L'ASSASSINAT DU PONT-ROUGE
PAR
CHARLES BARBARA
BIBLIOTHEQUE DES CHEMINS DE FER
LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET Cie
PARIS, RUE PIERRE-SARRAZIN, N° 14
Droit de traduction réservé
1859
TYPOGRAPHIE DE CH. LAHURE ET Cie
Imprimeurs du Sénat et de la Cour de Cassation
Paris, rue de Vaugirard N°9.
L'ASSASSINAT
DU PONT-ROUGE.
I.
Deux Amis.
Dans une chambre claire, inondée des rayons du soleil d'avril, deux jeunes
gens déjeunaient et causaient. Le plus jeune, d'apparence frêle, avec des
cheveux blonds, des yeux extrêmement vifs, une physionomie à traits
prononcés où se peignait un caractère ferme, faisait, à côté de l'autre,
qui avait des joues encore roses, des buissons de cheveux bruns et cet
oeil langoureux particulier aux natures indécises qu'un rien abat et
décourage, un contraste saisissant. Le blond disait _Rodolphe_ en
s'adressant au brun, et ce dernier appelait _Max_ le jeune homme aux yeux
bleus, dont le vrai nom était Maximilien Destroy. C'étaient deux camarades
d'enfance et de collège; ils devisaient sur la littérature, et Rodolphe
qui, dans un état de marasme, était venu voir son ami avec l'espoir d'un
allégement, s'appesantissait sur les mécomptes, l'amertume, _les épines
sans roses_ de la vie d'artiste.
Au contraire, il semblait que Max se fît un jeu d'ajouter à cette
mélancolie.
«Les productions de ces rares élus que l'on compare justement aux arbres à
fruits exceptées, disait-il, les oeuvres d'art sont en général des filles
de l'obstacle et, notamment, de la douleur. Et, par là je ne prétends pas
que le bonheur stériliserait un homme de génie; mais, dans ma conviction,
nombre d'hommes supérieurs, pour ne pas dire la grande majorité, doivent
d'être tels ou au mépris qu'on a fait d'eux, ou aux empêchements qu'on a
semés sous leurs pas, en un mot, à des souffrances quelconques.»
Pour Rodolphe, qui, à l'instar de tant d'autres, ne voyait guère dans les
arts qu'un moyen de satisfaire les appétits et les vanités qui
tenaillaient sa chair et gonflaient son esprit, cette sorte de profession
de foi était littéralement une ortie entre le cou et la cravate. D'un air
piteux il regardait alternativement son chapeau et la porte, et se remuait
à la façon d'un enfant tiraillé par la danse de Saint-Gui.
Les ressources de Max se bornaient présentement à une place de second
violon dans l'orchestre d'un théâtre de troisième ordre. La misère ne lui
causait ni impatience ni velléité de révolte. Loin de là: dans la douce
persuasion de porter en lui le germe d'excellents livres, il puisait la
patience héroïque de l'homme sûr de lui-même et de l'avenir. Il n'avait ni
horreur ni engouement pour la pauvreté; il la regardait comme un mal utile
et transitoire, et, au grand scandale de beaucoup de ses amis, comme un
stimulant énergique contre l'engourdissement de l'âme et des facultés. Il
comprenait parfaitement la pantomime de Rodolphe. Il n'en continua pas
moins:
«Aussi, ne puis-je sans irritation entendre gémir sur les douleurs du
poëte et parler de l'urgence d'en empêcher le retour. J'en demande
pardon à ceux qui ont soutenu cette thèse: c'est un paradoxe, un prétexte
à déclamations contre une société à qui on peut imputer des torts plus
graves. En définitive, l'homme exempt de douleurs ne sera jamais qu'un
homme médiocre. Il n'y a pas de milieu, il faut choisir ou d'être une
borne, une végétation, un manoeuvre, ou de souffrir....»
Il semblait décidément que Rodolphe fût dévoré par des fourmis.
Vraisemblablement sa vertu était à bout. Il se souvint à point nommé d'un
rendez-vous de conséquence, et se leva avec l'étourderie d'un jouet à
surprise. Mais au moment de sortir, frappé par les sons d'un piano qui
résonnait à l'étage inférieur, il s'arrêta pour demander qui _faisait
ainsi rouler des accords_.
«Une femme avec qui je fais de la musique, répliqua Destroy.
--Est-elle jolie?»
A cette question, balbutiée avec un empressement qui la rendait comique,
Max fixa sur son ami des yeux étonnés; puis, peu après, pencha la tête et
dit d'un ton rêveur:
«Tu es plus curieux que moi, je n'y ai point encore pris garde. Je sais,
par exemple, qu'elle est d'une élégance rare et que sa physionomie me
plaît infiniment....»
Oubliant déjà de s'en aller, Rodolphe ne tarissait plus au sujet de cette
amie qu'il ne savait pas à Destroy. Sommairement, Max répondit qu'elle
était veuve, qu'elle donnait des leçons de piano, qu'elle vivait avec sa
mère, et que la mère et la fille recevaient journellement la visite d'un
vieillard nommé Frédéric, qui semblait tout entier à leur discrétion.
«J'ai pressenti leur gêne, ajouta Max, et je tâche, sans le leur dire, de
leur trouver des élèves.
--Comment se nomment-elles?
--Voici leur nom, ou du moins celui de la fille, dit Max en prenant une
carte de visite sur sa table: Mme Thillard-Ducornet.»
Rodolphe ouvrit démesurément les yeux, et, de la porte qu'il entr'ouvrait
déjà, revint au milieu de la chambre.
«Ah! fit-il tout d'une haleine, on voit bien que tu ne lis pas les
journaux. Tu connaîtrais au moins de nom le mari de cette veuve. Il était
agent de change. On l'a retiré de la Seine, un matin ou un soir, il n'y a
pas de cela très-longtemps. La nouvelle, Dieu merci, a fait assez de
tapage, car on a découvert dans la caisse du défunt un déficit de plus
d'un million. C'était un vrai siphon que cet homme-là, à cheval sur deux
urnes: la Bourse et le quartier Bréda; il pompait l'or dans l'une pour
l'épancher dans l'autre....»
Le visage de Max exprimait une stupéfaction profonde.
«C'est étrange! fit-il. Je pressentais bien quelque secret funèbre, mais
je ne l'eusse jamais supposé si horrible.
--Attends donc, reprit Rodolphe, je me rappelle quelques détails. Il était
en tenue de voyage, en casquette et en manteau, avec un sac de nuit et un
portefeuille gonflé de cent mille francs en billets de banque. A dire vrai,
il n'y avait pas là de quoi plomber une de ses dents creuses; aussi
a-t-on dit qu'il ne s'était noyé que par remords de ne pas emporter
davantage.»
Destroy n'écoutait déjà plus. Secouant la tête,
l'air pensif, à mi-voix, il disait:
«Je m'explique actuellement leur mélancolie. Ce n'est rien d'être pauvre;
mais avoir grandi au milieu du luxe et tomber dans la misère, je ne sache
pas qu'il soit d'infortune plus grande.»
Cet attendrissement ramenait par une pente sensible à la conversation de
tout à l'heure, et Rodolphe, qui s'en aperçut, en eut le frisson.
D'ailleurs, par le fait d'un tic singulier qui devait plus tard dégénérer
en maladie, il éprouvait un besoin perpétuel de locomotion, et ne semblait
entrer dans un endroit que pour songer sur-le-champ au moyen d'en sortir.
Pour la deuxième fois, il invoqua la haute gravité de son rendez-vous, et
se sauva, non moins satisfait de changer de lieu que d'échapper à ce qu'il
appelait ironiquement _les douches philosophiques du docteur Max_.
II.
Profil du héros.
Tout entier à la préoccupation d'un fait qui lui donnait la clef des
tristesses que Mme Thillard essayait vainement de dissimuler sous des
manières calmes et dignes, Destroy, comme il faisait presque
quotidiennement, à une heure donnée, se rendit au jardin du Luxembourg. Il
s'y rencontra avec un autre de ses amis, un nommé Henri de Villiers,
lequel, que ce fût à cause de ceci ou de cela, de sa naissance ou de son
entendement, ou d'autre chose encore, se posait en défenseur intrépide du
passé. Bien que lié avec lui, Max ne l'en trouvait pas moins tout aussi
peu logique qu'un homme qui donnerait, à tout bout de champ, ses péchés de
jeunesse en exemple aux errements d'un autre âge. De Villiers, outre cela,
chez lequel le sentiment semblait faire défaut, était loin d'avoir
l'humeur charitable. Mais il se piquait de mener une vie conforme aux
principes qu'il confessait, et ses opinions et ses actes en recevaient un
lustre d'honnêteté que Destroy ne pouvait méconnaître.
Causant de choses et d'autres, ils avaient déjà mesuré nombre de fois, de
bout en bout, à pas comptés, l'allée de l'Observatoire, quand ils se
croisèrent avec un promeneur qui dévia de son chemin pour venir à eux.
«Mais c'est Clément!» s'écria Max en devançant brusquement de Villiers
pour être plus tôt auprès du nouveau venu.
Dans les mystères de notre nature, à la vue de certains hommes, nous
sommes parfois assaillis d'impressions pénibles que nous ne saurions
définir. Leur extérieur ne suffit pas toujours à justifier l'antipathie
instinctive qu'ils soulèvent; on dirait qu'il se dégage de leur vie un
fluide qui les enveloppe d'une atmosphère où l'on ne peut respirer sans
malaise. Destroy accostait précisément un individu de ce genre. De taille
moyenne et dégagée, ses jambes solides, ses bras d'athlète, sa carrure,
éveillaient des idées de santé et de force que démentaient bientôt une
figure cadavéreuse dont les plans à vives arêtes, les plis profonds, les
ravages, l'impassibilité, rappelaient ces joujoux en sapin qu'on taille au
couteau dans les villages de la forêt Noire. Ses cheveux châtains aux
reflets rougeâtres, sa moustache rare de couleur rousse, sa peau terreuse,
parsemée de taches vertes, composaient un ensemble de tons qui donnaient à
sa tête une apparence sordide et venimeuse. Par instants, un regard éteint,
louche, sinistre, perçait le verre de ses lunettes en écaille. Évidemment,
les trous et les désordres de ce visage n'étaient, on peut dire, que les
stigmates d'une vie terrible. Aussi, n'eût-on pas imaginé de problème
psychologique d'un attrait plus émouvant que celui de rechercher par suite
de quelles impressions, pensées, luttes, douleurs, cet homme, jeune encore,
avec un beau front, des traits fermement dessinés, un menton proéminent,
tous indices de force et d'intelligence, était devenu l'image d'une
dégradation immonde.
Max lui saisit les mains avec effusion; de Villiers, au contraire, se
composa un maintien glacial. Ledit Clément, de son côté, se borna envers
ce dernier à un froid salut, tandis qu'il répondit avec assez
d'empressement aux amitiés de Destroy.
Aux questions de celui-ci, qui s'étonnait de ne l'avoir pas vu depuis
longtemps et lui demandait s'il n'était plus à Paris:
«Si fait, répondit-il d'un air de négligence. J'ai changé de milieu, voilà
tout.
--Est-ce que tu as hérité?» ajouta Max en jetant les yeux sur les
vêtements neufs et bien faits de son ami.
Une expression d'inquiétude se peignit sur le visage
de Clément.
«Pourquoi me demandes-tu cela? dit-il. Parce que tu me vois mieux vêtu?
Mais j'ai une place, je gagne ma vie....»
Destroy l'en félicita cordialement.
«Peuh! fit Clément en hochant la tête; j'ai aussi de lourdes charges: une
femme presque toujours malade, un enfant en nourrice, de vieilles dettes à
éteindre....
--Tu parles de femme malade, d'enfant en nourrice, dit Max à la suite
d'une pause; serais-tu marié?
--Oui, répondit Clément; avec Rosalie.
--Avec Rosalie! s'écria Destroy, qui semblait n'en pas croire ses
oreilles.
--N'est-ce pas la chose du monde qui devrait le moins te surprendre? dit
Clément avec calme. J'ai, du reste, à te conter des faits bien autrement
curieux. Mais, ajouta-t-il en regardant de Villiers avec des yeux où il y
avait de la défiance et de la haine, ce serait trop long, je n'ai pas le
temps. Viens donc me voir un de ces jours, nous dînerons ensemble et nous
causerons. Je suis certain aussi que Rosalie sera heureuse de te revoir.»
Destroy affirma qu'il lui rendrait visite d'ici à une époque
très-prochaine. Clément lui indiqua son domicile, et, quelques pas plus
loin, lui serra les mains et s'éloigna.
A la suite de cette rencontre, Max et de Villiers arpentèrent quelque
temps la promenade sans souffler mot. Pénétrés l'un et l'autre de la
persuasion d'être d'une opinion essentiellement différente sur le
personnage avec lequel ils venaient de se rencontrer, ils ne paraissaient
nullement jaloux d'avoir une discussion qui ne pouvait être que pénible.
Mais, chose singulière, sans se parler ils s'entendaient et se
comprenaient parfaitement. Aussi quand Max, par inadvertance, pensa tout
haut et laissa échapper un mot de compassion sur Clément, la réplique de
de Villiers ne se fit-elle pas attendre.
«A la bonne heure! dit-il durement; il vous reste à faire le panégyrique
de ce misérable!
--Ah! fit Destroy d'un ton de reproche.
--Pas de talent et pas de conscience! poursuivit de Villiers; et
par-dessus cela, de l'orgueil et de l'envie à gonfler cent poitrines. Cet
homme sans foi, sans idée, avec des appétits de brute, serait le plus
grand des scélérats, n'était la crainte des lois.
--On peut contredire, repartit Max avec vivacité. Depuis ma liaison au
collège avec lui, à part cette année et la précédente, je l'ai à peine
perdu de vue. Je connais ses tentatives désespérées contre une misère
innommable. Maître de lui-même à moins de seize ans, sans famille et sans
ressources, de tous ces états où l'apprentissage n'est pas rigoureusement
nécessaire, je n'en sais aucun qu'il n'ait essayé. Il a été tour à tour
plieur de bandes dans un journal, correcteur d'épreuves, journaliste,
homme de lettres, vaudevilliste, que sais-je? Un moment, ne s'est-il pas
résolu à étudier la pharmacie, et, à cet effet, n'est-il pas resté six
mois chez un apothicaire? Enfin, ce que sans doute vous ignorez, il n'y a
pas encore dix-huit mois, en sortant de l'hôpital, réduit au dénûment le
plus horrible, couvert littéralement de haillons, impuissant à trouver un
ami pitoyable, obligé, en outre, de pourvoir aux besoins de cette Rosalie
avec qui il vivait depuis trois ans, il est entré, ce qui de sa part
exigeait certainement plus que du courage, chez un agent de change, à
titre de garçon de bureau. Aussi je le déclare, loin de lui jeter la
pierre à cause de ses vices, suis-je prêt à m'étonner de ne pas le voir
plus méprisable.
--Allons donc! répondit énergiquement de Villiers. Je préférerais en
appeler à sa propre franchise. Oubliez-vous donc qu'il a gâché les
éléments de dix avenirs, qu'il a été aimé plus que pas un de la fortune et
des hommes! Du nombre considérable de personnes qui lui ont rendu de bons
offices, citez-m'en une seule, si vous pouvez, qu'il n'ait pas aliénée, je
ne dirai pas par ses désordres, mais par l'indécence même de sa conduite
vis-à-vis d'elle. N'est-il pas, en outre, parfaitement avéré qu'il n'a
jamais recouru au travail qu'à l'heure où les dupes lui manquaient? Et ce
n'est pas tout! Crevant d'égoïsme, de vanité, d'envie, de haine, incapable
de rendre un réel service, n'ayant jamais eu d'amis que pour les exploiter,
il ne suffit pas que sa vie n'ait été qu'une perpétuelle débauche des
sens et de l'esprit, il faut encore que, dépourvu absolument d'indulgence,
excepté pour ses vices, il se soit incessamment montré le plus impitoyable
critique des travers d'autrui. Après cela, qu'on déplore sa dépravation et
qu'on l'en plaigne, passe encore; mais qu'on s'extasie, en quelque sorte,
à ses mérites, cela m'exaspère!
--Vous ne tenez pas non plus assez compte des passions.
--Les passions!... Mais nous en avons pour les combattre, et non pour nous
y abandonner à l'instar des animaux.
--En définitive, reprit Max, qu'a-t-il fait, sinon ce que font, sur une
moins vaste échelle, bien d'autres jeunes gens de notre génération?
Combien ont en eux le germe des vices qui sont en fleur chez lui, et
n'atteignent point à l'énormité de ses fautes, uniquement parce qu'il leur
manque sa force, son tempérament, son audace!
--Mais je suis de votre avis, dit brusquement de Villiers. Votre Clément
n'est pas le seul que j'aie en vue. Il est pour moi un type d'une
actualité saisissante. Sans chercher plus loin, on pourrait dire qu'en lui
sont vraiment concentrés et résumés les vices, les préjugés, le
scepticisme, l'ignorance et l'esprit de ces bohèmes dont l'histoire
superficielle semble suffire à l'ambition de votre ami Rodolphe....»
III.
Sur la mort d'un agent de change.
Le lendemain, dans l'après-midi, Destroy descendit chez ses voisines, avec
quelques autres préoccupations que celles d'y faire simplement de la
musique. En traversant l'antichambre, il aperçut, par la porte
entre-bâillée d'une petite cuisine, le vieux Frédéric qui attisait les
charbons d'un fourneau. La mère et la fille accueillirent Max comme elles
faisaient toujours, avec un empressement affectueux.
Il est à remarquer que celui-ci, dans sa conversation avec Rodolphe, avait
singulièrement atténué la beauté surprenante de Mme Thillard: peut-être
avait-il craint que la vivacité de son enthousiasme n'inspirât quelque
épigramme à son ami. Outre qu'elle était grande, pas trop cependant, et
svelte, elle avait des épaules incomparables, que le deuil faisait plus
belles encore. Son visage ovale, d'une chaude pâleur, n'offrait, quoique
d'une régularité parfaite, aucun de ces contours arrêtés, délicats, qui
donnent aux figures anglaises quelque chose de si froid; le modelé en
était gras, doux, harmonieux; on n'y eût pas découvert l'ombre d'un pli.
Un regard de ses yeux noirs produisait l'effet d'un éclair; quand elle
souriait, l'ivoire légèrement doré de ses dents ne faisait point mal sur
le rouge des lèvres un peu fortes. Il semblait qu'elle rougit de ses
charmes, par exemple, de sa chevelure brune, dont elle essayait, mais en
vain, de dissimuler l'exubérance splendide; de ses mains blanches
coquettement enfouies sous des nuages de dentelles; des courbes gracieuses
de son pied que gardaient en jaloux les ombres de sa robe. Par-dessus cela,
tout, dans ses mouvements, était souplesse et grâce, et du bout de son
pied à l'extrémité de ses cheveux, les séductions ruisselaient vraiment de
sa personne. Si, à la voir, le moins qu'on pût faire était de l'aimer, aux
sons de sa voix musicale et sympathique, c'était miracle que cet amour
n'allât pas jusqu'à l'adoration.
L'autre femme, avec sa grave et belle figure, encadrée de boucles blanches,
comparables à des flocons de soie, avec ses yeux d'où la bonté coulait
comme d'une source, était bien la digne mère de Mme Thillard. D'un mot,
Destroy faisait de Mme Ducornet un éloge auquel on ne peut rien ajouter:
«C'était, disait-il, une de ces rares femmes qui savent vieillir, une de
celles qu'on voudrait pour mère, quand on n'a plus la sienne.»
Mme Thillard s'assit au piano et Max accorda son violon; ils jouèrent une
des grandes sonates de Beethoven pour ces deux instruments. Destroy avait
une manière large et une vigueur qui naturellement nuisaient beaucoup au
fini de son exécution. Mais il avait un mérite rare: celui de sentir et de
s'identifier à ce point avec son violon, qu'il semblait que l'instrument
fît partie intégrante de lui-même. Bien que la façon tout exceptionnelle
dont il interpréta l'_andante_ manquât de ces tatillonnages prémédités qui
mettent l'instrumentiste au niveau d'un bateleur de haut goût, il n'en fit
pas moins sur Mme Thillard la plus vive impression.
«Quelle magnifique chose!» s'écria-t-elle avec enthousiasme.
L'âme de Max débordait de rêveries.
«Oui, fit-il à mi-voix, cet homme est le vrai poète de notre époque, On
jurerait qu'il a prévu nos déchirements et composé en vue de nos misères.
J'imagine que, dans le principe, à côté du calme et profond Haydn, il
devait paraître singulièrement turbulent et ténébreux. Ses oeuvres sont
aujourd'hui une source inépuisable de consolations à la hauteur des
calamités qui pèsent sur nous. Heureux qui les admirent autrement que sur
parole! Il l'a dit lui-même: «Celui qui sentira pleinement ma musique sera
à tout jamais délivré des misères que les autres traînent après eux.»
Au moment où Mme Thillard et Destroy achevaient la sonate, le vieux
Frédéric se trouvait là et se disposait à sortir. C'était un petit homme
maigre, entièrement chauve, toujours frais rasé, plein de verdeur encore,
sur le visage duquel brillait ce que l'on peut appeler la passion du
sacrifice. Max l'avait toujours vu en cravate blanche, avec la même
redingote bleu à petit collet et le même pantalon gris-souris. Il ne s'en
alla pas qu'il n'eût donné un coup d'oeil à toutes choses et n'eût pris
humblement congé de la mère et de la fille. Destroy, que brûlait l'envie
de le questionner, le suivit de près et le joignit bientôt, comme par
hasard.
Le bonhomme avait pour Max une prédilection marquée; il fut visiblement
enchanté de la circonstance. Promenant sa manche sur une tabatière ronde
en buis qu'il tira de sa poche, il respira une forte pincée de tabac,
après en avoir offert à Destroy. Celui-ci, pour le faire jaser, usa
d'ambages au moins inutiles. Frédéric, tout discret qu'il était, ne
pouvait songer à taire les points essentiels d'une histoire que les
journaux avaient colportée dans toute la France. D'un air navré, en termes
amers, il en indiqua à grands traits les phases notables. Depuis nombre
d'années déjà il était au service de M. Ducornet, quand Thillard, encore
imberbe, y était entré au titre le plus humble. Des dehors séduisants, de
l'application, une précoce intelligence des affaires, et notamment une
souplesse d'esprit peu commune, lui avaient rapidement concilié les bonnes
grâces du patron; et, tout entier à l'ambition d'exploiter cette
bienveillance, il avait fait un chemin qui, vu le point de départ, dut le
surprendre lui-même. En moins de dix années, après en avoir employé la
moitié au plus à conquérir la place de premier commis, il était devenu,
sans posséder un sou vaillant, l'associé de M. Ducornet, puis son gendre,
finalement son successeur. Jusque-là, il est vrai, rien n'était plus
légitime. Mais comment devait-il en user et acquitter sa dette envers une
famille qui, eu égard seulement au chiffre de sa fortune, pouvait exiger
dans un gendre bien autre chose que du mérite.
Son beau-père mourut. A observer l'effet de cette mort sur Thillard, on
eût dit d'un homme qu'on débarrasse de chaînes pesantes, à la suite d'une
longue et dure réclusion. Toute la vertu de son passé n'était qu'une
imperturbable hypocrisie. Actuellement, aux plus mauvais instincts, à un
égoïsme incommensurable, il fallait joindre une vanité sans contre-poids
de parvenu et le vertige dont le frappait l'éclat d'une fortune inespérée.
Sa femme et sa belle-mère, engouées de lui à en perdre toute clairvoyance,
ne discontinuèrent pas d'être ses dupes et ses victimes. Elles furent les
dernières à connaître ses désordres, et, hormis un luxe ruineux, elles
crurent jusqu'à la fin n'avoir point de reproche à lui faire. Cependant,
bien qu'il se montrât vis-à-vis d'elles toujours aussi empressé, toujours
aussi jaloux de leur plaire, sa pensée s'éloignait de plus en plus de sa
femme et de son intérieur. Entraîné par gloriole au milieu de ces rentiers
parasites autour de qui rôdent des industriels de toutes sortes, comme
font les requins autour d'un navire, il achetait le triste honneur de
cette compagnie par un mépris de l'argent analogue à celui d'un homme qui
n'est pas le fils de ses oeuvres ou qui l'est devenu trop vite. En proie
au jeu, à d'insatiables courtisanes, à une dissipation effrénée, bientôt à
l'usure, quand, après quatre années de ces excès, l'embarras de ses
affaires exigeait des mesures urgentes, énergiques, radicales, il achevait
de compromettre irréparablement sa position en se jetant pieds et poings
liés dans des spéculations hasardeuses. Enfin, aux défiances dont il était
l'objet, à son crédit ébranlé, il n'était plus possible de prévoir comment,
à moins d'un miracle, il parviendrait à conjurer sa ruine.
«Je vous laisse à penser dans quelles anxiétés je vivais, continua
Frédéric qui, en cet endroit, plongea de nouveau les doigts dans sa
tabatière. Notez que je me consolais un peu en songeant que madame
Ducornet et sa fille, quoi qu'il arrivât, auraient toujours les ressources
de leur avoir personnel. Qu'est-ce que je devins donc quand je m'aperçus
que M. Thillard, qui probablement combinait déjà sa fuite, fondait des
espérances sur sa femme et sur sa belle-mère, et ne préméditait rien moins
que de les dépouiller toutes deux? Ah! je fus pire qu'un diable. Trente
années passées dans la maison me donnaient bien d'ailleurs quelque droit.
Hors de moi, je jurai à madame Ducornet et à sa fille que M. Thillard
avait creusé un abime que des millions ne combleraient pas, et les
suppliai, à mains jointes, de prendre pitié d'elles-mêmes. Mais, ouiche!
qu'est-ce que je pouvais peser, moi, vieux radoteur, à côté d'un homme
jeune, beau garçon, brillant, spirituel, qui était adoré de sa femme à
laquelle il faisait accroire ce qu'il voulait! Il joua auprès d'elle sa
comédie d'habitude, eut l'air de l'aimer plus que jamais, et, finalement,
arracha à l'aveugle faiblesse des deux femmes les signatures dont il avait
besoin.
--Quel misérable! dit Max indigné.
--Oui, misérable, en effet, ajouta le vieillard en secouant la tête, et
plus que vous ne pensez. Aussi, il avait trop d'avantages superficiels
pour ne pas être mauvais au fond. Un homme ne peut pas tout avoir, que
diable! Je n'avais pas attendu jusqu'à ce jour pour reconnaître qu'il
manquait absolument de coeur. Il sortait de parents extrêmement pauvres
qui s'étaient imposé les plus dures privations pour lui faire apprendre
quelque chose. Eh bien! il en rougissait, il les reniait, il les
consignait à sa porte et les laissait dans la misère. Le malheureux
semblait n'avoir d'autre vocation que celle de prendre en haine ceux qui
lui avaient fait du bien ou l'aimaient. Comment expliquer autrement qu'il
délaissât madame Thillard, la beauté, l'amour, le dévouement en personne,
pour de malhonnêtes femmes, souvent laides, quelquefois vieilles, toujours
dégoûtantes par leurs moeurs, qui le volaient, le ruinaient et se
moquaient de lui?
--Mais, dit Max tout à coup, où un pareil homme a-t-il pris le courage de
se tuer?»
Frédéric s'arrêta et regarda Destroy avec étonnement.
«C'est une question que je me suis adressée plus d'une fois, fit-il en se
croisant les bras. Il remarcha et poursuivit:--Sans compter que ce qu'on a
trouvé dans son portefeuille était bien peu de chose, par rapport aux
sommes qu'il venait de recevoir. Il m'est singulièrement difficile
d'admettre, du caractère dont je le connaissais, que le remords se soit
emparé de lui. Au total, je ne m'en cache pas, ce suicide n'a cessé d'être
pour moi un problème.»
Il y avait moins de crainte que de surprise et de curiosité dans l'air
dont Destroy s'écria aussitôt:
«Est-ce que vous croiriez?...
--Non, non, répéta le vieillard d'un air pensif. D'ailleurs, la justice,
qui a de meilleurs yeux que les miens, n'a rien vu de louche dans cette
mort.
--Au surplus, ajouta Max, sa fuite ou sa mort, c'était tout un: madame
Thillard et sa mère n'en étaient pas moins irrévocablement ruinées.
--Évidemment, répliqua Frédéric sur le point de quitter Destroy. Et,
voyez-vous,--ici il prit un air capable et respira voluptueusement une
énorme prise,--quand je songe à tout cela, je suis tenté de me demander ce
que fait le bon Dieu là-haut!...»
IV.
Intérieur de Clément.
Clément occupait, dans une vieille maison située rue du Cherche-Midi, un
appartement au troisième. L'ameublement, simple et propre, offrait, dans
la forme et les couleurs, cette disparité des meubles achetés d'occasion
chez divers marchands. On y avait évité avec soin tout ce qui était
susceptible d'éveiller la tristesse. Aux murs et aux fenêtres des pièces
élevées du logement, rempli de lumière, étaient un papier et des rideaux
d'une nuance claire, semée de grosses fleurs rouges, vertes et bleues.
Une vieille femme vint ouvrir. Avant que Max n'eût parlé, elle dit:
«Monsieur n'est pas là.» Mais Clément qui, sans doute d'un observatoire
secret, avait reconnu son ami, apparut au moment où celui-ci descendait
l'escalier et le rappela.
«Viens par ici, lui dit-il en l'entraînant à travers plusieurs chambres,
nous serons plus tranquilles. Ma femme garde le lit. On a dû la séparer de
son enfant, puisqu'elle ne peut nourrir, et elle est très-souffrante. Tu
la verras une autre fois.»
Ils furent bientôt installés dans une petite pièce qui rappelait un
cabinet d'hommes d'affaires, à cause d'une bibliothèque en acajou, comblée
de livres à reliure uniforme, d'un grand casier dont la double pile de
cartons verts était séparée par des registres armés de métal poli, et d'un
bureau devant lequel s'ouvraient les bras circulaires d'un fauteuil
recouvert de cuir rouge.
«Tu n'as pas dîné, au moins? dit Clément à son ami.... Nous dînerons
ensemble,» ajouta-t-il en tirant de toute sa force le cordon d'une
sonnette.
La vieille femme accourut.
«Marguerite, cria Clément qui accompagna ses paroles d'une pantomime
expressive, vous dresserez la table ici: vous mettrez deux couverts. Ne
fais pas attention, dit-il ensuite à Destroy dont le visage accusait de la
surprise et des préoccupations, la pauvre vieille est presque sourde.
--Je l'avais deviné à son air, repartit Max. Ce n'est pas pour t'entendre
élever la voix que je suis étonné. A te parler franchement, depuis mon
entrée ici, je ne remarque que des choses qui me confondent.
--Qu'est-ce qui t'étonne donc tant? demanda Clément.
--Comment! fit Destroy, quand on t'a vu, comme je t'ai vu pendant dix ans,
vivre au jour la journée, changer d'hôtel tous les quinze jours, prendre
racine dans les bals, te railler infatigablement de la vie bourgeoise, tu
ne veux pas que je m'étonne de te trouver marié, père de famille,
travaillant, économisant, vivant au coin de ton feu, ni plus ni moins
qu'un notaire ou qu'un sous-préfet?
--C'est précisément parce que j'ai vécu ainsi, dit Clément avec assez de
raison, que tu ne devrais pas t'étonner de me voir vivre d'une autre
manière.
--Crois au moins, s'empressa d'ajouter Max, que ma surprise n'a rien de
désobligeant pour toi: elle éclate, au contraire, du plaisir que j'éprouve
à te rencontrer tout autre. Certes, je t'aime mieux ici que dans cet
horrible bouge de la rue Saint-Louis en l'Ile où je t'ai vu avec Rosalie
l'avant-dernier automne, je crois.»
Le tressaillement qui agita les nerfs de Clément attesta que Max venait de
lui rappeler un souvenir extrêmement pénible.
«A moins que tu n'en veuilles à notre repos, dit-il d'un air tout assombri,
tu ne parleras jamais, surtout devant ma femme, de ce temps funeste....
Tu me feras également plaisir en cessant de t'extasier à notre position
nouvelle. Tu seras peut-être tout le premier à l'estimer bien modeste,
quand je t'en aurai détaillé l'origine. Outre que j'ai dû me plier à des
pratiques honteuses, que de temps il m'a fallu pour parvenir où j'en suis!
Cela ne paraît pas; mais l'état médiocre où tu me vois, si précaire encore,
est pourtant la résultante d'une lutte quotidienne de deux années au
moins; car il y a bien autant que je ne t'ai pas aperçu.
--Oh! pas tant, dit Destroy.
--Au reste, mes livres font foi, dit Clément.
--Tu tiens aussi des livres?
--Certainement, repartit Clément dont le visage brilla de satisfaction, et
un journal! Depuis le moment où j'ai eu cette idée, je puis rendre compte
non-seulement de ce que j'ai reçu et dépensé, à un centime près, mais,
encore de chacun de mes jours, heure par heure, minute par minute. Je veux
te montrer cela.»
Il se leva en effet, et alla à son casier.
«Ce n'est pas la peine, disait Max; il me suffit de te savoir plus
heureux.»
Clément insista.
«Si, si, répéta-t-il en posant un des registres du casier sur son bureau.
Tu pourras toi-même en tirer quelque enseignement. D'ailleurs, il est bon
que tu aies de quoi répondre à ceux qui feraient des commentaires sur moi.
--Quels commentaires veux-tu qu'on fasse?
--Peuh! que sais-je? moi, fit Clément d'un air ambigu, j'ai tant d'ennemis!
Que je suis de la police, par exemple....»
Quoique Destroy se déclarât incapable de voir clair dans les livres de
comptes, Clément lui mit le registre sous les yeux et l'obligea à
l'examiner....
«Tu t'abuses, lui dit-il, les chiffres ne sont pas si diables qu'ils sont
noirs. Il n'y a rien là au-dessus de l'intelligence d'un enfant. Voici la
colonne des recettes, puis celle des dépenses. Je te fais grâce des
détails de celle-ci, cela est pour moi. Mais tu peux jeter un coup d'oeil
sur les recettes; la liste n'en est pas longue, tu auras bientôt fait....
«Les trois premiers mois, je n'ai pas touché d'autre argent que celui de
ma place. Regarde: janvier, 100 fr.; février, d°; mars, d°;
ci 300 fr.
«Le trimestre suivant, outre une augmentation de vingt-cinq francs par
mois,
ci 375 fr.
«J'ai rédigé, à la prière d'un bottier catholique, une brochure sur l'_Art
de se chausser commodément et modestement_, qui m'a été payée cinq cents
francs,
ci 500 fr.
«Ce petit livre n'a pas paru, que je sache; il ne paraîtra peut-être
jamais. Peu m'importe! Il est du reste convenu que mon nom n'y figurera
pas.
«Au troisième trimestre, sans travailler davantage, au lieu de cent
vingt-cinq francs par mois, j'en émargeais cent cinquante. Or, si je ne me
trompe, voilà un an que cela dure, ce qui fait au total une somme de
dix-huit cents francs,
ci 1800 fr.
«Dans l'intervalle, j'ai exécuté divers travaux, entre autres, pour une
librairie religieuse, des _Petits livres de piété_, des _Contes pour les
enfants_, des _Histoires de Saints_; le tout, ma foi, assez bien payé.
Juges-en,
ci 900 fr.
«J'ai encore publié, à mon compte, l'_Almanach des dévots_, qui m'a
rapporté net deux cents francs,
ci 200 fr.
«J'ajouterai que le duc de L..., séduit par ma belle écriture que tu
connais, m'a donné à faire la copie d'un manuscrit de cent cinquante pages,
à raison de un franc par page, ce qui fait juste cent cinquante francs,
ci 150 fr.
«Enfin, tout récemment, j'ai reçu du ministère de l'intérieur, bureau des
secours généraux, car je ne suis pas fier, une somme de cent francs,
ci 100 fr.
«Somme toute, tu le vois, continua Clément en faisant jouer avec
complaisance les feuillets du registre, j'ai énormément travaillé et gagné
beaucoup d'argent. Par malheur, eu égard aux choses dont nous avions
besoin, telles que linge, habits, meubles, vaisselle, et le reste, ça été
un grain de mil dans une gueule d'âne. La grossesse de Rosalie, qui est
venue ensuite, a occasionné forcément un surcroît de dépenses. Je ne me
rappelle pas sans frémir qu'au moment des couches il n'y avait pas un sou
à la maison, et je me demande encore où j'ai trouvé des forces et des
ressources pour doubler ce cap terrible. Quoi que j'en eusse, il a bien
fallu faire de nouvelles dettes et escompter encore une fois l'avenir. Ce
n'est heureusement qu'une gêne momentanée dont le terme est même
très-prochain. Tel que tu me vois, je suis résolu à faire de l'industrie;
j'ai déjà sur le chantier une dizaine d'affaires très-belles. C'est
étrange, n'est-ce pas? Mais j'ai pris goût au bien-être, je me suis affolé
de considération, et il me semble que je n'aurai jamais assez ni de l'un
ni de l'autre. Je prétends payer peu à peu intégralement mes vieilles
dettes, vivre dans l'aisance et devenir un parfait honnête homme, selon le
monde. C'est si simple! Pour commencer, j'espère qu'avant peu tu me verras
mieux logé et dans un quartier moins triste. Je veux avoir de beaux
meubles, acheter un piano, et faire apprendre la musique à cette pauvre
Rosalie qui s'ennuie à périr. Nous verrons....»
Tout en disant cela, Clément inclinait vers la terre un front chargé de
rêveries funèbres, ce qui était au moins l'aveu d'une satisfaction bornée.
Quant aux faits qu'il venait d'égrener complaisamment, ils étaient appuyés
de preuves si catégoriques, que l'authenticité n'en pouvait être mise en
doute; aussi, Max ne se préoccupait-il que de connaître le prix auquel
Clément avait obtenu une aussi belle place et tant de travaux lucratifs
par-dessus le marché.»
«Voilà où je t'attendais!» s'écria tout à coup ce dernier en se levant. Il
ferma son registre et le remit en place. A la vue du dîner qui était
servi: «Mais, dit-il avec une inflexion de voix plus calme, mettons-nous à
table, nous causerons tout aussi bien en mangeant.» Il ajouta d'un air
profondément ironique: «D'ailleurs, m'est avis qu'il te faut des forces,
en prévision des faiblesses que pourra te causer le récit de mes
turpitudes préméditées, formellement voulues....»
Ils n'étaient pas assis depuis cinq minutes l'un devant l'autre et
n'avaient pas mangé trois bouchées, que la vieille sourde entra à
l'improviste.
Clément, qui lui avait fait comprendre qu'on n'avait plus besoin d'elle,
la regarda avec colère.
«Qu'est-ce qu'il y a? lui cria-t-il brutalement.
--Mme Rosalie vous demande, répondit la vieille femme.
--Ah! fit Clément avec des marques d'impatience et de mauvaise humeur,
cette diablesse de Rosalie est insupportable; elle ne peut pas rester un
moment seule, il faut toujours que je sois là.»
Cependant il s'excusa auprès de son ami et suivit la vieille Marguerite.
Destroy ne savait que penser de tout cela. Quoiqu'il n'eût sous les yeux
que des objets capables d'égayer l'esprit, il n'en sentait pas moins des
bouffées de tristesse l'oppresser, à peu près comme dans une étincelante
et joyeuse cuisine, la fumée acre des viandes grillées vous prend à la
gorge et vous étouffe.
Clément ne tarda pas à revenir.
«Maintenant, dit-il, nous ne serons plus dérangés; je lui ai fait prendre
un peu d'opium.
--Qu'avait-elle? demanda Max.
--Est-ce que je sais? fît Clément en haussant les épaules; elle ne pouvait
pas dormir, elle rêvait les yeux ouverts.... Laissons cela, revenons à ce
que je te disais....»
V.
Ses confidences.
Après avoir mangé quelque temps en silence, il poursuivit:
«Le titre seul de mes travaux te stupéfie, et tu te demandes ce que j'ai
fait pour les avoir. Rien que de facile. Du moment où l'on se décide à ne
reculer devant aucune énormité, on ne saurait manquer de réussir.
Rappelle-toi en quelles circonstances j'avais accepté la place que
j'occupais, il y a deux ans. Je sortais de maladie, j'étais exténué,
affreux à voir. En plein hiver, par un froid rigoureux, outre que j'étais
sans linge, j'avais un pantalon de toile, des souliers informes, un
chapeau gris digne du reste. Pour avoir spéculé incessamment sur
l'obligeance d'autrui, je ne trouvais plus que des gens impitoyables
jusqu'à la férocité. D'ailleurs, les hommes sont comme les chiens, les
haillons les offusquent: je n'inspirais pas moins de peur que de mépris.
Il fallait bien, puisque je tenais encore à vivre, user de l'unique
ressource que m'offrait le hasard. Mais la fureur me fouettait par
instants, comme eût fait le supplice du knout; sans balancer j'eusse à
l'occasion commis un crime. Un dernier désastre acheva de m'exaspérer. Le
patron chez lequel, depuis trois mois, moyennant soixante francs par mois
et un logement infect, je balayais les bureaux et faisais les courses,
disparut tout à coup. Il ne se bornait pas à dépouiller ses clients, à
ruiner sa famille, il emportait jusqu'aux appointements de ses commis,
jusqu'aux gages de ses domestiques. Le désespoir qui s'empara de Rosalie
et de moi, à cette nouvelle, ne peut pas se rendre. Les soixante francs
que nous volait cet homme représentait trente jours de notre vie. Nous ne
nous étions certainement pas encore trouvés dans une position aussi
effroyable. Il ne paraissait pas cette fois que nous pussions jamais
sortir de cet abîme. Aussi, fatigués d'une lutte stérile, à bout de
patience, passâmes-nous la nuit entière à mûrir sérieusement un projet de
suicide. Le courage de mourir était de la faiblesse à côté de celui qui
était nécessaire pour continuer de vivre ainsi, et, à coup sûr, nous
eussions exécuté notre résolution, si, au matin, heureusement ou
malheureusement, un souvenir ne m'avait subitement traversé l'esprit....»
Les propres paroles de Clément n'ajouteraient rien à l'intérêt de ce qu'il
conta. Quelque six mois auparavant, en un jour où précisément il était
habillé de neuf, il avait fait la connaissance d'un prêtre; cela, du reste,
bien à son insu. Par surprise, bien plus que par suite d'un goût naturel,
car il n'aimait que médiocrement à boire, il s'était graduellement enivré
dans une réunion de femmes et d'hommes. Accablé de chaleur, les nerfs
agités, aux prises avec le besoin de respirer et d'agir, il se glissa
furtivement dehors. Le grand air accrut son ivresse. Il faisait nuit.
L'oeil trouble, incapable de joindre deux idées, heurtant les passants et
les murs, manquant à chaque pas de rouler à terre, il arriva, sans savoir
comment, sur la place Saint-Sulpice, et, décidément trahi par ses forces,
alla, d'oscillation en oscillation, s'affaisser aux pieds de la grille du
séminaire. Il ne se souvenait pas de ce qui s'était passé depuis ce moment
jusqu'à celui où il avait rouvert les yeux. Il s'était trouvé renversé sur
une chaise, dans une salle nue; quelqu'un rafraîchissait ses tempes avec
de l'eau froide. A la lueur d'une lampe, il aperçut un prêtre, lequel lui
demanda avec sollicitude:
«Eh bien! monsieur, vous sentez-vous mieux actuellement?»
Clément était stupéfait.
«Mais, comment est-ce que je me trouve ici? s'écria-t-il.
--Comme je rentrais, répliqua l'ecclésiastique d'une voix pleine de
sensibilité, vous gisiez à terre contre la porte, et je me suis permis de
vous faire transporter en cet endroit pour vous y donner des soins.»
C'était bien le moins que Clément se montrât aimable envers un homme qui
lui avait épargné l'ennui d'être ramassé dans la rue et probablement
transporté dans un poste. Il répondit donc avec assez de politesse aux
questions du prêtre sur la position qu'il occupait dans le monde. Il avoua
qu'il était homme de lettres _par nécessité_; puis, qu'il eût de
préférence étudié les sciences naturelles, s'il lui eût été permis de
suivre ses goûts. Il se trouvait que l'abbé s'était jadis occupé
discrètement de physique et d'entomologie. De cette sympathie pour les
mêmes choses dont ils parlèrent en courant, il résulta bientôt entre eux
de l'aisance et une certaine intimité. Clément, avec une franchise qui
frisait la brutalité, ne lui en déclara pas moins qu'il ne croyait à rien
et qu'il était bien près de penser que la grande majorité des prêtres ne
croyait pas à grand'chose. L'abbé ne sut que sourire à ces aveux. Il ne
s'en cachait pas, Clément lui plaisait beaucoup, et il assurait qu'il
serait très-heureux de le revoir.
«Il se peut, dit-il de l'air le plus riant, qu'au milieu de votre vie _un
peu aventureuse_, vous ayez besoin, à un moment donné, d'un conseil, et,
qui sait? peut-être aussi d'une recommandation. Souvenez-vous alors que
j'ai quelque crédit et venez mettre mon amitié à l'épreuve.»
Il dit encore:
«Tout en regrettant que votre _belle intelligence_ se noie dans des
futilités, n'allez pas croire que j'agisse dans des vues d'intérêt et que
je me propose sournoisement de vous persécuter avec des sermons. Vous
n'aurez jamais à craindre auprès de moi rien de semblable.»
Clément, pour la forme, prit le nom du prêtre. Il n'avait pas éprouvé, à
le voir, ces élans de mépris et de haine qu'une soutane manquait rarement
de soulever dans sa poitrine. Cependant, il ne l'eut pas plus tôt quitté,
qu'il n'y pensa plus.
Mais au moment d'attenter à sa vie, à l'heure où il cherchait quelque
chose à quoi s'accrocher, il était naturel qu'il se souvînt de ce prêtre
et de ses offres de service. A tout hasard, il résolut de l'aller voir.
Sans fonder grand espoir sur cette démarche, il songeait qu'au cas où elle
ne produirait rien, elle n'ajouterait non plus rien au mal. Au préalable,
il concerta avec lui-même un plan de conduite et se décida à jouer une
audacieuse comédie. Ce qui n'est point rare, d'une visite répugnante d'où
il attendait peu de chose, il retira les plus grands avantages. L'abbé
Frépillon le reconnut sur-le-champ et lui fit le plus grand accueil.
«Je crains bien, lui dit Clément tout d'abord, que le dénûment où je me
trouve ne vous fasse suspecter la sincérité de mes déclarations.»
A la suite des dénégations obligeantes du prêtre, il lui confessa qu'il
avait horreur de sa vie passée. Cette horreur était telle, qu'il avait été
sur le point d'en finir avec l'existence. Le souvenir de l'abbé l'avait
retenu.
--«Je ne vous cache pas, continua-t-il, qu'à votre égard je ne suis qu'un
noyé qui s'attache à une branche quelconque. Il ne fallait rien moins que
ma passion de vivre pour me rappeler votre nom et le désir que vous avez
exprimé de m'être utile. Je ne viens donc vous imposer quoi que ce soit.
Je vous ferai seulement remarquer que la conversion éclatante d'un
débauché de ma sorte pourrait être d'un bon exemple.»
Le digne prêtre répliqua qu'il l'eût obligé quand même; que, néanmoins, il
était heureux de le voir dans ce train d'idées. Clément lui dépeignit
catégoriquement sa misère. L'abbé s'empressa de dire:
«Je partagerai de grand coeur avec vous ce que je possède. Je voudrais
être plus riche. Mais je m'engage à ne pas me reposer que je ne vous aie
trouvé des protections efficaces. Je serais bien surpris si je ne vous
avais bientôt casé convenablement.»
Après un petit sermon fort doux, qui roulait sur la persévérance, et dont
la conclusion était qu'il fallait se confesser le plus promptement
possible, il lui remit soixante francs et le congédia en l'invitant à
revenir dans quelques jours. Clément s'en alla ressaisi par l'espérance.
Il avait rencontré un homme naïf et réellement charitable, dont la
crédulité était facile à exploiter. Selon ses propres expressions: «Malgré
sa soutane, l'abbé Frépillon était un brave homme, un imbécile.»
Clément, en homme habile, s'était gardé d'omettre qu'il vivait avec une
femme à laquelle il était fort attaché et qu'il s'agissait d'une double
conversion. Peu après, l'abbé Frépillon lui remit un nouveau secours en
argent et lui annonça qu'il l'avait chaudement recommandé à divers
personnages, notamment au duc de L.... et au président de la société de
Saint-François-Régis.
Pendant ce temps-là, Rosalie et Clément, se faisant violence, _le mépris
et le dégoût au coeur_, ce sont les termes de Clément, s'agenouillaient
dans un confessionnal, recevaient l'absolution et communiaient. Ils
suivaient régulièrement les offices, choisissaient à l'église les places
les mieux éclairées et s'y faisaient remarquer par une attitude humble et
repentante. Ils ne tardèrent pas à toucher la monnaie de leur hypocrisie.
Leur confesseur commun les pressa bientôt de régulariser leur position en
faisant sanctifier leur commerce par l'Église, et leur insinua même qu'on
n'attendait que cet acte de soumission pour assurer leur avenir. Ils
consentirent volontiers à un mariage qui était déjà dans leur pensée. La
société de Saint-François-Régis, fondée en prévision du pauvre qui consent
à faire sa femme de sa maîtresse, leur vint en aide comme elle fait pour
d'honnêtes ouvriers. Elle se chargea naturellement de tous les frais, et
leur fournit en outre, par une faveur spéciale, du linge, des habits,
quelques avances en argent et un mobilier modeste. Ce n'est pas tout.
Clément n'était pas marié depuis huit jours, qu'il reçut une lettre par
laquelle le président de cette même société l'avertissait qu'il était
chargé de lui offrir, en attendant mieux, une petite place actuellement
vacante dans les bureaux de l'administration. Clément accepta. La
persistance avec laquelle il soutint son rôle lui valut de nouvelles
faveurs. Il lui fut permis dès lors d'espérer, sinon la fortune, du moins,
prochainement, une aisance convenable. Tous ces faits étaient consignés
scrupuleusement sur son journal qu'il comptait léguer, en cas de mort, à
son ami Max qui pourrait y puiser les éléments d'un roman curieux....
Clément avouait encore que le fait seul de se démasquer en présence d'un
ami lui procurait un bonheur qui approchait de la volupté. Il était
capable de tout, et, cependant, mentir lui causait un supplice presque
intolérable. Son mépris pour les croyances qu'on lui attribuait ne pouvait
se comparer qu'à l'horreur secrète avec laquelle il se prêtait à des
cérémonies qu'il jugeait ridicules. A présent au moins, au cas où son
assiduité dans les églises s'ébruiterait, il se consolerait en songeant
qu'il n'était plus seul à apprécier la valeur de sa conversion dérisoire.
«Mais, dit-il tout à coup, ce n'est pas là où j'en voulais venir.»
VI.
Son portrait en pied.
Il prit en cet endroit un ton plus décidé.