main en main, et qui, en moins d'une heure, s'enrichit de toutes sortes
d'autographes. M. Durosoir, encore sous l'influence d'une discussion fort
vive sur les romans, mit son nom à la suite de cette pensée, ou mieux de
cette boutade:
Les romanciers sont des brouillons qui tendent incessamment à déplacer
l'axe de toutes choses.
Deux ou trois feuillets plus loin s'épanouissait cette opinion d'un
critique à qui Clément avait fait voir l'ébauche sur panneau d'une
_Résurrection_ qu'on attribuait à Jouvenet:
On pourrait dire de Jouvenet qu'il peint au courant du pinceau, comme on
dit d'un calligraphe qu'il a une belle écriture courante.
Après un autographe musical du pianiste, consistant en un canon à trois
voix, qui, lu à rebours, produisait un deuxième morceau parfaitement
régulier, le poëte, dont il a été parlé, transcrivit ce sonnet de mémoire:
Que diras-tu ce soir, pauvre âme solitaire,
Que diras-tu, mon coeur, coeur autrefois flétri,
A la Très-Belle, à la Très-Bonne, à la Très-Chère,
Dont le regard divin t'a soudain refleuri?
Nous mettrons notre orgueil à chanter ses louanges;
Rien ne vaut la douceur de son autorité;
Sa chair spirituelle a le parfum des anges,
Et son oeil nous revêt d'un habit de clarté.
Que ce soit dans la nuit et dans la solitude,
Que ce soit dans la rue et dans la multitude,
Son Fantôme en dansant marche comme un flambeau;
Parfois il parle et dit: Je suis belle et j'ordonne
Que pour l'amour de Moi vous n'aimiez que le Beau,
Je suis l'Ange gardien, la Muse et la Madone.
Finalement, Rosalie n'eut qu'à se louer de la bienveillance avec laquelle
poëtes, peintres, musiciens, etc., alternèrent sur son album la prose, les
vers, les croquis et les spécimens de calligraphie musicale.
Pendant ce temps-là, Rodolphe, sautillant, communiquait sa gaieté aux
personnes les plus graves. Ayant avisé un confrère capable de lui donner
la réplique, il convertissait sa langue en raquette et jouait au volant
avec des mots et des concetti. Il adressait en outre des madrigaux à
toutes les femmes, notamment à la dame aux raisins dorés, qui buvait,
mangeait, riait, branlait la tête, mais ne soufflait mot.
De temps à autre on cessait de causer pour entendre soit un quatuor, soit
un trio, soit une sonate pour piano, violoncelle ou violon, soit un
morceau de chant. Le pianiste, à son tour, avec cette bonne grâce et cette
discrétion que ne connaissent point les plates médiocrités, qui finissent
par ne plus finir après s'être laissé implorer comme des demi-dieux, se
mit au piano sans se faire prier, et joua, à la demande d'un groupe,
quelques-unes des _Romances sans paroles_ de Mendelssohn. M. Durosoir,
dont on se plaisait à provoquer les souvenirs, s'interrompit et prêta
l'oreille à ces suaves et nébuleuses compositions. Aux prises avec une
mélancolie croissante, Max, auprès de qui Clément était venu s'asseoir,
s'absorbait de plus en plus dans la contemplation de Mme Thillard, dont la
splendide beauté empruntait un nouvel éclat à la profusion des lumières et
à l'atmosphère musicale qui l'enveloppait. Il semblait que Destroy connut
l'envie et qu'il souffrît de n'avoir point à mettre aux pieds de cette
femme adorable une gloire analogue à celle de son ami Rodolphe.
Animé d'une joie amère et méchante, Clément, qui, selon l'ordinaire des
gens systématiquement corrompus, prétendait aux propriétés des maladies
contagieuses, ne perdait pas une si belle occasion de distiller sa
philosophie méphistophélique. Il voulait voir, dans le spectacle qu'il
avait sous les yeux, une preuve éclatante de ses théories. D'un air et
d'un accent où se révélaient ses sentiments odieux, il passait la revue
des convives et imaginait, la chose la plus vaine, que les misères et les
joies étaient réparties sur la tête de chacun d'eux à tort et à travers,
avec la plus parfaite injustice. Il en vint à Rodolphe, dont rien, à ses
yeux, ne justifiait la bonne aventure; puis _à cette grosse bourgeoise_,
informe et sans esprit, mère de famille, qui, dans l'oubli _de ce qu'on
appelle ses devoirs_, trouvait mille caresses pour son imbécile vanité.
«Te paraîtrait-elle digne d'envie? interrompit Destroy avec impatience.
--En attendant, répliqua Clément aussitôt, les hautes qualités de ta Mme
Thillard n'ont déterminé que son martyre!...»
Max haussa dédaigneusement les épaules.
«Faut-il donc, continua Clément blessé au vif, que je te parle encore de
Rosalie et de moi?... Rappelle-toi ce que je t'ai dit: J'aurai de l'argent
et je deviendrai un personnage. Me suis-je trompé? J'ai l'estime, voire
l'amitié d'hommes considérables; des magistrats et des prêtres fréquentent
dans ma maison; j'ai des amis et des flatteurs à n'en savoir que faire. Je
deviens estimable aux yeux mêmes de ton ami de Villiers, lequel, entraîné
par le courant, ne dédaigne plus de venir chez moi. Je pourrais mener ma
femme dans les plus respectables familles avec la certitude de l'y voir
bien accueillie. Cependant, pauvre Max, au point de vue de vous autres
gens honnêtes, je ne sais pas vraiment s'il est au monde deux créatures
plus viles que nous. Le mystère et l'hypocrisie sont nos seuls talismans.
Avec l'horrible fait que j'ai sur la langue, je produirais ici plus
d'épouvante que ne ferait l'éboulement d'un plafond....»
Il se rapprocha de Destroy et poursuivit d'une voix plus basse:
«Rosalie n'a pas toujours été timorée comme tu la vois actuellement.
Profitant de sa nature de cire, je l'avais pétrie et moulée exactement sur
moi. Un moment, je l'ai connue avec une incrédulité plus robuste que la
mienne, et capable de me prouver qu'en fait de mal je n'étais qu'un
enfant. Il faut remonter à l'époque où j'allais être contraint d'entrer
chez Thillard-Ducornet. Nous demeurions alors dans un hôtel misérable de
la rue de Bucy. Objet de dégoût et de réprobation, le corps brisé par des
courses stériles, j'avais, en pure perte, rempli vingt lettres de récits
navrants et de prières. De mon imagination, pressurée dans tous les sens,
je ne parvenais plus à extraire même l'apparence d'un expédient.
Grelottant de froid et mourant de faim, Rosalie et moi nous nous
regardions avec désespoir. Tout à coup surgit simultanément en nous l'idée
d'une ressource infernale qui, à cette heure encore, me cause un frisson
mortel. Je ne prends pas plaisir à te scandaliser. En présence de ce que
nous paraissons, je ne songe qu'à te faire voir ce que nous sommes. Par ma
fuite, Rosalie eut ses coudés franches.... Qu'ajouterais-je de plus? A ta
pâleur, je vois que tu comprends. Nous mangeâmes ce soir-là, mais
seulement ce soir-là! Il en résulta pour nous un supplice, des inquiétudes
tellement intolérables, que, tout en étant d'accord sur ce point, qu'il
n'est de malhonnête et d'infâme que la misère, nous dûmes aussitôt
renoncer à cet exécrable commerce...»
Max, la tête penchée, dans une immobilité de pierre, étouffait et suait de
terreur. Ce qu'il venait d'entendre était en même temps pour lui un trait
de lumière. Il était enfin convaincu de connaître la source des remords
qui empoisonnaient l'existence de Rosalie et en faisaient une agonie
permanente, et il se sentait pris d'une incommensurable pitié pour cette
malheureuse qui, au moins, avait conscience d'une dégradation que son mari
confessait avec une aussi révoltante impudence.
XI.
Étrange intermède.
Cependant, dans le salon, il se produisait peu à peu un silence motivé qui
contraignait décidément Clément à se taire. Bien des éclaircies se
remarquaient déjà parmi les invités: Rodolphe et sa dame, de Villiers et
nombre d'autres avaient disparu; si bien que la foule de tout à l'heure se
réduisait actuellement à environ une vingtaine de personnes. Le pianiste,
pour avoir fermé le cahier des _Romances sans paroles_, n'en restait pas
moins au piano, sur lequel il préludait. Son auditoire était allé grossir
celui qui faisait cercle autour du juge d'instruction.
La voix de celui-ci, lente et grave, s'élevait graduellement en raison
même du bruit décroissant des conversations particulières et dominait à la
fin jusqu'aux plus légers chuchotements. Elle parvenait ainsi jusqu'aux
oreilles du pianiste, lequel, étouffant les cordes avec les sourdines et
s'effaçant sans y songer dans une harmonie nuageuse, prêtait une attention
croissante au récit de M. Durosoir.
«On vante beaucoup trop, selon moi, disait le magistrat, l'habileté de
nous autres juges d'instruction et celles des agents placés sous nos
ordres. Réduits à nos seules forces, nous serions bien souvent dans
l'impuissance de réunir les éléments nécessaires au prononcé d'une
condamnation. Quoi qu'on dise de la maladresse incurable des criminels, je
vous jure qu'il s'en rencontre qui mettraient en défaut même des esprits
bien autrement perspicaces que ne le sont les nôtres. Il y a tel de ces
gens-là qui a quelquefois du génie en son genre....»
Ce début frappa Clément de stupeur. Il tressaillit comme l'homme qu'on
tire brusquement d'un demi-sommeil, et fixa sur le juge des yeux remplis
d'anxiété.
«Ma longue carrière et mon expérience me permettent d'affirmer, continua
M. Durosoir, que malgré une police exemplaire, bien des crimes resteraient
impunis, n'était, il faut lâcher le grand mot, l'intervention des hasards
providentiels. Entre des preuves multipliés de ce que j'avance, je
choisirai un fait curieux, tout récent....»
Ce n'est pas à dire que M. Durosoir prétendît à des succès de beau diseur;
c'était même à son insu que tant d'oreilles l'écoutaient. Une fois engagé
dans son récit, la difficulté de rappeler ses souvenirs, d'enchaîner ses
idées et de trouver ses expressions, lui donnait un travail qui
l'absorbait complètement et lui ôtait jusqu'à la faculté de percevoir ce
qui se passait autour de lui. Il semblait que ce fût tout simplement un
greffier devant la cour, récitant de mémoire un acte d'accusation.
Voici:
«Le locataire d'une grande maison, sombre, misérable, du douzième
arrondissement, vieillard de soixante et quinze ans, du nom de Lequesne,
n'avait pas été vu de ses voisins depuis plusieurs jours. Accompagné
d'agents et d'un serrurier, le commissaire de police dudit arrondissement
se rendit sur les lieux et procéda à une enquête. La serrure fut forcée.
On trouva en entrant la clef à terre, près de la porte. A la vue d'un
cadavre déjà en décomposition, de deux réchauds éteints, on fut convaincu
sur-le-champ que Lequesne s'était suicidé. Ce qui ajouta à cette
conviction fut que, dans la chambre, tout témoignait d'un horrible
dénûment. Il n'y avait au reste qu'une opinion sur ce vieillard. Inscrit
au bureau de bienfaisance, vivant d'aumônes au su et au vu de tout le
monde, d'un extérieur sordide, d'un caractère défiant et taciturne, il
n'inspirait pas le moindre intérêt. Sa famille, s'il en avait une, n'était
pas connue. On le transporta à la Morgue; personne ne vint l'y réclamer;
il n'en fut pas autrement question....»
Clément voulut évidemment empêcher M. Durosoir d'aller plus loin. De l'air
d'un homme qui n'a pas la tête saine, il se leva tout d'une pièce, marcha
rapidement et bruyamment au travers de ses convives, au risque d'en
heurter quelques-uns, demanda un verre d'eau à haute voix, d'un ton
brusque, puis se tourna vers le pianiste et le pria de jouer quelque chose;
mais il ne causa que de la surprise et ne troubla que momentanément
l'attention qu'on prêtait au conteur. Fasciné, en quelque sorte, par les
regards qui semblaient lui demander compte de son tapage, il courba la
tête, et revint soucieux, consterné, s'asseoir auprès de son ami, tandis
que l'imperturbable juge reprenait:
«Deux années plus tard, une femme plus que sexagénaire, demeurant rue
Saint-Jacques, et bien connue aux alentours sous le nom de _mère Durand_,
était étranglée et volée, à trois heures de l'après-midi, dans une chambre
qui n'était séparée que par une cloison d'une boutique où l'on venait
manger à toute heure du jour.
«La vitrine de la rue n'avait point de rideaux; du dehors, on voyait le
comptoir à gauche, les fourneaux à droite; plus loin se dressaient les
tables. Sur le feu des fourneaux, les marmites exhalaient leurs odeurs
habituelles; des clients attendaient la maîtresse du logis et
s'impatientaient de ne pas la voir. Las d'appeler et de frapper les verres
de leurs couteaux, deux d'entre eux allèrent questionner l'épicier voisin
sur l'absence prolongée de l'hôtesse. L'épicier présuma que la vieille
femme avait été prise d'une indisposition subite dans sa chambre du fond.
Plus hardi que les ouvriers, il pénétra dans cette chambre et y trouva
effectivement la pauvre vieille renversée à terre et ne donnant plus aucun
signe de vie. A l'une de ses mains pendait un trousseau de clefs, de
l'autre elle serrait une pièce de vingt francs, et la direction de son
corps indiquait qu'au moment de sa chute elle se disposait à ouvrir son
armoire. Pendant qu'un autre voisin, pâtissier de son état, se chargeait
d'éteindre les fourneaux, on courut chercher un médecin. Il en vint deux
successivement. Le premier jeta un coup d'oeil hâtif sur le cadavre et
déclara aussitôt qu'elle était morte d'apoplexie foudroyante; mais l'autre,
moins pressé ou plus consciencieux, à la suite d'un examen attentif,
constata à la figure et à la gorge des traces de violence, et affirma que
cette vieille femme avait péri par la strangulation. Une instruction
suivit....»
Le magistrat, à cet endroit, fit une pause pour reprendre haleine. Il
s'établit un silence à faire supposer qu'un cauchemar oppressait toutes
les poitrines. On put du moins mesurer la vivacité de l'intérêt et de
l'impression que causait M. Durosoir.
«Mille francs, poursuivit-il, avaient disparu de l'armoire de la vieille
femme. Un sarrau en toile bleue, trouvé sur le théâtre du crime,
témoignait du passage de l'assassin et du voleur. Les deux voisins,
l'épicier et le pâtissier, mandés au parquet, donnèrent le signalement
d'un individu aux allures suspectes, qui, dans l'établissement, à l'heure
où l'on découvrait le cadavre, élevait la voix et demandait d'un ton
brutal _si on ne lui donnerait pas bientôt à manger_. Les témoins, à qui
cet homme était inconnu, avaient tous deux été frappés de la dureté de ses
traits et de son accoutrement. Sa casquette en velours jaunâtre, à côtes,
sa veste en drap roux, son pantalon à raies, étaient encore devant leurs
yeux. Ce signalement fut transmis aux agents de la police de sûreté, qui,
sans perdre un instant, se mirent en campagne.
«Disséminés dans les cabarets du voisinage, ils ne tardaient pas à mettre
la main sur un individu exactement semblable à celui qu'on leur avait
signalé. Les témoins, avec qui il fut confronté, crurent en effet le
reconnaître, mais non sans faire quelques réserves. Il marqua au reste une
extrême surprise, se défendit énergiquement du crime dont on le
soupçonnait, et se montra parfaitement rassuré sur les suites de
l'affaire. Toutes ses réponses furent précises, catégoriques. Il
s'appelait Bannes, il était marié, il travaillait chez un corroyeur,
demeurait rue des Noyers. Une descente eut lieu dans son domicile. Tout y
respirait l'aisance. On n'y trouva de suspect qu'une somme de quatre cents
et quelques francs cachée sous le linge d'un tiroir. La femme, d'abord
émue de ces perquisitions, répondit toutefois sans balancer que cet argent
représentait leurs économies. Bannes fit une réponse identique. En même
temps que des agents, répandus dans les environs, prenaient des
renseignements sur les deux époux, le patron de Bannes était questionné,
et l'on apprenait, d'une part, que ceux-ci vivaient dans l'abondance,
qu'ils ne se refusaient rien, payaient tout comptant; de l'autre, que
Bannes travaillait tout au plus quatre jours par semaine et gagnait au
maximum quatre fr. par jour. Il était donc au moins surprenant qu'il eût
réalisé d'aussi grosses économies. Après cela, on ne pouvait pas non plus
augurer de son passé par le présent, et conclure, de ce qu'il travaillait
peu aujourd'hui, qu'il n'eût pas jadis travaillé beaucoup. D'ailleurs, le
témoignage des témoins, relatif à l'identité du personnage était plus que
jamais indécis. Finalement, Bannes prouva un alibi et fut relâché....»
Max, dont les regards ne discontinuaient pas d'aller de Clément à Rosalie,
les voyait actuellement suivre, avec une tension d'esprit excessive, ces
détails de cour d'assises, qui produisaient, notamment sur Rosalie, des
impressions poignantes qu'elle essayait vainement de dominer. L'inquiétude,
la douleur, l'épouvante, devenaient à chaque instant plus visibles sur
son visage.
«Il arrive fréquemment en justice, ajouta M. Durosoir, qu'un homme est
renvoyé d'une accusation sans que pour cela il soit absolument innocenté à
nos yeux. Attendu que Bannes ne m'avait nullement satisfait sur l'origine
de sa petite fortune, j'étais bien décidé à ne pas le perdre tout de suite
de vue. J'usai d'un procédé bien simple. Pendant plusieurs mois, sans
qu'il s'en doutât, je fis tenir un journal exact, quotidien, de l'emploi
de ses journées, de ses heures de travail et de ses dépenses. Quand,
vérification faite de son actif et de son passif, il fut raisonnable de
croire à l'épuisement de ses ressources, je tombai chez lui à l'improviste.
«J'eus quelque peine à cacher mon étonnement à la découverte, dans le même
meuble, dans le même tiroir, à la même place, d'une somme plus élevée que
la première de deux ou trois pièces d'or. Les époux, cette fois encore, me
répondirent: _Ce sont nos économies_. Mais séance tenante, mon
procès-verbal à la main, je les fis pâlir tous les deux avec mes calculs:
«Bannes avait travaillé tant d'heures, touché tant et dépensé beaucoup
plus qu'il n'avait gagné; donc, rigoureusement, à moins que deux et deux
ne fissent plus quatre, non-seulement ils ne devaient pas avoir
d'économies, mais il fallait encore forcément qu'ils eussent des dettes.»
La femme ne sut que répondre, tandis que son mari, plus ingénieux,
prétendit bientôt être rentré dans des fonds prêtés. A qui? A un camarade.
Son nom? Il en inventa un. Où est-il? En voyage. C'était dérisoire.
Cependant, je savais aussi que dans le temps qu'on l'avait surveillé, mon
homme n'avait non plus commis aucun méfait. Partant de là, ou la logique
n'était plus la logique, ou, sans chercher plus loin, Bannes, dans la
chambre même où je me trouvais, devait avoir quelque part une mine
d'argent plus ou moins inépuisable.
«Je donnai l'ordre de mettre les tiroirs sens dessus dessous, de fouiller
les matelas, de déplacer tous les meubles, et j'eus l'indicible
satisfaction de constater que mes prévisions étaient justes. Dans un
panneau de la boiserie, masquée en cet endroit par une lourde commode,
avait été grossièrement pratiquée une petite cachette au fond de laquelle
gisait une somme de neuf mille francs à peu près, partie en or, partie en
billets de banque.»
Clément avait les apparences d'une figure en cire ou encore d'une statue
peinte; Rosalie devenait livide et paraissait lutter contre un malaise
mortel: on voyait, de temps à autre, Mme Thillard se pencher vers elle
avec inquiétude et s'informer de son état.
«Arrêtés tous deux et mis séparément au secret, reprit le magistrat à la
suite d'une nouvelle halte, le mari et la femme se renfermèrent longtemps
dans un silence absolu. La femme, toutefois, n'était pas de bronze comme
son mari; dans la solitude, sa fermeté fléchit peu à peu. Deux mois
n'étaient pas écoulés, qu'elle tombait sérieusement malade. Sur ma
recommandation, on lui prodigua les soins, et l'aumônier de la prison la
visita souvent. Le remords, qui entamait enfin l'endurcissement de cette
malheureuse, occasionnait en elle des luttes terribles. Dans la
prostration du désespoir, elle suffoquait parfois de sanglots et
emplissait sa cellule de plaintes déchirantes. A voir ses traits
décomposés, ses yeux caves, son amaigrissement, je commençais à craindre
qu'elle n'emportât son secret dans la tombe, quand, un jour où j'y pensais
le moins, m'ayant fait appeler, elle me révéla, avec des flots de larmes
et les marques d'un profond repentir, ce que, certes, je ne m'attendais
guère à savoir....»
Pendant que d'un côté Rosalie oscillait convulsivement comme si des
serpents lui eussent rongé les entrailles; de l'autre, une agitation,
comparable à un feu souterrain, se manifestait à cette heure chez Clément
et paraissait sur le point de le faire éclater. Près de conclure, M.
Durosoir ajoutait à l'effet de son dénoûment par un accent plus ferme et
quelques gestes pathétiques. Il dit:
«Vous présumez sans doute, comme moi-même je l'avais cru jusqu'à ce jour,
que Bannes avait trempé dans le crime de la rue Saint-Jacques. Là est
l'erreur! Il n'avait rien de commun avec l'assassin de la vieille
femme....
«Souvenez-vous, cependant, du vieillard dont la mort avait été mise sur le
compte d'un suicide. C'était un avare. L'histoire en est fort commune. Sa
mendicité ostensible avait pour double but de défendre un petit trésor et
de l'accroître. Bannes et sa femme étaient ses voisins. Un léger bruit
métallique qui plusieurs fois, la nuit, avait retenti chez Lequesne et
attiré leur attention, avait éveillé en eux une convoitise indomptable. Le
crime semblait à ce point aisé, qu'ils cédèrent à la tentation. La femme,
étant parvenue à apprivoiser l'avare jusqu'à lui faire accepter de temps
en temps un bouillon ou un verre de tisane, lui servit un soir, en
dissolution dans un liquide quelconque, un narcotique puissant. Le mari et
la femme profitèrent du sommeil léthargique de Lequesne pour pénétrer chez
lui, enlever le trésor qu'il cachait dans un coin de son matelas, boucher
toutes les issues et allumer deux fourneaux. Ils étaient ensuite sortis,
avaient tourné deux fois la clef dans la serrure et avaient glissé cette
clef sous la porte. Vous prévoyez le reste.
«Mais que dire du hasard? Est-ce trop que d'y joindre l'épithète
_providentiel?_ Deux années avaient passé sur ce crime; il n'y avait pas
apparence qu'on dût jamais le découvrir. Dans le nombre des criminels, on
en conviendra, Bannes, plus raisonnablement que pas un, pouvait se flatter
de l'impunité. Eh bien, non. Il fallait que, par l'enchaînement des
circonstances les plus singulières, il fût arrêté pour un crime qu'il
n'avait pas commis, et convaincu d'un assassinat qui semblait devoir
échapper toujours à la justice des hommes!...
--Ah! mon Dieu, s'écria Mme Thillard sur ce dernier mot, Mme Rosalie se
trouve mal!...»
En effet, Rosalie, blanche à faire peur, fermant les yeux, inclinant la
tête, s'affaissait sur elle-même et offrait ainsi tous les symptômes de la
mort.
Clément bondit. D'un trait il fendit les groupes qui se pressaient autour
de sa femme, la souleva dans ses bras comme il eût fait d'un liège, et se
précipita dans sa chambre à coucher en faisant signe impérieusement qu'il
ne voulait pas être suivi.