; il réservait pour le
vendredi les ouvrages difficiles, afin de lui faire la cour avec toute
sa force et toute son adresse; il ne se ménageait plus, au risque de
fendre les enclumes en deux, haletant, les reins vibrant de la joie
qu'il lui donnait. Pendant un printemps, leurs amours emplirent ainsi
la forge d'un grondement d'orage. Ce fut une idylle dans une besogne
de géant, au milieu du flamboiement de la houille, de l'ébranlement du
hangar, dont la carcasse noire de suie craquait. Tout ce fer écrasé,
pétri comme de la cire rouge, gardait les marques rudes de leurs
tendresses. Le vendredi, quand la blanchisseuse quittait la
Gueule-d'Or, elle remontait lentement la rue des Poissonniers,
contentée, lassée, l'esprit et la chair tranquilles.
Peu à peu, sa peur de Lantier diminua, elle redevint raisonnable. A
cette époque, elle aurait encore vécu très heureuse, sans Coupeau, qui
tournait mal, décidément. Un jour, elle revenait justement de la
forge, lorsqu'elle crut reconnaître Coupeau dans l'Assommoir du père
Colombe, en train de se payer des tournées de vitriol, avec
Mes-Bottes, Bibi-la-Grillade et Bec-Salé, dit Boit-sans-Soif. Elle
passa vite, pour ne pas avoir l'air de les moucharder. Mais elle se
retourna: c'était bien Coupeau qui se jetait son petit verre de
schnick dans le gosier, d'un geste familier déjà. Il mentait donc, il
en était donc à l'eau-de-vie, maintenant! Elle rentra désespérée;
toute son épouvante de l'eau-de-vie la reprenait. Le vin, elle le
pardonnait, parce que le vin nourrit l'ouvrier; les alcools, au
contraire, étaient des saletés, des poisons qui ôtaient à l'ouvrier le
goût du pain. Ah! le gouvernement aurait bien dû empêcher la
fabrication de ces cochonneries!
En arrivant rue de la Goutte-d'Or, elle trouva toute la maison
bouleversée. Ses ouvrières avaient quitté l'établi, et étaient dans la
cour, à regarder en l'air. Elle interrogea Clémence.
-- C'est le père Bijard qui flanque une roulée à sa femme, répondit la
repasseuse. Il était sous la porte, gris comme un Polonais, à la
guetter revenir du lavoir... Il lui a fait grimper l'escalier à coups
de poing, et maintenant il l'assomme là-haut, dans leur chambre...
Tenez, entendez-vous les cris?
Gervaise monta rapidement. Elle avait de l'amitié pour madame Bijard,
sa laveuse, qui était une femme d'un grand courage. Elle espérait
mettre le holà. En haut, au sixième, la porte de la chambre était
restée ouverte, quelques locataires s'exclamaient sur le carré, tandis
que madame Boche, devant la porte, criait:
-- Voulez-vous bien finir!... On va aller chercher les sergents de
ville, entendez-vous!
Personne n'osait se risquer dans la chambre, parce qu'on connaissait
Bijard, une bête brute quand il était soûl. Il ne dessoûlait jamais,
d'ailleurs. Les rares jours où il travaillait, il posait un litre
d'eau-de-vie près de son étau de serrurier, buvant au goulot toutes
les demi-heures. Il ne se soutenait plus autrement, il aurait pris feu
comme une torche, si l'on avait approché une allumette de sa bouche.
-- Mais on ne peut pas la laisser massacrer! dit Gervaise toute
tremblante.
Et elle entra. La chambre, mansardée, très propre, était nue et
froide, vidée par l'ivrognerie de l'homme, qui enlevait les draps du
lit pour les boire. Dans la lutte, la table avait roulé jusqu'à la
fenêtre, les deux chaises culbutées étaient tombées, les pieds en
l'air. Sur le carreau, au milieu, madame Bijard, les jupes encore
trempées par l'eau du lavoir et collées à ses cuisses, les cheveux
arrachés, saignante, râlait d'un souffle fort, avec des oh! oh!
prolongés, à chaque coup de talon de Bijard. Il l'avait d'abord
abattue de ses deux poings; maintenant, il la piétinait.
-- Ah! garce!... ah! garce!... ah! garce!... grognait-il d'une voix
étouffée, accompagnant de ce mot chaque coup, s'affolant à le répéter,
frappant plus fort à mesure qu'il s'étranglait davantage.
Puis, la voix lui manqua, il continua de taper sourdement, follement,
raidi dans sa cotte et son bourgeron déguenillés, la face bleuie sous
sa barbe sale, avec son front chauve taché de grandes plaques rouges.
Sur le carré, les voisins disaient qu'il la battait parce qu'elle lui
avait refusé vingt sous, le matin. On entendit la voix de Boche, au
bas de l'escalier. Il appelait madame Boche, il lui criait:
-- Descends, laisse-les se tuer, ça fera de la canaille de moins.
Cependant, le père Bru avait suivi Gervaise dans la chambre. A eux
deux, ils tâchaient de raisonner le serrurier, de le pousser vers la
porte. Mais il se retournait, muet, une écume aux lèvres; et, dans ses
yeux pâles, l'alcool flambait, allumait une flamme de meurtre. La
blanchisseuse eut le poignet meurtri; le vieil ouvrier alla tomber sur
la table. Par terre, madame Bijard soufflait plus fort, la bouche
grande ouverte, les paupières closes. A présent, Bijard la manquait;
il revenait, s'acharnait, frappait à côté, enragé, aveuglé,
s'attrapant lui-même avec les claques qu'il envoyait dans le vide. Et,
pendant toute cette tuerie, Gervaise voyait, dans un coin de la
chambre, la petite Lalie, alors âgée de quatre ans, qui regardait son
père assommer sa mère. L'enfant tenait entre ses bras, comme pour la
protéger, sa soeur Henriette, sevrée de la veille. Elle était debout,
la tête serrée dans une coiffe d'indienne, très pâle, l'air sérieux.
Elle avait un large regard noir, d'une fixité pleine de pensées, sans
une larme.
Quand Bijard eut rencontré une chaise et se fut étalé sur le carreau,
où on le laissa ronfler, le père Bru aida Gervaise à relever madame
Bijard. Maintenant, celle-ci pleurait à gros sanglots; et Lalie, qui
s'était approchée, la regardait pleurer, habituée à ces choses,
résignée déjà. La blanchisseuse, en redescendant, au milieu de la
maison calmée, voyait toujours devant elle ce regard d'enfant de
quatre ans, grave et courageux comme un regard de femme.
-- Monsieur Coupeau est sur le trottoir d'en face, lui cria Clémence,
dès qu'elle l'aperçut. Il a l'air joliment poivre!
Coupeau traversait justement la rue. Il faillit enfoncer un carreau
d'un coup d'épaule, en manquant la porte. Il avait une ivresse
blanche, les dents serrées, le nez pincé. Et Gervaise reconnut tout de
suite le vitriol de l'Assommoir, dans le sang empoisonné qui lui
blémissait la peau. Elle voulut rire, le coucher, comme elle faisait
les jours où il avait le vin bon enfant. Mais il la bouscula, sans
desserrer les lèvres; et, en passant, en gagnant de lui-même son lit,
il leva le poing sur elle. Il ressemblait à l'autre, au soûlard qui
ronflait là-haut, las d'avoir tapé. Alors, elle resta toute froide,
elle pensait aux hommes, à son mari, à Goujet, à Lantier, le coeur
coupé, désespérant d'être jamais heureuse.