C'était très grand, on pouvait se perdre; et lui, d'ailleurs,
connaissait les beaux endroits, parce qu'il était souvent venu avec un
artiste, un garçon bien intelligent, auquel une grande maison de
cartonnage achetait des dessins, pour les mettre sur des boîtes. En
bas, quand la noce se fut engagée dans le musée assyrien, elle eut un
petit frisson. Fichtre! il ne faisait pas chaud; la salle aurait fait
une fameuse cave. Et, lentement les couples avançaient, le menton
levé, les paupières battantes, entre les colosses de pierre, les dieux
de marbre noir muets dans leur raideur hiératique, les bêtes
monstrueuses, moitié chattes et moitié femmes, avec des figures de
mortes, le nez aminci, les lèvres gonflées. Ils trouvaient tout ça
très vilain. On travaillait joliment mieux la pierre au jour
d'aujourd'hui. Une inscription en caractères phéniciens les stupéfia.
Ce n'était pas possible, personne n'avait jamais lu ce grimoire. Mais
M. Madinier, déjà sur le premier palier avec madame Lorilleux, les
appelait, criant sous les voûtes:
-- Venez donc. Ce n'est rien, ces machines... C'est au premier qu'il
faut voir.
La nudité sévère de l'escalier les rendit graves. Un huissier superbe,
en gilet rouge, la livrée galonnée d'or, qui semblait les attendre sur
le palier, redoubla leur émotion. Ce fut avec respect, marchant le
plus doucement possible, qu'ils entrèrent dans la galerie française.
Alors, sans s'arrêter, les yeux emplis de l'or des cadres, ils
suivirent l'enfilade des petits salons, regardant passer les images,
trop nombreuses pour être bien vues. Il aurait fallu une heure devant
chacune, si l'on avait voulu comprendre. Que de tableaux, sacredié! ça
ne finissait pas. Il devait y en avoir pour de l'argent. Puis, au
bout, M. Madinier les arrêta brusquement devant le _Radeau de la
Méduse_; et il leur expliqua le sujet. Tous, saisis, immobiles, se
taisaient. Quand on se remit à marcher, Boche résuma le sentiment
général: c'était tapé.
Dans la galerie d'Apollon, le parquet surtout émerveilla la société,
un parquet luisant, clair comme un miroir, où les pieds des banquettes
se reflétaient. Mademoiselle Remanjou fermait les yeux, parce qu'elle
croyait marcher sur de l'eau. On criait à madame Gaudron de poser ses
souliers à plat, à cause de sa position. M. Madinier voulait leur
montrer les dorures et les peintures du plafond; mais ça leur cassait
le cou, et ils ne distinguaient rien. Alors, avant d'entrer dans le
salon carré, il indiqua une fenêtre du geste, en disant:
-- Voilà le balcon d'où Charles IX a tiré sur le peuple.
Cependant, il surveillait la queue du cortège. D'un geste, il commanda
une halte, au milieu du salon carré. Il n'y avait là que des
chefs-d'oeuvre, murmurait-il à demi-voix, comme dans une église. On
fit le tour du salon. Gervaise demanda le sujet des _Noces de Cana_;
c'était bête de ne pas écrire les sujets sur les cadres. Coupeau
s'arrêta devant la Joconde, à laquelle il trouva une ressemblance avec
une de ses tantes. Boche et Bibi la-Grillade ricanaient, en se
montrant du coin de l'oeil les femmes nues; les cuisses de l'Antiope
surtout leur causèrent un saisissement. Et, tout au bout, le ménage
Gaudron, l'homme la bouche ouverte, la femme les mains sur son ventre,
restaient béants, attendris et stupides, en face de la Vierge de
Murillo.
Le tour du salon terminé, M. Madinier voulut qu'on recommençât; ça en
valait la peine. Il s'occupait beaucoup de madame Lorilleux, à cause
de sa robe de soie; et, chaque fois qu'elle l'interrogeait, il
répondait gravement, avec un grand aplomb. Comme elle s'intéressait à
la maîtresse du Titien, dont elle trouvait la chevelure jaune pareille
à la sienne, il la lui donna pour la belle Ferronnière, une maîtresse
d'Henri IV, sur laquelle on avait joué un drame, à l'Ambigu.
Puis, la noce se lança dans la longue galerie où sont les écoles
italiennes et flamandes. Encore des tableaux, toujours des tableaux,
des saints, des hommes et des femmes avec des figures qu'on ne
comprenait pas, des paysages tout noirs, des bêtes devenues jaunes,
une débandade de gens et de choses dont le violent tapage de couleurs
commençait à leur causer un gros mal de tête. M. Madinier ne parlait
plus, menait lentement le cortège, qui le suivait en ordre, tous les
cous tordus et les yeux en l'air. Des siècles d'art passaient devant
leur ignorance ahurie, la sécheresse fine des primitifs, les
splendeurs des Vénitiens, la vie grasse et belle de lumière des
Hollandais. Mais ce qui les intéressait le plus, c'étaient encore les
copistes, avec leurs chevalets installés parmi le monde, peignant sans
gêne; une vieille dame, montée sur une grande échelle, promenant un
pinceau à badigeon dans le ciel tendre d'une immense toile, les frappa
d'une façon particulière. Peu à peu, pourtant, le bruit avait dû se
répandre qu'une noce visitait le Louvre; des peintres accouraient, la
bouche fendue d'un rire; des curieux s'asseyaient à l'avance sur des
banquettes, pour assister commodément au défilé; tandis que les
gardiens, les lèvres pincées, retenaient des mots d'esprit. Et la
noce, déjà lasse, perdant de son respect, traînait ses souliers à
clous, tapait ses talons sur les parquets sonores, avec le piétinement
d'un troupeau débandé, lâché au milieu de la propreté nue et
recueillie des salles.
M. Madinier se taisait pour ménager un effet. Il alla droit à la
_Kermesse_ de Rubens. Là, il ne dit toujours rien, il se contenta
d'indiquer la toile, d'un coup d'oeil égrillard. Les dames, quand
elles eurent le nez sur la peinture, poussèrent de petits cris; puis,
elles se détournèrent, très-rouges. Les hommes les retinrent,
rigolant, cherchant les détails orduriers.
-- Voyez donc! répétait Boche, ça vaut l'argent. En voilà un qui
dégobille. Et celui-là, il arrose les pissenlits. Et celui-là, oh!
celui-là... Ah bien! ils sont propres, ici.
-- Allons-nous-en, dit M. Madinier, ravi de son succès. Il n'y a plus
rien à voir de ce côté.
La noce retourna sur ses pas, traversa de nouveau le salon carré et la
galerie d'Apollon. Madame Lerat et mademoiselle Remanjou se
plaignaient, déclarant que les jambes leur rentraient dans le corps.
Mais le cartonnier voulait montrer à Lorilleux les bijoux anciens. Ça
se trouvait à côté, au fond d'une petite pièce, où il serait allé les
yeux fermés. Pourtant, il se trompa, égara la noce le long de sept ou
huit salles, désertes, froides, garnies seulement de vitrines sévères
où s'alignaient une quantité innombrable de pots cassés et de
bonshommes très-laids. La noce frissonnait, s'ennuyait ferme. Puis,
comme elle cherchait une porte, elle tomba dans les dessins. Ce fut
une nouvelle course immense: les dessins n'en finissaient pas, les
salons succédaient aux salons, sans rien de drôle, avec des feuilles
de papier gribouillées, sous des vitres, contre les murs. M. Madinier,
perdant la tête, ne voulant point avouer qu'il était perdu, enfila un
escalier, fit monter un étage à la noce. Cette fois, elle voyageait au
milieu du musée de marine, parmi des modèles d'instruments et de
canons, des plans en relief, des vaisseaux grands comme des joujoux.
Un autre escalier se rencontra, très loin, au bout d'un quart d'heure
de marche. Et, l'ayant descendu, elle se retrouva en plein dans les
dessins. Alors, le désespoir la prit, elle roula au hasard des salles,
les couples toujours à la file, suivant M. Madinier, qui s'épongeait
le front, hors de lui, furieux contre l'administration, qu'il accusait
d'avoir changé les portes de place. Les gardiens et les visiteurs la
regardaient passer, pleins d'étonnement. En moins de vingt minutes, on
la revit au salon carré, dans la galerie française, le long des
vitrines où dorment les petits dieux de l'Orient. Jamais plus elle ne
sortirait. Les jambes cassées, s'abandonnant, la noce faisait un
vacarme énorme, laissant dans sa course le ventre de madame Gaudron en
arrière.
-- On ferme! on ferme! crièrent les voix puissantes des gardiens.
Et elle faillit se laisser enfermer. Il fallut qu'un gardien se mît à
sa tête, la reconduisît jusqu'à une porte. Puis, dans la cour du
Louvre, lorsqu'elle eut repris ses parapluies au vestiaire, elle
respira. M. Madinier retrouvait son aplomb; il avait eu tort de ne pas
tourner à gauche; maintenant, il se souvenait que les bijoux étaient à
gauche. Toute la société, d'ailleurs, affectait d'être contente
d'avoir vu ça.
Quatre heures sonnaient. On avait encore deux heures à employer avant
le dîner. On résolut de faire un tour, pour tuer le temps. Les dames,
très lasses, auraient bien voulu s'asseoir; mais, comme personne
n'offrait des consommations, on se remit en marche, on suivit le quai.
Là, une nouvelle averse arriva, si drue, que, malgré les parapluies,
les toilettes des dames s'abîmaient. Madame Lorilleux, le coeur noyé à
chaque goutte qui mouillait sa robe, proposa de se réfugier sous le
Pont-Royal; d'ailleurs, si on ne la suivait pas, elle menaçait d'y
descendre toute seule. Et le cortège alla sous le Pont-Royal. On y
était joliment bien. Par exemple, on pouvait appeler ça une idée
chouette! Les dames étalèrent leurs mouchoirs sur les pavés, se
reposèrent là, les genoux écartés, arrachant des deux mains les brins
d'herbe poussés entre les pierres, regardant couler l'eau noire, comme
si elles se trouvaient à la campagne. Les hommes s'amusèrent à crier
très fort, pour éveiller l'écho de l'arche, en face d'eux; Boche et
Bibi-la-Grillade, l'un après l'autre, injuriaient le vide, lui
lançaient à toute volée: « Cochon! » et riaient beaucoup, quand l'écho
leur renvoyait le mot; puis, la gorge enrouée, ils prirent des
cailloux plats et jouèrent à faire des ricochets. L'averse avait
cessé, mais la société se trouvait si bien, qu'elle ne songeait plus à
s'en aller. La Seine charriait des nappes grasses, de vieux bouchons
et des épluchures de légumes, un tas d'ordures qu'un tourbillon
retenait un instant, dans l'eau inquiétante, tout assombrie par
l'ombre de la voûte; tandis que, sur le pont, passait le roulement des
omnibus et des fiacres, la cohue de Paris, dont on apercevait
seulement les toits, à droite et à gauche, comme du fond d'un trou.
Mademoiselle Remanjou soupirait; s'il y avait eu des feuilles, ça lui
aurait rappelé, disait-elle, un coin de la Marne, ou elle allait, vers
1817, avec un jeune homme qu'elle pleurait encore.
Cependant, M. Madinier donna le signal du départ. On traversa le
jardin des Tuileries, au milieu d'un petit peuple d'enfants dont les
cerceaux et les ballons dérangèrent le bel ordre des couples. Puis,
comme la noce, arrivée sur la place Vendôme, regardait la colonne, M.
Madinier songea à faire une galanterie aux dames; il leur offrit de
monter dans la colonne, pour voir Paris. Son offre parut très farce.
Oui, oui, il fallait monter, on en rirait longtemps. D'ailleurs, ça ne
manquait pas d'intérêt pour les personnes qui n'avaient jamais quitté
le plancher aux vaches.
-- Si vous croyez que la Banban va se risquer là dedans, avec sa
quille! murmurait madame Lorilleux.
-- Moi, je monterais volontiers, disait madame Lerat, mais je ne veux
pas qu'il y ait d'homme derrière moi.
Et la noce monta. Dans l'étroite spirale de l'escalier, les douze
grimpaient à la file, butant contre les marches usées, se tenant aux
murs. Puis, quand l'obscurité devint complète, ce fut une bosse de
rires. Les dames poussaient de petits cris. Les messieurs les
chatouillaient, leur pinçaient les jambes. Mais elles étaient bien
bêtes de causer! on a l'air de croire que ce sont des souris.
D'ailleurs, ça restait sans conséquence; ils savaient s'arrêter où il
fallait, pour l'honnêteté. Puis, Boche trouva une plaisanterie que
toute la société répéta. On appelait madame Gaudron, comme si elle
était restée en chemin, et on lui demandait si son ventre passait.
Songez donc! si elle s'était trouvée prise là, sans pouvoir monter ni
descendre, elle aurait bouché le trou, on n'aurait jamais su comment
s'en aller. Et l'on riait de ce ventre de femme enceinte, avec une
gaieté formidable qui secouait la colonne. Ensuite, Boche, tout à fait
lancé, déclara qu'on se faisait vieux, dans ce tuyau de cheminée; ça
ne finissait donc pas, on allait donc au ciel? Et il cherchait à
effrayer les dames, en criant que ça remuait. Cependant, Coupeau ne
disait rien; il venait derrière Gervaise, la tenait à la taille, la
sentait s'abandonner. Lorsque, brusquement, on rentra dans le jour, il
était juste en train de lui embrasser le cou.
-- Eh bien! vous êtes propres, ne vous gênez pas tous les deux! dit
madame Lorilleux d'un air scandalisé.
Bibi-la-Grillade paraissait furieux. Il répétait entre ses dents:
Vous en avez fait un bruit! Je n'ai pas seulement pu compter les
marches.
Mais M. Madinier, sur la plate-forme, montrait déjà les monuments.
Jamais madame Fauconnier ni mademoiselle Remanjou ne voulurent sortir
de l'escalier; la pensée seule du pavé, en bas, leur tournait les
sangs; et elles se contentaient de risquer des coups d'oeil par la
petite porte. Madame Lerat, plus crâne, faisait le tour de l'étroite
terrasse, en se collant contre le bronze du dôme. C'était tout de même
rudement émotionnant, quand on songeait qu'il aurait suffi de passer
une jambe. Quelle culbute, sacré Dieu! Les hommes, un peu pâles,
regardaient la place. On se serait cru en l'air, séparé de tout. Non,
décidément, ça vous faisait froid aux boyaux. M. Madinier, pourtant,
recommandait de lever les yeux, de les diriger devant soi, très loin;
ça empêchait le vertige. Et il continuait à indiquer du doigt les
Invalides, le Panthéon, Notre-Dame, la tour Saint-Jacques, les buttes
Montmartre. Puis, madame Lorilleux eut l'idée de demander si l'on
apercevait, sur le boulevard de la Chapelle, le marchand de vin où
l'on allait manger, au _Moulin-d'Argent_. Alors, pendant dix minutes,
on chercha, on se disputa même; chacun plaçait le marchand de vin à un
endroit. Paris, autour d'eux, étendait son immensité grise, aux
lointains bleuâtres, ses vallées profondes, où roulait une houle de
toitures; toute la rive droite était dans l'ombre, sous un grand
haillon de nuage cuivré; et, du bord de ce nuage, frangé d'or, un
large rayon coulait, qui allumait les milliers de vitres de la rive
gauche d'un pétillement d'étincelles, détachant en lumière ce coin de
la ville sur un ciel très pur, lavé par l'orage.
-- Ce n'était pas la peine de monter pour nous manger le nez, dit
Boche, furieux, en reprenant l'escalier.
La noce descendit, muette, boudeuse, avec la seule dégringolade des
souliers sur les marches. En bas, M. Madinier voulait payer. Mais
Coupeau se récria, se hâta de mettre dans la main du gardien
vingt-quatre sous, deux sous par personne. Il était près de cinq
heures et demie; on avait tout juste le temps de rentrer. Alors, on
revint par les boulevards et par le faubourg Poissonnière. Coupeau,
pourtant, trouvait que la promenade ne pouvait pas se terminer comme
ça; il poussa tout le monde au fond d'un marchand de vin, où l'on prit
du vermouth.
Le repas était commandé pour six heures. On attendait la noce depuis
vingt minutes, au _Moulin-d'Argent_. Madame Boche, qui avait confié sa
loge à une dame de la maison, causait avec maman Coupeau, dans le
salon du premier, en face de la table servie; et les deux gamins,
Claude et Étienne, amenés par elle, jouaient à courir sous la table,
au milieu d'une débandade de chaises. Lorsque Gervaise, en entrant,
aperçut les petits, qu'elle n'avait pas vus de la journée, elle les
prit sur ses genoux, les caressa, avec de gros baisers.
-- Ont-ils été sages? demanda-t-elle à madame Boche. Ils ne vous ont
pas trop fait endêver, au moins?
Et comme celle-ci lui racontait les mots à mourir de rire de ces
vermines-là, pendant l'après-midi, elle les enleva de nouveau, les
serra contre elle, prise d'une rage de tendresse.
-- C'est drôle pour Coupeau tout de même, disait madame Lorilleux aux
autres dames, dans le fond du salon.
Gervaise avait gardé sa tranquillité souriante de la matinée. Depuis
la promenade pourtant, elle devenait par moments toute triste, elle
regardait son mari et les Lorilleux de son air pensif et raisonnable.
Elle trouvait Coupeau lâche devant sa soeur. La veille encore, il
criait fort, il jurait de les remettre à leur place, ces langues de
vipères, s'ils lui manquaient. Mais, en face d'eux, elle le voyait
bien, il faisait le chien couchant, guettait sortir leurs paroles,
était aux cent coups quand il les croyait fâchés. Et cela, simplement,
inquiétait la jeune femme pour l'avenir.
Cependant, on n'attendait plus que Mes-Bottes, qui n'avait pas encore
paru.
-- Ah! zut! cria Coupeau, mettons-nous à table. Vous allez le voir
abouler; il a le nez creux, il sent la boustifaille de loin... Dites
donc, il doit rire, s'il est toujours à faire le poireau sur la route
de Saint-Denis!
Alors, la noce, très égayée, s'attabla avec un grand bruit de chaises.
Gervaise était entre Lorilleux et M. Madinier, et Coupeau, entre
madame Fauconnier et madame Lorilleux. Les autres convives se
placèrent à leur goût, parce que ça finissait toujours par des
jalousies et des disputes, lorsqu'on indiquait les couverts. Boche se
glissa près de madame Lerat. Bibi-la-Grillade eut pour voisines
mademoiselle Remanjou et madame Gaudron. Quant à madame Boche et à
maman Coupeau, tout au bout, elles gardèrent les enfants, elles se
chargèrent de couper leur viande, de leur verser à boire, surtout pas
beaucoup de vin.
-- Personne ne dit le Bénédicité? demanda Boche, pendant que les dames
arrangeaient leurs jupes sous la nappe, par peur des taches.
Mais madame Lorilleux n'aimait pas ces plaisanteries-là. Et le potage
au vermicelle, presque froid, fut mangé très vite, avec des
sifflements de lèvres dans les cuillers. Deux garçons servaient, en
petites vestes graisseuses, en tabliers d'un blanc douteux. Par les
quatre fenêtres ouvertes sur les acacias de la cour, le plein jour
entrait, une fin de journée d'orage, lavée et chaude encore. Le reflet
des arbres, dans ce coin humide, verdissait la salle enfumée, faisait
danser des ombres de feuilles au-dessus de la nappe, mouillée d'une
odeur vague de moisi. Il y avait deux glaces, pleines de chiures de
mouches, une à chaque bout, qui allongeaient la table à l'infini,
couverte de sa vaisselle épaisse, tournant au jaune, où le gras des
eaux de l'évier restait en noir dans les égratignures des couteaux. Au
fond, chaque fois qu'un garçon remontait de la cuisine, la porte
battait, soufflait une odeur forte de graillon.
-- Ne parlons pas tous à la fois, dit Boche, comme chacun se taisait,
le nez sur son assiette.
Et l'on buvait le premier verre de vin, en suivant des yeux deux
tourtes aux godiveaux, servies par les garçons, lorsque Mes-Bottes
entra.
-- Eh bien! vous êtes de la jolie fripouille, vous autres! cria-t-il.
J'ai usé mes plantes pendant trois heures sur la route, même qu'un
gendarme m'a demandé mes papiers... Est-ce qu'on fait de ces
cochonneries-là à un ami! Fallait au moins m'envoyer un sapin par un
commissionnaire. Ah! non, vous savez, blague dans le coin, je la
trouve raide. Avec ça, il pleuvait si fort, que j'avais de l'eau dans
mes poches... Vrai, on y pêcherait encore une friture.
La société riait, se tordait. Cet animal de Mes-Bottes était allumé;
il avait bien déjà ses deux litres; histoire seulement de ne pas se
laisser embêter par tout ce sirop de grenouille que l'orage avait
craché sur ses abatis.
-- Eh! le comte de Gigot-Fin! dit Coupeau, va t'asseoir là-bas, à côté
de madame Gaudron. Tu vois, on t'attendait.
Oh! ça ne l'embarrassait pas, il rattraperait les autres; et il
redemanda trois fois du potage, des assiettes de vermicelle, dans
lesquelles il coupait d'énormes tranches de pain. Alors, quand on eut
attaqué les tourtes, il devint la profonde admiration de toute la
table. Comme il bâfrait! Les garçons effarés faisaient la chaîne pour
lui passer du pain, des morceaux finement coupés qu'il avalait d'une
bouchée. Il finit par se fâcher; il voulait un pain, à côté de lui. Le
marchand de vin, très-inquiet, se montra un instant sur le seuil de la
salle. La société, qui l'attendait, se tordit de nouveau. Ça la lui
coupait, au gargotier! Quel sacré zig tout de même, ce Mes-Bottes!
Est-ce qu'un jour il n'avait pas mangé douze oeufs durs et bu douze
verres de vin, pendant que les douze coups de midi sonnaient! On n'en
rencontre pas beaucoup de cette force-là. Et mademoiselle Remanjou,
attendrie, regardait Mes-Bottes mâcher, tandis que M. Madinier,
cherchant un mot pour exprimer son étonnement presque respectueux,
déclara une telle capacité extraordinaire.
Il y eut un silence. Un garçon venait de poser sur la table une
gibelotte de lapin, dans un vaste plat, creux comme un saladier.
Coupeau, très blagueur, en lança une bonne.
-- Dites donc, garçon, c'est du lapin de gouttière, ça... Il miaule
encore.
En effet, un léger miaulement, parfaitement imité, semblait sortir du
plat. C'était Coupeau qui faisait ça avec la gorge, sans remuer les
lèvres; un talent de société d'un succès certain, si bien qu'il ne
mangeait jamais dehors sans commander une gibelotte. Ensuite, il
ronronna. Les dames se tamponnaient la figure avec leurs serviettes,
parce qu'elles riaient trop.
Madame Fauconnier demanda la tête; elle n'aimait que la tête.
Mademoiselle Remanjou adorait les lardons. Et, comme Boche disait
préférer les petits ognons, quand ils étaient bien revenus, madame
Lerat pinça les lèvres, en murmurant:
-- Je comprends ça.
Elle était sèche comme un échalas, menait une vie d'ouvrière cloîtrée
dans son train-train, n'avait pas vu le nez d'un homme chez elle
depuis son veuvage, tout en montrant une préoccupation continuelle de
l'ordure, une manie de mots à double entente et d'allusions
polissonnes, d'une telle profondeur, qu'elle seule se comprenait.
Boche, se penchant et réclamant une explication, tout bas, à
l'oreille, elle reprit:
-- Sans doute, les petits ognons...Ça suffit, je pense.
Mais la conversation devenait sérieuse. Chacun parlait de son métier.
M. Madinier exaltait le cartonnage: il y avait de vrais artistes dans
la partie; ainsi, il citait des boîtes d'étrennes, dont il connaissait
les modèles, des merveilles de luxe. Lorilleux, pourtant, ricanait; il
était très vaniteux de travailler l'or, il en voyait comme un reflet
sur ses doigts et sur toute sa personne. Enfin, disait-il souvent, les
bijoutiers, au temps jadis, portaient l'épée; et il citait Bernard
Palissy, sans savoir. Coupeau, lui, racontait une girouette, un
chef-d'oeuvre d'un de ses camarades; ça se composait d'une colonne,
puis d'une gerbe, puis d'une corbeille de fruits, puis d'un drapeau;
le tout, très bien reproduit, fait rien qu'avec des morceaux de zinc
découpés et soudés. Madame Lerat montrait à Bibi-la-Grillade comment
on tournait une queue de rose, en roulant le manche de son couteau
entre ses doigts osseux. Cependant, les voix montaient, se croisaient;
on entendait, dans le bruit, des mots lancés très haut par madame
Fauconnier, en train de se plaindre de ses ouvrières, d'un petit
chausson d'apprentie qui lui avait encore brûlé, la veille, une paire
de draps.
-- Vous avez beau dire, cria Lorilleux en donnant un coup de poing sur
la table, l'or, c'est de l'or.
Et, au milieu du silence causé par cette vérité, il n'y eut plus que
la voix fluette de mademoiselle Remanjou, continuant:
-- Alors, je leur relève la jupe, je couds en dedans... Je leur plante
une épingle dans la tête pour tenir le bonnet... Et c'est fait, on les
vend treize sous.
Elle expliquait ses poupées à Mes-Bottes, dont les mâchoires,
lentement, roulaient comme des meules. Il n'écoutait pas, il hochait
la tête, guettant les garçons, pour ne pas leur laisser emporter les
plats sans les avoir torchés. On avait mangé un fricandeau au jus et
des haricots verts. On apportait le rôti, deux poulets maigres,
couchés sur un lit de cresson, fané et cuit par le four. Au dehors, le
soleil se mourait sur les branches hautes des acacias. Dans la salle,
le reflet verdâtre s'épaississait des buées montant de la table,
tachée de vin et de sauce, encombrée de la débâcle du couvert; et, le
long du mur, des assiettes sales, des litres vides, posés là par les
garçons, semblaient les ordures balayées et culbutées de la nappe. Il
faisait très chaud. Les hommes retirèrent leurs redingotes et
continuèrent à manger en manches de chemise.
-- Madame Boche, je vous en prie, ne les bourrez pas tant, dit
Gervaise, qui parlait peu, surveillant de loin Claude et Étienne.
Elle se leva, alla causer un instant, debout derrière les chaises des
petits. Les enfants, ça n'avait pas de raison, ça mangeait toute une
journée sans refuser les morceaux; et elle leur servit elle-même du
poulet, un peu de blanc. Mais maman Coupeau dit qu'ils pouvaient bien,
pour une fois, se donner une indigestion. Madame Boche, à voix basse,
accusa Boche de pincer les genoux de madame Lerat. Oh! c'était un
sournois, il godaillait. Elle avait bien vu sa main disparaître. S'il
recommençait, jour de Dieu! elle était femme à lui flanquer une carafe
à la tête.
Dans le silence, M. Madinier causait politique.
-- Leur loi du 31 mai est une abomination. Maintenant, il faut deux
ans de domicile. Trois millions de citoyens sont rayés des listes...
On m'a dit que Bonaparte, au fond, est très vexé, car il aime le
peuple, il en a donné des preuves.
Lui, était républicain; mais il admirait le prince, à cause de son
oncle, un homme comme il n'en reviendrait jamais plus. Bibi-la-Grillade
se fâcha: il avait travaillé à l'Élysée, il avait vu le Bonaparte
comme il voyait Mes-Bottes, là, en face de lui; eh bien! ce mufe de
président ressemblait à un roussin, voilà! On disait qu'il allait
faire un tour du côté de Lyon; ce serait un fameux débarras, s'il se
cassait le cou dans un fossé. Et, comme la discussion tournait au
vilain, Coupeau dut intervenir.
-- Ah bien! vous êtes encore innocents de vous attraper pour la
politique!... En voilà une blague, la politique! Est-ce que ça existe
pour nous?... On peut bien mettre ce qu'on voudra, un roi, un
empereur, rien du tout, ça ne m'empêchera pas de gagner mes cinq
francs, de manger et de dormir, pas vrai?... Non, c'est trop bête!
Lorilleux hochait la tête. Il était né le même jour que le comte de
Chambord, le 29 septembre 1820. Cette coïncidence le frappait
beaucoup, l'occupait d'un rêve vague, dans lequel il établissait une
relation entre le retour en France du roi et sa fortune personnelle.
Il ne disait pas nettement ce qu'il espérait, mais il donnait à
entendre qu'il lui arriverait alors quelque chose d'extraordinairement
agréable. Aussi, à chacun de ses désirs trop gros pour être contenté,
il renvoyait ça à plus tard, « quand le roi reviendrait. »
-- D'ailleurs, racontait-il, j'ai vu un soir le comte de Chambord...
Tous les visages se tournèrent vers lui.
-- Parfaitement. Un gros homme, en paletot, l'air bon garçon...
J'étais chez Péquignot, un de mes amis, qui vend des meubles,
Grande-Rue de la Chapelle... Le comte de Chambord avait la veille
laissé là un parapluie. Alors, il est entré, il a dit comme ça, tout
simplement: « Voulez-vous bien me rendre mon parapluie? » Mon Dieu!
oui, c'était lui, Péquignot m'a donné sa parole d'honneur.
Aucun des convives n'émit le moindre doute. On était au dessert. Les
garçons débarrassaient la table avec un grand bruit de vaisselle. Et
madame Lorilleux, jusque-là très convenable, très dame, laissa
échapper un: Sacré salaud! parce que l'un des garçons, en enlevant un
plat, lui avait fait couler quelque chose de mouillé dans le cou. Pour
sûr, sa robe de soie était tachée. M. Madinier dut lui regarder le
dos, mais il n'y avait rien, il le jurait. Maintenant, au milieu de la
nappe, s'étalaient des oeufs à la neige dans un saladier, flanqués de
deux assiettes de fromage et de deux assiettes de fruits. Les oeufs à
la neige, les blancs trop cuits nageant sur la crème jaune, causèrent
un recueillement; on ne les attendait pas, on trouva ça distingué.
Mes-Bottes mangeait toujours. Il avait redemandé un pain. Il acheva
les deux fromages; et comme il restait de la crème, il se fit passer
le saladier, au fond duquel il tailla de larges tranches, comme pour
une soupe.
-- Monsieur est vraiment bien remarquable, dit M. Madinier retombé
dans son admiration.
Alors, les hommes se levèrent pour prendre leurs pipes. Ils restèrent
un instant derrière Mes-Bottes, à lui donner des tapes sur les
épaules, en lui demandant si ça allait mieux. Bibi-la-Grillade le
souleva avec la chaise; mais, tonnerre de Dieu! l'animal avait doublé
de poids. Coupeau, par blague, racontait que le camarade commençait
seulement à se mettre en train, qu'il allait à présent manger comme ça
du pain toute la nuit. Les garçons, épouvantés, disparurent. Boche,
descendu depuis un instant, remonta en racontant la bonne tête du
marchand de vin, en bas; il était tout pâle dans son comptoir, la
bourgeoise consternée venait d'envoyer voir si les boulangers
restaient ouverts, jusqu'au chat de la maison qui avait l'air ruiné.
Vrai, c'était trop cocasse, ça valait l'argent du dîner, il ne pouvait
pas y avoir de pique-nique sans cet avale-tout de Mes-Bottes. Et les
hommes, leurs pipes allumées, le couvaient d'un regard jaloux; car
enfin, pour tant manger, il fallait être solidement bâti!
-- Je ne voudrais pas être chargée de vous nourrir, dit madame
Gaudron. Ah! non, par exemple!
-- Dites donc, la petite mère, faut pas blaguer, répondit Mes-Bottes,
avec un regard oblique sur le ventre de sa voisine. Vous en avez avalé
plus long que moi.
On applaudit, on cria bravo: c'était envoyé. Il faisait nuit noire,
trois becs de gaz flambaient dans la salle, remuant de grandes clartés
troubles, au milieu de la fumée des pipes. Les garçons, après avoir
servi le café et le cognac, venaient d'emporter les dernières piles
d'assiettes sales. En bas, sous les trois acacias, le bastringue
commençait, un cornet à pistons et deux violons jouant très-fort, avec
des rires de femme, un peu rauques dans la nuit chaude.
-- Faut faire un brûlot! cria Mes-Bottes; deux litres de
casse-poitrine, beaucoup de citron et pas beaucoup de sucre!
Mais Coupeau, voyant en face de lui le visage inquiet de Gervaise, se
leva en déclarant qu'on ne boirait pas davantage. On avait vidé
vingt-cinq litres, chacun son litre et demi, en comptant les enfants
comme des grandes personnes; c'était déjà trop raisonnable. On venait
de manger un morceau ensemble, en bonne amitié, sans flafla, parce
qu'on avait de l'estime les uns pour les autres et qu'on désirait
célébrer entre soi une fête de famille. Tout se passait très
gentiment, on était gai, il ne fallait pas maintenant se cocarder
cochonnément, si l'on voulait respecter les dames. En un mot, et comme
fin finale, on s'était réuni pour porter une santé au conjungo, et non
pour se mettre dans les brindezingues. Ce petit discours, débité d'une
voix convaincue par le zingueur, qui posait la main sur sa poitrine à
la chute de chaque phrase, eut la vive approbation de Lorilleux et de
M. Madinier. Mais les autres, Boche, Gaudron, Bibi-la-Grillade,
surtout Mes-Bottes, très-allumés tous les quatre, ricanèrent, la
langue épaissie, ayant une sacrée coquine de soif, qu'il fallait
pourtant arroser.
-- Ceux qui ont soif, ont soif, et ceux qui n'ont pas soif, n'ont pas
soif, fit remarquer Mes-Bottes. Pour lors, on va commander le
brûlot... On n'esbrouffe personne. Les aristos feront monter de l'eau
sucrée.
Et comme le zingueur recommençait à prêcher, l'autre, qui s'était mis
debout, se donna une claque sur la fesse, en criant:
-- Ah! tu sais, baise cadet!... Garçon, deux litres de vieille!
Alors, Coupeau dit que c'était très-bien, qu'on allait seulement
régler le repas tout de suite. Ça éviterait des disputes. Les gens
bien élevés n'avaient pas besoin de payer pour les soûlards. Et,
justement, Mes-Bottes, après s'être fouillé longtemps, ne trouva que
trois francs sept sous. Aussi pourquoi l'avait-on laissé droguer sur
la route de Saint-Denis? Il ne pouvait pas se laisser nayer, il avait
cassé la pièce de cent sous. Les autres étaient fautifs, voilà! Enfin,
il donna trois francs, gardant les sept sous pour son tabac du
lendemain. Coupeau, furieux, aurait cogné, si Gervaise ne l'avait tiré
par sa redingote, très effrayée, suppliante. Il se décida à emprunter
deux francs à Lorilleux, qui, après les avoir refusés, se cacha pour
les prêter, car sa femme, bien sûr, n'aurait jamais voulu.
Cependant, M. Madinier avait pris une assiette. Les demoiselles et les
dames seules, madame Lerat, madame Fauconnier, mademoiselle Remanjou,
déposèrent leur pièce de cent sous les premières, discrètement.
Ensuite, les messieurs s'isolèrent à l'autre bout de la salle, firent
les comptes. On était quinze; ça montait donc à soixante-quinze
francs. Lorsque les soixante-quinze francs furent dans l'assiette,
chaque homme ajouta cinq sous pour les garçons. Il fallut un quart
d'heure de calculs laborieux, avant de tout régler à la satisfaction
de chacun.
Mais quand M. Madinier, qui voulait avoir affaire au patron, eut
demandé le marchand de vin, la société resta saisie, en entendant
celui-ci dire avec un sourire que ça ne faisait pas du tout son
compte. Il y avait des suppléments. Et, comme ce mot de
« suppléments » était accueilli par des exclamations furibondes, il
donna le détail: vingt-cinq litres, au lieu de vingt, nombre convenu à
l'avance; les oeufs à la neige, qu'il avait ajoutés, en voyant le
dessert un peu maigre; enfin un carafon de rhum, servi avec le café,
dans le cas où des personnes aimeraient le rhum. Alors, une querelle
formidable s'engagea. Coupeau, pris à partie, se débattait: jamais il
n'avait parlé de vingt litres; quant aux oeufs à la neige, ils
rentraient dans le dessert, tant pis si le gargotier les avait ajoutés
de son plein gré; restait le carafon de rhum, une frime, une façon de
grossir la note, en glissant sur la table des liqueurs dont on ne se
méfiait pas.
-- Il était sur le plateau au café, criait-il; eh bien! il doit être
compté avec le café... Fichez-nous la paix. Emportez votre argent, et
du tonnerre si nous remettons jamais les pieds dans votre baraque!
-- C'est six francs de plus, répétait le marchand de vin. Donnez-moi
mes six francs... Et je ne compte pas les trois pains de monsieur,
encore!
Toute la société, serrée autour de lui, l'entourait d'une rage de
gestes, d'un glapissement de voix que la colère étranglait. Les
femmes, surtout, sortaient de leur réserve, refusaient d'ajouter un
centime. Ah bien! merci, elle était jolie, la noce! C'était
mademoiselle Remanjou, qui ne se fourrerait plus dans un de ces
dîners-là! Madame Fauconnier avait très mal mangé; chez elle, pour ses
quarante sous, elle aurait eu un petit plat à se lécher les doigts.
Madame Gaudron se plaignait amèrement d'avoir été poussée au mauvais
bout de la table, à côté de Mes-Bottes, qui n'avait pas montré le
moindre égard. Enfin, ces parties tournaient toujours mal. Quand on
voulait avoir du monde à son mariage, on invitait les personnes,
parbleu! Et Gervaise, réfugiée auprès de maman Coupeau, devant une des
fenêtres, ne disait rien, honteuse, sentant que toutes ces
récriminations retombaient sur elle.
M. Madinier finit par descendre avec le marchand de vin. On les
entendit discuter en bas. Puis, au bout d'une demi-heure, le
cartonnier remonta; il avait réglé, en donnant trois francs. Mais la
société restait vexée, exaspérée, revenant sans cesse sur la question
des suppléments. Et le vacarme s'accrut d'un acte de vigueur de madame
Boche. Elle guettait toujours Boche, elle le vit, dans un coin, pincer
la taille de madame Lerat. Alors, à toute volée, elle lança une carafe
qui s'écrasa contre le mur.
-- On voit bien que votre mari est tailleur, madame, dit la grande
veuve, avec son pincement de lèvres plein de sous-entendu. C'est un
juponnier numéro un... Je lui ai pourtant allongé de fameux coups de
pied, sous la table.
La soirée était gâtée. On devint de plus en plus aigre. M. Madinier
proposa de chanter; mais Bibi-la-Grillade, qui avait une belle voix,
venait de disparaître; et mademoiselle Remanjou, accoudée à une
fenêtre, l'aperçut, sous les acacias, faisant sauter une grosse fille
en cheveux. Le cornet à pistons et les deux violons jouaient, « _le
Marchand de moutarde_, » un quadrille où l'on tapait dans ses mains, à
la pastourelle. Alors, il y eut une débandade: Mes-Bottes et le ménage
Gaudron descendirent; Boche lui-même fila. Des fenêtres, on voyait les
couples tourner, entre les feuilles, auxquelles les lanternes pendues
aux branches donnaient un vert peint et cru de décor. La nuit dormait,
sans une haleine, pâmée par la grosse chaleur. Dans la salle, une
conversation sérieuse s'était engagée entre Lorilleux et M. Madinier,
pendant que les dames, ne sachant plus comment soulager leur besoin de
colère, regardaient leurs robes, cherchant si elles n'avaient pas
attrapé des taches.
Les effilés de madame Lerat devaient avoir trempé dans le café. La
robe écrue de madame Fauconnier était pleine de sauce. Le châle vert
de maman Coupeau, tombé d'une chaise, venait d'être retrouvé dans un
coin, roulé et piétiné. Mais c'était surtout madame Lorilleux qui ne
décolérait pas. Elle avait une tache dans le dos, on avait beau lui
jurer que non, elle la sentait. Et elle finit, en se tordant devant
une glace, par l'apercevoir.
-- Qu'est-ce que je disais? cria-t-elle. C'est du jus de poulet. Le
garçon payera la robe. Je lui ferai plutôt un procès... Ah! la journée
est complète. J'aurais mieux fait de rester couchée... Je m'en vais,
d'abord. J'en ai assez, de leur fichue noce!
Elle partit rageusement, en faisant trembler l'escalier sous les coups
de ses talons. Lorilleux courut derrière elle. Mais tout ce qu'il put
obtenir, ce fut qu'elle attendrait cinq minutes sur le trottoir, si
l'on voulait partir ensemble. Elle aurait dû s'en aller après l'orage,
comme elle en avait eu l'envie. Coupeau lui revaudrait cette
journée-là. Quand ce dernier la sut si furieuse, il parut consterné;
et Gervaise, pour lui éviter des ennuis, consentit à rentrer tout de
suite. Alors, on s'embrassa rapidement. M. Madinier se chargea de
reconduire maman Coupeau. Madame Boche devait, pour la première nuit,
emmener Claude et Étienne coucher chez elle; leur mère pouvait être
sans crainte, les petits dormaient sur des chaises, alourdis par une
grosse indigestion d'oeufs à la neige. Enfin, les mariés se sauvaient
avec Lorilleux, laissant le reste de la noce chez le marchand de vin,
lorsqu'une bataille s'engagea en bas, dans le bastringue, entre leur
société et une autre société; Boche et Mes-Bottes, qui avaient
embrassé une dame, ne voulaient pas la rendre à deux militaires
auxquels elle appartenait, et menaçaient de nettoyer tout le
tremblement, dans le tapage enragé du cornet à pistons et des deux
violons, jouant la polka des _Perles_.
Il était à peine onze heures. Sur le boulevard de la Chapelle, et dans
tout le quartier de la Goutte-d'Or, la paye de grande quinzaine, qui
tombait ce samedi-là, mettait un vacarme énorme de soûlerie. Madame
Lorilleux attendait à vingt pas du _Moulin-d'Argent_, debout sous un
bec de gaz. Elle prit le bras de Lorilleux, marcha devant, sans se
retourner, d'un tel pas que Gervaise et Coupeau s'essoufflaient à les
suivre. Par moments, ils descendaient du trottoir, pour laisser la
place à un ivrogne, tombé là, les quatre fers en l'air. Lorilleux se
retourna, cherchant à raccommoder les choses.
-- Nous allons vous conduire à votre porte, dit-il.
Mais madame Lorilleux, élevant la voix, trouvait ça drôle, de passer
sa nuit de noce dans ce trou infect de l'hôtel Boncoeur. Est-ce qu'ils
n'auraient pas dû remettre le mariage, économiser quatre sous et
acheter des meubles, pour rentrer chez eux, le premier soir? Ah! ils
allaient être bien, sous les toits, empilés tous les deux dans un
cabinet de dix francs, où il n'y avait seulement pas d'air.
-- J'ai donné congé, nous ne restons pas en haut, objecta Coupeau
timidement. Nous gardons la chambre de Gervaise, qui est plus grande.
Madame Lorilleux s'oublia, se tourna d'un mouvement brusque.
-- Ça, c'est plus fort! cria-t-elle. Tu vas coucher dans la chambre à
la Banban!
Gervaise devint toute pâle. Ce surnom, qu'elle recevait à la face pour
la première fois, la frappait comme un soufflet. Puis, elle entendait
bien l'exclamation de sa belle-soeur: la chambre à la Banban, c'était
la chambre où elle avait vécu un mois avec Lantier, où les loques de
sa vie passée traînaient encore. Coupeau ne comprit pas, fut seulement
blessé du surnom.
-- Tu as tort de baptiser les autres, répondit-il avec humeur. Tu ne
sais pas, toi, qu'on t'appelle Queue-de-Vache, dans le quartier, à
cause de tes cheveux. La, ça ne te fait pas plaisir, n'est-ce pas?...
Pourquoi ne garderions-nous pas la chambre du premier? Ce soir, les
enfants n'y couchent pas, nous y serons très bien.
Madame Lorilleux n'ajouta rien, se renfermant dans sa dignité,
horriblement vexée de s'appeler Queue-de-Vache. Coupeau, pour consoler
Gervaise, lui serrait doucement le bras; et il réussit même à
l'égayer, en lui racontant à l'oreille qu'ils entraient en ménage avec
la somme de sept sous toute ronde, trois gros sous et un petit sou,
qu'il faisait sonner de la main dans la poche de son pantalon. Quand
on fut arrivé à l'hôtel Boncoeur, on se dit bonsoir d'un air fâché. Et
au moment où Coupeau poussait les deux femmes au cou l'une de l'autre,
en les traitant de bêtes, un pochard, qui semblait vouloir passer à
droite, eut un brusque crochet à gauche, et vint se jeter entre elles.
-- Tiens! c'est le père Bazouge! dit Lorilleux. Il a son compte,
aujourd'hui.
Gervaise, effrayée, se collait contre la porte de l'hôtel. Le père
Bazouge, un croque-mort d'une cinquantaine d'années, avait son
pantalon noir taché de boue, son manteau noir agrafé sur l'épaule, son
chapeau de cuir noir cabossé, aplati dans quelque chute.
-- N'ayez pas peur, il n'est pas méchant, continuait Lorilleux. C'est
un voisin; la troisième chambre dans le corridor, avant d'arriver chez
nous... Il serait propre, si son administration le voyait comme ça!
Cependant, le père Bazouge s'offusquait de la terreur de la jeune
femme.
-- Eh bien, quoi! bégaya-t-il, on ne mange personne dans notre
partie... J'en vaux un autre, allez, ma petite... Sans doute que j'ai
bu un coup! Quand l'ouvrage donne, faut bien se graisser les roues. Ce
n'est pas vous, ni la compagnie, qui auriez descendu le particulier de
six cents livres qui nous avons amené à deux du quatrième sur le
trottoir, et sans le casser encore... Moi, j'aime les gens rigolos.
Mais Gervaise se rentrait davantage dans l'angle de la porte, prise
d'une grosse envie de pleurer, qui lui gâtait toute sa journée de joie
raisonnable. Elle ne songeait plus à embrasser sa belle-soeur, elle
suppliait Coupeau d'éloigner l'ivrogne. Alors, Bazouge, en chancelant,
eut un geste plein de dédain philosophique.
-- Ça ne vous empêchera pas d'y passer, ma petite... Vous serez
peut-être bien contente d'y passer, un jour... Oui, j'en connais des
femmes, qui diraient merci, si on les emportait.
Et, comme les Lorilleux se décidaient à l'emmener, il se retourna, il
balbutia une dernière phrase, entre deux hoquets:
-- Quand on est mort... écoutez ça... quand on est mort, c'est pour
longtemps.