«Tu es convaincu, toi, fit-il, que nous naissons avec le sentiment du bien

et du mal, qu'il est un Dieu, une Providence; tu es la proie, en un mot,

de toutes ces inepties hyperphysiques à l'aide desquelles on exploite les

niais. Que ne puis-je t'arracher de désastreuses illusions et te

soustraire du nombre des dupes! Regarde-moi! c'est ma jouissance et mon

orgueil: outre que je suis une négation vivante, agissante et prospère de

ces croyances et de ces préjugés, fut-il jamais exemple plus éclatant du

triomphe de l'ignominie habile sur ce qu'on appelle honnêteté, droiture,

vertu?...»

Il s'arrêta d'un air interrogeant, et continua bientôt avec une animation

croissante:

«Tu m'as dit quelquefois que j'étais meilleur que je ne me faisais. C'est

me connaître mal. Je ne suis pas un fanfaron de vices, non, certes; aussi

peux-tu me croire quand j'affirme que, si mauvaise que soit ma réputation,

je vaux encore mille fois moins qu'elle. En passant la revue de tous ces

actes qualifiés crimes par les hommes, je serais en peine d'en trouver un

que je n'ai pas commis. Mon orgueil et mon égoïsme sont sans bornes; je

sacrifierais, à l'occasion, le monde entier à la moindre de mes

fantaisies. J'ai été beaucoup aimé, et je n'ai jamais aimé personne.

Pendant nombre d'années, je n'ai vécu que de dettes. J'en faisais d'autant

plus volontiers que je ne pensais pas pouvoir les payer jamais. J'ai puisé

sans scrupule dans la bourse de mes amis, et je ne puis pas dire que je me

sois jamais employé efficacement pour aucun d'eux. J'ai fait plus: je les

ai diffamés dès qu'ils ne pouvaient plus ou ne voulaient plus me rendre

service. Enfin, non content d'exploiter, de duper sciemment tous les gens

que j'ai trouvés sur mon chemin, je me suis complu dans les plus ignobles

débauches, je me suis roulé complaisamment dans la fange. Je n'ai pas même

reculé devant l'infamie de vivre aux dépens de plusieurs femmes....»

En cet instant, sous l'empire d'une exaltation à chaque instant plus vive,

il se leva et arpenta son cabinet à grands pas.

«L'idée de Dieu, poursuivit-il, n'a pas une seule fois été émise devant

moi, que je n'aie sur-le-champ proféré un blasphème: je l'ai maudit, défié;

ce Dieu; j'eusse voulu croire à son existence, afin d'être convaincu

qu'il entendait ces blasphèmes et ces provocations; j'ai souhaité de

revenir au temps où l'on vendait son âme.... Regarde-moi!»

Debout devant Max, les bras croisés sur la poitrine, le visage livide, les

traits contractés, l'impudence sur le front, Clément faisait peur à voir.

Il ajouta:

«Moi, pétri d'iniquités, gâté jusqu'à la moelle, chargé de souillures; moi,

dont chaque molécule est un vice; moi, plus criminel que pas un de ceux

qu'on livre aux bourreaux et qu'on jette dans les prisons, il m'a suffi de

prendre un rôle ignoble, de simuler des sentiments que j'exècre, de

consentir à être plus infâme que je n'étais, pour passer de la misère à

l'aisance, pour conquérir la sécurité, pour être heureux!...»

Destroy exprimait des doutes en branlant la tête d'un air plein de

tristesse.

«Je pourrai être soumis aux douleurs physiques, dit encore Clément; quant

aux douleurs morales, je n'en veux point avoir, et je n'en aurai point. Je

serai heureux! moi, le plus indigne des hommes au point de vue social,

pendant que toi, pauvre Maximilien, aussi honnête que je le suis peu, tu

vis et vivras misérable, déchiré de mille supplices, humilié, insulté et

calomnié par des gens de mon espèce.»

Ce qui était contradictoire, il disait: _Je serai heureux!_ de la manière

dont on dit: _Ah! que je souffre!_ Max ne lui en fit pas moins remarquer

que son bonheur d'aujourd'hui, fût-il réel et profond, ne lui permettait

d'aucune façon de préjuger celui de l'avenir.

«Ce que je tiens, s'écria Clément, il n'est pas de puissance humaine qui

puisse faire que je m'en dessaisisse. Quant aux idées qui prétendraient me

troubler intérieurement, j'en connais trop bien la source artificielle

pour manquer jamais de la force de les fouler aux pieds. Craindrais-je les

hommes? Rien n'est plus facile que de leur en imposer. Je mentirai

effrontément en leur présence, je me montrerai à eux tel qu'ils veulent

que je sois, et j'aurai leur considération.

--Es-tu donc aussi assuré contre l'impuissance de vivre avec toi-même?

demanda Destroy.

--Après? fit Clément. Je serai toujours le maître de mettre un terme à une

vie insupportable. Las de jouissances ou d'ennuis, j'embrasserai la mort,

je me plongerai dans le néant, je m'endormirai d'un sommeil éternel.

--Qu'en sais-tu, dit Max avec commisération.

--Un Dieu ne saurait être! répliqua Clément d'un ton de véhémence

indicible. D'où sortirait-il? Pourquoi serait-il plutôt Dieu que moi?

D'ailleurs, ce Dieu qui connaîtrait le passé et l'avenir, qui embrasserait

absolument toutes choses d'un coup d'oeil, pour lequel il ne saurait y

avoir ni joie, ni peine, ni imprévu, serait saisi d'un ennui

incommensurable et mourrait de son éternité même...»

Destroy, qui savait par coeur ces tristes arguments, ne connaissait rien

de plus affligeant que de discuter avec des hommes capables de s'y

arrêter.

«Ils traitent de visions, disait-il, tous les élans de l'âme et soumettent

leur esprit au joug du plus vulgaire bon sens. Ils ont bientôt fait de

trouver qu'il n'y a rien en dehors d'eux, que ce qu'ils ne conçoivent pas

ne saurait exister, que, partant, l'inconnu est leur égal; de ne croire

enfin qu'à ce qu'ils touchent et de s'écrier: _Dieu n'est pas!_ parce que,

dans l'étroitesse de leur cerveau, ils ne sauraient concevoir comment il

peut être.

--La douleur me fera nier éternellement Dieu, s'écria Clément au paroxisme

de l'exaltation. Je te le déclare, je ne serais condamné qu'à souffrir

quinze jours d'un petit caillou dans mon soulier, que je dirais

opiniâtrement: «Non, IL n'est pas.»

--Je ne saisis pas le rapport, dit Max. En quoi la douleur implique-t-elle

la non existence d'un Dieu? C'est parler comme une harengère: _Si Dieu

existait, souffrirait-il cela?_ La douleur existe, c'est un fait; reste à

savoir si, essentiellement, elle est un bien ou si elle est un mal,

pourquoi elle existe, à quoi elle sert. Quant à moi, je l'avoue, sans elle,

je ne me rends compte de la possibilité d'aucune existence. Elle est la

force de cohésion qui soude l'un à l'autre les atomes de la matière. Elle

est le souffle, l'âme, la conservatrice, non pas seulement de tout ce qui

vit, mais encore de tout ce qui végète. Sans elle, ces myriades de trompes

capillaires, par où l'arbre aspire la sève, deviennent inertes, et l'arbre

périt; sans elle, la fleur oublie de tourner son calice au vent chargé de

pollen et se dessèche dans la stérilité. Son action sur nous est encore

plus saisissante. Langues, arts, sciences, industries, elle est l'origine,

la source de toutes les merveilles que l'homme doit aux hommes. Elle est

l'aiguillon infatigable qui nous inquiète dans l'inaction et nous jette

dans le chemin de la perfectibilité. Elle nous féconde, elle est la mère

des grandes pensées et des grandes actions. Beaucoup de ceux qui sont

grands parmi les hommes sont fils de la douleur, à ce point qu'on pourrait

dire: _Celui-là sera le plus grand parmi vous qui aura le plus souffert_.

Aussi, les gens de bonne volonté, qui, pleins d'enthousiasme, se sont

levés avec l'ambition de soustraire l'homme à la douleur, outre qu'ils ont

échoué devant l'impossible, me semblent-ils, si grand qu'ait été leur

génie, avoir prouvé plus de sentiment que de pénétration.

--C'est trop fort! s'écria Clément avec une sorte de fureur. Comment! tu

t'estimes heureux de souffrir! Comment! un désir légitime que tu ne peux

contenter te réjouit! Comment! les préventions ineptes sous lesquelles tu

succombes te remplissent de joie!

--Le cheval qu'on éperonne, répliqua Destroy, ou qu'on cingle avec un

fouet, n'est pas heureux; mais il va plus vite. Combien de fois ne me

suis-je pas écrié: «O mes amis! à force de me dédaigner, de ne me compter

pour rien, de me juger à tort et à travers, vous me contraindrez à faire

des chefs-d'oeuvre.»

--N'allons pas plus loin, fit Clément hors de lui; le sang bout dans mes

veines, je ne sais à quoi l'exaspération pourrait me porter. Si tu n'étais

pas mon ami, je t'aurais déjà broyé dans mes mains. Comment veux-tu qu'en

présence d'aussi révoltantes opinions, je ne crie pas de toutes mes

forces: «Je suis athée!»

--Tu crois l'être.

--Aurais-tu la prétention de voir plus clair en moi que moi-même.

--Oui, certes; car tu rappelles une lanterne sourde devant laquelle on a

tiré le volet: celui-là même qui la porte ne peut pas voir la lumière qui

est dedans.

--Ma conviction est telle, continua Clément, que je suis prêt à en tirer

toutes les conséquences possibles. Il n'est au monde de respectable et de

désirable que l'argent, et il n'est d'obstacle pour s'en procurer que la

loi qu'il faut défendre jusqu'au jour où l'on peut la violer impunément.

Le reste n'est que préjugé. Oui, oui, je l'atteste, demain je pourrais,

sans encourir de peine, prendre un million dans la caisse d'un banquier,

que je le ferais sans balancer.

--Que ne mets-tu tout de suite un meurtre à la place d'un vol?» fit

Destroy croyant lui causer de l'embarras.

Clément hésita en effet; mais son audace eut promptement le dessus. Avec

une énergie sourde:

«Si un assassinat pouvait m'enrichir, dit-il, et que l'impunité me fût

assurée, pourquoi ne le ferais-je pas?»

Max, par ses gestes, marquait la plus profonde incrédulité.

«Je m'obstine, dit-il avec l'accent de la conviction, à ne voir là que de

monstrueuses fanfaronnades. On s'enivre avec des idées comme avec du vin,

et tu es à ce degré d'ivresse où l'on ne se connaît plus.

--Tu tiens toujours, à ce qu'il paraît, dit Clément dont la chaleur de

tête se tempéra tout à coup pour redescendre à la glace, à ce que je sois

moins mauvais que je ne le prétends. Garde ton illusion: mon désir de te

l'enlever ne va pas présentement jusqu'à me commander des aveux plus

complets. Sache seulement, pour ta gouverne, que mon scepticisme est

d'autant plus inébranlable que mon repos en dépend, et que, de par ma

seule volonté, tes plus solides preuves n'auront jamais à mes yeux même

l'importance des bulles de savon.»

Destroy regarda Clément avec surprise. Il se défendit d'avoir voulu

prouver quelque chose. Il était d'avis qu'en métaphysique on ne prouve

rien, ou, mieux, qu'on prouve tout ce qu'on veut, le pour et le contre,

avec une égale force, et que le simple sentiment remporte souvent sur

mille preuves rationnelles.

«Au lieu de discuter avec toi, ajouta-t-il, j'eusse mieux fait de me

borner à une simple observation. Si notre penchant nous porte à mal faire,

notre intérêt nous commande de bien agir. A un moment donné de notre vie,

cela est infaillible, de la somme de nos actions découle pour nous une

moyenne de joie ou de peine en rapport rigoureux avec la qualité de ces

mêmes actions. Mme de Maintenon reconnaissait évidemment la vérité de cela

quand elle disait: _Il y a dans la droiture autant d'habileté que de

vertu_.»

VII.

Mme Thillard chez Clément.

Tout en Clément était étrange et inexplicable: son mariage, sa manière de

vivre, sa préoccupation des jugements d'autrui à l'égard de son aisance,

son affectation à en expliquer l'origine, jusqu'au tressaillement qu'il

éprouvait dès qu'on sonnait à sa porte. Si Max réussissait à voir de

l'exagération dans la perversité dont son ami faisait parade, il ne

parvenait pas aussi aisément à se tranquilliser au sujet du mystère qui en

imprégnait, pour ainsi dire, les actions et le langage. Il l'avait revu

plusieurs fois, et s'était senti plus empêché à l'issue de chaque visite.

En d'autres instants, las de conjecturer, il aimait à croire sa

pénétration en défaut, et se persuadait qu'il n'y avait pas dans

l'histoire de Clément autre chose que les détails bien assez scandaleux

déjà que celui-ci en racontait. Au reste, il gardait pour lui ses

observations et ses doutes. Se flattant peut-être de voir Clément venir un

jour à résipiscence, il n'en parlait même jamais que pour en faire valoir

_l'heureuse transfiguration_. Il eut, à cause de cela, une nouvelle et

assez aigre altercation avec de Villiers.

«Il paraît, dit de Villiers, que vous avez renoué avec lui?

--Vous ne le reconnaîtriez pas, dit Max, tant il est changé.

--Serait-il malade? demanda de Villiers d'un ton sarcastique.

--Il est marié, il travaille, il vit tranquille chez lui.

--En voilà pour combien de temps? continua de Villiers du même ton.

--Ainsi, fit Destroy, votre intolérance ne souffre même pas que vous

admettiez le repentir?

--Des gens de cette espèce ne se repentent jamais!

--Qu'en savez-vous? répliqua Max sourdement irrité. A cet égard, rien ne

m'étonnerait moins que de vous prendre un jour en flagrant délit de

contradiction....»

A quelque temps de là, Destroy rencontra Rodolphe qui lui dit:

«Eh bien, le Pactole coule donc décidément chez l'ami Clément?

--Il est plus heureux, je crois, repartit Max; est-ce là ce que tu veux

dire?

--Y dîne-t-on bien?

--Rien n'empêche que tu n'ailles t'assurer de cela par toi-même.»

Max n'avait pu voir Rosalie qu'après avoir été diverses fois chez Clément.

A la vue de cette pauvre femme, il n'avait pas été moins frappé de

surprise qu'ému de pitié. Rosalie, eu égard à sa nature de blonde, à ses

traits fins et réguliers, à son tempérament froid, semblait destinée à

conserver longtemps sa jeunesse et sa fraîcheur. Quand, deux années

auparavant, elle resplendissait encore de tous les charmes extérieurs que

peut envier une jeune femme, rien ne pouvait donc autant surprendre

Destroy que de la retrouver pâle, amaigrie, exténuée, prête, en quelque

sorte, à rendre le dernier soupir, et cela, sans qu'il fût possible de

préciser sa maladie ou seulement son mal. Son oeil, autrefois d'un bleu

magnifique et d'une limpidité juvénile, était actuellement pâle et

s'éteignait; ses lèvres, dont jadis le rouge vif rappelait la fleur du

grenadier, devenaient violettes et dessinaient une ligne sans grâce; ses

cheveux s'éclaircissaient et ne suffisaient déjà plus, en plusieurs

endroits, à cacher la tête. On songeait à l'oiseau au moment de la mue, au

rosier à l'automne, avec cette différence qu'il ne paraissait pas que la

pauvre femme dût jamais reprendre des forces et refleurir.

Cependant la visite de Max, qu'elle accueillit avec effusion, eut

momentanément sur elle une influence salutaire. Elle sortit de la torpeur

où elle était plongée; son visage s'éclaira de joie, ses lèvres sourirent

mélancoliquement, le sang coula sous sa peau avec plus de vivacité. Sa

langue aussi se délia pour causer avec son ami, le questionner avec

intérêt sur sa position et lui rappeler certains épisodes du passé. «Vous

souvenez-vous de ceci, cher Max; vous souvenez-vous de cela?» disait-elle.

Et sa figure respirait un attendrissement mêlé de regret, et des larmes

apparaissaient aux bords de ses paupières. Clément les écoutait d'un air

dédaigneux ou les raillait impitoyablement de leurs souvenirs. Rosalie

parla ensuite de son enfant avec une tendresse passionnée. Son grand

regret était de ne pas pouvoir le nourrir. Elle devait se contenter d'en

avoir des nouvelles hebdomadairement. Il était en nourrice à

Saint-Germain.

«Un jour, dit-elle à Destroy, nous irons le voir ensemble.

--A la bonne heure, dit Clément; tâche d'aller mieux; nous ferons tous les

trois cette promenade.»

Rosalie, que sa faiblesse habituelle rendait incapable de bouger et qui

mangeait à peine, avoua bientôt que depuis longtemps elle ne s'était

trouvée aussi bien. Elle eut effectivement la force de faire quelques pas

et de s'asseoir à table. Son mari en marqua beaucoup de joie; il dérida

son front et laissa glisser de ses lèvres quelques saillies de son ancien

répertoire. Rosalie, qui attribuait le bien-être exceptionnel qu'elle

goûtait à la présence de Destroy, épuisa les témoignages de la plus tendre

amitié envers lui, et le supplia, dès qu'il pensa à s'en aller, de ne pas

tarder à revenir.

«Venez dîner avec nous tous les jours, si vous voulez, ajouta-t-elle, ne

vous gênez pas; ce n'est pas du plaisir, c'est du bonheur que vous nous

causerez.»

Clément, avec l'accent de la franchise, confirma pleinement ce que disait

sa femme.

A dater de ce moment, Max fit de fréquentes apparitions dans cet

intérieur. A dire vrai, sa venue qui, dans le principe, agissait si

heureusement sur Rosalie, perdit sensiblement de son efficacité. Il crut

remarquer que la pauvre femme ne redoutait rien autant que la solitude, et

que ses nombreuses rechutes provenaient surtout du manque de distractions.

Il en parla à Clément. Celui-ci déplorait son impuissance à y remédier. A

cause de sa place, il ne pouvait rester auprès de Rosalie plus qu'il ne

faisait. Elle était d'ailleurs trop faible pour qu'il songeât à la

conduire soit au théâtre, soit à la promenade. Du moins espérait-il

pouvoir prochainement la mettre à même de se distraire sans quitter la

maison.

En effet, quelques mois plus tard, ayant touché les premiers bénéfices

d'une opération commerciale qu'il détailla minutieusement à son ami, il

s'empressa de réaliser le plan qu'il avait lentement mûri dans sa tête. Il

loua, rue de Seine, au second d'une maison magnifique, un bel appartement

qu'il garnit de meubles neufs, commodes et élégants. Tout en effectuant

ces dépenses, il s'accusait de faire des folies et ajoutait qu'au cas de

la plus légère déception dans ses entreprises, il pouvait se trouver dans

les plus graves embarras. Aussi reculait-il devant l'énormité du prix d'un

piano, malgré son envie immodérée d'en avoir un. Max vint à son aide. Il

le mit en rapport avec un facteur qui, à la suite de quelques informations,

consentit à lui livrer un excellent instrument en échange de billets

payables de trimestre en trimestre.

Clément se préoccupa alors d'une maîtresse de musique pour Rosalie, et

Destroy pensa naturellement à Mme Thillard. Son intimité avec cette

dernière devenait chaque jour plus étroite; il en était déjà au moins

l'ami le plus aimé. Après s'être concerté avec elle, il la proposa à

Clément pour donner des leçons à sa femme.

«Ce n'est pas seulement une bonne musicienne, ajouta-t-il, c'est encore

une femme charmante que Rosalie, j'en suis sûr, sera bien aise de

connaître.»

Clément fit sur-le-champ une supposition injurieuse à laquelle Max

dédaigna de répondre. Il fut ensuite convenu que la protégée de celui-ci

viendrait deux fois par semaine, le mardi et le vendredi, à raison de cinq

francs le cachet.

Les leçons, au début, se succédèrent assez régulièrement. Rosalie, sans

avoir de grands moyens, s'appliqua avec fièvre à cette étude et y fit des

progrès rapides. Malheureusement, l'état toujours plus chancelant de sa

santé la contraignit bientôt de ralentir son zèle, et Mme Thillard ne

tarda pas à se trouver fréquemment en présence d'une élève incapable de

l'entendre. Les choses en vinrent à ce point que Clément dit à Max: «Deux

leçons par semaine fatiguent ma femme, elle n'en prendra plus qu'une. Au

lieu de celle du vendredi, si cela te convient, tu apporteras ton violon

et tu feras de la musique avec ton amie. Je donnerai à chacun de vous un

cachet en échange.» A cause de la gêne dont Clément ne cessait pas de se

plaindre, Destroy n'accepta des honoraires que vaincu par la persistance

opiniâtre de Clément et de Rosalie.

Mme Thillard consentit volontiers à ces nouveaux arrangements.

De véritables soirées musicales devaient prochainement résulter de ces

séances intimes.

Mme Thillard n'avait traité directement dans aucune de ces négociations;

Max, son fondé de pouvoirs, l'avait toujours remplacée, et, par le fait de

l'habitude, il ne l'avait encore désignée que sous le prénom de _Mme

Henriette_. Un matin, Clément, devant sa femme, dit à Max qui déjeunait

avec eux: «Ah ça! tu ne nous as pas encore dit le nom de ton amie la

musicienne.

--C'est singulier,» répondit Destroy. Il ajouta aussitôt: «Mme

Thillard-Ducornet.»

Ce nom fut un coup de foudre pour le mari et la femme; tous deux

tressaillirent, notamment Rosalie, qui, moins maîtresse d'elle-même,

faillit se trouver mal.

«Comment! s'écria Clément en regardant Max avec stupeur, la femme de cet

agent de change qui a été assassiné?

--Non, qui s'est noyé,» fit observer Destroy.

Tout à coup, Rosalie, frappant dans ses mains, éclata de rire, mais d'un

rire forcé et convulsif, tandis que son mari, l'air hébété, reprenait

précipitamment:

«Oui, c'est ce que je voulais dire, noyé. On l'a repêché, si je ne me

trompe, dans les filets de Saint-Cloud.

--Est-ce que tu l'as connu? demanda Max.

--Pardieu! fit Clément qui recouvra subitement son sang-froid. Juge

toi-même si j'ai lieu d'être surpris: Thillard-Ducornet est précisément

l'agent de change chez lequel j'ai été garçon de recettes.

--Effectivement, dit Max stupéfait à son tour, la rencontre est on ne peut

plus étonnante.

--Et je riais, dit Rosalie, en songeant combien la fortune est drôle.

Voici une femme qui jadis n'eût pas voulu de moi pour sa femme de chambre

et qui est aujourd'hui ma maîtresse de piano.»

Destroy, qui ne s'était pas aperçu que Rosalie fût vindicative, ne put,

sans étonnement, l'entendre parler ainsi.

«Le fait est, dit Clément enchérissant sur sa femme, que ce jeu de bascule

a quelque chose de comique.»

Max fut d'avis que, par ménagement pour Mme Thillard, loin d'ébruiter

cette circonstance, il fallait la tenir dans le plus profond secret.

«C'est justement ce que j'allais te dire,» répliqua Clément....

VIII.

Singulières préoccupations de Rosalie.

Avec l'aisance, commençaient à se glisser, dans l'intérieur de Clément,

les connaissances et les amis. En premier lieu, par suite de son

changement d'état, il s'était créé de nouvelles relations, relations, pour

la plupart, des plus honorables. Ainsi, sans parler de l'abbé Frépillon,

qui, occupé d'un cours de théologie, vivant d'ailleurs comme un bénédictin,

ne venait le voir qu'à de rares intervalles, il recevait fréquemment la

visite d'un beau vieillard, prêtre, chanoine, qu'on appelait l'abbé

Ponceau, et celle d'un juge d'instruction, nommé M. Durosoir, ces deux

derniers, par parenthèse, grands amateurs de musique. Clément, devenu

graduellement membre d'une foule de sociétés, entre autres de celles de

Saint-Vincent-de-Paul et de Saint-François-Xavier, passait les dimanches

et les fêtes au milieu des conférences et des instructions. Il y avait lié

commerce avec le juge et s'en était à ce point concilié la bienveillance,

que M. Durosoir avait consenti à être le parrain de son enfant, lequel

avait été simplement ondoyé et devait être baptisé solennellement dès que

la santé de Rosalie le permettrait. D'autre part, entre beaucoup de

confesseurs qu'on lui avait indiqués, Clément avait choisi de préférence

l'abbé Ponceau, parce que celui-ci avait l'oreille un peu dure.

L'assassinat du pont-rouge · 第 2 / 8 段