La réunion, actuellement, était enveloppée comme d'une gaze noire; les uns

et les autres ne croyaient pouvoir moins faire que de s'entreregarder d'un

air contristé. Le juge d'instruction surtout, qui craignait d'avoir

provoqué ce douloureux incident, marquait une désolation sincère. La porte

de la chambre à coucher ne roula pas plutôt sur ses gonds, qu'il y courut.

Peu s'en fallut qu'il ne heurtât Clément qui rentrait seul. Ces deux

hommes s'arrêtèrent simultanément l'un devant l'autre. Immobiles, roides,

muets, à l'instar de deux automates, ils se regardèrent quelques instants

au visage, dans les yeux. Destroy, qui les voyait tous deux de profil,

observa avec un âpre intérêt le jeu étrange du masque de Clément. Son oeil,

grand et fixe, était plein d'épouvante; les ailes de ses narines se

dilataient à se rompre; il serrait les mâchoires et les faisait craquer;

enfin, l'eau suintait au travers de sa chair, et si robuste qu'il fût, on

eût dit qu'il allait tomber de faiblesse. Mais, sans qu'il s'en doutât, le

verre éclatant de ses lunettes dérobait les angoisses auxquelles il était

en proie à ceux qui le considéraient de face. Il est au moins certain que

M. Durosoir était loin d'avoir une pensée d'inquisition quelconque. Son

inquiétude au sujet de Rosalie le troublait et lui fermait momentanément

la bouche. Quinze secondes tout au plus, et il retrouvait la parole pour

demander d'un air de compassion:

«Eh bien, comment va Mme Rosalie?

--Mieux, répondit Clément en aspirant l'air à pleins poumons. La longueur

de cette soirée, ajouta-t-il, et la chaleur qu'il fait ici l'ont accablée.

Actuellement elle dort; demain elle n'y pensera plus.»

Malgré ces paroles rassurantes, le vide se fit rapidement dans le salon.

D'un groupe bruyant qui sortait, s'échappa cette parole:

«Il ne faut pas parler de corde dans la maison d'un pendu.

--De qui parle-t-il?» fit Clément en se retournant d'un air effrayé du

côté de Max.

Les quelques jeunes gens qui restaient ne tardèrent pas à se retirer.

Clément dit à Destroy:

«As-tu jamais vu un homme plus infatué de son état que ce M. Durosoir? Que

penses-tu de sa providence qui tue une pauvre vieille pour aider à

découvrir l'assassin d'un vieil homme?»

Disant cela, il affectait de sourire.

«Clément, fit Max d'un air de profonde tristesse, avoue au moins que ce

soir tu as horriblement souffert.

--Ça n'est pas vrai! répliqua Clément avec violence. Pourquoi? que me fait

cette sotte histoire? D'ailleurs, pour peu que cela me plaise, j'ai une

volonté à mourir de volupté dans la douleur. Je ne veux pas souffrir! je

ne souffrirai jamais!!!...»

XII.

L'enfant terrible.

A dater de cette époque, Rosalie ne cessa plus de décliner. Il n'y avait

que le médecin qui gardât encore de l'espoir. Du nombre de ceux pour qui

l'homme n'est qu'une machine plus ou moins parfaite, et qui ne voient dans

les maladies que la lésion ou l'affection de tel ou tel organe, à vrai

dire, il avait été d'abord perplexe. Les symptômes alarmants qu'offrait sa

cliente l'avaient conduit à la _percuter_ et à l'_ausculter_, et, à sa

grande surprise, il n'avait découvert aucune oblitération dans les divers

rouages de l'organisme: le coeur, les poumons, les reins, etc.,

fonctionnaient avec la précision de la meilleure horloge. Il était trop

honnête homme pour prescrire une ordonnance banale, mais incapable aussi

de donner tort à ses théories physiologiques; ne pouvant palper le mal, il

avait déclaré qu'il n'y en avait point. Un jour, plus que jamais dérouté,

il se risqua à dire, il est vrai, bien timidement, qu'il se pourrait que

l'_âme_ fût malade. «Eh bien, répliqua Clément, «donnez-lui une potion.»

Sensible au sarcasme, il en revint à sa première déclaration, qu'il n'y

avait pas de lésion, partant, rien à guérir. Deux années, Rosalie alla de

mal en pis, et il tint le même langage. Elle se mourait enfin, que le

docteur soutenait de plus belle _mordicus_, qu'elle était constituée pour

cent ans de vie et qu'elle recouvrerait la santé. Il se bornait à

recommander, outre le repos et la patience, l'essai d'une nourriture aussi

substantielle que possible.

Clément ne croyait point aux affirmations du médecin, il puisait toutefois

dans ses prescriptions le prétexte qu'il cherchait pour ne plus donner de

soirées et restreindre de plus en plus le nombre de ses connaissances.

Quelque effort qu'il fît pour ne rien laisser voir, il était maintenant

hors de doute que sous un calme apparent il cachait des appréhensions

dévorantes, des douleurs atroces. Il surveillait sa femme avec la jalousie

d'un amoureux de vingt ans ou de soixante. S'il tolérait que Mme Thillard,

ou Max, ou Rodolphe se trouvât seul avec elle, il ne permettait plus à

aucun prêtre, pas même à l'abbé Ponceau, d'en approcher. Esclave de sa

femme presque en toutes choses, sur ce chapitre il était inflexible.

Déterminé à la maintenir dans le cercle de croyances où elle avait si

longtemps vécu, pour peu que par quelque signe extérieur elle trahît la

préoccupation d'un Dieu, d'une vie future ou d'autres idées de cet ordre,

il passait graduellement de l'ironie à la fureur, et n'échappait souvent

que par la fuite à l'horrible tentation de la brutaliser. Somme toute, cet

intérieur, où le trouble avait été sans cesse en augmentant, aujourd'hui,

n'était plus qu'un enfer.

Des personnes qui y allaient encore, Max était seul assez au fait pour

s'apercevoir de tout cela. N'eût été une curiosité dont les exigences

approchaient de celles d'une manie, il n'eût jamais remis les pieds dans

la maison, tant les scènes auxquelles il y assistait lui faisaient de mal.

De l'ensemble de ce qui s'y était passé et s'y passait incessamment sous

ses yeux, il résultait pour lui une sorte de problème dramatique dont il

souhaitait de connaître la solution, et bien que les détails qu'il ne

discontinuait pas de surprendre lui causassent une réelle terreur, il ne

mettait ni moins d'âpreté ni moins de passion à les recueillir et à les

grouper dans sa mémoire.

Mme Thillard eut une nouvelle indisposition qui, sans être plus grave que

la précédente, la força néanmoins à garder le lit plusieurs jours. Sous

l'influence d'un amour croissant pour elle, Destroy parvint à lui arracher

la faveur de passer des heures entières auprès de son lit. N'étant jamais

entré, avant cette circonstance, dans la chambre à coucher de son amie, il

eût été au moins surprenant qu'il ne l'examinât pas avec le plus grand

intérêt. Tout à coup, à un endroit de la muraille qu'on ne pouvait

apercevoir du lit et que l'ombre envahissait d'ordinaire, il entrevit un

portrait dont la perception, si confuse qu'elle fût, lui donna une

secousse. Cédant à une impulsion irrésistible, il se leva aussitôt et s'en

approcha pour le mieux voir.

A la vue distincte de ce portrait, il s'arrêta frappé de stupeur et poussa

une légère exclamation. Ce portrait, fort bien peint, était celui d'un

homme encore jeune. Par suite de la pâleur du teint, de l'expression des

yeux, de la grâce des lèvres, des cheveux noirs, longs et naturellement

bouclés, l'ensemble en était séduisant. L'air doux de cette physionomie

n'en excluait pas une teinte de cruauté qui, du reste, ne frappait qu'un

homme attentif et exercé. Or, ces traits, ces yeux, cette expression, ce

visage enfin était pour Max la révélation d'un fait bien autrement

extraordinaire et mystérieux que tout ce qui l'avait étonné et inquiété

jusqu'à ce jour dans l'existence de Clément et de Rosalie. Un moment, il

voulut croire que la ressemblance d'un enfant, d'un enfant qu'il n'avait

vu qu'une fois, avec cette figure, était extrêmement lointaine et qu'il

était dupe de ses sens ou de ses souvenirs; mais, à la suite d'un nouvel

examen, longuement réfléchi, il comprit qu'il n'y avait pas de confusion

possible et que le phénomène n'était pas contestable. Bouleversé, presque

terrifié, il se tourna vers son amie, qui, de son côté, le considérait

sans comprendre sa pantomime. «Ce portrait, madame,» lui dit-il avec

précipitation, n'était-il pas autrefois dans votre salle à manger?» Mme

Thillard fit un geste affirmatif. «C'est cela,» repartit Max d'un air

profondément pensif; «je me rappelais bien l'avoir vu, mais je ne savais

plus où.» Il ne dit rien de plus; si bien que Mme Thillard, dont les

pressantes questions n'eurent pas de réponse, en fut réduite à faire des

conjectures. Par le fait de cette faiblesse qui nous porte à interpréter

les actes d'autrui dans le sens le plus conforme à notre passion, elle

avait jadis fait disparaître ce portrait de son mari du mur de la salle à

manger, pour avoir cru que Destroy ne le voyait pas sans déplaisir, quand,

véritablement, il y prenait à peine garde. Elle continua volontiers son

erreur, et y ajouta, en attribuant, comme elle l'avoua peu après,

l'émotion de Max, puis son accablement, à cette même jalousie

rétrospective qu'elle lui avait déjà supposée.

Il arriva, environ trois semaines plus tard, que Mme Thillard, sa mère et

Frédéric, Max, Rodolphe, de Villiers et deux ou trois autres personnes, se

trouvèrent un soir réunis chez Clément. C'était la première fois, depuis

la grande soirée, que tant de visiteurs s'y rencontraient en même temps.

Rosalie, étendue languissamment sur une chaise longue, était l'objet d'une

sollicitude exclusive. Elle semblait extrêmement touchée de cet

empressement et marquait sa reconnaissance en imprimant, par intervalles,

à ses lèvres sèches et décolorées l'inflexion d'un sourire. Bien moins

pour elle-même qu'une prostration insurmontable rendait incapable de

s'intéresser à quoi que ce fût, que dans l'intention de procurer à son

mari une distraction qu'il préférait à toute autre, elle pria même

instamment Mme Thillard et Max de faire un peu de musique. Mais cette

déférence pour les goûts de Clément dépassait la mesure de ses forces. Les

sons pénétrants du violon faisaient vibrer douloureusement sa chair et

produisaient sur tout son corps l'effet d'un acide sur une plaie; Destroy

fut contraint de s'arrêter au tiers du morceau. Sur les ordres de Clément,

la vieille Marguerite servit une collation improvisée. Si la soirée était

triste, du moins était-elle d'une tristesse tranquille. La pendule

marquait déjà dix heures. Rodolphe, de Villiers, puis bientôt le vieux

Frédéric, parlèrent de se retirer. Au milieu du silence qui précédait leur

départ, la sonnette de la porte rendit tout à coup des sons éclatants.

Rosalie et Clément tressaillirent.

«L'heure des visites, fit Clément en regardant la pendule d'un air inquiet,

est passée, ce me semble.»

La vieille sourde entra. Clément l'interpella d'une voix forte. Marguerite

répondit que c'était la nourrice avec l'enfant de madame. Rosalie jeta un

cri qu'on pouvait prendre pour un cri de bonheur. Elle essaya de se lever,

mais elle retomba aussitôt sur le dossier de sa chaise, tandis que ses

gestes fébriles et l'animation de sa physionomie témoignaient d'une

émotion extraordinaire. Clément, qui, contrairement au voeu constant de sa

femme, voulait que l'enfant restât à Saint--Germain, se dirigea

sur-le-champ vers l'antichambre, disant d'un air irrité:

«Qu'est-ce que cela signifie?»

La nourrice avait suivi de près la vieille sourde; elle entrait dans le

salon avec l'enfant juste au moment où Clément allait en sortir. Il

l'envisagea quelques secondes avec colère.

«Qui vous a commandé d'amener cet enfant? lui dit-il ensuite d'un ton à

faire trembler une femme moins brave.

--Ah! monsieur, fit celle-ci avec vivacité, sans reculer d'un pas, votre

enfant, je ne sais plus qu'en faire. Il ne _décesse_ pas depuis un mois de

pleurer le jour et la nuit, et d'appeler sa maman. Mon pauvre homme, qui

fatigue dans les champs du matin au soir, ne peut plus dormir. Quant à moi,

je suis sur les dents, j'en ai assez, et vous me donneriez bien cent

francs par mois que je ne voudrais pas garder davantage votre petit.

Reprenez-le...»

Clément était attéré.

«Donnez-le-moi!» s'écria Rosalie dans un élan irrésistible de tendresse.

La nourrice, d'un air de satisfaction, tout en disant: «La voilà, ta maman,

mon chéri,» s'empressa de mettre l'enfant dans les bras de la mère.

Rosalie le baisa et le serra contre elle avec transport. Mais l'enfant,

sans paraître le moins du monde ému de ces caresses, se démenait et

tâchait à se débarrasser du châle dont il était emmailloté. En

accompagnant ses gestes de quelques cris aigus, il eut bientôt raison de

la faible résistance que lui opposait sa mère. Rosalie dut l'asseoir sur

ses genoux et lui découvrir le visage. Il tournait le dos à la lumière et

avait naturellement la face dans l'ombre; à moins d'être près de lui, on

ne pouvait distinguer bien nettement ses traits.

Mme Thillard, n'eût-elle pas eu une réelle amitié pour Rosalie, se fût

encore par simple politesse occupée de son enfant. Elle se leva donc en

vue d'en approcher. Clément, devinant tout de suite l'intention de Mme

Thiliard, secoua subitement sa torpeur pour s'agiter avec une vivacité

d'écureuil. En deux enjambées il fut devant sa femme.

«Rosalie, lui dit-il d'une voix pleine d'anxiété, si tu rentrais chez toi?

Cet enfant va nous importuner de ses cris, et toi-même tu as besoin de

repos.»

Et sans attendre de réponse:

«Max, ajouta-t-il, viens donc m'aider à la rouler dans sa chambre...»

La chaise était déjà ébranlée.

«Laissez-nous au moins le temps de le voir et de l'embrasser, «dit Mme

Thillard en se baissant vers l'enfant.

Elle se redressa sur-le-champ avec effroi. Un peu après, croyant s'être

trompée, elle se baissa de nouveau. Sa première impression fut à ce point

confirmée qu'elle en eut la peau moite et chancela. Clément et sa femme

étaient pétrifiés. A l'exception de Max, les autres personnes ne

comprenaient rien au trouble de Mme Thillard, laquelle, d'un pas incertain,

regagnant sa place, dit:

«C'est étrange!»

Sa mère lui dit à mi-voix:

«Qu'y a-t-il d'étrange!»

Mme Thillard s'attacha encore à l'idée d'avoir mal vu; elle alla à

l'enfant, le prit dans ses bras, le regarda de tous ses yeux; puis, le

présentant à Mme Ducornet:

«Voyez!» lui dit-elle.

Mme Ducornet eut à peine jeté les yeux sur l'enfant qu'elle s'écria toute

saisie:

«Ah! c'est plus qu'étrange!

--Voyez, Frédéric!» reprit Mme Thillard en tournant l'enfant du côté du

vieillard.

Celui-ci considéra l'enfant à son tour et parut n'avoir point d'yeux assez

grands pour le voir.

«Vous avez raison, madame,» dit-il d'une voix altérée, c'est vraiment

miraculeux!»

Pendant ce temps, la paysanne, qui prenait pour du ravissement l'effet que

causait son nourrisson, s'approchait et disait:

«Je puis bien dire qu'il est aussi mignon que gentil et qu'il n'a pas été

difficile à élever. Sauf ces derniers temps, ç'a toujours été un modèle de

douceur. Je réponds bien qu'il ne criera plus, le mignon chéri, à cette

heure qu'il sera avec sa maman...»

Mme Thillard, sa mère, Frédéric, avaient toujours les yeux sur l'enfant.

«C'est étrange!» répétaient-ils tour à tour.

Clément commençait à s'impatienter de son supplice. Il montait

insensiblement à ce degré de colère où, dominé par sa propre violence, on

devient incapable de garder des ménagements. Croisant les bras;

«Après tout, madame, fit-il d'une voix qui présageait un orage intérieur,

que voyez-vous donc là de si étrange?»

Mme Thillard remettait l'enfant sur les genoux de la mère.

Elle se tourna vers Clément.

«Vous avez connu mon mari, monsieur, dit-elle d'un air pénétré, et vous

vous étonnez de ma surprise!

--Eh bien, quoi! madame, repartit Clément, parce que mon fils ressemble

vaguement à feu votre mari...!

--C'est à s'y méprendre, fit bien bas Mme Thillard.

--Que voulez-vous que j'y fasse, madame?» dit aussitôt Clément d'un ton de

plus en plus brutal.

Mme Thillard, par égard pour Rosalie, ne voulut prendre garde ni à ces

manières, ni à ce langage.

«Comment! monsieur, dit-elle de l'accent le plus affectueux, vous ne

voulez pas même que je m'étonne d'une ressemblance aussi extraordinaire?

--C'est qu'en vérité, madame, dit Clément toujours de même, votre

étonnement a quelque chose de si injurieux pour moi!

--Mais non, monsieur, je vous assure que vous vous trompez.

--Cependant, madame, dit encore Clément, que la politesse de Mme Thillard

achevait d'exaspérer, n'est-ce pas, en quelque sorte, mettre en doute

l'honneur de ma femme?

--Ah! monsieur,» fit Mme Thillard en devenant rouge.

Rosalie semblait sur le point de rendre l'âme. D'une voix éteinte, avec

l'accent de la prière:

«Clément!» fit elle en joignant les mains.

Un calme sinistre suivit cette scène. Impatientes de se soustraire à ce

qu'il avait de pénible, choquées, d'ailleurs, de l'inconvenante conduite

de leur hôte, et peut-être aussi travaillées du désir de la commenter, la

mère et la fille, puis, coup sur coup, les diverses autres personnes

présentes s'en allèrent. A sa demande, Rosalie, avec son enfant, fut

traînée dans sa chambre par la vieille sourde, aidée de la nourrice.

Destroy et Clément restèrent seuls. Une rage sourde contractait

horriblement les traits de ce dernier. La tête dans les épaules, le front

penché, les mains plongées convulsivement dans ses poches, il mesurait la

pièce de long en large.

«Tu ne peux nier, dit tout à coup Max à mi-voix, qu'il n'y ait en tout

cela quelque chose de prodigieux....»

Clément s'arrêta brusquement devant Destroy.

«Vous êtes étonnants, vous autres gens de génie! s'écria-t-il d'un air de

haute impudence. Il faut tout vous dire. Je ne puis cacher aucune de mes

hontes. Je dois aussi confesser publiquement que ma femme a été la

maîtresse de Thillard....»

A moins que de cela, Max ne concevait pas, en effet, qu'il fût possible

d'expliquer la conformité singulière du visage de l'enfant avec celui de

l'agent de change. Aussi, quand Mme Thillard, qu'il alla voir le lendemain,

anéantit cette explication rationnelle en lui faisant remarquer que le

fils de Clément devait être né au moins quinze ou dix-huit mois après la

mort de son mari, s'obstina-t-il à croire que son amie, malgré une

excellente mémoire, faisait confusion de dates.

XIII.

Mort de Rosalie.

Dès lors, Clément consigna rigoureusement les visiteurs à sa porte; hormis

Destroy et le médecin, personne ne pénétra plus chez lui. En dépit de

cette résolution, il vivait dans des transes perpétuelles; poursuivi d'une

méfiance outrée, il était incessamment sur le qui-vive, ce qui lui donnait

l'air d'un maniaque. La présence de l'enfant dans la maison n'était, entre

le mari et la femme, qu'un élément nouveau de discorde et de douleurs.

Stupidement sérieux, apathique, il ne voulait toutefois pas se séparer de

Rosalie, bien qu'il fût insensible à sa tendresse. Elle le couvrait de

baisers, l'étreignait avec amour, essayait de le faire sourire, de

l'animer; mais toujours en vain. Dès qu'elle le voyait, en réponse à ces

tendres provocations, la regarder de son air impassible, dénué

d'intelligence, elle ne manquait pas de porter la main à ses yeux en signe

de terreur et de désespoir. Ce qui ajoutait à ses tortures, c'était

d'observer chez ce fils une aversion à chaque instant plus profonde pour

Clément. Celui-ci n'avançait pas plutôt les bras pour le saisir, que le

petit s'agitait comme un forcené et jetait des cris perçants; si bien que

le père, dont les lèvres souriait d'abord, s'irritait graduellement et

parvenait à une exaspération sauvage qui faisait craindre qu'il n'étouffât

son fils au lieu de l'embrasser. Rosalie avait alors des crises terribles:

ce n'était point assez qu'elle fondît en larmes et suffoquât de sanglots,

elle tombait en proie à d'effrayantes convulsions. Sous l'influence de ces

secousses continuelles, elle mourait un peu tous les jours. Clément, lui,

desséchait d'angoisses; sa fièvre de surveiller sa femme mourante

rappelait toujours mieux celle d'un espion passionné. Il sollicitait

fréquemment des congés pour la garder lui-même à vue, surtout quand il

appréhendait qu'elle n'eût des spasmes et le délire. Il ne lui suffisait

plus de la priver impitoyablement de la consolation des visites, il

commençait même à marquer de l'ombrage des assiduités de Destroy; ce qu'il

laissait voir parfois si grossièrement, que Max eût déjà rompu

définitivement avec lui, n'eussent été les pleurs et les prières de

Rosalie.

Celle-ci connut enfin cette tranquillité morne qui précède quelquefois la

mort. Après être resté des semaines entières sans dormir, elle eut des

sommeils profonds, presque léthargiques. Clément, déjà moins soupçonneux,

se relâcha sensiblement dans son espionnage et cessa d'avoir autant peur

de la laisser seule avec Destroy.

Une après-dînée, Max, étant venu à une heure où Clément travaillait encore

à son bureau, trouva Rosalie dans un état inquiétant. Elle avait les yeux

hagards, les traits bouleversés; ses gestes convulsifs accusaient des

souffrances intolérables; par intervalles, elle portait la main à sa

poitrine et disait:

«Oh! mon ami, que je souffre! c'est du feu, du feu que j'ai là!»

L'enfant la regardait d'un air qui n'avait rien d'humain.

Destroy ne savait que fixer sur elle un oeil rempli de commisération.

Tout à coup, elle discontinua de se plaindre. Avec des peines infinies,

elle parvint à se mettre sur son séant. A son air inspiré, on eût dit

qu'elle puisait dans une espérance soudaine la force de dompter toutes ses

douleurs.

«Écoutez-moi, cher Max, balbutia-t-elle d'une voix haletante: je mourrai

peut-être demain, peut-être cette nuit; je sens que ma fin est proche. Il

dépend de vous, mon ami, d'adoucir mes derniers instants. J'ai commis de

grandes fautes, oh! oui, de bien grandes fautes, et je crois à la vie

éternelle!... Je ne voudrais pas m'en aller sans pardon.... Vous savez que

Clément ne veut pas entendre parler de confesseur.... Mon ami, cette

dernière preuve d'affection, je vous la demande à mains jointes, courez

vite chercher un prêtre!...»

Épuisée, elle fit un effort suprême et ajouta:

«Clément ne rentrera pas d'ici à trois heures. Il ne saura rien, et je

mourrai plus tranquille....»

Quoique Destroy fut ému jusqu'aux larmes, il balançait à écouter cette

prière. Faute d'avoir encore été prié pour un service de ce genre, dans

une situation analogue, le cas échéant ne l'avait jamais préoccupé.

Très-empêché, pour ne point être versé dans les usages orthodoxes, il

répugnait en outre à une conduite tortueuse, et, par dessus cela, était

retenu par l'incertitude des conséquences que pourrait avoir sa trahison.

Mais il avait moins de prudence que de sentiment; tandis que l'une lui

conseillait de ne pas s'immiscer dans des affaires aussi délicates,

l'autre le pressait de répandre un peu de baume sur les blessures de cette

pauvre femme et de rendre moins cruelles ses dernières heures. Le nom de

l'abbé Ponceau, que prononça Rosalie, acheva de le décider: en tout état

de choses, il ne pouvait être dangereux de se confier en cet excellent

homme.

Max arriva tout essoufflé au domicile du prêtre. A sa demande de le voir,

on lui répliqua qu'il était à la sacristie; que, toutefois, c'était

l'heure de son dîner; qu'il rentrerait sûrement d'un moment à l'autre.

Invité à l'attendre, Destroy jugea plus prudent d'aller au-devant de lui.

Justement, comme Max escaladait les marches du parvis, l'abbé Ponceau

sortait de l'église. Demeurant dans le voisinage, le vieillard était

coiffé de sa barrette noire liserée de rouge et portait son camail de

chanoine.

«Monsieur l'abbé, lui dit Destroy hors d'haleine, Mme Rosalie veut

absolument vous voir; elle est à toute extrémité: il n'y a pas un moment à

perdre.»

Le digne prêtre, bien qu'il sût Rosalie très-malade, parut extrêmement

affligé de la nouvelle. Sans hésiter un seul instant, oubliant à la fois

et qu'il était en tenue de choeur, et qu'on l'attendait pour dîner:

«Allons!» fit-il d'un ton résolu.

Ils prirent une voiture. Pendant le trajet, par mesure de précaution, Max

cru devoir dire au prêtre une partie de la vérité: «Clément ne voulait pas

que sa femme fût aussi mal qu'elle l'était réellement; il était, de plus,

sous l'empire de cette superstition commune qui consiste à voir un présage

de mort dans la présence d'un prêtre auprès d'un malade; par ces raisons,

il reculait chaque jour d'en appeler un. Rosalie, de son côté, qui avait

conscience de sa fin prochaine, dans le double but de remplir ses devoirs

et de ne pas attrister son mari, avait donc résolu, pour se confesser, de

profiter d'un moment où il n'était pas là.» A tout, l'abbé Ponceau

répondit: «Benè, benè.». Ils eurent bientôt dévoré la distance qui les

séparait du domicile de Clément.

L'assassinat du pont-rouge · 第 5 / 8 段