IV

Ce furent quatre années de dur travail. Dans le quartier, Gervaise et

Coupeau étaient un bon ménage, vivant à l'écart, sans batteries, avec

un tour de promenade régulier le dimanche, du côté de Saint-Ouen. La

femme faisait des journées de douze heures chez madame Fauconnier, et

trouvait le moyen de tenir son chez elle propre comme un sou, de

donner la pâtée à tout son monde, matin et soir. L'homme ne se soûlait

pas, rapportait ses quinzaines, fumait une pipe à sa fenêtre avant de

se coucher, pour prendre l'air. On les citait, à cause de leur

gentillesse. Et, comme ils gagnaient à eux deux près de neuf francs

par jour, on calculait qu'ils devaient mettre de côté pas mal

d'argent.

Mais, dans les premiers temps surtout, il leur fallut joliment trimer,

pour joindre les deux bouts. Leur mariage leur avait mis sur le dos

une dette de deux cents francs. Puis, ils s'abominaient, à l'hôtel

Boncoeur; ils trouvaient ça dégoûtant, plein de sales fréquentations;

et ils rêvaient d'être chez eux, avec des meubles à eux, qu'ils

soigneraient. Vingt fois, ils calculèrent la somme nécessaire; ça

montait, en chiffre rond, à trois cent cinquante francs, s'ils

voulaient tout de suite n'être pas embarrassés pour serrer leurs

affaires et avoir sous la main une casserole ou un poêlon, quand ils

en auraient besoin. Ils désespéraient d'économiser une si grosse somme

en moins de deux années, lorsqu'il leur arriva une bonne chance: un

vieux monsieur de Plassans leur demanda Claude, l'aîné des petits,

pour le placer là-bas au collège; une toquade généreuse d'un original,

amateur de tableaux, que des bonshommes barbouillés autrefois par le

mioche avaient vivement frappé. Claude leur coûtait déjà les yeux de

la tête. Quand ils n'eurent plus à leur charge que le cadet, Étienne,

ils amassèrent les trois cent cinquante francs en sept mois et demi.

Le jour où ils achetèrent leurs meubles, chez un revendeur de la rue

Belhomme, ils firent, avant de rentrer, une promenade sur les

boulevards extérieurs, le coeur gonflé d'une grosse joie. Il y avait

un lit, une table de nuit, une commode à dessus de marbre, une

armoire, une table ronde avec sa toile cirée, six chaises, le tout en

vieil acajou; sans compter la literie, du linge, des ustensiles de

cuisine presque neufs. C'était pour eux comme une entrée sérieuse et

définitive dans la vie, quelque chose qui, en les faisant

propriétaires, leur donnait de l'importance au milieu des gens bien

posés du quartier.

Le choix d'un logement, depuis deux mois, les occupait. Ils voulurent,

avant tout, en louer un dans la grande maison, rue de la Goutte-d'Or.

Mais pas une chambre n'y était libre, ils durent renoncer à leur

ancien rêve. Pour dire la vérité, Gervaise ne fut pas fâchée, au fond:

le voisinage des Lorilleux, porte à porte, l'effrayait beaucoup.

Alors, ils cherchèrent ailleurs. Coupeau, très-justement, tenait à ne

pas s'éloigner de l'atelier de madame Fauconnier, pour que Gervaise

pût, d'un saut, être chez elle à toutes les heures du jour. Et ils

eurent enfin une trouvaille, une grande chambre, avec un cabinet et

une cuisine, rue Neuve de la Goutte-d'Or, presque en face de la

blanchisseuse. C'était une petite maison à un seul étage, un escalier

très raide, en haut duquel il y avait seulement deux logements, l'un à

droite, l'autre à gauche; le bas se trouvait habité par un loueur de

voitures, dont le matériel occupait des hangars dans une vaste cour,

le long de la rue. La jeune femme, charmée, croyait retourner en

province; pas de voisines, pas de cancans à craindre, un coin de

tranquillité qui lui rappelait une ruelle de Plassans, derrière les

remparts; et, pour comble de chance, elle pouvait voir sa fenêtre, de

son établi, sans quitter ses fers, en allongeant la tête.

L'emménagement eut lieu au terme d'avril. Gervaise était alors

enceinte de huit mois. Mais elle montrait une belle vaillance, disant

avec un rire que l'enfant l'aidait, lorsqu'elle travaillait; elle

sentait, en elle, ses petites menottes pousser et lui donner des

forces. Ah bien! elle recevait joliment Coupeau, les jours où il

voulait la faire coucher pour se dorloter un peu! Elle se coucherait

aux grosses douleurs. Ce serait toujours assez tôt; car, maintenant,

avec une bouche de plus, il allait falloir donner un rude coup de

collier. Et ce fut elle qui nettoya le logement, avant d'aider son

mari à mettre les meubles en place. Elle eut une religion pour ces

meubles, les essuyant avec des soins maternels, le coeur crevé à la

vue de la moindre égratignure. Elle s'arrêtait, saisie, comme si elle

se fût tapée elle-même, quand elle les cognait en balayant. La commode

surtout lui était chère; elle la trouvait belle, solide, l'air

sérieux. Un rêve, dont elle n'osait parler, était d'avoir une pendule

pour la mettre au beau milieu du marbre, où elle aurait produit un

effet magnifique. Sans le bébé qui venait, elle se serait peut-être

risquée à acheter sa pendule. Enfin elle renvoyait ça à plus tard,

avec un soupir.

Le ménage vécut dans l'enchantement de sa nouvelle demeure. Le lit

d'Étienne occupait le cabinet, où l'on pouvait encore installer une

autre couchette d'enfant. La cuisine était grande comme la main et

toute noire; mais, en laissant la porte ouverte, on y voyait assez

clair; puis, Gervaise n'avait pas à faire des repas de trente

personnes, il suffisait qu'elle y trouvât la place de son pot-au-feu.

Quant à la grande chambre, elle était leur orgueil. Dès le matin, ils

fermaient les rideaux de l'alcôve, des rideaux de calicot blanc; et la

chambre se trouvait transformée en salle à manger, avec la table au

milieu, l'armoire et la commode en face l'une de l'autre. Comme la

cheminée brûlait jusqu'à quinze sous de charbon de terre par jour, ils

l'avaient bouchée; un petit poêle de fonte, posé sur la plaque de

marbre, les chauffait pour sept sous pendant les grands froids.

Ensuite, Coupeau avait orné les murs de son mieux, en se promettant

des embellissements: une haute gravure représentant un maréchal de

France, caracolant avec son bâton à la main, entre un canon et un tas

de boulets, tenait lieu de glace; au-dessus delà commode, les

photographies de la famille étaient rangées sur deux lignes, à droite

et à gauche d'un ancien bénitier de porcelaine dorée, dans lequel on

mettait les allumettes; sur la corniche de l'armoire, un buste de

Pascal faisait pendant à un buste de Béranger, l'un grave, l'autre

souriant, près du coucou, dont ils semblaient écouter le tic tac.

C'était vraiment une belle chambre.

-- Devinez combien nous payons ici? demandait Gervaise à chaque

visiteur.

Et quand on estimait son loyer trop haut, elle triomphait, elle

criait, ravie d'être si bien pour si peu d'argent:

-- Cent cinquante francs, pas un liard de plus!... Hein! c'est donné!

La rue Neuve de la Goutte-d'Or elle-même entrait pour une bonne part

dans leur contentement. Gervaise y vivait, allant sans cesse de chez

elle chez madame Fauconnier. Coupeau, le soir, descendait maintenant,

fumait sa pipe sur le pas de la porte. La rue, sans trottoir, le pavé

défoncé, montait. En haut, du côté de la rue de la Goutte-d'Or, il y

avait des boutiques sombres, aux carreaux sales, des cordonniers, des

tonneliers, une épicerie borgne, un marchand de vin en faillite, dont

les volets fermés depuis des semaines se couvraient d'affiches. A

l'autre bout, vers Paris, des maisons de quatre étages barraient le

ciel, occupées à leur rez-de-chaussée par des blanchisseuses, les unes

près des autres, en tas; seule, une devanture de perruquier de petite

ville, peinte en vert, toute pleine de flacons aux couleurs tendres,

égayait ce coin d'ombre du vif éclair de ses plats de cuivre, tenus

très propres. Mais la gaieté de la rue se trouvait au milieu, à

l'endroit où les constructions, en devenant plus rares et plus basses,

laissaient descendre l'air et le soleil. Les hangars du loueur de

voitures, l'établissement voisin où l'on fabriquait de l'eau de Seltz,

le lavoir, en face, élargissaient un vaste espace libre, silencieux,

dans lequel les voix étouffées des laveuses et l'haleine régulière de

la machine à vapeur semblaient grandir encore le recueillement. Des

terrains profonds, des allées s'enfonçant entre des murs noirs,

mettaient là un village. Et Coupeau, amusé par les rares passants qui

enjambaient le ruissellement continu des eaux savonneuses, disait se

souvenir d'un pays où l'avait conduit un de ses oncles, à l'âge de

cinq ans. La joie de Gervaise était, à gauche de sa fenêtre, un arbre

planté dans une cour, un acacia allongeant une seule de ses branches,

et dont la maigre verdure suffisait au charme de toute la rue.

Ce fut le dernier jour d'avril que la jeune femme accoucha. Les

douleurs la prirent l'après-midi, vers quatre heures, comme elle

repassait une paire de rideaux chez madame Fauconnier. Elle ne voulut

pas s'en aller tout de suite, restant là à se tortiller sur une

chaise, donnant un coup de fer quand ça se calmait un peu; les rideaux

pressaient, elle s'entêtait à les finir; puis, ça n'était peut-être

qu'une colique, il ne fallait pas s'écouter pour un mal de ventre.

Mais, comme elle parlait de se mettre à des chemises d'homme, elle

devint blanche. Elle dut quitter l'atelier, traverser la rue, courbée

en deux, se tenant aux murs. Une ouvrière offrait de l'accompagner;

elle refusa, elle la pria seulement de passer chez la sage-femme, à

côté, rue de la Charbonnière. Le feu n'était pas à la maison, bien

sûr. Elle en avait sans doute pour toute la nuit. Ça n'allait pas

l'empêcher en rentrant de préparer le dîner de Coupeau; ensuite, elle

verrait à se jeter un instant sur le lit, sans même se déshabiller.

Dans l'escalier, elle fut prise d'une telle crise, qu'elle dut

s'asseoir au beau milieu des marches; et elle serrait ses deux poings

sur sa bouche, pour ne pas crier, parce qu'elle éprouvait une honte à

être trouvée là par des hommes, s'il en montait. La douleur passa,

elle put ouvrir sa porte, soulagée, pensant décidément s'être trompée.

Elle faisait, ce soir-là, un ragoût de mouton avec des hauts de

côtelettes. Tout marcha encore bien, pendant qu'elle pelurait ses

pommes de terre. Les hauts de côtelettes revenaient dans un poêlon,

quand les sueurs et les tranchées reparurent. Elle tourna son roux, en

piétinant devant le fourneau, aveuglée par de grosses larmes. Si elle

accouchait, n'est-ce pas? ce n'était point une raison pour laisser

Coupeau sans manger. Enfin le ragoût mijota sur un feu couvert de

cendre. Elle revint dans la chambre, crut avoir le temps de mettre un

couvert à un bout de la table. Et il lui fallut reposer bien vite le

litre de vin; elle n'eut plus la force d'arriver au lit, elle tomba et

accoucha par terre, sur un paillasson. Lorsque la sage-femme arriva,

un quart d'heure plus tard, ce fut là qu'elle la délivra.

Le zingueur travaillait toujours à l'hôpital. Gervaise défendit

d'aller le déranger. Quand il rentra, à sept heures, il la trouva

couchée, bien enveloppée, très pâle sur l'oreiller. L'enfant pleurait,

emmaillotté dans un châle, aux pieds de la mère.

-- Ah! ma pauvre femme! dit Coupeau en embrassant Gervaise. Et moi qui

rigolais, il n'y a pas une heure, pendant que tu criais aux petits

pâtés!... Dis donc, tu n'es pas embarrassée, tu nous lâches ça, le

temps d'éternuer.

Elle eut un faible sourire; puis, elle murmura:

-- C'est une fille.

-- Juste! reprit le zingueur, blaguant pour la remettre, j'avais

commandé une fille! Hein! me voilà servi! Tu fais donc tout ce que je

veux?

Et, prenant l'enfant, il continua:

-- Qu'on vous voie un peu, mademoiselle Souillon!... Vous avez une

petite frimousse bien noire. Ça blanchira, n'ayez pas peur. Il faudra

être sage, ne pas faire la gourgandine, grandir raisonnable, comme

papa et maman.

Gervaise, très sérieuse, regardait sa fille, les yeux grands ouverts,

lentement assombris d'une tristesse. Elle hocha la tête; elle aurait

voulu un garçon, parce que les garçons se débrouillent toujours et ne

courent pas tant de risques, dans ce Paris. La sage-femme dut enlever

le poupon des mains de Coupeau. Elle défendit aussi à Gervaise de

parler; c'était déjà mauvais qu'on fît tant de bruit autour d'elle.

Alors, le zingueur dit qu'il fallait prévenir maman Coupeau et les

Lorilleux; mais il crevait de faim, il voulait dîner auparavant. Ce

fut un gros ennui pour l'accouchée de le voir se servir lui-même,

courir à la cuisine chercher le ragoût, manger dans une assiette

creuse, ne pas trouver le pain. Malgré la défense, elle se lamentait,

se tournait entre les draps. Aussi, c'était bien bête de n'avoir pas

pu mettre la table; la colique l'avait assise par terre comme un coup

de bâton. Son pauvre homme lui en voudrait, d'être là à se dorloter,

quand il mangeait si mal. Les pommes de terre étaient-elles assez

cuites, au moins? Elle ne se rappelait plus si elle les avait salées.

-- Taisez-vous donc! cria la sage-femme

-- Ah! quand vous l'empêcherez de se miner, par exemple! dit Coupeau,

la bouche pleine. Si vous n'étiez pas là, je parie qu'elle se lèverait

pour me couper mon pain.... Tiens-toi donc sur le dos, grosse dinde!

Faut pas te démolir, autrement tu en as pour quinze jours à te

remettre sur tes pattes.... Il est très bon, ton ragoût. Madame va en

manger avec moi. N'est-ce pas, madame?

La sage-femme refusa; mais elle voulut bien boire un verre de vin,

parce que ça l'avait émotionnée, disait-elle, de trouver la

malheureuse femme avec le bébé sur le paillasson. Coupeau partit

enfin, pour annoncer la nouvelle à la famille. Une demi-heure plus

tard, il revint avec tout le monde, maman Coupeau, les Lorilleux,

madame Lerat, qu'il avait justement rencontrée chez ces derniers. Les

Lorilleux, devant la prospérité du ménage, étaient devenus très

aimables, faisaient un éloge outré de Gervaise, en laissant échapper

de petits gestes restrictifs, des hochements de menton, des battements

de paupières, comme pour ajourner leur vrai jugement. Enfin, ils

savaient ce qu'ils savaient; seulement, ils ne voulaient pas aller

contre l'opinion de tout le quartier.

-- Je t'amène la séquelle! cria Coupeau. Tant pis! ils ont voulu te

voir... N'ouvre pas le bec, ça t'est défendu. Ils resteront là, à te

regarder tranquillement, sans se formaliser, n'est-ce pas?... Moi, je

vais leur faire du café, et du chouette!

Il disparut dans la cuisine. Maman Coupeau, après avoir embrassé

Gervaise, s'émerveillait de la grosseur de l'enfant. Les deux autres

femmes avaient également appliqué de gros baisers sur les joues de

l'accouchée. Et toutes trois, debout devant le lit, commentaient, en

s'exclamant, les détails des couches, de drôles de couches, une dent à

arracher, pas davantage. Madame Lerat examinait la petite partout, la

déclarait bien conformée, ajoutait même, avec intention, que ça ferait

une fameuse femme; et, comme elle lui trouvait la tête trop pointue,

elle la pétrissait légèrement, malgré ses cris, afin de l'arrondir.

Madame Lorilleux lui arracha le bébé en se fâchant: ça suffisait pour

donner tous les vices à une créature, de la tripoter ainsi, quand elle

avait le crâne si tendre. Puis, elle chercha là ressemblance. On

manqua se disputer. Lorilleux, qui allongeait le cou derrière les

femmes, répétait que la petite n'avait rien de Coupeau; un peu le nez

peut-être, et encore! C'était toute sa mère, avec des yeux d'ailleurs;

pour sûr, ces yeux-là ne venaient pas de la famille.

Cependant, Coupeau ne reparaissait plus. On l'entendait, dans la

cuisine, se battre avec le fourneau et la cafetière. Gervaise se

tournait les sangs: ce n'était pas l'occupation d'un homme, de faire

du café; et elle lui criait comment il devait s'y prendre, sans

écouter les chut! énergiques de la sage-femme.

-- Enlevez le baluchon! dit Coupeau, qui rentra, la cafetière à la

main. Hein! est-elle assez canulante! Il faut qu'elle se

cauchemarde... Nous allons boire ça dans des verres, n'est-ce pas?

parce que, voyez-vous, les tasses sont restées chez le marchand.

On s'assit autour de la table, et le zingueur voulut verser le café

lui-même. Il sentait joliment fort, ce n'était pas de la roupie de

sansonnet. Quand la sage-femme eut siroté son verre, elle s'en alla:

tout marchait bien, on n'avait plus besoin d'elle; si la nuit n'était

pas bonne, on l'enverrait chercher le lendemain. Elle descendait

encore l'escalier, que madame Lorilleux la traita de licheuse et de

propre à rien. Ça se mettait quatre morceaux de sucre dans son café,

ça se faisait donner des quinze francs, pour vous laisser accoucher

toute seule. Mais Coupeau la défendait; il allongerait les quinze

francs de bon coeur; après tout, ces femmes-là passaient leur jeunesse

à étudier, elles avaient raison de demander cher. Ensuite, Lorilleux

se disputa avec madame Lerat; lui, prétendait que, pour avoir un

garçon, il fallait tourner la tête de son lit vers le nord; tandis

qu'elle haussait les épaules, traitant ça d'enfantillage, donnant une

autre recette, qui consistait à cacher sous le matelas, sans le dire à

sa femme, une poignée d'orties fraîches, cueillies au soleil. On avait

poussé la table près du lit. Jusqu'à dix heures, Gervaise, prise peu à

peu d'une fatigue immense, resta souriante et stupide, la tête tournée

sur l'oreiller; elle voyait, elle entendait, mais elle ne trouvait

plus la force de hasarder un geste ni une parole; il lui semblait être

morte, d'une mort très douce, du fond de laquelle elle était heureuse

de regarder les autres vivre. Par moments, un vagissement de la petite

montait, au milieu des grosses voix, des réflexions interminables sur

un assassinat, commis la veille rue du Bon-Puits, à l'autre bout de la

Chapelle.

Puis, comme la société songeait au départ, on parla du baptême. Les

Lorilleux avaient accepté d'être parrain et marraine; en arrière, ils

rechignaient; pourtant, si le ménage ne s'était pas adressé à eux, ils

auraient fait une drôle de figure. Coupeau ne voyait guère la

nécessité de baptiser la petite; ça ne lui donnerait pas dix mille

livres de rente, bien sûr; et encore ça risquait de l'enrhumer. Moins

on avait affaire aux curés, mieux ça valait. Mais maman Coupeau le

traitait de païen. Les Lorilleux, sans aller manger le bon Dieu dans

les églises, se piquaient d'avoir de la religion.

-- Ce sera pour dimanche, si vous voulez, dit le chaîniste.

Et Gervaise ayant consenti d'un signe de tête, tout le monde

l'embrassa en lui recommandant de se bien porter. On dit adieu aussi

au bébé. Chacun vint se pencher sur ce pauvre petit corps frissonnant,

avec des risettes, des mots de tendresse, comme s'il avait pu

comprendre. On l'appelait Nana, la caresse du nom d'Anna, que portait

sa marraine.

-- Bonsoir, Nana... Allons, Nana, soyez belle fille...

Quand ils furent enfin partis, Coupeau mit sa chaise tout contre le

lit, et acheva sa pipe, en tenant dans la sienne la main de Gervaise.

Il fumait lentement, lâchant des phrases entre deux bouffées, très

ému.

-- Hein? ma vieille, ils t'ont cassé la tête? Tu comprends, je n'ai

pas pu les empêcher de venir. Après tout, ça prouve leur amitié...

Mais, n'est-ce pas? on est mieux seul. Moi, j'avais besoin d'être un

peu seul, comme ça, avec toi. La soirée m'a paru d'un long!... Cette

pauvre poule! elle a eu bien du bobo! Ces crapoussins-là, quand ça

vient au monde, ça ne se doute guère du mal que ça fait. Vrai, ça doit

être comme si on vous ouvrait les reins... Où est-il le bobo, que je

l'embrasse?

Il lui avait glissé délicatement sous le dos une de ses grosses mains,

et il l'attirait, il lui baisait le ventre à travers le drap, pris

d'un attendrissement d'homme rude pour cette fécondité endolorie

encore. Il demandait s'il ne lui faisait pas du mal, il aurait voulu

la guérir en soufflant dessus. Et Gervaise était bien heureuse. Elle

lui jurait qu'elle ne souffrait plus du tout. Elle songeait seulement

à se relever le plus tôt possible, parce qu'il ne fallait pas se

croiser les bras, maintenant. Mais lui, la rassurait. Est-ce qu'il ne

se chargeait pas de gagner la pâtée de la petite? Il serait un grand

lâche, si jamais il lui laissait cette gamine sur le dos. Ça ne lui

semblait pas malin de savoir faire un enfant: le mérite, pas vrai?

c'était de le nourrir.

Coupeau, cette nuit-là, ne dormit guère. Il avait couvert le feu du

poêle. Toutes les heures, il dut se relever pour donner au bébé des

cuillerées d'eau sucrée tiède. Ça ne l'empêcha pas de partir le matin

au travail comme à son habitude. Il profita même de l'heure de son

déjeuner, alla à la mairie faire sa déclaration. Pendant ce temps,

madame Boche, prévenue, était accourue passer la journée auprès de

Gervaise. Mais celle-ci, après dix heures de profond sommeil, se

lamentait, disait déjà se sentir toute courbaturée de garder le lit.

Elle tomberait malade, si on ne la laissait pas se lever. Le soir,

quand Coupeau revint, elle lui conta ses tourments: sans doute elle

avait confiance en madame Boche; seulement ça la mettait hors d'elle

de voir une étrangère s'installer dans sa chambre, ouvrir les tiroirs,

toucher à ses affaires. Le lendemain, la concierge, en revenant d'une

commission, la trouva debout, habillée, balayant et s'occupant du

dîner de son mari. Et jamais elle ne voulut se recoucher. On se

moquait d'elle, peut-être! C'était bon pour les dames d'avoir l'air

d'être cassées. Lorsqu'on n'était pas riche, on n'avait pas le temps.

Trois jours après ses couches, elle repassait des jupons chez madame

Fauconnier, tapant ses fers, mise en sueur par la grosse chaleur du

fourneau.

Dès le samedi soir, madame Lorilleux apporta ses cadeaux de marraine:

un bonnet de trente-cinq sous et une robe de baptême, plissée et

garnie d'une petite dentelle, qu'elle avait eue pour six francs, parce

qu'elle était défraîchie. Le lendemain, Lorilleux, comme parrain,

donna à l'accouchée six livres de sucre. Ils faisaient les choses

proprement. Même le soir, au repas qui eut lieu chez les Coupeau, ils

ne se présentèrent point les mains vides. Le mari arriva avec un litre

de vin cacheté sous chaque bras, tandis que la femme tenait un large

flan acheté chez un pâtissier de la chaussée Clignancourt, très en

renom. Seulement, les Lorilleux allèrent raconter leurs largesses dans

tout le quartier; ils avaient dépensé, près de vingt francs. Gervaise,

en apprenant leurs commérages, resta suffoquée et ne leur tint plus

aucun compte de leurs bonnes manières.

Ce fut à ce dîner de baptême que les Coupeau achevèrent de se lier

étroitement avec les voisins du palier. L'autre logement de la petite

maison était occupé par deux personnes, la mère et le fils, les

Goujet, comme on les appelait. Jusque-là, on s'était salué dans

l'escalier et dans la rue, rien de plus; les voisins semblaient un peu

ours. Puis, la mère lui ayant monté un seau d'eau, le lendemain de ses

couches, Gervaise avait jugé convenable de les inviter au repas,

d'autant plus qu'elle les trouvait très bien. Et là, naturellement, on

avait fait connaissance.

Les Goujet étaient du département du Nord. La mère raccommodait les

dentelles; le fils, forgeron de son état, travaillait dans une

fabrique de boulons. Ils occupaient l'autre logement du palier depuis

cinq ans. Derrière la paix muette de leur vie, se cachait tout un

chagrin ancien: le père Goujet, un jour d'ivresse furieuse, à Lille,

avait assommé un camarade à coups de barre de fer, puis s'était

étranglé dans sa prison, avec son mouchoir. La veuve et l'enfant,

venus à Paris après leur malheur, sentaient toujours ce drame sur

leurs têtes, le rachetaient par une honnêteté stricte, une douceur et

un courage inaltérables. Même il se mêlait un peu de fierté dans leur

cas, car ils finissaient par se voir meilleurs que les autres. Madame

Goujet, toujours vêtue de noir, le front encadré d'une coiffe

monacale, avait une face blanche et reposée de matrone, comme si la

pâleur des dentelles, le travail minutieux de ses doigts, lui eussent

donné un reflet de sérénité. Goujet était un colosse de vingt-trois

ans, superbe, le visage rose, les yeux bleus, d'une force herculéenne.

A l'atelier, les camarades l'appelaient la Gueule-d'Or, à cause de sa

belle barbe jaune.

Gervaise se sentit tout de suite prise d'une grande amitié pour ces

gens. Quand elle pénétra la première fois chez eux, elle resta

émerveillée de la propreté du logis. Il n'y avait pas à dire, on

pouvait souffler partout, pas un grain de poussière ne s'envolait. Et

le carreau luisait, d'une clarté de glace. Madame Goujet la fit entrer

dans la chambre de son fils, pour voir. C'était gentil et blanc comme

dans la chambre d'une fille: un petit lit de fer garni de rideaux de

mousseline, une table, une toilette, une étroite bibliothèque pendue

au mur; puis, des images du haut en bas, des bonshommes découpés, des

gravures coloriées fixées à l'aide de quatre clous, des portraits de

toutes sortes de personnages, détachés des journaux illustrés. Madame

Goujet disait, avec un sourire, que son fils était un grand enfant; le

soir, la lecture le fatiguait; alors, il s'amusait à regarder ses

images. Gervaise s'oublia une heure près de sa voisine, qui s'était

remise à son tambour, devant une fenêtre. Elle s'intéressait aux

centaines d'épingles attachant la dentelle, heureuse d'être là,

respirant la bonne odeur de propreté du logement, où cette besogne

délicate mettait un silence recueilli.

Les Goujet gagnaient encore à être fréquentés. Ils faisaient de

grosses journées et plaçaient plus du quart de leur quinzaine à la

Caisse d'épargne. Dans le quartier, on les saluait, on parlait de

leurs économies. Goujet n'avait jamais un trou, sortait avec des

bourgerons propres, sans une tache. Il était très poli, même un peu

timide, malgré ses larges épaules. Les blanchisseuses du bout de la

rue s'égayaient à le voir baisser le nez, quand il passait. Il

n'aimait pas leurs gros mots, trouvait ça dégoûtant que des femmes

eussent sans cesse des saletés à la bouche. Un jour pourtant, il était

rentré gris. Alors, madame Goujet, pour tout reproche, l'avait mis en

face d'un portrait de son père, une mauvaise peinture cachée

pieusement au fond de la commode. Et, depuis cette leçon, Goujet ne

buvait plus qu'à sa suffisance, sans haine pourtant contre le vin, car

le vin est nécessaire à l'ouvrier. Le dimanche, il sortait avec sa

mère, à laquelle il donnait le bras; le plus souvent, il la menait du

côté de Vincennes; d'autres fois, il la conduisait au théâtre. Sa mère

restait sa passion. Il lui parlait encore comme s'il était tout petit.

La tête carrée, la chair alourdie par le rude travail du marteau, il

tenait des grosses bêtes: dur d'intelligence, bon tout de même.

Les premiers jours, Gervaise le gêna beaucoup. Puis, en quelques

semaines, il s'habitua à elle. Il la guettait pour lui monter ses

paquets, la traitait en soeur, avec une brusque familiarité, découpant

des images à son intention. Cependant, un matin, ayant tourné la clef

sans frapper, il la surprit à moitié nue, se lavant le cou; et, de

huit jours, il ne la regarda pas en face, si bien qu'il finissait par

la faire rougir elle-même.

Cadet-Cassis, avec son bagou parisien, trouvait la Gueule-d'Or bêta.

C'était bien de ne pas licher, de ne pas souffler dans le nez des

filles, sur les trottoirs; mais il fallait pourtant qu'un homme fût un

homme, sans quoi autant valait-il tout de suite porter des jupons. Il

le blaguait devant Gervaise, en l'accusant de faire de l'oeil à toutes

les femmes du quartier; et ce tambour-major de Goujet se défendait

violemment. Ça n'empêchait pas les deux ouvriers d'être camarades. Ils

s'appelaient le matin, partaient ensemble, buvaient parfois un verre

de bière avant de rentrer. Depuis le dîner du baptême, ils se

tutoyaient, parce que dire toujours « vous », ça allonge les phrases.

Leur amitié en restait là, quand la Gueule-d'Or rendit à Cadet-Cassis

un fier service, un de ces services signalés dont on se souvient la

vie entière. C'était au 2 décembre. Le zingueur, par rigolade, avait

eu la belle idée de descendre voir l'émeute; il se fichait pas mal de

la République, du Bonaparte et de tout le tremblement; seulement, il

adorait la poudre, les coups de fusil lui semblaient drôles. Et il

allait très-bien être pincé derrière une barricade, si le forgeron ne

s'était rencontré là, juste à point pour le protéger de son grand

corps et l'aider à filer. Goujet, en remontant la rue du

Faubourg-Poissonnière, marchait vite, la figure grave. Lui, s'occupait

de politique, était républicain, sagement, au nom de la justice et du

bonheur de tous. Cependant, il n'avait pas fait le coup de fusil. Et

il donnait ses raisons: le peuple se lassait de payer aux bourgeois

les marrons qu'il tirait des cendres, en se brûlant les pattes;

février et juin étaient de fameuses leçons; aussi, désormais, les

faubourgs laisseraient-ils la ville s'arranger comme elle

l'entendrait. Puis, arrivé sur la hauteur, rue des Poissonniers, il

avait tourné la tête, regardant Paris; on bâclait tout de même là-bas

de la fichue besogne, le peuple un jour pourrait se repentir de s'être

croisé les bras. Mais Coupeau ricanait, appelait trop bêtes les ânes

qui risquaient leur peau, à la seule fin de conserver leurs vingt-cinq

francs aux sacrés fainéants de la Chambre. Le soir, les Coupeau

invitèrent les Goujet à dîner. Au dessert, Cadet-Cassis et la

Gueule-d'Or se posèrent chacun deux gros baisers sur les joues.

Maintenant, c'était à la vie à la mort.

Pendant trois années, la vie des deux familles coula, aux deux côtés

du palier, sans un événement. Gervaise avait élevé la petite, en

trouvant le moyen de perdre, au plus, deux jours de travail par

semaine. Elle devenait une bonne ouvrière de fin, gagnait jusqu'à

trois francs. Aussi s'était-elle décidée à mettre Étienne, qui allait

sur ses huit ans, dans une petite pension de la rue de Chartres, où

elle payait cent sous. Le ménage, malgré la charge des deux enfants,

plaçait des vingt francs et des trente francs chaque mois à la Caisse

d'épargne. Quand leurs économies atteignirent la somme de six cents

francs, la jeune femme ne dormît plus, obsédée d'un rêve d'ambition:

elle voulait s'établir, louer une petite boutique, prendre à son tour

des ouvrières. Elle avait tout calculé. Au bout de vingt ans, si le

travail marchait, ils pouvaient avoir une rente, qu'ils iraient manger

quelque part, à la campagne. Pourtant, elle n'osait se risquer. Elle

disait chercher une boutique, pour se donner le temps de la réflexion.

L'argent ne craignait rien à la Caisse d'épargne; au contraire, il

faisait des petits. En trois années, elle avait contenté une seule de

ses envies, elle s'était acheté une pendule; encore cette pendule, une

pendule de palissandre, à colonnes torses, à balancier de cuivre doré,

devait-elle être payée en un an, par à-comptes de vingt sous tous les

lundis. Elle se fâchait, lorsque Coupeau parlait de la monter; elle

seule enlevait le globe, essuyait les colonnes avec religion, comme si

le marbre de sa commode se fût transformé en chapelle. Sous le globe,

derrière la pendule, elle cachait le livret de la Caisse d'épargne. Et

souvent, quand elle rêvait à sa boutique, elle s'oubliait là, devant

le cadran, à regarder fixement tourner les aiguilles, ayant l'air

d'attendre quelque minute particulière et solennelle pour se décider.

Les Coupeau sortaient presque tous les dimanches avec les Goujet.

C'étaient des parties gentilles, une friture à Saint-Ouen ou un lapin

à Vincennes, mangés sans épate, sous le bosquet d'un traiteur. Les

hommes buvaient à leur soif, revenaient sains comme l'oeil, en donnant

le bras aux dames. Le soir, avant de se coucher, les deux ménages

comptaient, partageaient la dépense par moitié; et jamais un sou en

plus ou en moins ne soulevait une discussion. Les Lorilleux étaient

jaloux des Goujet. Ça leur paraissait drôle, tout de même, de voir

Cadet-Cassis et la Ban-ban aller sans cesse avec des étrangers, quand

ils avaient une famille. Ah bien! oui! ils s'en souciaient comme d'une

guigne, de leur famille! Depuis qu'ils avaient quatre sous de côté,

ils faisaient joliment leur tête. Madame Lorilleux, très vexée de voir

son frère lui échapper, recommençait à vomir des injures contre

Gervaise. Madame Lerat, au contraire, prenait parti pour la jeune

femme, la défendait en racontant des contes extraordinaires, des

tentatives de séduction, le soir, sur le boulevard, dont elle la

montrait sortant en héroïne de drame, flanquant une paire de claques à

ses lâches agresseurs. Quant à maman Coupeau, elle tâchait de

raccommoder tout le monde, de se faire bien venir de tous ses enfants:

sa vue baissait de plus en plus, elle n'avait plus qu'un ménage, elle

était contente de trouver cent sous chez les uns et chez les autres.

Le jour même où Nana prenait ses trois ans, Coupeau, en rentrant le

soir, trouva Gervaise bouleversée. Elle refusait de parler, elle

n'avait rien du tout, disait-elle. Mais, comme elle mettait la table à

l'envers, s'arrêtant avec les assiettes pour tomber dans de grosses

réflexions, son mari voulut absolument savoir.

-- Eh bien! voilà, finit-elle par avouer, la boutique du petit

mercier, rue de la Goutte-d'Or, est à louer... J'ai vu ça, il y a une

heure, en allant acheter du fil. Ça m'a donné un coup.

C'était une boutique très propre, juste dans la grande maison où ils

rêvaient d'habiter autrefois. Il y avait la boutique, une

arrière-boutique, avec deux autres chambres, à droite et à gauche;

enfin, ce qu'il leur fallait, les pièces un peu petites, mais bien

distribuées. Seulement, elle trouvait ça trop cher: le propriétaire

parlait de cinq cents francs.

-- Tu as donc visité et demandé le prix? dit Coupeau.

-- Oh! tu sais, par curiosité! répondit-elle, en affectant un air

d'indifférence. On cherche, on entre à tous les écriteaux, ça n'engage

à rien... Mais celle-là est trop chère, décidément. Puis, ce serait

peut-être une bêtise de m'établir.

Cependant, après le dîner, elle revint à la boutique du mercier. Elle

dessina les lieux, sur la marge d'un journal. Et, peu à peu, elle en

causait, mesurait les coins, arrangeait les pièces, comme si elle

avait dû, dès le lendemain, y caser ses meubles. Alors, Coupeau la

poussa à louer, en voyant sa grande envie; pour sûr, elle ne

trouverait rien de propre, à moins de cinq cents francs; d'ailleurs,

on obtiendrait peut-être une diminution. La seule chose ennuyeuse,

c'était d'aller habiter la maison des Lorilleux, qu'elle ne pouvait

pas souffrir. Mais elle se fâcha, elle ne détestait personne; dans le

feu de son désir, elle défendit même les Lorilleux; ils n'étaient pas

méchants au fond, on s'entendrait très bien. Et, quand ils furent

couchés, Coupeau dormait déjà qu'elle continuait ses aménagements

intérieurs, sans avoir pourtant, d'une façon nette, consenti à louer.

Le lendemain, restée seule, elle ne put résister au besoin d'enlever

le globe de la pendule et de regarder le livret de la Caisse

d'épargne. Dire que sa boutique était là dedans, dans ces feuillets

salis de vilaines écritures! Avant d'aller au travail, elle consulta

madame Goujet, qui approuva beaucoup son projet de s'établir; avec un

homme comme le sien, bon sujet, ne buvant pas, elle était certaine de

faire ses affaires et de ne pas être mangée. Au déjeuner, elle monta

même chez les Lorilleux pour avoir leur avis; elle désirait ne pas

paraître se cacher de la famille. Madame Lorilleux resta saisie.

Comment! la Banban allait avoir une boutique, à cette heure! Et, le

coeur crevé, elle balbutia, elle dut se montrer très contente: sans

doute, la boutique était commode, Gervaise avait raison de la prendre.

Pourtant, lorsqu'elle se fut un peu remise, elle et son mari parlèrent

de l'humidité de la cour, du jour triste des pièces du rez-de-chaussée.

Oh! c'était un bon coin pour les rhumatismes. Enfin, si elle était

décidée à louer, n'est-ce pas? leurs observations, bien certainement,

ne l'empêcheraient pas de louer.

Le soir, Gervaise avouait franchement en riant qu'elle en serait

tombée malade, si on l'avait empêchée d'avoir la boutique. Toutefois,

avant de dire: C'est fait! elle voulait emmener Coupeau voir les lieux

et tâcher d'obtenir une diminution sur le loyer.

-- Alors, demain, si ça te plaît, dit son mari. Tu viendras me prendre

vers six heures à la maison où je travaille, rue de la Nation, et nous

passerons rue de la Goutte-d'Or, en rentrant.

Coupeau terminait alors la toiture d'une maison neuve, à trois étages.

Ce jour-là, il devait justement poser les dernières feuilles de zinc.

Comme le toit était presque plat, il y avait installé son établi, un

large volet sur deux tréteaux. Un beau soleil de mai se couchait,

dorant les cheminées. Et, tout là-haut, dans le ciel clair, l'ouvrier

taillait tranquillement son zinc à coups de cisaille, penché sur

l'établi, pareil à un tailleur coupant chez lui une paire de culottes.

Contre le mur de la maison voisine, son aide, un gamin de dix-sept

ans, fluet et blond, entretenait le feu du réchaud en manoeuvrant un

énorme soufflet, dont chaque haleine faisait envoler un pétillement

d'étincelles.

-- Hé! Zidore, mets les fers! cria Coupeau.

L'aide enfonça les fers à souder au milieu de la braise, d'un rose

pâle dans le plein jour. Puis, il se remit à souffler. Coupeau tenait

la dernière feuille de zinc. Elle restait à poser au bord du toit,

près de la gouttière; là, il y avait une brusque pente, et le trou

béant de la rue se creusait. Le zingueur, comme chez lui, en chaussons

de lisières, s'avança, traînant les pieds, sifflotant l'air d'_Ohé!

les p'tits agneaux_! Arrivé devant le trou, il se laissa couler,

s'arc-bouta d'un genou contre la maçonnerie d'une cheminée, resta à

moitié chemin du pavé. Une de ses jambes pendait. Quand il se

renversait pour appeler cette couleuvre de Zidore, il se rattrapait à

un coin de la maçonnerie, à cause du trottoir, là-bas, sous lui.

-- Sacré lambin, va!... Donne donc les fers! Quand tu regarderas en

l'air, bougre d'efflanqué! les alouettes ne te tomberont pas toutes

rôties!

Mais Zidore ne se pressait pas. Il s'intéressait aux toits voisins, à

une grosse fumée qui montait au fond de Paris, du côté de Grenelle; ça

pouvait bien être un incendie. Pourtant, il vint se mettre à plat

ventre, la tête au-dessus du trou; et il passa les fers à Coupeau.

Alors, celui-ci commença à souder la feuille. Il s'accroupissait,

s'allongeait, trouvant toujours son équilibre, assis d'une fesse,

perché sur la pointe d'un pied, retenu par un doigt. Il avait un sacré

aplomb, un toupet du tonnerre, familier, bravant le danger. Ça le

connaissait. C'était la rue qui avait peur de lui. Comme il ne lâchait

pas sa pipe, il se tournait de temps à autre, il crachait paisiblement

dans la rue.

-- Tiens! madame Boche! cria-t-il tout d'un coup. Ohé! madame Boche!

Il venait d'apercevoir la concierge traversant la chaussée. Elle leva

la tête, le reconnut. Et une conversation s'engagea du toit au

trottoir. Elle cachait ses mains sous son tablier, le nez en l'air.

Lui, debout maintenant, son bras gauche passé autour d'un tuyau, se

penchait.

-- Vous n'avez pas vu ma femme? demanda-t-il.

-- Non, bien sûr, répondit la concierge. Elle est par ici?

-- Elle doit venir me prendre... Et l'on se porte bien chez vous?

-- Mais oui, merci, c'est moi la plus malade, vous voyez... Je vais

chaussée Clignancourt chercher un petit gigot. Le boucher, près du

Moulin-Rouge, ne le vend que seize sous.

Ils haussaient la voix, parce qu'une voiture passait dans la rue de la

Nation, large, déserte; leurs paroles, lancées à toute volée, avaient

seulement fait mettre à sa fenêtre une petite vieille; et cette

vieille restait là, accoudée, se donnant la distraction d'une grosse

émotion, à regarder cet homme, sur la toiture d'en face, comme si elle

espérait le voir tomber d'une minute à l'autre.

-- Eh bien! bonsoir, cria encore madame Boche. Je ne veux pas vous

déranger.

Coupeau se tourna, reprit le fer que Zidore lui tendait. Mais au

moment où la concierge s'éloignait, elle aperçut sur l'autre trottoir

Gervaise, tenant Nana par la main. Elle relevait déjà la tête pour

avertir le zingueur, lorsque la jeune femme lui ferma la bouche d'un

geste énergique. Et, à demi-voix, afin de n'être pas entendue là-haut,

elle dit sa crainte: elle redoutait, en se montrant tout d'un coup, de

donner à son mari une secousse, qui le précipiterait. En quatre ans,

elle était allée le chercher une seule fois à son travail. Ce jour-là,

c'était la seconde fois. Elle ne pouvait pas assister à ça, son sang

ne faisait qu'un tour, quand elle voyait son homme entre ciel et

terre, à des endroits où les moineaux eux-mêmes ne se risquaient pas.

-- Sans doute, ce n'est pas agréable, murmurait madame Boche. Moi, le

mien est tailleur, je n'ai pas ces tremblements.

-- Si vous saviez, dans les premiers temps, dit encore Gervaise,

j'avais des frayeurs du matin au soir. Je le voyais toujours, la tête

cassée, sur une civière... Maintenant, je n'y pense plus autant. On

s'habitue à tout. Il faut bien que le pain se gagne... N'importe,

c'est un pain joliment cher, car on y risque ses os plus souvent qu'à

son tour.

Elle se tut, cachant Nana dans sa jupe, craignant un cri de la petite.

Malgré elle, toute pâle, elle regardait. Justement, Coupeau soudait le

bord extrême de la feuille, près de la gouttière; il se coulait le

plus possible, ne pouvait atteindre le bout. Alors, il se risqua, avec

ces mouvements ralentis des ouvriers, pleins d'aisance et de lourdeur.

Un moment, il fut au-dessus du pavé, ne se tenant plus, tranquille, à

son affaire; et, d'en bas, sous le fer promené d'une main soigneuse,

on voyait grésiller la petite flamme blanche de la soudure. Gervaise,

muette, la gorge étranglée par l'angoisse, avait serré les mains, les

élevait d'un geste machinal de supplication. Mais elle respira

bruyamment, Coupeau venait de remonter sur le toit, sans se presser,

prenant le temps de cracher une dernière fois dans la rue.

-- On moucharde donc! cria-t-il gaiement en l'apercevant. Elle a fait

la bête, n'est-ce pas? madame Boche; elle n'a pas voulu appeler...

Attends-moi, j'en ai encore pour dix minutes.

Il lui restait à poser un chapiteau de cheminée, une bricole de rien

du tout. La blanchisseuse et la concierge demeurèrent sur le trottoir,

causant du quartier, surveillant Nana, pour l'empêcher de barboter

dans le ruisseau, où elle cherchait des petits poissons; et les deux

femmes revenaient toujours à la toiture, avec des sourires, des

hochements de tête, comme pour dire qu'elles ne s'impatientaient pas.

En face, la vieille n'avait pas quitté sa fenêtre, regardant l'homme,

attendant.

-- Qu'est-ce qu'elle a donc à espionner, cette bique? dit madame

Boche. Une fichue mine!

Là-haut, on entendait la voix forte du zingueur chantant: _Ah! qu'il

fait donc bon cueillir la fraise_! Maintenant, penché sur son établi,

il coupait son zinc en artiste. D'un tour de compas, il avait tracé

une ligne, et il détachait un large éventail, à l'aide d'une paire de

cisailles cintrées; puis, légèrement, au marteau, il ployait cet

éventail en forme de champignon pointu. Zidore s'était remis à

souffler la braise du réchaud. Le soleil se couchait derrière la

maison, dans une grande clarté rose, lentement pâlie, tournant au

lilas tendre. Et en plein ciel, à cette heure recueillie du jour, les

silhouettes des deux ouvriers, grandies démesurément, se découpaient

sur le fond limpide de l'air, avec la barre sombre de l'établi et

l'étrange profil du soufflet.

Quand le chapiteau fut taillé, Coupeau jeta son appel:

-- Zidore! les fers!

Mais Zidore venait de disparaître. Le zingueur, en jurant, le chercha

du regard, l'appela par la lucarne du grenier restée ouverte. Enfin,

il le découvrit sur un toit voisin, à deux maisons de distance. Le

galopin se promenait, explorait les environs, ses maigres cheveux

blonds s'envolant au grand air, clignant les yeux en face de

l'immensité de Paris.

-- Dis donc, la flâne! est-ce que tu te crois à la campagne! dit

Coupeau furieux. Tu es comme monsieur Béranger, tu composes des vers,

peut-être!... Veux-tu bien me donner les fers! A-t-on jamais vu! se

balader sur les toits! Amène-z-y ta connaissance tout de suite, pour

lui chanter des mamours... Veux-tu me donner les fers, sacrée

andouille!

Il souda, il cria à Gervaise:

-- Voilà, c'est fini... Je descends.

Le tuyau auquel il devait adapter le chapiteau se trouvait au milieu

du toit. Gervaise, tranquillisée, continuait à sourire en suivant ses

mouvements. Nana, amusée tout d'un coup par la vue de son père, tapait

dans ses petites mains. Elle s'était assise sur le trottoir, pour

mieux voir là-haut.

-- Papa! papa! criait-elle de toute sa force; papa! regarde donc!

Le zingueur voulut se pencher, mais son pied glissa. Alors,

brusquement, bêtement, comme un chat dont les pattes s'embrouillent,

il roula, il descendit la pente légère de la toiture, sans pouvoir se

rattraper.

-- Nom de Dieu! dit-il d'une voix étouffée.

Et il tomba. Son corps décrivit une courbe molle, tourna deux fois sur

lui-même, vint s'écraser au milieu de la rue avec le coup sourd d'un

paquet de linge jeté de haut.

Gervaise, stupide, la gorge déchirée d'un grand cri, resta les bras en

l'air. Des passants accoururent, un attroupement se forma. Madame

Boche, bouleversée, fléchissant sur les jambes, prit Nana entre les

bras, pour lui cacher la tête et l'empêcher de voir. Cependant, en

face, la petite vieille, comme satisfaite, fermait tranquillement sa

fenêtre.

Quatre hommes finirent par transporter Coupeau chez un pharmacien, au

coin, de la rue des Poissonniers; et il demeura là près d'une heure,

au milieu de la boutique, sur une couverture, pendant qu'on était allé

chercher un brancard à l'hôpital Lariboisière. Il respirait encore,

mais le pharmacien avait de petits hochements de tête. Maintenant,

Gervaise, à genoux parterre, sanglotait d'une façon continue,

barbouillée de ses larmes, aveuglée, hébétée. D'un mouvement machinal,

elle avançait les mains, tâtait les membres de son mari,

très-doucement. Puis, elle les retirait, en regardant le pharmacien

qui lui avait défendu de toucher; et elle recommençait quelques

secondes plus tard, ne pouvant s'empêcher de s'assurer s'il restait

chaud, croyant lui faire du bien. Quand le brancard arriva enfin, et

qu'on parla de partir pour l'hôpital, elle se releva, en disant

violemment:

-- Non, non, pas à l'hôpital!... Nous demeurons rue Neuve de la

Goutte-d'Or.

On eut beau lui expliquer que la maladie lui coûterait très-cher, si

elle prenait son mari chez elle. Elle répétait avec entêtement:

-- Rue Neuve de la Goutte-d'Or, je montrerai la porte... Qu'est-ce que

ça vous fait? J'ai de l'argent... C'est mon mari, n'est-ce pas? Il est

à moi, je le veux.

Et l'on dut rapporter Coupeau chez lui. Lorsque le brancard traversa

la foule qui s'écrasait devant la boutique du pharmacien, les femmes

du quartier parlaient de Gervaise avec animation: elle boitait, la

mâtine, mais elle avait tout de même du chien; bien sûr, elle

sauverait son homme, tandis qu'à l'hôpital les médecins faisaient

passer l'arme à gauche aux malades trop détériorés, histoire de ne pas

se donner l'embêtement de les guérir. Madame Boche, après avoir emmené

Nana chez elle, était revenue et racontait l'accident avec des détails

interminables, toute secouée encore d'émotion.

-- J'allais chercher un gigot, j'étais là, je l'ai vu tomber,

répétait-elle. C'est à cause de sa petite, il a voulu la regarder, et

patatras! Ah! Dieu de Dieu! je ne demande pas à en voir tomber un

second... Il faut pourtant que j'aille chercher mon gigot.

Pendant huit jours, Coupeau fut très-bas. La famille, les voisins,

tout le monde, s'attendaient à le voir tourner de l'oeil d'un instant

à l'autre. Le médecin, un médecin très-cher qui se faisait payer cent

sous la visite, craignait des lésions intérieures; et ce mot effrayait

beaucoup, on disait dans le quartier que le zingueur avait eu le coeur

décroché par la secousse. Seule, Gervaise, pâlie par les veilles,

sérieuse, résolue, haussait les épaules. Son homme avait la jambe

droite cassée; ça, tout le monde le savait; on la lui remettrait,

voilà tout. Quant au reste, au coeur décroché, ce n'était rien. Elle

le lui raccrocherait, son coeur. Elle savait comment les coeurs se

raccrochent, avec des soins, de la propreté, une amitié solide. Et

elle montrait une conviction superbe, certaine de le guérir, rien qu'à

rester autour de lui et à le toucher de ses mains, dans les heures de

fièvre. Elle ne douta pas une minute. Toute une semaine, on la vit sur

ses pieds, parlant peu, recueillie dans son entêtement de le sauver,

oubliant les enfants, la rue, la ville entière. Le neuvième jour, le

soir où le médecin répondit enfin du malade, elle tomba sur une

chaise, les jambes molles, l'échine brisée, tout en larmes. Cette

nuit-là, elle consentit à dormir deux heures, la tête posée sur le

pied du lit.

L'accident de Coupeau avait mis la famille en l'air. Maman Coupeau

passait les nuits avec Gervaise; mais, dès neuf heures, elle

s'endormait sur sa chaise. Chaque soir, en rentrant du travail, madame

Lerat faisait un grand détour pour prendre des nouvelles. Les

Lorilleux étaient d'abord venus deux et trois fois par jour, offrant

de veiller, apportant même un fauteuil pour Gervaise. Puis, des

querelles n'avaient pas tardé à s'élever sur la façon de soigner les

malades. Madame Lorilleux prétendait avoir sauvé assez de gens dans sa

vie pour savoir comment il fallait s'y prendre. Elle accusait aussi la

jeune femme de la bousculer, de l'écarter du lit de son frère. Bien

sûr, la Banban avait raison de vouloir quand même guérir Coupeau; car,

enfin, si elle n'était pas allée le déranger rue de la Nation, il ne

serait pas tombé. Seulement, de la manière dont elle l'accommodait,

elle était certaine de l'achever.

Lorsqu'elle vit Coupeau hors de danger, Gervaise cessa de garder son

lit avec autant de rudesse jalouse. Maintenant, on ne pouvait plus le

lui tuer, et elle laissait approcher les gens sans méfiance. La

famille s'étalait dans la chambre. La convalescence devait être

très-longue; le médecin avait parlé de quatre mois. Alors, pendant les

longs sommeils du zingueur, les Lorilleux traitèrent Gervaise de bête.

Ça l'avançait beaucoup d'avoir son mari chez elle. A l'hôpital, il se

serait remis sur pied deux fois plus vite. Lorilleux aurait voulu être

malade, attraper un bobo quelconque, pour lui montrer s'il hésiterait

une seconde à entrer à Lariboisière. Madame Lorilleux connaissait une

dame qui en sortait; eh bien! elle avait mangé du poulet matin et

soir. Et tous deux, pour la vingtième fois, refaisaient le calcul de

ce que coûteraient au ménage les quatre mois de convalescence: d'abord

les journées de travail perdues, puis le médecin, les remèdes, et plus

tard le bon vin, la viande saignante. Si les Coupeau croquaient

seulement leurs quatre sous d'économies, ils devraient s'estimer

fièrement heureux. Mais ils s'endetteraient, c'était à croire. Oh! ça

les regardait. Surtout, ils n'avaient pas à compter sur la famille,

qui n'était pas assez riche pour entretenir un malade chez lui. Tant

pis pour la Banban, n'est-ce pas? elle pouvait bien faire comme les

autres, laisser porter son homme à l'hôpital. Ça la complétait, d'être

une orgueilleuse.

Un soir, madame Lorilleux eut la méchanceté de lui demander

brusquement:

-- Eh bien! et votre boutique, quand la louez-vous?

-- Oui, ricana Lorilleux, le concierge vous attend encore.

Gervaise resta suffoquée. Elle avait complètement oublié la boutique.

Mais elle voyait la joie mauvaise de ces gens, à la pensée que

désormais la boutique était flambée. Dès ce soir-là, en effet, ils

guettèrent les occasions pour la plaisanter sur son rêve tombé à

l'eau. Quand on parlait d'un, espoir irréalisable, ils renvoyaient la

chose au jour où elle serait patronne, dans un beau magasin donnant

sur la rue. Et, derrière elle, c'étaient des gorges chaudes: Elle ne

voulait pas faire d'aussi vilaines suppositions; mais, en vérité, les

Lorilleux avaient l'air maintenant d'être très-contents de l'accident

de Coupeau, qui l'empêchait de s'établir blanchisseuse rue de la

Goutte-d'Or.

Alors, elle-même voulut rire et leur montrer combien elle sacrifiait

volontiers l'argent pour la guérison de son mari. Chaque fois qu'elle

prenait en leur présence le livret de la Caisse d'épargne, sous le

globe de la pendule, elle disait gaiement:

-- Je sors, je vais louer ma boutique.

Elle n'avait pas voulu retirer l'argent tout d'une fois. Elle le

redemandait par cent francs, pour ne pas garder un si gros tas de

pièces dans sa commode; puis, elle espérait vaguement quelque miracle,

un rétablissement brusque, qui leur permettrait, de ne pas déplacer la

somme entière. A chaque course à la Caisse d'épargne, quand elle

rentrait, elle additionnait sur un bout de papier l'argent qu'ils

avaient encore là-bas. C'était uniquement pour le bon ordre. Le trou

avait beau se creuser dans la monnaie, elle tenait, de son air

raisonnable, avec son tranquille sourire, les comptes de cette débâcle

de leurs économies. N'était-ce pas déjà une consolation d'employer si

bien cet argent, de l'avoir eu sous la main, au moment de leur

malheur? Et, sans un regret, d'une main soigneuse, elle replaçait le

livret derrière la pendule, sous le globe.

Les Goujet se montrèrent très-gentils pour Gervaise pendant la maladie

de Coupeau. Madame Goujet était à son entière disposition; elle ne

descendait pas une fois sans lui demander si elle avait besoin de

sucre, de beurre, de sel; elle lui offrait toujours le premier

bouillon, les soirs où elle mettait un pot au feu; même, si elle la

voyait trop occupée, elle soignait sa cuisine, lui donnait un coup de

main pour la vaisselle. Goujet, chaque matin, prenait les seaux de la

jeune femme, allait les emplir à la fontaine de la rue des

Poissonniers; c'était une économie de deux sous. Puis, après le dîner,

quand la famille n'envahissait pas la chambre, les Goujet venaient

tenir compagnie aux Coupeau. Pendant deux heures, jusqu'à dix heures,

le forgeron fumait sa pipe, en regardant Gervaise tourner autour du

malade. Il ne disait pas dix paroles de la soirée. Sa grande face

blonde enfoncée entre ses épaules de colosse, il s'attendrissait à la

voir verser de la tisane dans une tasse, remuer le sucre sans faire de

bruit avec la cuiller. Lorsqu'elle bordait le lit et qu'elle

encourageait Coupeau d'une voix douce, il restait tout secoué. Jamais

il n'avait rencontré une aussi brave femme. Ça ne lui allait même pas

mal de boiter, car elle en avait plus de mérite encore à se

décarcasser tout le long de la journée auprès de son mari. On ne

pouvait pas dire, elle ne s'asseyait pas un quart d'heure, le temps de

manger. Elle courait sans cesse chez le pharmacien, mettait son nez

dans des choses pas propres, se donnait un mal du tonnerre pour tenir

en ordre cette chambre où l'on faisait tout; avec ça, pas une plainte,

toujours aimable, même les soirs où elle dormait debout, les yeux

ouverts, tant elle était lasse. Et le forgeron, dans cet air de

dévouement, au milieu des drogues traînant sur les meubles, se prenait

d'une grande affection pour Gervaise, à la regarder ainsi aimer et

soigner Coupeau de tout son coeur.

-- Hein! mon vieux, te voilà recollé, dit-il un jour au convalescent.

Je n'étais pas en peine, ta femme est le bon Dieu!

Lui, devait se marier. Du moins, sa mère avait trouvé une jeune fille

très convenable, une dentellière comme elle, qu'elle désirait vivement

lui voir épouser. Pour ne pas la chagriner, il disait oui, et la noce

était même fixée aux premiers jours de septembre. L'argent de l'entrée

en ménage dormait depuis longtemps à la Caisse d'épargne. Mais il

hochait la tête quand Gervaise lui parlait de ce mariage, il murmurait

de sa voix lente:

-- Toutes les femmes ne sont pas comme vous, madame Coupeau. Si toutes

les femmes étaient comme vous, on en épouserait dix.

Cependant, Coupeau, au bout de deux mois, put commencer à se lever. Il

ne se promenait pas loin, du lit à la fenêtre, et encore soutenu par

Gervaise. Là, il s'asseyait dans le fauteuil des Lorilleux, la jambe

droite allongée sur un tabouret. Ce blagueur, qui allait rigoler des

pattes cassées, les jours de verglas, était très vexé de son accident.

Il manquait de philosophie. Il avait passé ces deux mois dans le lit,

à jurer, à faire enrager le monde. Ce n'était pas une existence,

vraiment, de vivre sur le dos, avec une quille ficelée et raide comme

un saucisson. Ah! il connaîtrait le plafond, par exemple; il y avait

une fente, au coin de l'alcôve, qu'il aurait dessinée les yeux fermés.

Puis, quand il s'installa dans le fauteuil, ce fut une autre histoire.

Est-ce qu'il resterait longtemps cloué là, pareil à une momie? La rue

n'était pas si drôle, il n'y passait personne, ça puait l'eau de

javelle toute la journée. Non, vrai, il se faisait trop vieux, il

aurait donné dix ans de sa vie pour savoir seulement comment se

portaient les fortifications. Et il revenait toujours à des

accusations violentes contre le sort. Ça n'était pas juste, son

accident; ça n'aurait pas dû lui arriver, à lui un bon ouvrier, pas

fainéant, pas soûlard. À d'autres peut-être, il aurait compris.

-- Le papa Coupeau, disait-il, s'est cassé le cou, un jour de ribotte.

Je ne puis pas dire que c'était mérité, mais enfin la chose

s'expliquait... Moi, j'étais à jeun, tranquille comme Baptiste, sans

une goutte de liquide dans le corps, et voilà que je dégringole en

voulant me tourner pour faire une risette à Nana!... Vous ne trouvez

pas ça trop fort? S'il y a un bon Dieu, il arrange drôlement les

choses. Jamais je n'avalerai ça.

Et, quand les jambes lui revinrent, il garda une sourde rancune contre

le travail. C'était un métier de malheur, de passer ses journées comme

les chats, le long des gouttières. Eux pas bêtes, les bourgeois! ils

vous envoyaient à la mort, bien trop poltrons pour se risquer sur une

échelle, s'installant solidement au coin de leur feu et se fichant du

pauvre monde. Et il en arrivait à dire que chacun aurait dû poser son

zinc sur sa maison. Dame! en bonne justice, on devait en venir là: si

tu ne veux pas être mouillé, mets-toi à couvert. Puis, il regrettait

de ne pas avoir appris un autre métier, plus joli et moins dangereux,

celui d'ébéniste, par exemple. Ça, c'était encore la faute du père

Coupeau; les pères avaient cette bête d'habitude de fourrer quand même

les enfants dans leur partie.

Pendant deux mois encore, Coupeau marcha avec des béquilles. Il avait

d'abord pu descendre dans la rue, fumer une pipe devant la porte.

Ensuite, il était allé jusqu'au boulevard extérieur, se traînant au

soleil, restant des heures assis sur un banc. La gaieté lui revenait,

son bagou d'enfer s'aiguisait dans ses longues flâneries. Et il

prenait là, avec le plaisir de vivre, une joie à ne rien faire, les

membres abandonnés, les muscles glissant à un sommeil très-doux;

c'était comme une lente conquête de la paresse, qui profitait de sa

convalescence pour entrer dans sa peau et l'engourdir, en le

chatouillant. Il revenait bien portant, goguenard, trouvant la vie

belle, ne voyant pas pourquoi ça ne durerait pas toujours. Lorsqu'il

put se passer de béquilles, il poussa ses promenades plus loin, courut

les chantiers pour revoir les camarades. Il restait les bras croisés

en face des maisons en construction, avec des ricanements, des

hochements de tête; et il blaguait les ouvriers qui trimaient, il

allongeait sa jambe, pour leur montrer où ça menait de s'esquinter le

tempérament. Ces stations gouailleuses devant la besogne des autres

satisfaisaient sa rancune contre le travail. Sans doute, il s'y

remettrait, il le fallait bien; mais ce serait le plus tard possible.

Oh! il était payé pour manquer d'enthousiasme. Puis, ça lui semblait

si bon de faire un peu la vache!

Les après-midi où Coupeau s'ennuyait, il montait chez les Lorilleux.

Ceux-ci le plaignaient beaucoup, l'attiraient par toutes sortes de

prévenances aimables. Dans les premières années de son mariage, il

leur avait échappé, grâce à l'influence de Gervaise. Maintenant, ils

le reprenaient, en le plaisantant sur la peur que lui causait sa

femme. Il n'était donc pas un homme! Pourtant, les Lorilleux

montraient une grande discrétion, célébraient d'une façon outrée les

mérites de la blanchisseuse. Coupeau, sans se disputer encore, jurait

à celle-ci que sa soeur l'adorait, et lui demandait d'être moins

mauvaise pour elle. La première querelle du ménage, un soir, était

venue au sujet d'Étienne. Le zingueur avait passé l'après-midi chez

les Lorilleux. En rentrant, comme le dîner se faisait attendre et que

les enfants criaient après la soupe, il s'en était pris brusquement à

Étienne, lui envoyant une paire de calottes soignées. Et, pendant une

heure, il avait ronchonné: ce mioche n'était pas à lui, il ne savait

pas pourquoi il le tolérait dans la maison; il finirait par le

flanquer à la porte. Jusque-là, il avait accepté le gamin sans tant

d'histoires. Le lendemain, il parlait de sa dignité. Trois jours

après, il lançait des coups de pied au derrière du petit, matin et

soir, si bien que l'enfant, quand il l'entendait monter, se sauvait

chez les Goujet, où la vieille dentellière lui gardait un coin de la

table pour faire ses devoirs.

Gervaise, depuis longtemps, s'était remise au travail. Elle n'avait

plus la peine d'enlever et de replacer le globe de la pendule; toutes

les économies se trouvaient mangées; et il fallait piocher dur,

piocher pour quatre, car ils étaient quatre bouches à table. Elle

seule nourrissait tout ce monde. Quand elle entendait les gens la

plaindre, elle excusait vite Coupeau. Pensez donc! il avait tant

souffert, ce n'était pas étonnant, si son caractère prenait de

l'aigreur! Mais ça passerait avec la santé. Et si on lui laissait

entendre que Coupeau semblait solide à présent, qu'il pouvait bien

retourner au chantier, elle se récriait. Non, non, pas encore! Elle ne

voulait pas l'avoir de nouveau au lit. Elle savait bien ce que le

médecin lui disait, peut-être! C'était elle qui l'empêchait de

travailler, en lui répétant chaque matin de prendre son temps, de ne

pas se forcer. Elle lui glissait même des pièces de vingt sous dans la

poche de son gilet. Coupeau acceptait ça comme une chose naturelle; il

se plaignait de toutes sortes de douleurs pour se faire dorloter; au

bout de six mois, sa convalescence durait toujours. Maintenant, les

jours où il allait regarder travailler les autres, il entrait

volontiers boire un canon avec les camarades. Tout de même, on n'était

pas mal chez le marchand de vin; on rigolait, on restait là cinq

minutes. Ça ne déshonorait personne. Les poseurs seuls affectaient de

crever de soif à la porte. Autrefois, on avait bien raison de le

blaguer, attendu qu'un verre de vin n'a jamais tué un homme. Mais il

se tapait la poitrine en se faisant un honneur de ne boire que du vin;

toujours du vin, jamais de l'eau-de-vie; le vin prolongeait

l'existence, n'indisposait pas, ne soûlait pas. Pourtant, à plusieurs

reprises, après des journées de désoeuvrement, passées de chantier en

chantier, de cabaret en cabaret, il était rentré éméché. Gervaise, ces

jours-là, avait fermé sa porte, en prétextant elle-même un gros mal de

tête, pour empêcher les Goujet d'entendre les bêtises de Coupeau.

Peu à peu, cependant, la jeune femme s'attrista. Matin et soir, elle

allait, rue de la Goutte-d'Or, voir la boutique, qui était toujours à

louer; et elle se cachait, comme si elle eût commis un enfantillage

indigne d'une grande personne. Cette boutique recommençait à lui

tourner la tête; la nuit, quand la lumière était éteinte, elle

trouvait à y songer, les yeux ouverts, le charme d'un plaisir défendu.

Elle faisait de nouveau ses calculs: deux cent cinquante francs pour

le loyer, cent cinquante francs d'outils et d'installation, cent

francs d'avance afin de vivre quinze jours; en tout cinq cents francs,

au chiffre le plus bas. Si elle n'en parlait pas tout haut,

continuellement, c'était de crainte de paraître regretter les

économies mangées par la maladie de Coupeau. Elle devenait toute pâle

souvent, ayant failli laisser échapper son envie, rattrapant sa phrase

avec la confusion d'une vilaine pensée. Maintenant, il faudrait

travailler quatre ou cinq années, avant d'avoir mis de côté une si

grosse somme. Sa désolation était justement de ne pouvoir s'établir

tout de suite; elle aurait fourni aux besoins du ménage, sans compter

sur Coupeau, en lui laissant des mois pour reprendre goût au travail;

elle se serait tranquillisée, certaine de l'avenir, débarrassée des

peurs secrètes dont elle se sentait prise parfois, lorsqu'il revenait

très-gai, chantant, racontant quelque bonne farce de cet animal de

Mes-Bottes, auquel il avait payé un litre.

Un soir, Gervaise se trouvant seule chez elle, Goujet entra et ne se

sauva pas, comme à son habitude. Il s'était assis, il fumait en la

regardant. Il devait avoir une phrase grave à prononcer; il la

retournait, la mûrissait, sans pouvoir lui donner une forme

convenable. Enfin, après un gros silence, il se décida, il retira sa

pipe de la bouche, pour tout dire d'un trait:

-- Madame Gervaise, voudriez-vous me permettre de vous prêter de

l'argent?

Elle était penchée sur un tiroir de sa commode, cherchant des

torchons. Elle se releva, très rouge. Il l'avait donc vue, le matin,

rester en extase devant la boutique, pendant près de dix minutes? Lui,

souriait d'un air gêné, comme s'il avait fait là une proposition

blessante. Mais elle refusa vivement; jamais elle n'accepterait de

l'argent, sans savoir quand elle pourrait le rendre. Puis, il

s'agissait vraiment d'une trop forte somme. Et comme il insistait,

consterné, elle finit par crier:

-- Mais votre mariage? Je ne puis pas prendre l'argent de votre

mariage, bien sûr!

-- Oh! ne vous gênez pas, répondit-il en rougissant à son tour. Je ne

me marie plus. Vous savez, une idée..... Vrai, j'aime mieux vous

prêter l'argent.

Alors, tous deux baissèrent la tête. Il y avait entre eux quelque

chose de très doux qu'ils ne disaient pas. Et Gervaise accepta. Goujet

avait prévenu sa mère. Ils traversèrent le palier, allèrent la voir

tout de suite. La dentellière était grave, un peu triste, son calme

visage penché sur son tambour. Elle ne voulait pas contrarier son

fils, mais elle n'approuvait plus le projet de Gervaise; et elle dit

nettement pourquoi: Coupeau tournait mal, Coupeau lui mangerait sa

boutique. Elle ne pardonnait surtout point au zingueur d'avoir refusé

d'apprendre à lire, pendant sa convalescence; le forgeron s'était

offert pour lui montrer, mais l'autre l'avait envoyé dinguer, en

accusant la science de maigrir le monde. Cela avait presque fâché les

deux ouvriers; ils allaient chacun de son côté. D'ailleurs, madame

Goujet, en voyant les regards suppliants de son grand enfant, se

montra très bonne pour Gervaise. Il fut convenu qu'on prêterait cinq

cents francs aux voisins; ils les rembourseraient en donnant chaque

mois un à-compte de vingt francs; ça durerait ce que ça durerait.

-- Dis donc! le forgeron te fait de l'oeil, s'écria Coupeau en riant,

quand il apprit l'histoire. Oh! je suis bien tranquille, il est trop

godiche... On le lui rendra, son argent. Mais, vrai, s'il avait

affaire à de la fripouille, il serait joliment jobardé.

Dès le lendemain, les Coupeau louèrent la boutique. Gervaise courut

toute la journée, de la rue Neuve à la rue de la Goutte-d'Or. Dans le

quartier, à la voir passer ainsi, légère, ravie au point de ne plus

boiter, on racontait qu'elle avait dû se laisser faire une opération.

V

Justement, les Boche, depuis le terme d'avril, avaient quitté la rue

des Poissonniers et tenaient la loge de la grande maison, rue de la

Goutte-d'Or. Comme ça se rencontrait, tout de même! Un des ennuis de

Gervaise, qui avait vécu si tranquille sans concierge dans son trou de

la rue Neuve, était de retomber sous la sujétion de quelque mauvaise

bête, avec laquelle il faudrait se disputer pour un peu d'eau

répandue, ou pour la porte refermée trop fort, le soir. Les concierges

sont une si sale espèce! Mais, avec les Boche, ce serait un plaisir.

On se connaissait, on s'entendrait toujours. Enfin, ça se passerait en

famille.

Le jour de la location, quand les Coupeau vinrent signer le bail,

Gervaise se sentit le coeur tout gros, en passant sous la haute porte.

Elle allait donc habiter cette maison vaste comme une petite ville,

allongeant et entre-croisant les rues interminables de ses escaliers

et de ses corridors. Les façades grises avec les loques des fenêtres

séchant au soleil, la cour blafarde aux pavés défoncés de place

publique, le ronflement de travail qui sortait des murs, lui causaient

un grand trouble, une joie d'être enfin près de contenter son

ambition, une peur de ne pas réussir et de se trouver écrasée dans

cette lutte énorme contre la faim, dont elle entendait le souffle. Il

lui semblait faire quelque chose de très hardi, se jeter au beau

milieu d'une machine en branle, pendant que les marteaux du serrurier

et les rabots de l'ébéniste tapaient et sifflaient, au fond des

ateliers du rez-de-chaussée. Ce jour-là, les eaux de la teinturerie

coulant sous le porche étaient d'un vert pomme très-tendre. Elle les

enjamba, en souriant; elle voyait dans cette couleur un heureux

présage.

Le rendez-vous avec le propriétaire était dans la loge même des Boche.

M. Marescot, un grand coutelier de la rue de la Paix, avait jadis

tourné la meule, le long des trottoirs. On le disait riche aujourd'hui

à plusieurs millions. C'était un homme de cinquante-cinq ans, fort,

osseux, décoré, étalant ses mains immenses d'ancien ouvrier; et un de

ses bonheurs était d'emporter les couteaux et les ciseaux de ses

locataires, qu'il aiguisait lui-même, par plaisir. Il passait pour

n'être pas fier, parce qu'il restait des heures chez ses concierges,

caché dans l'ombre de la loge, à demander des comptes. Il traitait là

toutes ses affaires. Les Coupeau le trouvèrent devant la table

graisseuse de madame Boche, écoutant comment la couturière du second,

dans l'escalier A, avait refusé de payer, d'un mot dégoûtant. Puis,

quand on eut signé le bail, il donna une poignée de main au zingueur.

Lui, aimait les ouvriers. Autrefois, il avait eu joliment du tirage.

Mais le travail menait à tout. Et, après avoir compté les deux cent

cinquante francs du premier semestre, qu'il engloutit dans sa vaste

poche, il dit sa vie, il montra sa décoration.

Gervaise, cependant, demeurait un peu gênée en voyant l'attitude des

Boche. Ils affectaient de ne pas la connaître. Ils s'empressaient

autour du propriétaire, courbés en deux, guettant ses paroles, les

approuvant de la tête. Madame Boche sortit vivement, alla chasser une

bande d'enfants qui pataugeaient devant la fontaine, dont le robinet

grand ouvert inondait le pavé; et quand elle revint, droite et sévère

dans ses jupes, traversant la cour avec de lents regards à toutes les

fenêtres, comme pour s'assurer du bon ordre de la maison, elle eut un

pincement de lèvres disant de quelle autorité elle était investie,

maintenant qu'elle avait sous elle trois cents locataires. Boche, de

nouveau, parlait de la couturière du second; il était d'avis de

l'expulser; il calculait les termes en retard, avec une importance

d'intendant dont la gestion pouvait être compromise. M. Marescot

approuva l'idée de l'expulsion; mais il voulait attendre jusqu'au

demi-terme. C'était dur de jeter les gens à la rue, d'autant plus que

ça ne mettait pas un sou dans la poche du propriétaire. Et Gervaise,

avec un léger frisson, se demandait si on la jetterait à la rue, elle

aussi, le jour où un malheur l'empêcherait de payer. La loge, enfumée,

emplie de meubles noirs, avait une humidité et un jour livide de cave;

devant la fenêtre, toute la lumière tombait sur l'établi du tailleur,

où traînait une vieille redingote à retourner; tandis que Pauline, la

petite des Boche, une enfant rousse de quatre ans, assise par terre,

regardait sagement cuire un morceau de veau, baignée et ravie dans

l'odeur forte de cuisine montant du poêlon.

L'Assommoir(#6497) · 第 12 / 21 题