L’autonomie de l’Ukraine finit par disparaître.
La politique bienveillante ou pour mieux dire réservée de Moscou
vis-à-vis de l’Ukraine (qui n’arrêta d’ailleurs jamais le processus
d’incorporation) cessa complètement lorsque Catherine II monta sur le
trône. Les façons d’agir de Pierre le Grand étaient faites pour lui
plaire: elle trouva donc nécessaire d’uniformiser le pays et de
supprimer les droits particuliers dont pouvaient encore jouir certaines
provinces. Spécialement en Ukraine, elle était d’avis qu’il fallait «que
l’époque et le nom même de l’hetman disparût, qu’aucune nouvelle
personne ne fût désignée pour ce poste». Et quoique Rozoumovsky fût un
de ses amis fidèles, elle saisit la première occasion de le destituer.
Elle lui fut fournie par une campagne entamée dans le peuple, et à
laquelle l’hetman n’était sans doute pas étranger, pour faire signer une
pétition demandant que l’hetmanat devînt héréditaire dans la famille de
Rozoumovsky. Quoique cette supplique n’eût pas le temps de lui être
présentée, la tzarine s’empara de l’incident et mit l’hetman au pied du
mur, le sommant d’abdiquer, ajoutant que s’il ne le faisait, il serait
destitué tout de même, sans parler des désagréments qui pourraient s’en
suivre. Bien qu’à contre-cœur, il dut céder et, le 10 novembre 1764,
Catherine publia un manifeste «au peuple petit-russien», dans lequel
elle portait à sa connaissance l’abdication de Rozoumovsky. Pour
récompenser ce dernier de sa docilité, elle lui accorda une pension
considérable et lui laissa en pleine propriété les domaines immenses qui
avaient été réservés pour l’entretien des hetmans.
Ce trait de générosité fit une excellente impression sur la noblesse
cosaque, parce qu’elle se prit à espérer que les biens attachés à la
maintenance des autres fonctions (ce que l’on appelait les «biens de
rang») lui seraient également adjugés en pleine propriété, lors de la
liquidation de l’autonomie. Ceci explique, au dire d’un historien
contemporain, pourquoi elle ne souleva parmi les chefs aucune
protestation sérieuse contre l’abolition de l’hetmanat. Il en fut
autrement de la population qui prit nettement position contre ces
changements, dans les cahiers rédigés trois ans plus tard pour les
députés à la «Commission pour la rédaction d’un nouveau code».
Cette fois l’abolition de l’hetmanat devait être définitive: jamais le
gouvernement ne parla plus d’élections. Il promit seulement d’améliorer
l’administration de l’Ukraine et entreprit de gouverner provisoirement
au moyen d’un nouveau collège, composé de quatre ukrainiens et de quatre
grands-russiens, avec un président et un procurateur, tous deux
également grands-russiens. A cette occasion, des instructions furent
données, pour que les membres siégeassent pêle-mêle autour de la table
et non pas, selon l’usage antérieur, les Russes d’un côté, les
Ukrainiens de l’autre, ce qui «inspirait aux Petits-Russiens l’idée
perverse de se croire un peuple tout-à-fait distinct du nôtre».
Le président de ce collège, comte Roumiantseff, qui portait le titre de
«général gouverneur de la Petite Russie», tenait en ses mains le
pouvoir, les autres membres n’étant là que pour la forme. Dans ses
instructions, Catherine le chargeait d’exécuter sans défaillance son
programme, de s’attacher à faire disparaître toutes les particularités
de l’Ukraine et de les remplacer par les lois et coutumes de l’empire.
Elle appelait particulièrement son attention sur certains défauts, très
regrettables à son point de vue, de la législation ukrainienne: par
exemple le servage ne s’y était pas encore complètement établi et les
paysans pouvaient passer des terres d’un seigneur à celles d’un autre,
ce qui n’existait plus depuis longtemps en Moscovie. Elle trouvait
inadmissible que les impôts russes n’y eussent pas été introduits et que
le trésor n’y puisât pas de revenus. Mais surtout elle lui enjoignait de
ne pas perdre de vue «la haine intérieure» que les Ukrainiens
nourrissaient contre la Russie, surtout dans la noblesse cosaque, lui
recommandant de la contrecarrer en discréditant cette aristocratie aux
yeux du peuple. Il suffirait de rendre clair à la population que le
nouveau régime lui apportait un soulagement contre les injustices des
seigneurs, pour gagner sa confiance, se l’attacher et rendre impossible
aux intellectuels ukrainiens de trouver un appui dans le peuple, pour
s’opposer au gouvernement russe.
C’était donc toujours la même manœuvre, d’en appeler aux instincts
démagogiques, chaque fois qu’il s’agissait de porter un nouveau coup aux
libertés du pays, car la noblesse tremblait d’être exposée au courroux
du peuple, trop longtemps excité par les appropriations injustes de
terres, les empiètements sur ses droits, l’introduction arbitraire de
prestations et de corvées. Et, cependant, le régime russe, pas plus
maintenant qu’autrefois, n’apportait aucun adoucissement aux souffrances
de la population. Tout au contraire, plus l’Ukraine arrivait à
ressembler à la Russie servile et arbitraire, plus elle perdait de ces
libertés dont les paysans avaient autrefois joui.
Le programme de Catherine, loin de délivrer le menu peuple de «la
multitude des petits tyrans», comme elle l’avait promis, ne faisait
qu’aggraver la tyrannie. On introduisit la capitation russe et la
faculté de changer de domicile fut supprimée. Le servage prenait les
dures formes moscovites. En 1763, on interdit aux paysans de passer sur
les terres d’un autre seigneur sans l’autorisation de leur maître
actuel. Les grands propriétaires en profitèrent pour lier les paysans
davantage, et ces derniers, peu enclins à se soumettre, saisirent aussi
l’occasion de s’enfuir. Un ukase de 1783 défendit tout changement de
domicile, pour rendre plus facile la perception des nouveaux impôts
qu’il introduisait. Les paysans devinrent aussi complètement liés que
les serfs moscovites. Tout cela pouvait-il gagner leurs sympathies au
gouvernement de Moscou?
Une autre partie de la population eut l’occasion de manifester ses
sentiments à propos des élections mentionnées plus haut, pour envoyer à
Pétersbourg un certain nombre de députés devant faire partie d’une
commission chargée d’élaborer un nouveau code des lois de l’empire
(1767). Non seulement la noblesse, mais les cosaques, la bourgeoisie, le
clergé, tout le monde exprima le désir unanime que l’Ukraine fût
gouvernée d’après les «articles» de Bohdan Chmelnytsky, réclama
l’élection d’un nouvel hetman et le rétablissement de l’ancien régime.
Roumiantseff en fut fort irrité, lui, qui avait usé et abusé de son
influence pour écarter des vœux aussi désagréables au gouvernement. Il
ne se fit pas faute de faire passer à la censure les cahiers
d’instructions des députés et même de livrer aux tribunaux ceux qui
s’entêtaient dans leur opposition. La tzarine se montra plus
accommodante: elle conseilla à son trop fidèle serviteur de ne pas
prêter tant d’importance à «ces opinions surannées», comptant bien que
«le désir des titres et surtout des appointements» en aurait raison avec
le temps. Elle n’en continua pas moins de poursuivre l’extirpation des
libertés ukrainiennes.
Mais ce qui causa la plus profonde impression en Ukraine, ce fut
l’anéantissement, en 1775, de la Sitche Zaporogue, ce vieux foyer de
démocratisme et de liberté.
Comme nous l’avons dit, la Sitche Zaporogue, malgré les témoignages de
sa loyauté, était toujours regardé d’un œil soupçonneux par les
autorités russes. Il y avait trop de divergences entre les points de vue
et la question de territoire fournissait à tout bout de champ un brandon
de discorde.
Suivant les anciennes traditions, la Sitche Zaporogue considérait comme
son territoire exclusif les vastes contrées sur le Dniéper inférieur qui
formèrent plus tard les provinces de Katerinoslav et de Kherson--le
«territoire des libertés cosaques» comme on l’appelait. Or, le
gouvernement russe avait commencé, déjà sous Pierre Ier, à y édifier «la
ligne» des fortifications qui défendaient ses frontières méridionales.
Avec toutes sortes de nouveaux venus, il y avait créé des colonies
militaires, notamment avec des Serbes qui y avaient immigré vers la même
époque, formant la «Nouvelle Serbie», dont les habitants s’étaient
fondus dans la population ukrainienne. Le gouvernement de Catherine II
avait fait le projet de fonder une «Nouvelle Russie» sur le littoral de
la Mer Noire (nom qui fut d’ailleurs donné plus tard officiellement au
pays).
La Sitche n’était pas restée indifférente à la situation économique
créée par l’afflux de population agricole qui s’était produit dès que la
horde de Crimée eut cessé d’être d’un voisinage dangereux: elle voulait
cependant coloniser son territoire à sa guise et le garder sous son
protectorat, ce qui justement contrecarrait les projets de Moscou.
D’ailleurs l’esprit libéral et démocrate de cette république cosaque
était trop en contradiction avec les tendances autocratiques et
bureaucratiques de la Russie. Et cette contradiction ne faisait que
s’accentuer à mesure que le régime grand-russien pénétrait en Ukraine.
Dans le territoire des «libertés zaporogues» s’étaient, en effet,
conservés les principes démocratiques. La Sitche était gouvernée par
l’assemblée de l’armée, comprenant tous les cosaques. On procédait très
souvent à l’élection des chefs, qui restaient sous le contrôle permanent
de l’armée. Toutes les richesses naturelles du territoire étaient
administrées en commun. La propriété privée des terres n’existait pas
et, en général, ce genre de possession était réduit dans la Sitche au
strict minimum. Les ménages privés et même la vie en famille étaient
considérés comme une altération de la pureté des principes. Les cosaques
zaporogues formaient dans la Sitche des communautés ou «kourines», dans
lesquelles tous mangeaient à la même marmite, versant leur écot à la
caisse commune, chacun suivant ses moyens. C’était donc une confrérie
militaire ukrainienne (les Zaporogues se nommaient entre eux confrères).
Du reste, depuis longtemps, les historiens ont fait remarquer les
analogies qui existaient avec les ordres de chevalerie de l’occident.
Au milieu du dépérissement général des idées démocratiques en Ukraine,
alors que la noblesse asservissait les paysans et les simples cosaques,
à mesure que les distinctions entre les classes se creusaient de plus en
plus, la Sitche Zaporogue, inébranlable dans ses traditions, devait
constituer un reproche vivant pour la noblesse cosaque et pour la Russie
qui favorisait cette évolution aristocratique. Les milliers de jeunes
gens, qui allaient passer quelques années à la Sitche, pour y respirer
l’air des steppes et participer aux expéditions organisées par les
Zaporogues (haïdamaks), en rapportaient cet esprit de liberté, qui ne
laissait pas s’éteindre complètement les traditions des ancêtres dans
l’hetmanat. C’est pourquoi la république du Dniéper restait chère aux
cœurs ukrainiens et c’est aussi ce qui devait sceller sa perte dès que
Catherine II eut pris la résolution d’exécuter ses plans jusqu’au bout.
A la fin de la guerre avec la Turquie, dans laquelle les Zaporogues
avaient rendu d’éminents services, des détachements russes furent
envoyés secrètement sur le territoire de la Sitche, afin de désarmer les
cosaques, qui, ne se doutant de rien, avaient repris leurs occupations
du temps de paix. Tout à coup les divers postes cosaques furent assiégés
par des forces russes bien supérieures, munies d’artillerie et le 5 juin
1775, la Sitche elle-même se trouva cernée. On somma les Zaporogues de
rendre les armes et de quitter la Sitche et les steppes, faute de quoi
ils y seraient contraints par la voie des armes.
Les cosaques surpris ne savaient à quoi se résoudre. Pierre
Kalnychevsky, leur «kochovy» (président de la république), finit par les
persuader que toute résistance était impossible et qu’il fallait se
rendre. La Sitche fut détruite de fond en comble, car le décret de la
tzarine portait qu’elle devait être rasée au point que «le nom même de
cosaques zaporogues soit anéanti». Leur territoire fut divisé en
immenses domaines, qui furent distribués aux seigneurs russes. Les chefs
cosaques, en dépit de la loyauté qu’ils avaient témoignée à l’empire,
furent jetés dans les horribles cachots des monastères. Kalnychevsky
vécut encore trente ans, complètement isolé, dans une affreuse casemate
du monastère de Solovki, près d’Archangel. Il ne mourut qu’en 1803, à
l’âge de 112 ans.
On avait imposé aux cosaques de se faire inscrire comme paysans ou
citadins, ou bien de s’engager dans les régiments de «piquiners»
(cavaliers armés de piques, lanciers). Mais ils préférèrent s’enfuir en
Turquie, où ils fondèrent la nouvelle Sitche non loin des embouchures du
Dniéper et du Dniester.
Rien n’empêchait plus le gouvernement de Catherine II de mener à bout
son entreprise néfaste, de supprimer les institutions cosaques. Un ukase
de 1780 établit dans l’hetmanat le système de division en gouvernement,
qui régnait en Russie. Déjà, en créant les gouvernements de Nouvelle
Russie et plus tard celui d’Azof, on y avait englobé le régiment de
Poltava et une partie de celui de Myrhorod. Les autres régiments eurent
maintenant le même sort.
Le collège petit-russien et le tribunal général étaient supprimés un an
après, avec l’administration des régiments; leurs bureaux devaient
exister encore quelque temps pour mener à bonne fin les affaires en
cours.
En 1783, on abolit les unités militaires cosaques qui furent
transformées en régiments de carabiniers, tout comme les unités cosaques
de l’Ukraine Slobidska avaient été transformées en régiments de
hussards. Les cosaques formèrent une classe de paysans libres, obligés
au service militaire dans ces régiments. La noblesse cosaque obtint les
mêmes privilèges et organisation que la noblesse russe. La bourgeoisie
des villes et la population agricole furent soumises à la même
législation que les classes moscovites similaires. Ce qui restait de
l’indépendance du clergé ukrainien disparut en 1786, lorsque l’on
s’empara au profit du trésor des biens des évêchés et des monastères. On
fit pour ces derniers un règlement qui fixait le nombre des moines que
chacun d’eux pouvait abriter et les appointements qu’ils devaient
toucher de l’état. Les évêques et le clergé régulier furent dès ce
moment complètement dépendants du gouvernement de l’empire.