Gervaise ne voulait pas de noce. A quoi bon dépenser de l'argent?
Puis, elle restait un peu honteuse; il lui semblait inutile d'étaler
le mariage devant tout le quartier. Mais Coupeau se récriait: on ne
pouvait pas se marier comme ça, sans manger un morceau ensemble. Lui,
se battait joliment l'oeil du quartier! Oh! quelque chose de tout
simple, un petit tour de balade l'après-midi, en attendant d'aller
tordre le cou à un lapin, au premier gargot venu. Et pas de musique au
dessert, bien sûr, pas de clarinette pour secouer le panier aux
crottes des dames. Histoire de trinquer seulement, avant de revenir
faire dodo chacun chez soi.
Le zingueur, plaisantant, rigolant, décida la jeune femme, lorsqu'il
lui eut juré qu'on ne s'amuserait pas. Il aurait l'oeil sur les
verres, pour empêcher les coups de soleil. Alors, il organisa un
pique-nique à cent sous par tête, chez Auguste, au _Moulin-d'Argent_,
boulevard de la Chapelle. C'était un petit marchand de vin dans les
prix doux, qui avait un bastringue au fond de son arrière-boutique,
sous les trois acacias de sa cour. Au premier, on serait parfaitement
bien. Pendant dix jours, il racola des convives, dans la maison de sa
soeur, rue de la Goutte-d'Or: M. Madinier, mademoiselle Remanjou,
madame Gaudron et son mari. Il finit même par faire accepter à
Gervaise deux camarades, Bibi-la-Grillade et Mes-Bottes: sans doute
Mes-Bottes levait le coude, mais il avait un appétit si farce, qu'on
l'invitait toujours dans les pique-nique, à cause de la tête du
marchand de soupe en voyant ce sacré trou-là avaler ses douze livres
de pain. La jeune femme, de son côté, promit d'amener sa patronne,
madame Fauconnier, et les Boche, de très braves gens. Tout compte
fait, on se trouverait quinze à table. C'était assez. Quand on est
trop de monde, ça se termine toujours par des disputes.
Cependant, Coupeau n'avait pas le sou. Sans chercher à crâner, il
entendait agir en homme propre. Il emprunta cinquante francs à son
patron. Là-dessus, il acheta d'abord l'alliance, une alliance d'or de
douze francs, que Lorilleux lui procura en fabrique pour neuf francs.
Il se commanda ensuite une redingote, un pantalon et un gilet, chez un
tailleur de la rue Myrrha, auquel il donna seulement un acompte de
vingt-cinq francs; ses souliers vernis et son bolivar pouvaient encore
marcher. Quand il eut mis de côté les dix francs du pique-nique, son
écot et celui de Gervaise, les enfants devant passer par-dessus le
marché, il lui resta tout juste six francs, le prix d'une messe à
l'autel des pauvres. Certes, il n'aimait pas les corbeaux, ça lui
crevait le coeur de porter ses six francs à ces galfatres-là, qui n'en
avaient pas besoin pour se tenir le gosier frais. Mais un mariage sans
messe, on avait beau dire, ce n'était pas un mariage. Il alla lui-même
à l'église marchander; et, pendant une heure, il s'attrapa avec un
vieux petit prêtre, en soutane sale, voleur comme une fruitière. Il
avait envie de lui ficher des calottes. Puis, par blague, il lui
demanda s'il ne trouverait pas, dans sa boutique, une messe
d'occasion, point trop détériorée, et dont un couple bon enfant ferait
encore son beurre. Le vieux petit prêtre, tout en grognant que Dieu
n'aurait aucun plaisir à bénir son union, finit par lui laisser sa
messe à cinq francs. C'était toujours vingt sous d'économie. Il lui
restait vingt sous.
Gervaise, elle aussi, tenait à être propre. Dès que le mariage fut
décidé, elle s'arrangea, fit des heures en plus, le soir, arriva à
mettre trente francs de côté. Elle avait une grosse envie d'un petit
mantelet de soie, affiché treize francs, rue du Faubourg-Poissonnière.
Elle se le paya, puis racheta pour dix francs au mari d'une
blanchisseuse, morte dans la maison de madame Fauconnier, une robe de
laine gros bleu, qu'elle refit complètement à sa taille. Avec les sept
francs qui restaient, elle eut une paire de gants de coton, une rose
pour son bonnet et des souliers pour son aîné Claude. Heureusement les
petits avaient des blouses possibles. Elle passa quatre nuits,
nettoyant tout, visitant jusqu'aux plus petits trous de ses bas et de
sa chemise.
Enfin, le vendredi soir, la veille du grand jour, Gervaise et Coupeau,
en rentrant du travail, eurent encore à trimer jusqu'à onze heures.
Puis, avant de se coucher chacun chez soi, ils passèrent une heure
ensemble, dans la chambre de la jeune femme, bien contents d'être au
bout de cet embarras. Malgré leur résolution de ne pas se casser les
côtes pour le quartier, ils avaient fini par prendre les choses à
coeur et par s'éreinter. Quand ils se dirent bonsoir, ils dormaient
debout. Mais, tout de même, ils poussaient un gros soupir de
soulagement. Maintenant, c'était réglé. Coupeau avait pour témoins M.
Madinier et Bibi-la-Grillade; Gervaise comptait sur Lorilleux et sur
Boche. On devait aller tranquillement à la mairie et à l'église, tous
les six, sans traîner derrière soi une queue de monde. Les deux soeurs
du marié avaient même déclaré qu'elles resteraient chez elles, leur
présence n'étant pas nécessaire. Seule maman Coupeau s'était mise à
pleurer, en disant qu'elle partirait plutôt en avant, pour se cacher
dans un coin; et on avait promis de l'emmener. Quant au rendez-vous de
toute la société, il était fixé à une heure, au _Moulin-d'Argent_. De
là on irait gagner la faim dans la plaine Saint-Denis; on prendrait le
chemin de fer et on retournerait à pattes, le long de la grande route.
La partie s'annonçait très bien, pas une bosse à tout avaler, mais un
brin de rigolade, quelque chose de gentil et d'honnête.
Le samedi matin, en s'habillant, Coupeau fut pris d'inquiétude, devant
sa pièce de vingt sous. Il venait de songer que, par politesse, il lui
faudrait offrir un verre de vin et une tranche de jambon aux témoins,
en attendant le dîner. Puis, il y aurait peut-être des frais imprévus.
Décidément, vingt sous, ça ne suffisait pas. Alors, après s'être
chargé de conduire Claude et Étienne chez madame Boche, qui devait les
amener le soir au dîner, il courut rue de la Goutte-d'Or et monta
carrément emprunter dix francs à Lorilleux. Par exemple, ça lui
écorchait le gosier, car il s'attendait à la grimace de son
beau-frère. Celui-ci grogna, ricana d'un air de mauvaise bête, et
finalement prêta les deux pièces de cent sous. Mais Coupeau entendit
sa soeur qui disait entre ses dents que « ça commençait bien. »
Le mariage à la mairie était pour dix heures et demie. Il faisait très
beau, un soleil du tonnerre, rôtissant les rues. Pour ne pas être
regardés, les mariés, la maman et les quatre témoins se séparèrent en
deux bandes. En avant, Gervaise marchait au bras de Lorilleux, tandis
que M. Madinier conduisait maman Coupeau; puis, à vingt pas, sur
l'autre trottoir, venaient Coupeau, Boche et Bibi-la-Grillade. Ces
trois-là étaient en redingote noire, le dos rond, les bras ballants;
Boche avait un pantalon jaune; Bibi-la-Grillade, boutonné jusqu'au
cou, sans gilet, laissait passer seulement un coin de cravate roulé en
corde. Seul, M. Madinier portait un habit, un grand habit à queue
carrée; et les passants s'arrêtaient pour voir ce monsieur promenant
la grosse mère Coupeau, en châle vert, en bonnet noir, avec des rubans
rouges. Gervaise, très douce, gaie, dans sa robe d'un bleu dur, les
épaules serrées sous son étroit mantelet, écoutait complaisamment les
ricanements de Lorilleux, perdu au fond d'un immense paletot sac,
malgré la chaleur; puis, de temps à autre, au coude des rues, elle
tournait un peu la tête, jetait un fin sourire à Coupeau, que ses
vêtements neufs, luisants au soleil, gênaient.
Tout en marchant très-lentement, ils arrivèrent à la mairie une grande
demi-heure trop tôt. Et, comme le maire fut en retard, leur tour vint
seulement vers onze heures. Ils attendirent sur des chaises, dans un
coin de la salle, regardant le haut plafond et la sévérité des murs,
parlant bas, reculant leurs sièges par excès de politesse, chaque fois
qu'un garçon de bureau passait. Pourtant, à demi-voix, ils traitaient
le maire de fainéant; il devait être pour sûr chez sa blonde, à
frictionner sa goutte; peut-être bien aussi qu'il avait avalé son
écharpe. Mais, quand le magistrat parut, ils se levèrent
respectueusement. On les fit rasseoir. Alors, ils assistèrent à trois
mariages, perdus dans trois noces bourgeoises, avec des mariées en
blanc, des fillettes frisées, des demoiselles à ceintures roses, des
cortèges interminables de messieurs et de dames sur leur trente-et-un,
l'air très comme il faut. Puis, quand on les appela, ils faillirent ne
pas être mariés, Bibi-la-Grillade ayant disparu. Boche le retrouva en
bas, sur la place, fumant une pipe. Aussi, ils étaient encore de jolis
cocos dans cette boîte, de se ficher du monde, parce qu'on n'avait pas
des gants beurre frais à leur mettre sous le nez! Et les formalités,
la lecture du Code, les questions posées, la signature des pièces,
furent expédiées si rondement, qu'ils se regardèrent, se croyant volés
d'une bonne moitié de la cérémonie. Gervaise, étourdie, le coeur
gonflé, appuyait son mouchoir sur ses lèvres. Maman Coupeau pleurait à
chaudes larmes. Tous s'étaient appliqués sur le registre, dessinant
leurs noms, en grosses lettres boiteuses, sauf le marié qui avait
tracé une croix, ne sachant pas écrire. Ils donnèrent chacun quatre
sous pour les pauvres. Lorsque le garçon remit à Coupeau le certificat
de mariage, celui-ci, le coude poussé par Gervaise, se décida à sortir
encore cinq sous.
La trotte était bonne de la mairie à l'église. En chemin, les hommes
prirent de la bière, maman Coupeau et Gervaise, du cassis avec de
l'eau. Et ils eurent à suivre une longue rue, où le soleil tombait
d'aplomb, sans un filet d'ombre. Le bedeau les attendait au milieu de
l'église vide; il les poussa vers une petite chapelle, en leur
demandant furieusement si c'était pour se moquer de la religion qu'ils
arrivaient en retard. Un prêtre vint à grandes enjambées, l'air
maussade, la face pâle de faim, précédé par un clerc en surplis sale
qui trottinait. Il dépêcha sa messe, mangeant les phrases latines, se
tournant, se baissant, élargissant les bras, en hâte, avec des regards
obliques sur les mariés et sur les témoins. Les mariés, devant
l'autel, très-embarrassés, ne sachant pas quand il fallait
s'agenouiller, se lever, s'asseoir, attendaient un geste du clerc. Les
témoins, pour être convenables, se tenaient debout tout le temps;
tandis que maman Coupeau, reprise par les larmes, pleurait dans le
livre de messe qu'elle avait emprunté à une voisine. Cependant, midi
avait sonné, la dernière messe était dite, l'église s'emplissait du
piétinement des sacristains, du vacarme des chaises remises en place.
On devait préparer le maître-autel pour quelque fête, car on entendait
le marteau des tapissiers clouant des tentures. Et, au fond de la
chapelle perdue, dans la poussière d'un coup de balai donné par le
bedeau, le prêtre à l'air maussade promenait vivement ses mains sèches
sur les têtes inclinées de Gervaise et de Coupeau, et semblait les
unir au milieu d'un déménagement, pendant une absence du bon Dieu,
entre deux messes sérieuses. Quand la noce eut de nouveau signé sur un
registre, à la sacristie, et qu'elle se retrouva en plein soleil, sous
le porche, elle resta un instant là, ahurie, essoufflée d'avoir été
menée au galop.
-- Voilà! dit Coupeau, avec un rire gêné.
Il se dandinait, il ne trouvait rien là de rigolo. Pourtant, il
ajouta:
-- Ah bien! ça ne traîne pas. Ils vous envoient ça en quatre
mouvements... C'est comme chez les dentistes: on n'a pas le temps de
crier ouf! ils marient sans douleur.
-- Oui, oui, de la belle ouvrage, murmura Lorilleux en ricanant. Ça se
bâcle en cinq minutes et ça tient bon toute la vie... Ah! ce pauvre
Cadet-Cassis, va!
Et les quatre témoins donnèrent des tapes sur les épaules du zingueur
qui faisait le gros dos. Pendant ce temps, Gervaise embrassait maman
Coupeau, souriante, les yeux humides pourtant. Elle répondait aux
paroles entrecoupées de la vieille femme:
-- N'ayez pas peur, je ferai mon possible. Si ça tournait mal, ça ne
serait pas de ma faute. Non, bien sûr, j'ai trop envie d'être
heureuse... Enfin, c'est fait, n'est-ce pas? C'est à lui et à moi de
nous entendre et d'y mettre du nôtre.
Alors, on alla droit au _Moulin-d'Argent_. Coupeau avait pris le bras
de sa femme. Ils marchaient vite, riant, comme emportés, à deux cents
pas devant les autres, sans voir les maisons, ni les passants, ni les
voitures. Les bruits assourdissants du faubourg sonnaient des cloches
à leurs oreilles. Quand ils arrivèrent chez le marchand de vin,
Coupeau commanda tout de suite deux litres, du pain et des tranches de
jambon, dans le petit cabinet vitré du rez-de-chaussée, sans assiettes
ni nappe, simplement pour casser une croûte. Puis, voyant Boche et
Bibi-la-Grillade montrer un appétit sérieux, il fit venir un troisième
litre et un morceau de brie. Maman Coupeau n'avait pas faim, était
trop suffoquée pour manger. Gervaise, qui mourait de soif, buvait de
grands verres d'eau à peine rougie.
-- Ça me regarde, dit Coupeau, en passant immédiatement au comptoir,
où il paya quatre francs cinq sous.
Cependant, il était une heure, les invités arrivaient. Madame
Fauconnier, une femme grasse, belle encore, parut la première; elle
avait une robe écrue, à fleurs imprimées, avec une cravate rose et un
bonnet très chargé de fleurs. Ensuite vinrent ensemble mademoiselle
Remanjou, toute fluette dans l'éternelle robe noire qu'elle semblait
garder même pour se coucher, et le ménage Gaudron, le mari, d'une
lourdeur de brute, faisant craquer sa veste brune au moindre geste, la
femme, énorme, étalant son ventre de femme enceinte, dont sa jupe,
d'un violet cru, élargissait encore la rondeur. Coupeau expliqua qu'il
ne faudrait pas attendre Mes-Bottes; le camarade devait retrouver la
noce sur la route de Saint-Denis.
-- Ah bien! s'écria madame Lerat en entrant, nous allons avoir une
jolie saucée! Ça va être drôle!
Et elle appela la société sur la porte du marchand de vin, pour voir
les nuages, un orage d'un noir d'encre qui montait rapidement au sud
de Paris. Madame Lerat, l'aînée des Coupeau, était une grande femme,
sèche, masculine, parlant du nez, fagotée dans une robe puce trop
large, dont les longs effilés la faisaient ressembler à un caniche
maigre sortant de l'eau. Elle jouait avec son ombrelle comme avec un
bâton. Quand elle eut embrassé Gervaise, elle reprit:
-- Vous n'avez pas idée, on reçoit un soufflet dans la rue.... On
dirait qu'on vous jette du feu à la figure.
Tout le monde déclara alors sentir l'orage depuis longtemps. Quand on
était sorti de l'église, M. Madinier avait bien vu ce dont il
retournait. Lorilleux racontait que ses cors l'avaient empêché de
dormir; à partir de trois heures du matin. D'ailleurs, ça ne pouvait
pas finir autrement; voilà trois jours qu'il faisait vraiment trop
chaud.
-- Oh! ça va peut-être couler, répétait Coupeau, debout à la porte,
interrogeant le ciel d'un regard inquiet. On n'attend plus que ma
soeur, on pourrait tout de même partir, si elle arrivait.
Madame Lorilleux, en effet, était en retard. Madame Lerat venait de
passer chez elle, pour la prendre; mais, comme elle l'avait trouvée en
train de mettre son corset, elles s'étaient disputées toutes les deux.
La grande veuve ajouta à l'oreille de son frère:
-- Je l'ai plantée là. Elle est d'une humeur!... Tu verras quelle
tête!
Et la noce dut patienter un quart d'heure encore, piétinant dans la
boutique du marchand de vin, coudoyée, bousculée, au milieu des hommes
qui entraient boire un canon sur le comptoir. Par moments, Boche, ou
madame Fauconnier ou Bibi-la-Grillade, se détachaient, s'avançaient au
bord du trottoir, les yeux en l'air. Ça ne coulait pas du tout; le
jour baissait, des souffles de vent, rasant le sol, enlevaient de
petits tourbillons de poussière blanche. Au premier coup de tonnerre,
mademoiselle Remanjou se signa. Tous les regards se portaient avec
anxiété sur l'oeil-de-boeuf, au-dessus de la glace: il était déjà deux
heures moins vingt.
-- Allez-y! cria Coupeau. Voilà les anges qui pleurent.
Une rafale de pluie balayait la chaussée, où des femmes fuyaient, en
tenant leurs jupes à deux mains. Et ce fut sous cette première ondée
que madame Lorilleux arriva enfin, essoufflée, furibonde, se battant
sur le seuil avec son parapluie, qui ne voulait pas se fermer.
-- A-t-on jamais vu! bégayait-elle. Ça m'a pris juste à la porte.
J'avais envie de remonter et de me déshabiller. J'aurais rudement bien
fait... Ah! elle est jolie, la noce! Je le disais, je voulais tout
renvoyer à samedi prochain. Et il pleut parce qu'on ne m'a pas
écoutée! Tant mieux! tant mieux que le ciel crève!
Coupeau essaya de la calmer. Mais elle l'envoya coucher. Ce ne serait
pas lui qui payerait sa robe, si elle était perdue. Elle avait une
robe de soie noire, dans laquelle elle étouffait; le corsage, trop
étroit, tirait sur les boutonnières, la coupait aux épaules; et la
jupe, taillée en fourreau, lui serrait si fort les cuisses, qu'elle
devait marcher à tout petits pas. Pourtant, les dames de la société la
regardaient, les lèvres pincées, l'air ému de sa toilette. Elle ne
parut même pas voir Gervaise, assise à côté de maman Coupeau. Elle
appela Lorilleux, lui demanda son mouchoir; puis, dans un coin de la
boutique, soigneusement, elle essuya une à une les gouttes de pluie
roulées sur la soie.
Cependant, l'ondée avait brusquement cessé. Le jour baissait encore,
il faisait presque nuit, une nuit livide traversée par de larges
éclairs. Bibi-la-Grillade répétait en riant qu'il allait tomber des
curés, bien sûr. Alors, l'orage éclata avec une extrême violence.
Pendant une demi-heure, l'eau tomba à seaux, la foudre gronda sans
relâche. Les hommes, debout devant la porte, contemplaient le voile
gris de l'averse, les ruisseaux grossis, la poussière d'eau volante
montant du clapotement des flaques. Les femmes s'étaient assises,
effrayées, les mains aux yeux. On ne causait plus, la gorge un peu
serrée. Une plaisanterie risquée sur le tonnerre par Boche, disant que
saint Pierre éternuait là-haut, ne fit sourire personne. Mais, quand
la foudre espaça ses coups, se perdit au loin, la société recommença à
s'impatienter, se fâcha contre l'orage, jurant et montrant le poing
aux nuées. Maintenant, du ciel couleur de cendre, une pluie fine
tombait, interminable.
-- Il est deux heures passées, cria madame Lorilleux. Nous ne pouvons
pourtant pas coucher ici!
Mademoiselle Remanjou ayant parlé d'aller à la campagne tout de même,
quand on devrait s'arrêter dans le fossé des fortifications, la noce
se récria: les chemins devaient être jolis, on ne pourrait seulement
pas s'asseoir sur l'herbe; puis, ça ne paraissait pas fini, il
reviendrait peut-être une saucée. Coupeau, qui suivait des yeux un
ouvrier trempé marchant tranquillement sous la pluie, murmura:
-- Si cet animal de Mes-Bottes nous attend sur la route de
Saint-Denis, il n'attrapera pas un coup de soleil.
Cela fit rire. Mais la mauvaise humeur grandissait. Ça devenait
crevant à la fin. Il fallait décider quelque chose. On ne comptait pas
sans doute se regarder comme ça le blanc des yeux jusqu'au dîner.
Alors, pendant un quart d'heure, en face de l'averse entêtée, on se
creusa le cerveau. Bibi-la-Grillade proposait de jouer aux cartes;
Boche, de tempérament polisson et sournois, savait un petit jeu bien
drôle, le jeu du confesseur; madame Gaudron parlait d'aller manger de
la tarte aux ognons, chaussée Clignancourt; madame Lerat aurait
souhaité qu'on racontât des histoires; Gaudron ne s'embêtait pas, se
trouvait bien là, offrait seulement de se mettre à table tout de
suite. Et, à chaque proposition, on discutait, on se fâchait: c'était
bête, ça endormirait tout le monde, on les prendrait pour des
moutards. Puis, comme Lorilleux, voulant dire son mot, trouvait
quelque chose de bien simple, une promenade sur les boulevards
extérieurs jusqu'au Père-Lachaise, où l'on pourrait entrer voir le
tombeau d'Héloïse et d'Abélard, si l'on avait le temps, madame
Lorilleux, ne se contenant plus, éclata. Elle fichait le camp, elle!
Voilà ce qu'elle faisait! Est-ce qu'on se moquait du monde? Elle
s'habillait, elle recevait la pluie, et c'était pour s'enfermer chez
un marchand de vin! Non, non, elle en avait assez d'une noce comme ça,
elle préférait son chez elle. Coupeau et Lorilleux durent barrer la
porte. Elle répétait:
-- Otez-vous de là! Je vous dis que je m'en vais!
Son mari ayant réussi à la calmer, Coupeau s'approcha de Gervaise,
toujours tranquille dans son coin, causant avec sa belle-mère et
madame Fauconnier.
-- Mais vous ne proposez rien, vous! dit-il, sans oser encore la
tutoyer.
-- Oh! tout ce qu'on voudra, répondit-elle en riant. Je ne suis pas
difficile. Sortons, ne sortons pas, ça m'est égal. Je me sens
très-bien, je n'en demande pas plus.
Et elle avait, en effet, la figure tout éclairée d'une joie paisible.
Depuis que les invités se trouvaient là, elle parlait à chacun d'une
voix un peu basse et émue, l'air raisonnable, sans se mêler aux
disputes. Pendant l'orage, elle était restée les yeux fixes, regardant
les éclairs, comme voyant des choses graves, très-loin, dans l'avenir,
à ces lueurs brusques.
M. Madinier, pourtant, n'avait encore rien proposé. Il était appuyé
contre le comptoir, les pans de son habit écartés, gardant son
importance de patron. Il cracha longuement, roula ses gros yeux.
-- Mon Dieu! dit-il, on pourrait aller au musée... Et il se caressa le
menton, en consultant la société d'un clignement de paupières.
-- Il y a des antiquités, des images, des tableaux, un tas de choses.
C'est très instructif.... Peut-être bien que vous ne connaissez pas
ça. Oh! c'est à voir, au moins une fois.
La noce se regardait, se tâtait. Non, Gervaise ne connaissait pas ça;
madame Fauconnier non plus, ni Boche, ni les autres. Coupeau croyait
bien être monté un dimanche, mais il ne se souvenait plus bien. On
hésitait cependant, lorsque madame Lorilleux, sur laquelle
l'importance de M. Madinier produisait une grande impression, trouva
l'offre très comme il faut, très honnête. Puisqu'on sacrifiait la
journée, et qu'on était habillé, autant valait-il visiter quelque
chose pour son instruction. Tout le monde approuva. Alors, comme la
pluie tombait encore un peu, on emprunta au marchand de vin des
parapluies, de vieux parapluies, bleus, verts, marron, oubliés par les
clients; et l'on partit pour le musée.
La noce tourna à droite, descendit dans Paris par le faubourg
Saint-Denis. Coupeau et Gervaise marchaient de nouveau en tête,
courant, devançant les autres. M. Madinier donnait maintenant le bras
à madame Lorilleux, maman Coupeau étant restée chez le marchand de
vin, à cause de ses jambes. Puis venaient Lorilleux et madame Lerat,
Boche et madame Fauconnier, Bibi-la-Grillade et mademoiselle Remanjou,
enfin le ménage Gaudron. On était douze. Ça faisait encore une jolie
queue sur le trottoir.
-- Oh! nous n'y sommes pour rien, je vous jure, expliquait madame
Lorilleux à M. Madinier. Nous ne savons pas où il l'a prise, ou plutôt
nous ne le savons que trop; mais ce n'est pas à nous de parler,
n'est-ce pas? ... Mon mari a dû acheter l'alliance. Ce matin, au saut
du lit, il a fallu leur prêter dix francs, sans quoi rien ne se
faisait plus... Une mariée qui n'amène seulement pas un parent à sa
noce! Elle dit avoir à Paris une soeur charcutière. Pourquoi ne
l'a-t-elle pas invitée, alors?
Elle s'interrompit, pour montrer Gervaise, que la pente du trottoir
faisait fortement boiter.
-- Regardez-la! S'il est permis!... Oh! la banban!
Et ce mot: la Banban, courut dans la société. Lorilleux ricanait,
disait qu'il fallait l'appeler comme ça. Mais madame Fauconnier
prenait la défense de Gervaise: on avait tort de se moquer d'elle,
elle était propre comme un sou et abattait fièrement l'ouvrage, quand
il le fallait. Madame Lerat, toujours pleine d'allusions polissonnes,
appelait la jambe de la petite « une quille d'amour »; et elle
ajoutait que beaucoup d'hommes aimaient ça, sans vouloir s'expliquer
davantage.
La noce, débouchant de la rue Saint-Denis, traversa le boulevard. Elle
attendit un moment, devant le flot des voitures; puis, elle se risqua
sur la chaussée, changée par l'orage en une mare de boue coulante.
L'ondée reprenait, la noce venait d'ouvrir les parapluies; et, sous
les riflards lamentables, balancés à la main des hommes, les femmes se
retroussaient, le défilé s'espaçait dans la crotte, tenant d'un
trottoir à l'autre. Alors, deux voyous crièrent à la chienlit; des
promeneurs accoururent; des boutiquiers, l'air amusé, se haussèrent
derrière leurs vitrines. Au milieu du grouillement de la foule, sur
les fonds gris et mouillés du boulevard, les couples en procession
mettaient des taches violentes, la robe gros bleu de Gervaise, la robe
écrue à fleurs imprimées de madame Fauconnier, le pantalon
jaune-canari de Boche; une raideur de gens endimanchés donnait des
drôleries de carnaval à la redingote luisante de Coupeau et à l'habit
carré de M. Madinier; tandis que la belle toilette de madame
Lorilleux, les effilés de madame Lerat, les jupes fripées de
mademoiselle Remanjou, mêlaient les modes, traînaient à la file les
décrochez-moi ça du luxe des pauvres. Mais c'étaient surtout les
chapeaux des messieurs qui égayaient, de vieux chapeaux conservés,
ternis par l'obscurité de l'armoire, avec des formes pleines de
comique, hautes, évasées, en pointe, des ailes extraordinaires,
retroussées, plates, trop larges ou trop étroites. Et les sourires
augmentaient encore, quand, tout au bout, pour clore le spectacle,
madame Gaudron, la cardeuse, s'avançait dans sa robe d'un violet cru,
avec son ventre de femme enceinte, qu'elle portait énorme, très en
avant. La noce, cependant, ne hâtait point sa marche, bonne enfant,
heureuse d'être regardée, s'amusant des plaisanteries.
-- Tiens! la mariée! cria l'un des voyous, en montrant madame Gaudron.
Ah! malheur! elle a avalé un rude pepin!
Toute la société éclata de rire. Bibi-la-Grillade, se tournant, dit
que le gosse avait bien envoyé ça. La cardeuse riait le plus fort,
s'étalait; ça n'était pas déshonorant, au contraire; il y avait plus
d'une dame qui louchait en passant et qui aurait voulu être comme
elle.
On s'était engagé dans la rue de Cléry. Ensuite, on prit la rue du
Mail. Sur la place des Victoires, il y eut un arrêt. La mariée avait
le cordon de son soulier gauche dénoué; et, comme elle le rattachait,
au pied de la statue de Louis XIV, les couples se serrèrent derrière
elle, attendant, plaisantant sur le bout de mollet qu'elle montrait.
Enfin, après avoir descendu la rue Croix-des-Petits-Champs, on arriva
au Louvre.