demi-teinte, était d'une apparence à commander sur-le-champ la vénération.
De haute taille, la tête couronnée de cheveux d'un blanc de neige, avec
des yeux et d'épais sourcils noirs qui se détachaient sur sa pâle figure
comme des caractères arabes sur un vieux parchemin, il eût été impossible
de rêver à l'autel un officiant plus rempli de majesté. L'impression, à
dire vrai, ne se maintenait pas à cette hauteur dès qu'on l'abordait et
l'entendait causer. Commis au soin, par décision épiscopale, c'était la
chronique dans la maison Clément, de remanier de fond en comble les douze
volumes d'un bréviaire ou paroissien, peu importe, il avait consacré vingt
années de sa vie à cette vaste compilation, et dans ce travail, qui
l'avait astreint à une vie sédentaire, voire à une sorte d'immobilité
automatique, il avait gagné toutes les infirmités navrantes qui déparaient
son extérieur imposant. Outre qu'il était l'homme du monde le plus
distrait, une paralysie partielle de la langue occasionnait parfois sur
ses lèvres un bégayement intolérable; il fallait parler haut pour se faire
entendre de lui, et sa myopie était extrême; un catarrhe, des rhumatismes,
la goutte, se saisissaient de sa personne à tour de rôle et la laissaient
rarement en repos. A cela près, sa simplicité d'enfant, sa candeur, sa
bonté inaltérable, en faisaient vraiment un ange. Il raffolait de musique,
jouait de la basse, et, quoiqu'il jouât faux, était très-bon musicien.
Clément, chez lequel semblait décidément affluer l'argent, ne se bornait
pas à donner de temps en temps à dîner; il achetait encore, à
l'instigation de Max, un quatuor d'instruments à archet et toute la
musique de Haydn, de Mozart et de Beethoven pour ces quatre instruments,
ainsi que des trios et des quintetti avec accompagnement de piano. A
certains jours où, à côté de Rosalie, n'étaient admis à titre d'auditeurs
que Mme Ducornet et M. Durosoir, l'abbé Ponceau venait discrètement
prendre un violoncelle et faire de la musique avec Mme Thillard et
Destroy. Outre cela, en l'absence du digne chanoine, à qui son caractère
interdisait des réunions plus nombreuses, Clément fondait, de quinzaine en
quinzaine, une soirée où, avec l'aide de trois ou quatre musiciens
recrutés par Max, on exécutait toute sorte de musique de chambre.
L'exécution, sans être irréprochable, était parfois assez bonne pour
satisfaire même un juge difficile. Le nombre des auditeurs augmentait
insensiblement. Mme Thillard et sa mère, M. Durosoir, Destroy, Rodolphe et
quelques autres, formaient déjà le noyau d'une société qui allait se
développer et s'étendre jusqu'à faire la maison trop petite. Bien des
témoins desdites séances musicales ne se gênaient pas pour en parler au
dehors. Dans le milieu où avait précédemment vécu Clément, où il avait été
vilipendé, regardé comme le plus abject des hommes, d'où finalement il
avait été ignominieusement repoussé, chassé, circulaient mille détails à
sa louange qui y donnaient grandement à réfléchir. Celui que, d'une voix
presque unanime, on avait été jusqu'à proclamer un misérable passible de
la cour d'assises dépouillait peu à peu, aux yeux mêmes de ses plus
implacables accusateurs, ses souillures, ses sentiments crapuleux, ses
travers, ses vices, ses fautes, et cessait d'être criminel et répugnant
pour devenir un personnage digne de considération. Avec des gradations
ménagées, pour sauvegarder les apparences, on allait actuellement à sa
rencontre. Il n'apercevait plus que des visages avenants et gracieux. Il
trouvait chaque jour quelque nouveau nom chez son concierge. On
l'accablait littéralement d'offres de service. Il ne devait pas tarder
enfin à être effrayé du chiffre de ses amis et à se voir contraint d'en
consigner la moitié à sa porte.
Cependant, la pauvre Rosalie ne se rétablissait pas; sa vie continuait
d'être une alternative régulière de convalescences et d'agonies. Sur les
instances des deux époux, quand Clément était à son bureau, Destroy venait
la voir fréquemment dans la journée. Il la trouvait quelquefois calme,
mais le plus souvent sous l'empire d'un morne accablement. Il fut un jour
bien surpris de l'objet de ses préoccupations. Son abattement était plus
profond que de coutume; elle semblait la proie de rêveries funèbres. Max
essaya quelque temps, sans y réussir, de l'arracher à cet état douloureux.
Enfin, relevant la tête, et attachant sur son ami de longs regards
mélancoliques:
«Croyez-vous, cher Max, dit-elle d'une voix altérée, qu'il y ait un Dieu?»
Destroy l'examina avec étonnement.
«Oui, fit-il, je le crois.
--Et après la mort, pensez-vous qu'il y ait quelque chose?»
L'étonnement de Max devenait de la stupeur.
«Je ne saurais concevoir, dit-il, comment périrait l'âme d'un corps qui ne
doit subir qu'une transformation.
--Ainsi, il se pourrait qu'il y eût des châtiments?»
La question était embarrassante; en trois mots, Rosalie en disait plus
qu'il n'en faut pour déconcerter mille sages personnes qui ne sont point
pénétrées de la science péremptoire des théologiens. Destroy balança à
répondre. De l'air d'un homme que la crainte des sarcasmes intimide:
«Je crois, dit-il enfin, qu'il est des lois morales comme il en est de
physiques; et, de même que, si ces dernières étaient troublées, il en
résulterait infailliblement un désastre, je suis convaincu qu'on ne peut
enfreindre les autres sans qu'il s'ensuive, dans le monde de l'esprit, un
malaise qui, pour cesser, exige une expiation.
--Mais enfin cette expiation est-elle individuelle? dit Rosalie de plus en
plus inquiète.
--En même temps qu'elle est individuelle, repartit Max, tous les hommes en
souffrent à un degré quelconque. Rivés à la même planète, englobés dans la
même atmosphère, quoi que nous fassions, notre solidarité en toutes choses
est permanente et fatale, dans les joies comme dans les douleurs, dans les
bonnes actions comme dans les mauvaises.
--Tout cela ne me dit pas ce que je voudrais savoir, fit Rosalie avec une
sorte d'impatience. Moi, par exemple, en supposant que j'aie commis de
grandes fautes, souffrirai-je après ma mort?
--Est-il donc si ridicule de penser, répliqua Destroy, qu'au cas où la
somme de vos douleurs ne sera pas adéquate à celle de vos péchés, vous
rajeunirez dans la mort pour continuer l'expiation?
--Qu'importe! dit précipitamment Rosalie, si je perds le souvenir de ma
vie antérieure.
--En souffrirez-vous moins pour ignorer la raison de votre supplice? dit
Max. Au reste, reprit-il, dans l'existence qui embrasse ses crimes, il est
au moins douteux que l'homme ne subisse pas en partie son châtiment.
Admettez seulement qu'il ait une famille, la seule pensée de transmettre à
ses enfants un héritage de malheur n'est-elle pas suffisamment effroyable?
--Hélas! hélas!» fit Rosalie qui se cacha la tête
dans ses mains et éclata en sanglots.
Destroy, bien que tout cela lui parût singulièrement étrange, ne voulut
voir dans cette explosion de chagrin que l'effet de scrupules outrés.
Peu après, Clément revint de son bureau. Accoutumé de longue date à voir
les sombres tristesses de sa femme, il ne prit pas même garde à la trace
de ses larmes récentes. Au surplus, il était préoccupé. D'un ton
sarcastique et en termes injurieux, il déclara qu'il communiait le
lendemain et conseilla à sa femme, puisque aussi bien sa faiblesse la
dispensait de cette _ignoble comédie_, de se confesser au moins plus
souvent qu'elle ne faisait. Rosalie, pour la première fois peut-être, ne
cacha point son affliction de l'entendre parler avec cette irrévérence.
«Quoi? qu'est-ce? fit Clément avec une colère hautaine. Les lieux communs
de l'abbé auraient-ils fait impression sur toi?... N'oublie pas, ajouta-il
avec une énergie effrayante, que je ne veux même pas de l'ombre d'un tiers
ou d'une pensée entre nous deux! Plutôt que d'être à la merci d'un prêtre,
je préférerais subir le dernier supplice!»
Max penchait la tête d'un air soucieux.
«Serais-tu jaloux d'un vieillard?» demanda Rosalie en s'efforçant de
sourire.
Loin de protester contre cette façon d'interpréter sa colère, Clément se
calma tout à coup et changea brusquement de conversation.
Il était rare qu'un jour s'écoulât sans être marqué par quelque incident
nouveau. Ainsi, dans la même semaine, Destroy se trouvant auprès de Mme
Thillard, légèrement indisposée:
«Il paraît, lui dit celle-ci, que votre M. Clément a été jadis commis dans
notre maison?
--Comment l'avez-vous appris? demanda Max curieusement.
--Par Frédéric, dit Mme Thillard, qui est allé prévenir Mme Rosalie de mon
indisposition....»
Elle ajouta que le vieillard avait rapporté les plus pénibles impressions
de cette visite. Clément, troublé d'abord en l'apercevant, s'était bientôt
montré envers lui aussi expansif qu'il venait d'être réservé. Il ne
s'était pas borné à lui faire voir son appartement, il avait encore
prétendu lui raconter son histoire jusque dans les plus minimes détails,
et l'avait obligé d'examiner ses livres, sous le prétexte de lui demander
s'ils étaient bien tenus. Frédéric avait été d'autant plus frappé de ce
dernier souci, que lesdits livres annonçaient un comptable de premier
ordre. En dépit de son aisance, de sa vie laborieuse et de sa dévotion,
Clément avec sa figure ravagée, ses yeux hagards, ses manières ambiguës,
n'avait inspiré au vieillard ni confiance ni sympathie. Celui-ci allait
jusqu'à s'affliger, sans trop savoir pourquoi, il est vrai, des relations
de Mme Thillard avec ce _sinistre personnage_.
«Pour ma part, continua Mme Thillard, je suis désolée de n'avoir pas su le
fait plus tôt. Sans fausse fierté, j'eusse probablement refusé d'aller
dans cette maison, et j'eusse sagement fait. Il faut bien vous le dire, si
Mme Rosalie m'inspire de la compassion, j'ai à l'endroit de son mari des
sentiments analogues à ceux de mon vieux Frédéric: il me cause une
répugnance que je ne puis réussir à surmonter.»
Le lendemain même de ce jour, Destroy alla chez Clément, qui le reçut avec
humeur.
«Es-tu fou? s'écria-t-il. Comment! tu vas t'amuser à catéchiser Rosalie! A
quoi penses-tu? Qu'avais-tu besoin de lui dire qu'il y a un Dieu, une vie
éternelle, des châtiments, et le reste?
--J'ai répondu à ses questions, dit Max, voilà tout.
--Il fallait alors lui répondre, dit Clément avec énergie, qu'il n'est de
Dieu que pour les idiots, que la mort c'est le néant, que les châtiments
et les récompenses sont des inventions saugrenues de l'homme.
--A cause de quoi? fit Max interdit.
--Tu ne veux pas, j'imagine, apporter le trouble dans mon ménage! répliqua
Clément d'un trait. Voilà maintenant que Rosalie ne me laisse de repos ni
jour ni nuit, et me fatigue de tous ces rabâchages.... J'attends de toi un
service.
--Quel est-il?
--Il faut que tu défasses ton ouvrage; que, par insinuations, tu étouffes,
dans l'esprit de ma femme, la mauvaise graine que tu y as semée.
--Je ne puis faire cela, dit Max fermement.
--Ainsi donc, s'écria Clément furieux, il faut, parce que cela te plaît,
que je souffre, moi, que je sois crucifié pour des opinions sur lesquelles
je crache!
--Je te promets seulement, repartit Destroy, d'éluder les questions de
Rosalie, s'il arrive qu'elle me questionne de nouveau là-dessus.
--Eh bien, d'accord, dit Clément. Tu souffriras en outre, sans souffler,
que je la raille devant toi de ses sottes visions.»
Ils parlèrent ensuite du vieux Frédéric.
«Que fait-il? demanda Clément. Il est donc au service de ton amie?
--Ah! fit Destroy avec enthousiasme, ce vieillard est réellement
admirable! Quarante-cinq de ses années, il en a soixante, ont été comblées
par le travail. La perte totale de ses économies, à la mort de son patron,
ne lui a pas arraché une plainte. Il ne s'est préoccupé que de Mme
Ducornet et de sa fille. Il les a contraintes d'accepter ses services et
s'en est constitué le serviteur presque de force. Il se tient toute la
journée à la disposition de Mme Thillard. Non content de cela, il emploie
les deux tiers peut-être de ce qu'il gagne le soir à tenir des livres, au
soulagement des deux femmes.
--C'est un vieil imbécile!» fit sur-le-champ Clément d'un air de dédain
suprême.
IX.
A la campagne.
Il y avait environ quatre mois que Rosalie n'avait vu son enfant; elle en
parlait sans cesse, elle se mourait de l'envie de l'embrasser. Dans ce
désir, chaque jour plus vif, elle puisa passagèrement quelques forces. Il
fut convenu, un samedi soir, entre elle, son mari et Max, que le lendemain
ils iraient tous trois à Saint-Germain.
A en juger par les dispositions de la pauvre femme, au départ, il eût été
difficile d'augurer mal du voyage. Le contentement agissait sur Rosalie au
point de ramener sur sa figure des apparences de santé. La rapidité du
convoi, le grand air, les panoramas pleins de soleil qui défilaient sous
ses yeux, accumulaient en elle impression sur impression et la plongeaient
dans le ravissement. Le sang colorait ses joues pâles; ses yeux brillaient
de plaisir et éclairaient tout son visage; elle semblait décidément
renaître. Son mari épiait les progrès de cette transformation d'un air
d'intérêt non équivoque et en marquait une vive joie, ce qu'il faisait,
comme toujours, au moyen de plaisanteries d'un goût contestable. Destroy,
de son côté, observait ces détails avec plaisir et y voyait les présages,
pour Clément et sa femme, d'une journée exceptionnellement calme et
heureuse.
Chose surprenante, qui troubla profondément Destroy, ce qui, dans sa
pensée, devait compléter le bonheur de ses amis et l'étendre, y mit
brusquement un terme. Tout en Rosalie s'effaça d'abord devant l'amour
maternel. A peine eut-elle passé le seuil du domicile de la nourrice, que,
courant au berceau de son fils, elle saisit l'enfant dans ses bras et le
couvrit de caresses et de larmes. Elle l'envisagea ensuite avec une
curiosité fébrile, comme pour juger de sa mine et de sa croissance. Le
jour de la fenêtre tombait en plein sur l'enfant. L'examen auquel se
livrait la mère produisit instantanément sur elle l'effet d'une
catastrophe. Elle redevint pâle; son oeil s'ouvrit outre mesure; la
consternation, puis l'épouvante, se répandirent sur son visage. Clément,
lui aussi, perdait soudainement sa gaieté. Il regardait cette scène, le
front plissé, les sourcils joints, l'air morne et plein d'inquiétude. Max
comprenait d'autant moins ce qu'il voyait, que l'enfant, qui pouvait avoir
quinze mois, outre qu'il était d'une beauté remarquable, paraissait, pour
son âge, doué d'une force peu commune. Il avait les joues et les lèvres
roses, de grands yeux noirs, des sourcils arqués qui semblaient dessinés
avec un pinceau, et, par-dessus cela, d'épais cheveux bruns, soyeux et
bouclés, qui rehaussaient encore la blancheur éclatante de son teint.
«Regarde!» fît tout à coup Rosalie d'une voix éteinte en présentant
l'enfant à son mari.
Clément le prit dans ses bras et considéra attentivement ses traits. Il le
rendit presque aussitôt à la mère avec des marques de doute et de terreur.
«Ton obstination n'est pas raisonnable, balbutia-t-il en détournant la
tête. Je te jure que tu te trompes.»
Et il se mit à mesurer la chambre à grands pas.
«Il est bien mignon, disait la nourrice avec un attendrissement affecté.
On en fait ce qu'on veut. S'il ne rit jamais, il ne pleure pas non plus.
Quand il a ce qu'il lui faut, il ne bouge pas plus qu'un terme; on dirait
qu'il réfléchit.»
L'enfant, pendant ce temps-là, regardait alternativement son père et sa
mère d'un air glacial et ajoutait ainsi à leurs angoisses. Clément parut
incapable de supporter plus longtemps le poids du regard de son fils.
«Voyons, la mère, dit-il d'un ton impérieux à la nourrice, prenez l'enfant,
tandis que nous irons faire un tour dans la forêt.»
Rosalie adressa à son mari un regard rempli de mélancolie et de
découragement.
«Bah! fit Clément en haussant les épaules. Sortons!...»
Durant la promenade, Clément, en apparence maître de lui-même, essaya
plusieurs fois de rompre un silence pénible; mais ni Rosalie, plongée dans
une invincible prostration, ni Max, sous l'empire d'impressions puissantes,
ne le secondèrent. Ce n'était plus seulement l'étonnante pantomime de
Clément et de sa femme, à la vue de l'enfant, qui troublait Destroy; à
cela se joignaient, pour le bouleverser, les remarques que lui avait
suggérées l'observation attentive de ce même enfant. Au fond de son
souvenir gisait une physionomie identique à celle du fils de Rosalie. Où
l'avait-il vue? C'est ce qu'il ne pouvait se rappeler. Puis, cet enfant ne
ressemblait nullement ni à son père ni à sa mère. Il n'avait pas seulement
une chevelure d'un noir de jais, quand Clément et Rosalie avaient des
cheveux qui tiraient sur le blond, il avait encore des traits qui leur
étaient totalement étrangers. Outre cela, ce qui frappait bien davantage,
sa jolie figure n'annonçait ni sensibilité, ni intelligence; elle
conservait, même sous les plus tendres caresses, l'impassibilité de
l'idiotisme. Les agaceries de sa nourrice n'étaient pas parvenues à le
faire sourire; ses lèvres étaient restées closes comme son coeur semblait
muet. Il s'était borné à examiner opiniâtrement son père et sa mère avec
une indifférence stupide. Destroy, qui aimait beaucoup les enfants, avait
ressenti insensiblement une telle froideur à l'examen de celui-ci, qu'il
n'avait pas même songé à l'embrasser. Vingt sensations l'avaient assailli
graduellement, et sa curiosité, un moment assoupie, au sujet du mystère
qui pesait sur l'existence de Clément, s'était réveillée avec une
intensité nouvelle.
Après avoir dîné dans une guinguette, ils retournèrent chez la nourrice.
L'enfant dormait. Clément ne voulut pas qu'on le réveillât. La mère se
contenta de le baiser au front et de le mouiller silencieusement de
larmes. Clément oublia de le caresser, tant il avait hâte de quitter cet
intérieur. En gagnant la voiture, Max l'entendit qui disait à Rosalie:
«Pourquoi te faire tant de mal? Avec le temps, il changera sûrement de
visage. Je ne vois d'ailleurs dans cette ressemblance que l'effet d'un
hasard comme il y en a tant.»
Rosalie secoua douloureusement la tête.
Cette journée qui, au départ, promettait d'être si joyeuse, s'assombrit
tout à coup, comme on l'a vu, puis se termina d'une façon lugubre.
Fatiguée par le voyage, déçue dans son amour de mère, sous le poids de
lourdes et cruelles pensées, Rosalie fut à peine de retour dans sa maison
qu'elle eut des spasmes, suivis d'un long évanouissement. Il en fut de sa
nouvelle convalescence, qu'un moment on avait pu croire sérieuse, comme
des autres; ses anciennes faiblesses la reprirent; les instants de répit
que, de temps à autre, lui laissa encore son mal, furent plus que jamais
illusoires; son état maladif empira chaque jour plus ostensiblement.
X.
Soirée musicale.
Clément donna une grande soirée, sans troubler l'ordre de ses soirées
habituelles.
Depuis plusieurs années, Rodolphe, jetant sa gourme, comme on dit,
racontait en style de précieuses, au bas d'un petit journal, les menus
détails de sa vie intime. Dans ces feuilletons, Rodolphe, qu'on eût pu
surnommer le _Bas-de-Cuir_ de la pièce de cent sous, tant il passait de
temps et dépensait d'adresse à la chasse de ce gibier métallique,
s'adjugeait le privilège de s'y moquer de lui-même et des autres avec
infiniment de grâce et d'esprit. Il y avait fête chez bien des gens le
jour où le nom de Rodolphe rayonnait à l'un des angles du petit journal.
Cependant, un dramaturge, fort habile, quoique jeune, avait eu l'idée, à
l'instigation d'un tiers, de compiler les feuilletons de Rodolphe, d'en
trier les plus amusants personnages, d'en extraire les dialogues, d'en
pressurer l'esprit, et d'infuser le tout dans les cinq actes d'une
intrigue plus ou moins attachante. Cette sorte de bouillabaisse dramatique
venait d'avoir un éclatant succès.
C'était en l'honneur de cet événement que Clément organisait une fête à
laquelle il conviait autant de personnes que son salon, agrandi de sa
salle à manger et du cabinet où il travaillait, pouvait en contenir.
Au moment où Destroy arriva, la réunion était déjà nombreuse. Il présenta
à Clément deux ou trois musiciens de ses amis, entre autres un pianiste
dont les improvisations pleines de mérite et quelques morceaux gravés
promettaient un compositeur. Max fut soudainement frappé de surprise.
Levant les yeux sur un groupe, il venait d'apercevoir de Villiers lui-même,
causant avec Rosalie et lui faisant sa cour avec empressement. Pour le
distraire des pensées pénibles qui l'inquiétèrent en cette occasion, il ne
fallait pas moins que le plaisir de regarder Mme Thillard, auprès de qui
se tenaient Mme Ducornet et le vieux Frédéric, et la curiosité de passer
en revue la physionomie des invités. Près de la cheminée, accolé au marbre,
se tenait M. Durosoir, le juge d'instruction. Invariablement habillé de
noir et en cravate blanche, il avait reçu le surnom de _Spectre_, sans
doute à cause de sa grande maigreur, de son teint jaune, de son petit oeil
gris invisible, de ses airs mystiques et de sa voix sépulcrale. Quoique
parlant avec lenteur et s'arrêtant quelquefois au milieu d'une phrase,
comme s'il eût été bègue, ce qui provenait d'une certaine difficulté
d'élocution, toujours est-il qu'il savait intéresser et émouvoir,
notamment dès qu'il daignait entrer dans le détail des instructions qu'il
avait faites. Il causait alors avec un poète chez lequel une aptitude
décidée pour les spéculations les plus ardues n'excluait pas une poésie
solide, chaude, colorée, essentiellement originale et humaine. Destroy
compta encore quelques artistes et gens de lettres, et plusieurs femmes
qu'il voyait pour la première fois. Au reste, la porte du salon ne
discontinuait pas de s'ouvrir et d'encadrer de nouvelles figures. Le héros
de la fête n'avait pas encore paru.
Une rumeur l'annonça. Il vint en compagnie d'une dame, laquelle, malgré la
blancheur de sa peau et ses traits réguliers, rappelait bien plutôt une
belle écaillère que ce que l'imagination entrevoit sous le titre de
duchesse. Elle pouvait d'ailleurs avoir trente-cinq ans. Elle était de la
famille des tours par l'opulence de ses formes. Sa robe décolletée, en
velours grenat d'une fraîcheur contestable, devait avoir servi à bien des
_Marguerites de Bourgogne_ avant de tirer l'oeil des chalands du Temple.
Elle avait aux oreilles, au cou, à la ceinture, aux poignets, au moins
deux livres pesant de bijoux en chrysocale ou en pierres fausses. A ses
cheveux bruns, dont les myriades de vrilles pendillaient de chaque côté
des tempes, étaient artistement mêlés à la fois un double cordon de perles,
un léger feuillage, une grappe de raisins blonds, des roses naines, des
cerises et une tulipe panachée de blanc et de violet, dite veuve, de telle
sorte que sa tête ressemblait à un verger en miniature. Il faut croire que
Clément avait ouï parler des locutions peu académiques à l'usage de cette
grosse personne, car il ne l'eut pas plutôt aperçue, qu'il courut
au-devant de Rodolphe d'un air effrayé et lui dit précipitamment à voix
basse, du ton de la menace:
«Perds-tu la tête de m'amener cette créature? Je te déclare que je ne
souffrirai pas la plus légère inconvenance, et que si elle a le malheur
d'ouvrir la bouche, j'affirmerai aux gens curieux de la connaître, que tu
es marié avec elle.»
Rodolphe se le tint pour dit. Il rejoignit sa dame, la prit par la main,
la présenta à Rosalie, la conduisit ensuite à un fauteuil et s'assit à
côté d'elle.
«Douce amie,» lui dit-il à l'oreille, mais assez haut pour que Max
entendît, «je suis jaloux plus qu'un tigre du Bengale, jaloux à faire
comme Othello pour un simple regard. Daignez donc tirer le verrou sur vos
lèvres, et conserver pour moi tous les trésors de votre conversation. Si
quelque renard, affriolé par les raisins de votre tête, venait à rôder aux
alentours, gardez-vous bien d'imiter le corbeau et d'ouvrir votre joli bec,
sinon je vous répudie comme une Messaline, si je ne vous étouffe comme
une Desdémona.»
La reine de théâtre sourit, regarda Rodolphe en coulisse et agita sa tête,
qui rendit un son comparable à celui de feuilles sèches secouées par un
vent d'automne. Là-dessus, Rodolphe, un peu rassuré, se leva, pirouetta
sur ses talons, et dit à Max:
«Décidément, Clément vise au prix Montyon ou veut être couronné rosière.»
Rosalie, au milieu de l'affluence de personnes qui s'empressaient autour
d'elle, avait le visage riant et semblait heureuse. Sous une robe en satin
bleu clair, garnie de dentelles aux épaules, au corsage, aux manches et à
la jupe, à cause de sa pâleur maladive, de son oeil voilé, de ses lèvres
blanches, elle faisait songer aux peintures ascétiques de Lesueur. A côté
d'elle brillait l'or de la reliure d'un album magnifique, vierge encore du
crayon et de la plume. Son mari, qui n'avait rien tant à coeur que de la
distraire, le lui avait offert le matin même, en l'invitant à profiter de
la soirée pour le faire couvrir d'_illustrations_. Rodolphe, le premier
dont naturellement. elle mit l'obligeance à l'épreuve, s'exécuta de bonne
grâce et écrivit sur l'un des feuillets ce passage, destiné sans doute à
l'une de ses prochaines nouvelles:
Cette pure colombe s'est laissé fasciner par le regard vainqueur d'un
farouche milan avec qui elle plane dans les régions bleues d'un
platonisme transcendant.