En examinant les lettres de l'Abbé Nollet à M. Franklin, je suis obligé
de lui passer toutes les expériences qui se font avec ou dans des
bouteilles scellées hermétiquement ou vuidées d'air, parce que n'étant
pas en état de répéter les expériences, je ne pourrois pas appuyer par
des preuves tirées de l'expérience certaines idées qui se sont
présentées à moi là-dessus; c'est pourquoi le premier point sur lequel
j'ose ouvrir mon sentiment est dans la quatriéme lettre de l'Abbé, _pag.
66._ où il essaye de prouver que la matière électrique passe d'une
surface à l'autre à travers l'épaisseur entière du verre; il prend
l'expérience du tableau magique de M. Franklin, & parle ainsi: Lorsque
vous électrisez ainsi un carreau de verre enduit de métal dessus &
dessous, il est évident que ce que l'on pose sur la surface opposée à
celle qui reçoit l'électricité du conducteur, prend aussi une vertu
électrique très-marquée, qui, dit M. Franklin, est cette égale quantité
de matière électrique chassée de ce côté par celle que le côté opposé
reçoit du conducteur, & qui continuëra à donner une vertu électrique à
chaque chose qui sera en contact avec elle jusqu'à ce qu'elle soit
entièrement déchargée de son feu électrique; à quoi l'Abbé fait cette
objection. «Dites-moi, je vous prie, dit-il, combien de tems faut il
pour ce prétendu dépouillement, je puis vous assurer qu'après avoir
soutenu l'électrisation pendant des heures entières, cette surface qui
auroit dû, ce me semble, être bien dépourvûe de sa matière électrique,
attendu le grand nombre d'étincelles qu'on en avoit tirées, ou le tems
que cette matière avoit été exposée à l'action de la cause expulsive,
cette surface, dis-je, ne m'en paroissoit que mieux électrisée & plus
propre à produire tous les effets d'un corps actuellement électrique.»
_Pag. 68._
L'Abbé ne nous dit point quels sont ces effets: je n'ai jamais pû les
observer tous, & on peut aisément rendre raison de ceux que l'on
observe, en supposant que ce côté est entiérement destitué de matière
électrique. L'effet le plus sensible d'un corps chargé d'électricité,
est que quand on lui présente le doigt, ce doigt en tire une étincelle:
or quand une bouteille préparée pour l'expérience de Leyde est penduë au
canon d'un fusil ou au premier conducteur, & que vous faites tourner le
globe pour la charger, aussitôt que la matière électrique est en
mouvement, vous pouvez voir une étincelle aller de la surface extérieure
de la bouteille à votre doigt, ce qui, dit M. Franklin, est la matière
électrique naturelle du verre poussée dehors par celle qui est reçue du
conducteur sur la surface intérieure, si elle en sort seulement par
étincelles, on en peut tirer un grand nombre; mais si vous serrez la
surface extérieure avec votre main, la bouteille recevra bientôt toute
la matière électrique qu'elle est capable de recevoir, & l'extérieure
sera alors entiérement privée de sa matière électrique, & on ne pourra
en tirer d'étincelles avec le doigt; il y manque donc alors cet effet
qu'ont tous les corps chargés d'électricité: quelques effets d'un corps
électrique que l'Abbé, je suppose, a observés sur la surface extérieure
d'une bouteille chargée, sont que tous les corps légers en sont attirés;
c'en est un que j'ai constamment observé, mais je ne pense pas qu'il
vienne d'une qualité attractive dans la surface extérieure de la
bouteille; mais dans ces corps légers mêmes qui semblent être attirés
par la bouteille, c'est une remarque constante que quand un corps a une
plus grande charge de matière électrique qu'un autre, (c'est-à dire en
proportion de la quantité qu'ils contiendront,) ce corps attirera celui
qui en a moins; à présent je suppose, & c'est une partie du systême de
M. Franklin, que tous ces corps légers qui semblent être attirés, ont
plus de matière électrique en eux que la surface extérieure des
bouteilles n'en a, c'est pourquoi ils tâchent d'attirer à eux la
bouteille qui est trop pésante pour être ébranlée par le petit dégré de
force qu'ils employent, & qui cependant étant plus grande que leur
propre poids les pousse vers la bouteille, l'expérience suivante aidera
l'imagination à concevoir cela. Suspendez une boule de liége ou une
plume avec un fil de soye & électrisez-la; ensuite approchez cette boule
de quelque corps fixe, & elle semblera attirée par ce corps, car elle
volera vers lui. Mais de l'aveu des Électriciens, la cause attractive
est dans la boule même, & non dans le corps fixe auquel elle court. Ce
cas est semblable à l'attraction apparente des corps légers vers la
surface extérieure d'une bouteille chargée.
L'Abbé dit, _pag. 69._ qu'il peut électriser cent hommes debout sur des
gâteaux de cire, pourvû qu'ils se tiennent par les mains, & qu'un d'eux
touche l'une de ces surfaces (l'extérieure) du bout de son doigt. Je
sçais qu'il le peut, pendant que la bouteille se charge, mais je suis
aussi certain qu'il ne le peut pas après qu'elle est chargée; car une
bouteille étant préparée pour l'expérience de Leyde, suspendez-la au
conducteur, & qu'un homme debout sur le plancher touche de son doigt la
doublure, pendant que le globe tourne, jusqu'à ce que la matière
électrique sorte du crochet de la bouteille ou de quelque partie du
conducteur, je crois que c'est le signe le plus certain que la bouteille
a reçu toute la matière électrique qu'elle peut recevoir: après ce
signe, que l'homme, qui auparavant étoit sur le plancher, monte sur un
gâteau de cire, il peut y rester des heures entières le globe tournant
pendant tout ce tems-là, & cependant ne donner aucun signe
d'électricité.
Après que la matière électrique fut poussée dehors du crochet de la
bouteille préparée pour l'expérience de Leyde comme ci-dessus, je pendis
une autre bouteille préparée de la même manière à un crochet attaché à
la doublure de la première, & je tins cette autre bouteille dans ma
main; mais si quelque matière électrique passoit au travers du verre de
la première bouteille, la seconde la recevroit & la rassembleroit
assurément; mais ayant tenu les bouteilles dans cette situation pendant
un tems considérable, pendant lequel le globe ne cessa de tourner, je ne
m'apperçus point que la seconde bouteille fut chargée le moins du monde,
car quand je portai le doigt au crochet, comme dans l'expérience de
Leyde, je n'éprouvai pas la moindre commotion, & je ne vis pas une
étincelle partir du crochet.
Je fis aussi l'expérience suivante, ayant chargé deux bouteilles
(préparées pour l'expérience de Leyde) par leurs crochets, deux
personnes en prirent chacun une dans leurs mains, l'un par le côté,
l'autre par le crochet, ce qu'il fit en ôtant la communication avec le
fond, avant de prendre le crochet, ces personnes se placèrent chacune à
un de mes côtés, pendant que j'étois debout sur un gâteau de cire, & que
je tenois le crochet de la bouteille qui étoit tenuë par la doublure
(sur quoi il partit une étincelle; mais la bouteille ne fut pas
déchargée pendant que je fus sur la cire) tenant le crochet, je touchai
la doublure de la bouteille qui étoit tenuë par son crochet de mon autre
main, sur quoi on apperçut une étincelle considérable entre mon doigt &
la doublure, & les deux bouteilles furent sur le champ déchargées. Si
l'opinion de l'Abbé est fondée, que la surface extérieure communiquant
avec la doublure est chargée aussi bien que l'intérieure communiquant
avec le crochet, comment puis-je, moi qui suis sur la cire, décharger
ces deux bouteilles, quand il est bien connu que je n'en pourrois pas
décharger une séparément? Bien plus, supposé que j'aye tiré la matière
électrique des deux, qu'est-elle devenuë? car il ne paroît pas que j'en
aye une quantité plus grande quand l'expérience est finie, & que je n'ai
pas bougé de dessus la cire.
Cette expérience me démontre donc pleinement que la surface extérieure
n'est pas chargée, & non-seulement cela, mais qu'il lui manque autant de
matière électrique que l'intérieure en a par excès; car par cette
supposition, qui est une partie du systême de Mr. Franklin, on rend
aisément raison de l'expérience précédente de cette sorte: quand je suis
sur la cire mon corps n'est pas capable de recevoir du crochet d'une
bouteille toute la matière électrique qu'elle est prête à donner, elle
ne peut pas non plus en donner autant à la doublure de l'autre bouteille
qu'elle est prête à en prendre, quand il n'y en a qu'une d'appliquée
contre moi; mais quand elles le sont toutes deux, la doublure reçoit de
l'une ce que le crochet donne: ainsi je reçois le feu de la première
bouteille en B, dont la surface extérieure est fournie par la main en A:
je donne le feu à la seconde bouteille en C, dont la surface intérieure
est déchargée par la main en D. Cette décharge en D peut être renduë
sensible en recevant ce feu dans le crochet d'une troisiéme bouteille,
ce qui s'exécute ainsi: au lieu de prendre le crochet de la seconde
bouteille dans votre main, faites passer au travers le fil-d'archal
d'une troisiéme bouteille préparée comme pour l'expérience de Leyde, &
tenez cette troisiéme bouteille dans votre main, la seconde y étant
penduë par les bouts des crochets, passés l'un dans l'autre: quand
l'expérience est achevée, cette troisiéme bouteille reçoit le feu en D,
& elle sera chargée. Si l'on considère cette expérience, elle doit, je
pense, prouver parfaitement que la surface extérieure d'une bouteille
chargée manque de matière électrique, pendant que l'intérieure en a un
excès. Quelque chose de plus, qui est digne de remarque dans cette
expérience, c'est que je ne sens ni commotion ni choc dans mes bras,
quoiqu'ils soient dans un instant traversés d'une si grande quantité de
matière électrique; je ne sens qu'une piqûre aux bouts de mes doigts.
Cela me fait penser que l'Abbé se trompe quand il dit qu'il n'y a point
de différence entre le choc senti en faisant l'expérience de Leyde & la
piqûre sentie en tirant de simples étincelles, si ce n'est du plus au
moins. Dans la dernière expérience il passe à travers mes bras autant de
matière électrique que m'en auroit donné un coup très-considérable, s'il
y avoit eu une communication immédiate, par mes bras, du crochet à la
doublure de la même bouteille; parce que quand elle fut prise dans une
troisiéme bouteille, & que cette bouteille fut déchargée en particulier
à travers mes bras, elle me donna un coup sensible. Si ces expériences
prouvent que la matière électrique ne passe pas à travers l'entière
épaisseur du verre, il est d'une conséquence nécessaire qu'elle doit
toujours sortir par où elle est entrée.
Ce qui s'est ensuite présenté, c'est dans la cinquiéme lettre _pag. 88._
où il différe de M. Franklin, qui pense que tout le pouvoir de donner le
coup réside dans le verre même & non dans les corps non-électriques qui
le touchent. Les expériences que Mr. Franklin a données pour prouver
cette opinion dans ses expériences & observations sur l'électricité,
lettre 4. §. 50. & 51. m'ont convaincu qu'il avoit raison; & ce que
l'Abbé a assuré de contraire ne m'a pas fait penser autrement. L'Abbé
s'appercevant, comme je le suppose, que les expériences, comme M.
Franklin les avoit faites, devoient prouver sa proposition, les altère
sans en donner aucune raison, & les fait d'une manière qui ne prouve
rien. Pourquoi veut-il qu'un homme tienne dans sa main la bouteille dans
laquelle l'eau de la bouteille chargée doit être versée? Si le pouvoir
de donner un coup est dans l'eau contenuë dans la bouteille, elle doit
s'y conserver, quoiqu'elle soit versée dans une autre, puisqu'elle n'a
été touchée par aucun corps non-électrique pour enlever ce pouvoir. Que
la bouteille soit placée sur la cire, ce n'est pas une objection, car
elle ne peut pas ôter le pouvoir à l'eau si elle en avoit, mais c'est un
moyen nécessaire pour éprouver le fait; au lieu que cette bouteille
étant chargée quand elle est dans la main d'un homme, prouve seulement
que l'eau conduit la matière électrique. L'Abbé avouë, _pag. 94._ qu'il
a entendu faire cette remarque; mais, dit-il, pourquoi un conducteur
d'électricité n'est-il pas un sujet électrique? Ce n'est pas là la
question. Mr. Franklin n'a jamais dit que l'eau ne fût pas un sujet
électrique, il a dit que le pouvoir de donner le coup étoit dans le
verra & non dans l'eau, & ses expériences le prouvent parfaitement, & si
parfaitement qu'il seroit ridicule d'y rien ajouter: cependant comme je
ne sçache pas que l'expérience suivante ait encore été connue de
personne, on m'excusera de l'insérer ici: la voici.
Pendez une bouteille préparée pour l'expérience de Leyde au conducteur
par son crochet, & chargez-la; après cela écartez la communication du
fond de la bouteille, alors le conducteur donne des signes évidens de
son électrisation, car si on attache autour de lui un fil & qu'on laisse
des bouts longs d'environ deux pouces, ils s'étendront comme une paire
de cornes; mais si vous touchez le conducteur il en sortira une
étincelle & les fils tomberont, & le conducteur ne donne plus le moindre
signe d'électrisation après cela. Je pense qu'en le touchant j'ai enlevé
toute la charge de matière électrique qui étoit dans le conducteur, le
crochet de la bouteille & l'eau ou les fils de fer qui y sont contenus:
nous voyons que tous les corps non-électriques peuvent en recevoir
autant, cependant le verre de la bouteille conserve sa capacité de
donner un coup, comme l'éprouveront tous ceux qui voudront l'essayer.
Cette expérience fait voir évidemment que l'eau dans la bouteille ne
contient pas plus de matière électrique qu'elle le feroit dans un bassin
découvert, & qu'elle n'a pas la moindre chose de cette grande quantité
qui produit le choc & qui est seulement retenuë par le verre. Après que
l'étincelle est tirée du conducteur, si vous touchez la doublure de la
bouteille (qui pendant tout ce tems est supposée pendre dans l'air
dégagée de tout corps non-électrique) les fils sur le conducteur
s'éleveront sur le champ & feront voir que le conducteur est électrisé:
il reçoit cette électrisation de la surface intérieure de la bouteille,
laquelle, quand la surface extérieure peut recevoir de la main qui lui
est appliquée ce qui lui manque, en donnera autant que les corps en
contact avec elle pourront en recevoir, ou tout ce qu'elle en a d'excès,
s'ils sont assez gros. Il est amusant de voir la manière dont les fils
hausseront & baisseront en touchant la doublure de la bouteille & le
conducteur tour à tour. Ne seroit-ce point que la différence entre le
côté chargé du verre & le côté extérieur ou vuidé étant diminuée en
touchant le crochet ou le conducteur, le côté extérieur peut le recevoir
de la main qui le touchoit, & par ce moyen le côté intérieur ne peut pas
en conserver tant, & par cette raison ce qu'il n'en peut pas conserver
électrise l'eau ou les fils & le conducteur; car il paroît être de règle
qu'un des côtés doit se vuider dans la même proportion que l'autre est
rempli; quoique la chose paroisse évidente par l'expérience, cependant
c'est toujours un mystère dont on ne peut pas rendre raison.
Je suis surpris de trouver dans plusieurs endroits du livre de l'Abbé
que les expériences ont réussi si différemment à Paris de ce qu'elles
ont fait dans les mains de M. Franklin & constamment dans les miennes.
L'Abbé en faisant les expériences pour trouver la différence entre les
deux surfaces d'un verre chargé, se garde bien de placer la bouteille
sur la cire, car, dit-il, ne sçavez vous pas qu'étant mise suc un corps
originairement électrique, elle perd promptement sa vertu? Je ne puis
imaginer ce qui a engagé l'Abbé à penser de la sorte. Rien de plus
opposé aux notions les plus communes des corps électriques par
eux-mêmes, & l'expérience m'est un garant du contraire, car ayant laissé
plusieurs fois à dessein une bouteille chargée sur la cire pendant des
heures, je trouvai qu'elle conservoit autant de sa charge qu'une autre
qui étoit restée pendant le même tems sur une table. J'en laissai une
sur la cire depuis dix heures du soir jusqu'à huit du lendemain matin,
je trouvai qu'elle conservoit une quantité de sa charge suffisante pour
me donner une commotion sensible aux bras, quoique la chambre où étoit
cette bouteille eût été balayée pendant ce tems, ce qui devoit avoir
élevé beaucoup de poussière pour faciliter la décharge de la bouteille.
Je trouve qu'une boule de liége suspenduë entre deux bouteilles, l'une
chargée en plein & l'autre médiocrement, ne jouë pas entre elles, mais
qu'elle s'arrête dans une situation qui fait un triangle avec les
crochets des bouteilles, quoique l'Abbé ait assuré le contraire, _pag.
101._ pour rendre raison du jeu d'une boule de liége entre le
fil-d'archal enfoncé dans la bouteille & un autre qui s'élève de sa
doublure. La bouteille qui est moins chargée doit avoir reçu plus de
matière électrique, eu égard à sa grosseur, que la boule de liége n'en
reçoit du crochet de la bouteille pleine.
L'Abbé dit, _pag. 103._ qu'un morceau de feüille de métal pendu à un fil
de soye & électrisé sera repoussé par le fond d'une bouteille chargée &
tenuë en l'air par son crochet. Je le trouve constamment tout autrement;
dans mes mains il est toujours attiré d'abord & ensuite repoussé: en
chargeant la feüille il faut avoir soin d'empêcher qu'elle ne se porte
vers quelque corps non-électrique, & que par ce moyen elle ne se
décharge, tandis que vous la croyez chargée. Il est difficile de
l'empêcher de se porter vers votre poignet ou vers quelque partie de
votre corps.
_Pag. 108._ l'Abbé dit qu'il n'est pas impossible, comme M. Franklin le
prétend, de charger une bouteille pendant qu'il y a une communication
établie entre sa doublure & son crochet. J'ai toujours trouvé impossible
de charger une pareille bouteille au point de donner un coup; à la
vérité, si elle est suspenduë au conducteur sans communication avec lui,
vous pouvez en tirer une étincelle comme de tout autre corps qui y
seroit suspendu; mais cela est bien différent d'être chargée au point de
donner une commotion. Pour rendre raison du peu de matière électrique
qui se trouve dans la bouteille, l'Abbé dit qu'elle suit plutôt le métal
que le verre & qu'elle est chassée de la doublure de la bouteille dans
l'air. J'admire que la même chose n'arrive pas aussi quand elle passe au
travers du verre & qu'elle en charge la surface extérieure suivant le
systême de l'Abbé.
Je regarde les objections de l'Abbé contre les deux dernières
expériences de Mr. Franklin, comme peu solides: il paroît assurément
très-embarrassé sur ce qu'il doit dire, c'est pourquoi il accuse M.
Franklin d'avoir tenue secrette la partie importante de l'expérience.
C'est une petitesse dont on ne doit pas charger un galant homme qui n'a
pas marqué tant de partialité que l'Abbé dans la relation de ses
expériences.
_LETTRE XV._
_Expériences électriques avec un essai pour rendre raison de leurs
différens phénomènes, & quelques observations sur les nuages de
tonnerre, pour confirmer encore les remarques de Mr. Franklin sur l'état
électrique positif & négatif des nuages par Jean Canton M. A. & de la
Société Royale._
_6. Décembre 1753._
_Première Expérience._
Du plat-fond ou de quelqu'endroit convenable d'une chambre suspendez
avec des fils de lin de huit ou neuf pouces de long deux boulettes de
liége chacune de la grosseur d'un petit pois, de manière qu'elles se
touchent, si l'on porte le tube de verre frotté sous les boulettes, il
les fera séparer quand on le tiendra à la distance de trois ou quatre
pieds; si on l'en approche davantage, elles se sépareront encore
davantage; si on le retire tout-à-fait, elles se réuniront
immédiatement. Cette expérience peut se faire avec des boulettes de
cuivre suspenduës par le moyen d'un fil d'argent; elle réussira aussi
bien avec de la cire d'Espagne renduë électrique qu'avec du verre.
_Deuxiéme Exp._ Si deux boules de liége sont suspenduës avec des fils de
soye secs, il faudra en approcher le tube frotté à la distance de
dix-huit pouces avant qu'elles se repoussent l'une l'autre: elles
continuëront de le faire quelque tems après que le tube aura été ôté.
Comme les boules dans la première expérience n'ont pas été isolées, on
ne peut pas dire à la rigueur qu'elles ayent été électrisées; mais quand
elles sont suspenduës dans l'atmosphère du tube frotté elles peuvent
attirer & condenser le fluide électrique autour d'elles & être séparées
par la répulsion de ses particules; on conjecture aussi que les boules
alors contiennent moins que leur part commune du fluide électrique par
rapport à la force de répulsion de celui qui les environne, quoiqu'il en
entre & en passe peut-être un peu continuellement au travers des fils; &
si cela est ainsi, on voit clairement la raison pour laquelle les boules
suspenduës avec de la soye dans la seconde expérience doivent être dans
une partie beaucoup plus dense de l'atmosphère du tube avant de se
repousser l'une l'autre. Lorsqu'on approche des boules un bâton de cire
frottée dans la première expérience, le feu électrique est supposé venir
au travers des fils dans les boules, & s'y condenser dans son passage
vers la cire; car suivant M. Franklin le verre frotté laisse aller le
fluide électrique, mais la cire frottée le reçoit.
_Troisiéme Exp._ Qu'on isole avec de la soye un tube mince de quatre ou
cinq pieds de long & d'environ deux pouces de diamètre, & qu'on suspende
à un de ses bouts des boules de liége avec des fils de lin;
électrisez-le en portant le tube de verre frotté près de l'autre bout,
ensorte que les boules restent séparées d'un pouce & demi ou de deux
pouces, alors à l'approche du tube frotté elles perdront par dégré leur
vertu répulsive & viendront en contact: & à mesure qu'on approche
toujours le tube davantage, elles se sépareront encore à une aussi
grande distance qu'auparavant: au retour du tube elles s'approcheront
jusqu'à se toucher, & se repousseront ensuite comme en premier lieu. Si
le tube mince est électrisé par la cire ou par le crochet d'une
bouteille chargée, les boules seront affectées de la même manière à
l'approche de la cire frottée ou du crochet de la bouteille.
_Quatriéme Exp._ Électrisez les boules de liége comme dans la dernière
expérience par le verre, & leur répulsion augmentera à l'approche d'un
bâton de cire frotté. Ce sera le même effet si le verre frotté en est
approché lorsqu'elles ont été électrisées avec de la cire.
On suppose qu'en portant le verre frotté au bout ou au bord du tube
mince dans la troisiéme expérience, il l'électrise positivement, ou
ajoute au feu électrique qu'il contenoit auparavant, & par conséquent il
en passe au travers des boules qui se repoussent mutuellement; mais à
l'approche d'un verre frotté qui laisse sortir pareillement un fluide
électrique, les boules en déchargeront moins, ou une partie sera poussée
en arrière par une force qui agira dans une direction contraire, & elles
s'approcheront plus près. Si le tube est tenu à une telle distance des
boules que l'excès de la densité du fluide autour d'elles au dessus de
la quantité ordinaire dans l'air, soit égal à l'excès de la densité de
celui qui est en elles, au-dessus de la quantité ordinaire contenuë dans
le liége, leur répulsion sera bientôt détruite; mais si le tube est
approché davantage, le fluide du dehors étant plus dense que celui du
dedans des boules, il sera attiré par elles, & elles se sépareront
encore l'une de l'autre.
Quand l'appareil a perdu une partie de sa portion naturelle de ce fluide
par l'approche de la cire frottée d'une de ses extrémités, ou qu'il est
électrisé négativement, le feu électrique est attiré & pris par les
boules pour suppléer au défaut, & cela plus abondamment à l'approche
d'un verre frotté ou d'un corps électrisé positivement qu'auparavant.
C'est pourquoi l'éloignement entre les boules augmentera à mesure que le
fluide qui les entoure, augmente, & en général soit par l'approche, soit
par l'éloignement de quelque corps, si la différence entre la densité du
fluide intérieur & extérieur est augmentée ou diminuée, la répulsion des
boules sera augmentée ou diminuée à proportion.
_Cinquiéme Expér._ Si le tube mince isolé n'est pas électrisé; approchez
de son milieu le tube de verre frotté, ensorte qu'il fasse à peu près
angle droit avec lui, les boules du bout se repousseront l'une l'autre;
elles le feront d'autant plus que le tube frotté sera plus près. Quand
il a été tenu quelques secondes à la distance d'environ six pouces,
retirez-le, & les boules s'approcheront l'une de l'autre jusqu'à ce
qu'elles se touchent, puis se séparant encore à mesure que le tube
s'éloigne davantage, elles continuëront à se repousser quand on l'ôtera
tout-à-fait, & cette répulsion entre les boules augmentera à l'approche
du verre frotté, mais elle sera diminuée par la cire frottée, comme si
l'appareil avoit été électrisé par la cire de la manière expliquée dans
la troisiéme expérience.
_Sixiéme Exp._ Isolez deux tubes minces désignés par A & B, ensorte
qu'ils soient en ligne droite & séparés d'environ six lignes; suspendez
au bout éloigné de chacun une paire de boules de liége. Approchez du
milieu d'A le tube de verre frotté, & le tenant peu de tems à la
distance de quelques pouces, vous verrez chaque paire de boule se
séparer: écartez le tube, & les boules de A s'uniront & se repousseront
encore l'une l'autre; mais celles de B seront à peine affectées. Par
l'approche du tube de verre frotté tenu sous les boules de A, leur
répulsion sera augmentée; mais si le tube est porté de la même manière
vers les boules de B, leur répulsion diminuëra.
Dans la cinquiéme expérience la provision commune de matière électrique
dans le tube mince est supposée être raréfiée vers le milieu & condensée
aux extrémités par la vertu répulsive de l'atmosphère du tube de verre
frotté, quand il est tenu près du premier; & peut-être le tube mince
perd-il quelque chose de sa quantité naturelle de fluide électrique
avant qu'il en reçoive du verre: comme ce fluide doit être plus prêt à
sortir par ses bouts & par ses bords qu'à entrer au milieu: & par
conséquent lorsque le tube de verre est écarté & que le fluide est
dérechef également répandu à travers l'appareil, on trouve qu'il est
électrisé négativement, car le tube frotté porté sous les boules
augmentera leur répulsion.
Dans la sixiéme expérience une partie du fluide tiré d'un tube mince
entre dans l'autre. On connoît qu'il est électrisé positivement par la
diminution de la répulsion de ses boules à l'approche du verre frotté.
_Septiéme Exp._ Placez le tube mince avec la paire de boules à son bout,
à trois pieds au moins de toutes les parties de la chambre; rendez l'air
très-sec par le moyen du feu; électrisez l'appareil à un degré
considérable; ensuite touchez du doigt ou de quelqu'autre conducteur le
tube mince, les boules continuëront cependant de se repousser l'une
l'autre; mais non pas à une si grande distance qu'auparavant.
L'air qui environne l'appareil à la distance de deux ou trois pieds est
supposé contenir plus ou moins de feu électrique que sa part commune,
selon que le tube mince est électrisé positivement ou négativement; &
quand il est très-sec il ne quitte pas son surplus, ou ne répare pas son
défaut aussi promptement que le tube mince, mais il peut continuer
d'être électrisé, après qu'il a été touché pendant un temps
considérable.
_Huitiéme Exp._ Ayant fait un vuide de Torricelli, long d'environ 5.
pieds, de la manière expliquée dans les Transactions Philosophiques,
vol. 47. pag. 370. Si on en approche assez le tube frotté, on verra une
lumière dans plus de la moitié de sa longueur; elle s'évanouit bientôt
si on ne met pas le tube plus près, mais elle reparoîtra à mesure qu'on
l'avancera davantage; on peut le répéter plusieurs fois sans frotter le
tube de nouveau.
Cette expérience peut être regardée comme une espèce de démonstration
oculaire de la vérité de l'hypothèse de M. Franklin, que quand le fluide
électrique est condensé d'un côté d'un verre mince, il sera repoussé de
l'autre s'il ne trouve point de résistance, en conséquence à l'approche
du tube frotté le feu est supposé être repoussé de la surface intérieure
du verre qui entoure le vuide & être emporté au travers des colonnes de
mercure, mais on suppose qu'il revient à mesure qu'on écarte le tube.
_Neuviéme Exp._ Qu'on tienne à peu près par le milieu un bâton de cire
de deux pieds & demi de long, & d'environ un pouce de diamètre, frottez
le tube de verre & traînez-le sur une de ses moitiés, ensuite le
tournant un peu autour de son axe frottez encore le tube, & traînez-le
sur la même moitié; répétez cette opération plusieurs fois: cette moitié
détruira la force répulsive des boules électrisées par le verre, &
l'autre moitié l'augmentera.
Il paroît par cette expérience que la cire peut aussi être électrisée
positivement & négativement, & il est probable que dans les corps quels
qu'ils soient, la quantité de fluide électrique qu'ils contiennent peut
être augmentée ou diminuée. J'ai observé par un grand nombre
d'expériences que certains nuages sont dans un état positif
d'électricité, d'autres dans un état négatif, car les boules de liége
qui en sont électrisées se serrent souvent à l'approche d'un tube
frotté, & d'autres fois s'écartent à une plus grande distance. J'ai vû
arriver cette variation cinq ou six fois en moins d'une demi-heure, les
boules se réunissant chaque fois & restant en contact quelques secondes
avant qu'elles se repoussent de nouveau l'une l'autre. On peut de même
découvrir aisément avec une bouteille chargée si le feu électrique est
tiré de l'appareil par un nuage négatif ou s'il y est poussé par un
positif, & quelque soit celui par lequel il sera électrisé, soit que ce
nuage se sépare de son surplus, soit que son défaut soit remplacé sur le
champ, l'appareil perdra son électricité. On remarque que c'est souvent
le cas après un éclair: cependant quand l'air est bien sec, l'appareil
continuëra d'être électrisé pendant dix minutes ou un quart-d'heure
après que les nuages ont passé le zénith, & quelquefois jusqu'à ce
qu'ils paroissent à plus de moitié chemin vers l'horizon: la pluye
surtout, quand les goutes sont grosses, fait communément descendre le
feu électrique; & la grêle en été n'y manque jamais à mon avis. Quand
l'appareil fut électrisé la dernière fois, ce fut par la chûte d'une
neige fonduë, ce qui arriva dernièrement environ le 12. de Novembre;
c'étoit le vingt-sixiéme jour & la soixante-uniéme fois qu'il avoit été
électrisé depuis qu'il avoit été élevé, c'est-à-dire vers le milieu de
Mai, & comme le thermomètre de Fahrenheit n'étoit que de sept degrés
au-dessus de la congélation, on présume que l'hyver n'interrompra pas
entièrement les opérations de cette sorte. À Londres il n'arriva que
deux orages de tonnerre pendant tout l'été, & l'appareil fut quelquefois
si fortement électrisé pendant l'un, que les timbres qui ont souvent été
sonnés par les nuages assez fort pour être entendus dans toutes les
chambres de la maison (les portes étant ouvertes) furent tenus en
silence par le cours presque continuel d'un feu électrique dense entre
chaque timbre & la boule de cuivre, qui ne la laissoit pas frapper.
Je terminerai cet écrit déjà trop long par les deux questions suivantes.
1º. L'air raréfié tout-à-coup ne peut-il pas donner le feu électrique
aux nuages & aux vapeurs qui le traversent, & lorsqu'il est condensé
soudain, ne peut-il pas le recevoir d'eux?
2º. L'aurore boréale n'est-elle point l'élancement du feu électrique des
nuages positifs aux négatifs à une grande distance dans la partie
supérieure de l'atmosphère où la résistance est moindre?