L’Ukraine occidentale et l’Ukraine de la rive droite du Dniéper.
L’histoire de l’Ukraine orientale, dans la seconde moitié du XVIIe
siècle et dans le courant du XVIIIe, a pour un moment occupé notre
attention, et nous y étions obligés parce qu’en effet c’était là que,
dès le temps de Sahaïdatchny, s’était fixé le centre de gravité de la
vie non seulement politique mais aussi intellectuelle de la nation.
A Léopol, que nous avons vu, à la fin du XVIe siècle, rassembler autour
de sa confrérie les éléments nationaux de l’Ukraine occidentale, ces
éléments se sont peu à peu polonisés ou ont disparu. Sans parler des
classes supérieures, cette forte bourgeoisie, qui avait été le noyau de
l’organisation ukrainienne, a dépéri. Dans le cours du XVIIe siècle, par
suite de la politique à vue courte de la noblesse polonaise,
l’importance économique de la ville alla en s’affaiblissant. La
population eut beaucoup à en souffrir, surtout l’ukrainienne qui
s’évertua toujours en vain d’obtenir des droits égaux à ceux de la
bourgeoisie polonaise et ne parvint jamais à pénétrer dans
l’administration municipale, pas plus que l’aristocratie ukrainienne
n’était admise à gouverner le pays. Aussi les plus énergiques se
mirent-ils à émigrer, comme c’était le cas pour tous les pays ukrainiens
de l’occident, et allaient se plonger à l’est dans le tourbillon des
luttes politiques et nationales, où ils pouvaient prêter à la cause le
concours de leurs forces, et aussi acquérir de l’influence, du pouvoir
ou simplement de la fortune.
A Kiev, nous l’avons vu, le mouvement national et progressif se
trouvait, au temps de Sahaïdatchny, entre des mains galiciennes, qui
avaient fortement contribué à le créer. Plus tard, jusque dans le XVIIIe
siècle, nous rencontrons dans toute l’Ukraine orientale une foule de
noms venus de Galicie ou de l’Ukraine occidentale, soit parmi les
cosaques, le clergé, la bourgeoisie ou les paysans; la colonisation
ukrainienne s’enrichit de l’affaiblissement de l’occident.
La confrérie de Léopol nous offre un exemple de ce dépérissement. Elle
fonctionne encore, mais dans un cadre toujours plus restreint. L’école,
qui avait été son principal ornement, cesse tout à fait vers le milieu
du siècle. Sa contribution à l’éducation publique se borne à imprimer
quelques livres, pour la plupart des livres religieux, qu’elle débite
dans tout le pays. C’est pour elle une source de revenus, aussi
tient-elle à en conserver le monopole. Mais dès lors Kiev était redevenu
le foyer de la vie ukrainienne, et l’occident ressentait profondément
tout ce qui le séparait de cette ville.
Ce fut le cas lorsque le territoire ukrainien se trouva scindé par suite
de la paix conclue entre la Pologne et la Moscovie. Cette dernière
trahissait ses coréligionnaires, elle les livrait malgré leurs
protestations et leur colère, pieds et poing liés, à la Pologne. Plus
tard, la mise de l’archevêché sous la suffragance du patriarche de
Moscou, à l’encontre des vœux de la population ukrainienne, rompit
presque les rapports ecclésiastiques et intellectuels. Les Polonais en
profitèrent pour introduire dans le pays l’union des églises. A partir
de ce moment, l’Ukraine occidentale et l’Ukraine orientale suivent des
chemins différents; celle-ci cède de plus en plus aux influences russes,
l’autre va se polonisant.
Quoique le pays n’ait pas accepté l’union de Brest-Litovsk, la Pologne
continua obstinément à vouloir catholiser l’église orthodoxe en Ukraine
occidentale. Les édits de tolérance de 1632 avaient, il est vrai,
reconnu l’existence légale de cette église à côté de l’église uniate,
mais le gouvernement n’était point satisfait. En 1676, la diète
polonaise défendit sous peine de mort aux personnes appartenant au rite
orthodoxe de se rendre à l’étranger ou respectivement d’entrer dans le
pays, d’entretenir aucune relation avec les patriarches de leur église
et de soumettre à leur jugement leurs affaires religieuses.
L’évêque de Léopol, Joseph Choumlansky, un ancien uniate, qui n’avait
adopté l’orthodoxie que pour obtenir son diocèse, se chargea, avec
d’autres candidats à l’épiscopat (J. Vynnytsky, V. Cheptytsky) d’aider
le gouvernement à soumettre la population orthodoxe à l’union et de
l’isoler de toutes influences étrangères. On s’empressa de l’investir de
la fonction de métropolite pour tout le territoire polonais et on ne
distribua plus de postes ecclésiastiques que sur la recommandation de
Choumlansky et de son entourage à des adhérents de l’union. On imposa
encore d’autres restrictions aux orthodoxes, par exemple on leur
interdit, de par la loi, d’occuper des fonctions municipales.
Par ses agissements cauteleux Choumlansky parvint à affaiblir à un tel
point l’élément orthodoxe qu’il ne craignit plus de jeter le masque et
de se déclarer ouvertement avec ses collaborateurs pour les uniates.
L’édit d’union fut proclamé dans le diocèse de Peremychl et quelques
années plus tard (1700) dans celui de Léopol. Choumlansky dut s’emparer
de force de l’église de la confrérie. Les confrères eurent beau
protester, il les força de capituler ayant établi provisoirement pour
leur faire concurrence une imprimerie dans le but de les évincer du
commerce des livres religieux (1708).
Quelques années après ce fut le tour du diocèse de Loutsk de tomber dans
les mains des uniates, qui imposèrent leur église à la population. Dans
le cours de la première moitié du XVIIIe siècle, toute l’Ukraine
occidentale qui se trouvait sous la domination polonaise fut, presque
sans exception, soumise à l’union.
Déjà dans le même temps on l’introduisit au delà des Carpathes, puisque
ces pays dépendaient du diocèse de Peremychl. Ils avaient vécu, au XVIe
et XVIIe siècles, dans une liaison spirituelle étroite avec la Galicie,
vivant de sa civilisation et de sa littérature, comme le prouvent les
documents de l’époque. L’échange de population entre les deux pays était
resté assez actif.
Cette Ukraine d’au delà des Carpathes, coupée de profondes et nombreuses
vallées, dont les rivières coulent vers le sud, avait une population que
la configuration du sol reliait aux centres méridionaux magyares,
roumains ou slovaques, au lieu de l’unir et de favoriser la formation de
centres intellectuels qui lui fussent propres. Deux monastères célèbres
concentraient la vie religieuse: Saint Nicolas de Mounkatch et Saint
Michel de Hrouchev dans le district de Marmaros. On donnait comme
fondateur au premier le prince Théodore Koriatovitch. Ce neveu
d’Olguerd, expulsé de la Podolie par Vitovte (1394), avait obtenu
l’administration du district de Mounkatch et puis était devenu
gouverneur de Bereg. Dans les cervelles de ces montagnards ukrainiens,
habitants d’une contrée pauvre en évènements et en personnalités
historiques, il se forma plus tard une légende qui attribuait toutes
sortes de choses à ce personnage d’importance. La colonisation
ukrainienne même, quoique bien antérieure à son époque, aurait été
établie par lui au delà des Carpathes. C’est lui qui aurait fondé une
partie des institutions nationales, entre autres le monastère de
Mounkatch.
Dans ce monastère on trouve des évêques indépendants dès le XVe siècle,
mais le diocèse ne fut organisé que beaucoup plus tard. Les paroisses
faisaient partie du ressort de l’évêché de Peremychl. La population, du
reste, dépourvue de tous moyens d’instruction, avait continué de croupir
dans l’ignorance et était fort peu au courant des subtilités
religieuses. Il semblait donc qu’il serait facile de la gagner à
l’union. Dans la deuxième moitié du XVIIe siècle, sur le désir d’un des
seigneurs locaux (un magyar bien entendu, car ici les Ukraines n’avaient
point d’aristocratie), l’évêque de Peremychl fit proclamer l’union par
le clergé qui dépendait de lui. Mais les populations tenaient
extrêmement au rite orthodoxe: n’était-ce pas par là que se manifestait
leur âme commune? N’était-ce pas la marque de leur nationalité? Une
véritable insurrection éclata; les paysans, armés de fourches et de
bâtons, chassèrent les uniates et ainsi ce premier assaut contre leurs
croyances fut repoussé.
Mais le premier pas était fait. Les seigneurs et le clergé catholique,
loin de se tenir pour battus, employèrent toute leur habileté à gagner
les évêques et les prêtres locaux à l’union, en leur promettant des
droits égaux à ceux des prêtres catholiques et l’affranchissement du
servage, auquel les membres du clergé orthodoxe étaient soumis, comme en
Hongrie et assez souvent même en Galicie. Dès 1649, ce genre de
propagande avait fait de nombreux prosélytes et cette même année l’union
pouvait être proclamée formellement à Oujhorod. La résistance des
populations était cependant loin d’être vaincue; ce ne fut que vers
1680, lorsque l’administration autrichienne eut pris solidement pied
dans la Hongrie orientale, que l’union put se propager assez rapidement
dans les comitats de Bereg, d’Uzhorod (Oujhorod) et de Zemplin. A dire
vrai, ce ne fut pas tant par la persuasion qu’elle fit des progrès que
par la pression exercée par les fonctionnaires autrichiens, les peines
édictées contre les relaps, sans mentionner l’usage fréquent de la force
armée.
Néanmoins, au XVIIIe siècle, la partie occidentale de l’Ukraine des
Carpathes pouvait être considérée comme complètement soumise à l’union.
Seule la partie orientale (les comitats d’Ougotcha et de Marmaros)
résistait encore, parce qu’elle subissait les influences venues de la
voisine Moldavie, pays orthodoxe et dont la partie septentrionale,
connue plus tard sous le nom de Bukovine, était peuplée d’Ukrainiens.
Jusqu’en 1735, il y eut dans ces comitats un épiscopat et plus tard
encore des prêtres orthodoxes, ordonnés par les évêques moldaves ou
serbes. En 1760, il se déchaîna là dans la population ukrainienne et
roumaine un mouvement contre l’union, assez sérieux pour inquiéter le
gouvernement autrichien de Marie-Thérèse.
Mais la lutte religieuse et nationale acquit sa plus grande intensité
sur la rive droite du Dniéper, par suite de la façon dont ces pays
avaient été repeuplés.
En exécution du traité avec la Pologne, le gouvernement russe, vers
1714, ramena au delà du fleuve l’armée restituée des cosaques, aussi
bien que la population civile, de sorte que la rive droite du Dniéper et
le bassin du Bog redevinrent le champ de l’expansion religieuse et
nationale de la Pologne. Les descendants des familles polonaises qui
avaient dû quitter ce pays à l’époque de Chmelnytsky, y revinrent
maintenant, ou bien y envoyèrent leurs agents, pour organiser les villes
et les villages, où ils attiraient les colons des contrées plus
densément peuplées. Comme 150 ans auparavant, commencèrent à y affluer
des multitudes de fugitifs de la Polissie, de la Volhynie et de la
Galicie, se flattant d’y trouver la liberté, et dans moins de vingt ans
ces espaces dévastés se couvrirent de fermes et de villages, au milieu
desquels se bâtirent les villes, les résidences des seigneurs, les
églises et les monastères catholiques.
Lorsque la colonisation fut devenue assez dense, la noblesse recommença
à exploiter la population, en lui imposant de lourdes redevances et de
pénibles corvées, et aussi, comme 150 ans auparavant, l’exaspération
éclata contre l’oppression, contre les privilèges et la domination
polonaise. Le souvenir de l’organisation cosaque, des insurrections
populaires et de la liberté, n’était pas encore éteint et l’on brûlait
de les faire revivre. Cependant le gouvernement polonais, instruit par
de si cruelles expériences, s’était bien gardé de rétablir les anciennes
organisations cosaques, de sorte qu’il n’y avait pas de cadre qui pût
coordonner et régulariser le mouvement populaire. Mais à chaque fois que
des cosaques ou des soldats russes paraissaient dans le pays, ils
étaient sûrs d’y trouver l’aide et la sympathie de la population et
l’insurrection était déclenchée.
Ces mouvements, qui se réduisaient souvent aux exploits de bandes,
composées moitié de pillards, moitié de rebelles, comme celles qui ne
cessèrent sous la domination polonaise de parcourir l’Ukraine
occidentale pendant près d’un siècle, trouvaient ici un terrain plus
favorable, prenaient des proportions plus considérables et s’enflaient
jusqu’à donner lieu à ces sortes de guerres populaires, qui ont rendu
célèbre le nom des haïdamaks[22].
[22] Mot turc qui désignait ceux qui participaient à ces expéditions.
La Sitche Zaporogue, dès l’instant qu’elle se fut réinstallée sur son
ancien territoire, devint le foyer principal de la rébellion.
En 1735, lorsque, par suite de l’interrègne en Pologne, les troupes
russes entrèrent dans ce pays, on s’imagina dans le peuple que l’Ukraine
de la rive droite allait être réunie avec l’Ukraine de la rive gauche et
que les seigneurs seraient chassés. Il n’en fallut pas davantage pour
faire éclater une insurrection, qui fut d’ailleurs réprimée par ces
mêmes troupes russes, saluées en libératrices, mais qui, après avoir
replacé Auguste III sur le trône, s’empressèrent, à la demande de ce
dernier, de tourner leurs armes contre les Ukrainiens.
Cela se répéta encore, mais sur une plus grande échelle, en 1768,
lorsque, sur la demande du gouvernement polonais, les Russes franchirent
de nouveau le Dniéper pour mettre à la raison les seigneurs révoltés. De
nouveau les Ukrainiens se figurèrent que l’armée russe était envoyée
pour les délivrer du joug des Polonais et il courait de bouche en bouche
que la tzarine avait, par «un manifeste d’or», fait appel à la
population, afin qu’elle exterminât les polonais et les juifs, à cause
des torts qu’ils avaient causés à la religion orthodoxe.
A la tête du mouvement des «kolyi» était un cosaque zaporogue du nom de
Maxime Zalizniak. Le point culminant de l’entreprise fut la prise
d’Oumane, place des mieux fortifiées, dans les remparts de laquelle
s’étaient réfugiés une multitude de polonais et d’israélites. Un
centurion de la garde du magnat polonais, Ivan Honta, passa aux
insurgés, devint un de leurs chefs et ce fut grâce à lui que Oumane fut
prise. Quelques autres villes et forteresses, toutes pleines de fuyards,
furent également détruites. Ces succès furent de courte durée: les
troupes russes, revenant de châtier les seigneurs polonais, ne tardèrent
pas à défaire les rebelles. Leurs chefs furent faits prisonniers et
jetés en prison, tandis que les simples partisans furent livrés à des
cours martiales, qui employèrent sans pitié les tortures et la mort,
pour enlever à la population l’envie de recommencer. Cependant ce ne fut
pas la terreur, mais l’anéantissement, quelques années après, de la
Sitche zaporogue qui mit fin à ces insurrections en masse.
Nous ne devons pas manquer de remarquer que le trait saillant de ces
soulèvements fut qu’ils eurent, entre autres caractères, celui de luttes
religieuses, pour la défense du rite orthodoxe contre l’introduction
forcée de l’union, que les seigneurs et les autorités polonaises
s’efforçaient de faire passer dans la pratique sur la rive droite du
Dniéper. C’est pourquoi les moines des monastères orthodoxes peuvent
être regardés en partie comme les instigateurs et parfois les
organisateurs des haïdamaks, qui, quelques autres motifs qu’ils pussent
avoir, contribuaient surtout à augmenter la force de résistance des
populations ukrainiennes contre l’oppression et les violences des
catholiques. Melchisédech Znatchko-Iavorsky, supérieur du monastère de
Sainte Matrone, est considéré comme le principal instigateur de
l’insurrection de 1768. Le grand poète ukrainien, Chevtchenko, né
lui-même dans le pays où s’étaient passés ces évènements, nous l’a
dépeint dans ce rôle, en se servant de la tradition orale populaire,
recueillie sur place, dans son poème célèbre «Haïdamaky» (1841). Un des
principaux épisodes relate la mort d’un marguillier de Mliev: il fut
brûlé vif par les Polonais, pour avoir exécuté l’arrêt de la commune,
qui se refusait d’accepter pour pasteur un prêtre uniate (1766). Les
orthodoxes de son temps lui décernèrent la gloire et la couronne du
martyre.