Dépérissement de la vie nationale dans la seconde moitié du XVIIIe
siècle.
Par suite des évènements que nous venons brièvement de rapporter, la vie
nationale du peuple ukrainien tomba, dans la seconde moitié du XVIIIe
siècle, dans un extrême dépérissement. Sa force de résistance est
brisée, elle disparaît complètement de la scène politique. Cet
intervalle d’assoupissement, de suppression d’activité extérieure a
fourni des armes à ceux qui affirment que le peuple ukrainien n’existe
pas et qu’il n’a jamais existé, qu’il n’y a dans ce mouvement qu’une
lutte religieuse, des aspirations sociales, mais aucune apparence de
nationalité.
En réalité l’âme du peuple ukrainien n’était point morte, son activité
se manifestait aux points de contact où la hiérarchie ecclésiastique et
l’école plongeaient leurs racines dans le peuple. Plus tard elle
commencera à vibrer dans des cercles intellectuels de plus en plus
élevés, elle se raffermira et prendra conscience d’elle-même. Mais, tous
les heureux usurpateurs, qui s’étaient enrichis des ruines de l’Ukraine
et qui les cachaient aux yeux du monde sous les brillantes apparences de
leur splendeur repue, s’efforçaient d’étouffer toute lueur de
renaissance. Et quand ils sentirent circuler la vie dans le grand corps
engourdi, ils nièrent effrontément qu’il y eût un peuple ukrainien, une
civilisation ukrainienne. Cela «n’avait jamais existé, n’existait pas et
ne pouvait exister», comme le dira plus tard (1863), en une formule
lapidaire, un ministre russe.
En Ukraine occidentale et jusqu’au Dniéper, si l’on excepte une étroite
zone le long du fleuve et, bien entendu, dans les territoires ukrainiens
par delà les Carpathes, on polonisa à outrance. La capitulation de la
population ukrainienne dans la question de l’union, c’est-à-dire, dans
ce qu’elle avait de plus cher et de plus nationalement à elle, en fut le
résultat le plus clair, témoignant à quel degré d’inertie elle en était
venue. Cette défaite ne fut pas sans causer, pour un temps, une
désorganisation et une démoralisation profonde. Le compromis était si
pénible que d’abord on ne put trouver pour remplir les postes de
l’église, ce qui équivalait alors à la direction de presque toute la vie
intellectuelle, que des renégats, des gens tarés et sans scrupules. Il
fallut qu’il s’écoulât plusieurs décades jusqu’à ce que des générations
nouvelles parussent, pour lesquelles l’église uniate n’était plus un
compromis, mais avait définitivement passé dans le sang de la nation, de
sorte que l’on pouvait s’en servir pour réorganiser la vie nationale en
Ukraine occidentale.
Les Polonais commirent d’ailleurs une lourde erreur: les promesses
qu’ils avaient prodiguées pour gagner les orthodoxes à l’union, ils se
gardèrent bien de les tenir. Notamment ils n’accordèrent pas des droits
égaux à ceux du clergé catholique aux prêtres uniates, ne considérant
cette église que comme une religion inférieure, une étape de transition,
pour arriver au catholicisme. Les intérêts nationaux et économiques s’en
mêlant, on ne fit rien pour améliorer leur condition sociale, beaucoup
de prêtres restèrent soumis au servage et leurs fils y étaient
condamnés, à moins qu’ils ne se vouassent au sacerdoce. Les catholiques
firent tout leur possible, pour détourner les uniates de leur rite,
qu’ils traitaient avec mépris comme quelque chose d’à demi schismatique.
Cette façon d’agir ne pouvait manquer d’amener finalement une vive
opposition contre le catholicisme et le régime polonais: le clergé
uniate se ligua avec les masses populaires ukrainiennes et parvint à se
les attacher aussi fortement que l’avait fait autrefois l’église
orthodoxe.
Mais, avant que ce processus se fût définitivement accompli en Ukraine
occidentale, il fallut traverser une période de marasme national, dans
laquelle les anciennes traditions semblaient devoir périr. Toutes les
hautes dignités dans l’église uniate furent confiées à des gens plus ou
moins étrangers et même à des Polonais. Le clergé régulier--les
«Basiliens» ou moines de l’ordre de Saint Basile le Grand--qui
représentait la classe la plus avancée intellectuellement, céda surtout
à la polonisation. L’école nationale disparut: les prêtres souvent ne
savaient pas lire en slavon, de sorte que dans le monastère de Potchaïv,
qui était un des plus grands centres intellectuels du pays à cette
époque, on publiait pour eux les livres du culte en caractères latins
avec interprétations des mots slaves en langue polonaise.
La production littéraire se tarit: on ne publiait presque rien hors les
livres nécessaires au service divin. La plus importante acquisition de
l’époque, c’est un recueil de cantiques et de poésies religieuses,
imprimé dans ce même monastère de Potchaïv en 1790, sous le titre de
«Bohohlasnik» (Voix religieuses). Cette publication avait pour objet de
lutter contre les chansons profanes. Elle obtint plus de succès qu’elle
ne méritait: beaucoup des pièces qu’elle contenait devinrent la
propriété des plus larges masses du peuple. Ce recueil présente,
d’ailleurs, un grand intérêt littéraire à cause des échantillons de la
poésie du temps qu’il nous a conservés. Nous y découvrons même dans des
acrostiches les noms des auteurs, qui seraient autrement demeurés
inconnus. De plus, il existait beaucoup d’autres recueils manuscrits, où
étaient rassemblés non seulement des poèmes religieux, mais encore de
nombreux spécimens de cette poésie lyrique, satirique et érotique, et
qui circulèrent encore longtemps en dépit du «Bohohlasnik». Mais ils ne
furent pas jugés dignes d’être imprimés et n’eurent par conséquent pas
d’influence bien marquée sur le mouvement littéraire.
En Ukraine orientale, c’est un tableau semblable qui se présente à nous,
mais avec des touches un peu moins sombres. Ici les luttes héroïques
pour la liberté étaient trop récentes pour que se soit effacé dans la
mémoire du peuple le souvenir des droits foulés aux pieds et anéantis
par le gouvernement russe. Sans doute la vie nationale cesse de se
manifester sur la scène officielle, mais l’énergie du peuple n’est pas
brisée.
A la suite du décret de prohibition, ci-dessus mentionné, on ne publie
plus de livres en langue ukrainienne. Dans l’administration, dans
l’église et dans l’école cette vieille langue littéraire est remplacée
par le russe.
Les écoles ukrainiennes sont, du reste, en décadence, après avoir pris
un caractère purement théologique. La vieille académie de Kiev, ce
flambeau national, a vu passer, dans la première moitié du XVIIIe
siècle, la dernière période brillante, où son éclat attirait plus de
mille étudiants autour de ses chaires. Ses rejetons, les collèges,
qu’elle avait fondés dans les autres centres importants de l’Ukraine,
dégénèrent en séminaires ecclésiastiques. La population avait bien
demandé que l’on transformât la vieille alma mater en université et que
l’on fondât une autre de ces institutions à Batourin, l’ancienne
capitale de l’Hetmanat, mais le gouvernement russe s’y était refusé. Il
préférait que les jeunes ukrainiens se rendissent à Pétersbourg ou à
Moscou, pour s’y russifier plus radicalement.
La noblesse cosaque se montrait, d’ailleurs, très accessible de ce côté,
comme l’avait été l’aristocratie ukrainienne du XVIe siècle aux
influences polonaises. Elle s’efforçait de s’accommoder aux exigences de
Moscou et, puisque l’autonomie disparaissait, de s’assurer une carrière
dans la hiérarchie de l’empire, tâchant même de dissimuler autant que
possible les liens qui la rattachaient aux masses cosaques, d’où elle
était si récemment sortie et dont elle s’était séparée de fait, mais non
complètement en droit. Son ambition la plus chère était de devenir
légalement une classe privilégiée, jouissant des mêmes droits que
l’aristocratie russe et, pour y arriver, elle sacrifiait tout à ses
desseins. Elle faisait parade de raffinement, rattachait volontiers sa
généalogie à des familles étrangères et surtout polonaises, envoyait ses
enfants étudier en Allemagne ou en Pologne, abandonnait les mœurs
nationales et le costume, pour adopter les usages européens, elle
délaissait la langue populaire, en un mot, le procédé de désertion
nationale s’accomplissait comme deux siècles auparavant.
Cependant son apostasie ne fut pas si complète, ni si irrévocable
qu’autrefois.
Il faut noter que la noblesse ukrainienne, tout en se pliant aux
exigences du gouvernement russe, en adoptant les mœurs et la langue des
Grands-Russiens, ne cessait pas de regarder ces derniers comme un peuple
distinct et culturellement inférieur. On remarque ce sentiment d’une
distinction et même d’éloignement dès les débuts de la symbiose
politique entre les deux peuples, au milieu du XVIIe siècle. Certains
facteurs communs de leurs civilisations, comme, par exemple, l’héritage
auquel ils prétendaient tous deux du royaume de Kiev, ne faisaient que
souligner les différences de leurs physionomies ethniques, les
contrastes de leurs traditions.
Le peuple ukrainien ressentit si vivement l’âpreté, l’agressivité,
l’autoritarisme des Grands-Russiens qu’il dut capituler devant eux, mais
il garda la conscience, qu’il cédait à une force brutale, barbare et
intellectuellement inférieure. Il y avait en Moscovie des choses qui lui
était si étrangères, et qui lui semblaient aussi atroces
qu’incompréhensibles. C’étaient, pour n’en nommer que quelques-unes, le
despotisme du tzar, le servilisme général qui faisait ramper tout le
monde devant lui, le manque de dignité personnelle, les mœurs
grossières, une législation inhumaine et un système pénal d’une cruauté
inconcevable.
Il est arrivé jusqu’à nous des échos de l’opinion publique, lorsque déjà
à l’époque de Vyhovsky les gens s’émouvaient à la perspective de tomber
sous la férule de la Moscovie: on racontait avec frayeur que l’on
exilerait une partie de la population dans les pays moscovites et que
ceux, qui resteraient en Ukraine, seraient forcés de s’habiller à la
moscovite, qu’on leur enverrait des popes grands-russiens et toutes
sortes de bruits à l’avenant. Être banni en Moscovie ou en Sibérie,
comme le pratiquait souvent le gouvernement russe, c’était la pire
menace qui fût suspendue sur un ukrainien. Même plus tard, lorsqu’on eut
commencé à visiter les centres russes de son propre gré, soit pour faire
carrière, soit pour compléter son éducation ou gagner sa vie--la
politique centralisatrice russe était arrivée à ses fins--il semblait
que ce fût comme un exil dans un pays inhospitalier, au milieu d’une
population hostile et barbare.
Quoique l’autonomie de l’Ukraine eût été complètement abolie, il restait
cependant la conscience d’une distinction, un patriotisme ukrainien
sinon politique du moins géographique et intellectuel. Le général
gouverneur Roumiantseff avait constaté avec dépit que, malgré leurs
dehors européanisés, la langue russe et leur docilité politique,
quoiqu’ils aient cultivé les sciences et séjourné à l’étranger, ses
administrés ukrainiens restaient toujours des «cosaques», gardaient
toujours au cœur un amour ardent pour «leur propre nation» et «la douce
patrie», comme ils appelaient l’Ukraine.
«Cette poignée de gens», continue Roumiantseff dans ses lettres à la
tzarine, «n’a rien d’autre à la bouche que c’est eux qui sont les
meilleurs de l’univers, qu’il n’y a personne de plus fort qu’eux, de
plus brave qu’eux, de plus intelligent qu’eux; qu’il n’existe nulle part
rien de bon, d’utile, de vraiment libre qui puisse leur servir d’exemple
et que tout ce qui sort de chez eux est le meilleur.» Il va de soi que
toutes ces louanges que s’adressaient les Ukrainiens avaient leur
complément dans le profond mépris qu’ils avaient pour tout ce qui était
moscovite.
Et cependant, en comparant si avantageusement l’Ukraine à la Moscovie,
ils n’avaient pas tout-à-fait tort. Malgré tous les efforts du
gouvernement russe, pour européaniser ses sujets, il n’en était pas
arrivé si loin pour que, alors comme cent ans auparavant, la vie
ukrainienne ne se distinguât pas par son éducation, son humanisme, sa
civilisation plus avancée, aussi bien que par sa simplicité et son
démocratisme. On pourrait trouver la clef de cette aversion qui irrite
si fort Roumiantseff, dans les œuvres et la vie du philosophe moraliste
Hrihory (Grégoire) Skovoroda, l’écrivain le plus populaire à cette
époque en Ukraine. Et si l’on ajoute que les avantages positifs de la
vie nationale, comme par exemple l’expansion de l’instruction populaire,
la hiérarchie ecclésiastique basée sur le système électoral, le régime
démocratique, disparaissaient sous la pression russe, on pardonnera aux
patriotes ukrainiens l’amertume de leur ton et l’éclat de leurs
invectives.
Ce patriotisme sincère et quelquefois ardent était le gage sûr de la
renaissance politique. Chassée de la scène officielle, la civilisation
ukrainienne continue de se développer dans la vie privée. La production
littéraire en langue populaire ne cesse pas. Au contraire: puisque la
langue officielle et littéraire, mélangée de slavon et de polonais, est
étouffée par la censure, le simple parler populaire n’en acquiert que
plus d’importance pour exprimer les sentiments intimes, surtout dans la
forme poétique.
Dans le courant du XVIIIe siècle, la littérature lyrique et dramatique
prend un nouvel essor. Les œuvres trouvent une large diffusion dans les
masses, où elles se conservent dans la mémoire du peuple ou dans les
répertoires des chanteurs ambulants. Un drame de Noël, appelé «Vertèpe»
(la grotte, où est né le Christ, qui formait le décor de la scène), joué
d’abord dans les écoles, se répandit, avec ses chants et ses vers
humoristiques, dans toute l’Ukraine et s’y est conservé jusqu’à nos
jours. Ses parties profanes tirent leur origine des intermèdes joyeux
dont on entrelardait dans les écoles les drames religieux, et qui
donnèrent aussi naissance à la comédie légère de la renaissance
ukrainienne. Nous possédons encore des vers travestis dans le ton des
drames de Pâques, qui servirent de modèle aux parodies postérieures. Les
auteurs de ces pièces, qui sortirent presque toutes de l’académie de
Kiev, comme M. Dovhalevsky, qui vivait dans la première moitié du XVIIIe
siècle et plus tard G. Konisky, étaient célèbres à l’époque. Ces œuvres,
n’ayant jamais eu l’honneur de la presse, ne nous sont arrivées qu’à
l’état fragmentaire, quoique nous sachions qu’elles étaient fort
estimées et pieusement copiées à la main par les patriotes ukrainiens.
Il nous est resté une lettre d’un des représentants de l’aristocratie
ukrainienne, le général Lobyssevytch, adressée dans les dernières années
du siècle à l’archevêque G. Konisky, le priant de lui envoyer une copie
des intermèdes de Kiev; la valeur littéraire de ces sortes d’ouvrages y
est hautement appréciée et en général on y trouve les reflets d’une
sincère sympathie pour tout ce qui est ukrainien.
Et c’était là la supériorité de l’Ukraine Orientale sur l’Ukraine
Occidentale, que dans ce pays, sous le vernis d’une russification
extérieure, il s’était conservé une classe bourgeoise et même une
aristocratie, qui, pour si profondément qu’elle se fût détachée des
masses populaires, n’en conservait pas moins de l’intérêt pour leurs
traditions et se montrerait prête à soutenir les premiers pas de la
renaissance nationale.