Divergences avec la Moscovie. Essais de séparation.
Les pourparlers engagés avec la Moscovie, au mois de mars 1654, pour
fixer dans les détails les obligations contenues dans la brève formule
adoptée à Péréïaslav, révélèrent une complète divergence de vues dans
l’esprit des deux contractants.
Les envoyés ukrainiens formulèrent leur façon d’envisager la chose:
indépendance complète de l’Ukraine sous le protectorat du tzar;
convention militaire entre les deux parties. Le gouvernement du pays
devait rester entre les mains des autorités élues en Ukraine: chefs de
cosaques, fonctionnaires municipaux, hiérarchie ecclésiastique. Telle
était l’organisation politique qui convenait à un peuple libéré.
D’ailleurs l’hetman de «l’armée Zaporogue» avait pris, de fait, la place
d’un chef d’état. Les colonels cosaques étaient les véritables
gouverneurs des «régiments» ou territoires qui se divisaient l’Ukraine
et dans lesquels ils commandaient non seulement les cosaques, mais aussi
la population paysanne, dont c’était le devoir de maintenir le régiment.
Les municipalités, les communautés religieuses et la noblesse
privilégiée étaient elles aussi sous le protectorat et le contrôle du
colonel. Les régiments se subdivisaient en sotnia avec un centurion à la
tête. Enfin dans les communes les chefs cosaques de concert avec les
maires, choisis par la population civile, administraient les affaires.
C’est cette organisation en cercles, à la fois militaires et politiques,
qu’on désirait compléter, mettre au point et étendre sur toute
l’Ukraine, voire même au territoire blanc-russien, qui semblait bien
faire partie de la «Petite Russie»--à tout le ressort du métropolite de
Kiev.
Mais les desseins du gouvernement russe étaient tout autres. L’union
devait être, selon lui, le commencement d’une incorporation réelle à la
Moscovie, à titre de simples provinces, de toutes les contrées de
l’ancien royaume de Kiev, qui restaient encore sous la suzeraineté de
l’état lithuano-polonais.
En Ukraine même, il consentait à reconnaître l’autonomie de l’armée
cosaque, mais les autres couches de la population devaient dépendre
immédiatement du tzar, l’église ukrainienne se soumettre au patriarche
de Moscou, les impôts être établis et perçus par les agents du fisc
moscovite, etc. On était prêt à faire quelques concessions d’un
caractère provisoire eu égard à la personne de l’hetman Chmelnytsky,
mais on ne voulait point entendre parler de sanctionner
constitutionnellement l’état de choses créé en Ukraine par les guerres
de l’indépendance.
L’opposition entre les tendances centralistes et autocratiques de la
Moscovie et les visées autonomes et républicaines des Ukrainiens se fit
déjà sentir dans la réponse du tzar aux «articles» présentés par les
envoyés. Il faisait sur certains points des concessions considérables
(ainsi l’hetman conservait le droit d’entretenir des relations avec les
puissances étrangères) mais, en général, l’autonomie de l’Ukraine était
réduite le plus possible. L’hetman en fut si peu satisfait qu’il tint ce
document secret, comme il l’avait fait auparavant pour le traité de
Zborov.
Ces divergences se manifestaient encore davantage dans la pratique. Les
voïvodes moscovites, qui avaient amené en Ukraine les troupes de renfort
depuis longtemps désirées, refusèrent de se placer sous le commandement
de l’hetman et conservèrent leur liberté de mouvement. Sans demander son
autorisation, ils édifièrent à Kiev leur propre forteresse, ne se
souciant d’aucune autorité ou de droits acquis et y tinrent garnison
sans vouloir reconnaître aucun pouvoir supérieur. De pareils voïvodes
allaient paraître dans d’autres villes.
Les troupes, envoyées au secours de l’hetman pour délivrer les pays
ukrainiens occidentaux du joug de la Pologne, s’appliquèrent à soumettre
ces contrées à la suzeraineté immédiate du tzar, de sorte que
Chmelnytsky jugea nécessaire d’en finir le plus tôt possible avec cette
expédition. En Russie Blanche, où les voïvodes opéraient de concert avec
les cosaques, ils ne permirent pas à ces derniers d’y établir leurs
organisations habituelles, mais insistèrent pour que les pays occupés
passassent immédiatement sous l’administration des autorités moscovites.
Le mécontentement qui en résulta, poussa les chefs politiques ukrainiens
à chercher ailleurs un autre appui, puisque le tzar se montrait beaucoup
trop exigeant pour un allié et protecteur. La Suède et la ligue
protestante dont elle faisait partie: Transylvanie-Brandebourg-Suède,
semblaient être des alliés tout désignés. Les cosaques avaient déjà eu
anciennement des relations avec la Suède, qui avait essayé de les gagner
pour entreprendre des opérations communes pendant les nombreuses
contestations dynastiques et territoriales que ce pays avait eues avec
la Pologne. Aussi Chmelnytsky décida-t-il de s’aboucher avec le
gouvernement suédois, mais il n’y réussit guère tant que régna la reine
Christine, peu encline à s’immiscer dans les affaires de la Pologne. Au
contraire, son successeur Charles X, dès son accession au trône (1654),
décida de profiter des difficultés qui résultaient pour la Pologne de sa
guerre avec l’Ukraine. Il fit proposer à Chmelnytsky d’agir de concert,
lui conseillant de ne point avoir confiance en la Moscovie, mais plutôt
de rompre avec elle, car le régime autocratique du tzar ne tolérerait
jamais qu’un peuple libre vécût sous sa suzeraineté, qu’il était
incapable de tenir ses promesses et qu’en conséquence les cosaques
marchaient à l’assujettissement.
Au premier abord les Ukrainiens montrèrent peu de penchant à renoncer
définitivement à leur alliance avec la Moscovie qui leur avait coûté
tant de peines à obtenir et Chmelnytsky essaya au début de persuader
Charles de ne pas rompre avec la Moscovie et de ne pas obliger l’Ukraine
à le faire. Évidemment l’idée des hommes politiques ukrainiens était de
faire de leur pays un état neutre sous la protection de la Moscovie, de
la Suède, et peut-être aussi de la Turquie, avec qui Chmelnytsky, après
avoir prêté serment à la Moscovie, avait renoué les anciennes relations.
Mais était-ce possible de rester longtemps neutre entre la Moscovie et
la Suède? Il fallut choisir.
Quand les Suédois, favorisés par la chance, se furent emparés de tout le
nord de la Pologne, celle-ci employa tous les moyens pour amener une
guerre entre la Moscovie et la Suède. On fit briller aux yeux du tzar
l’espoir d’être élu roi de Pologne et d’accroître ainsi considérablement
ses états. De cette façon on parvint à signer un armistice avec la
Moscovie qui, sans régler définitivement ses rapports avec la Pologne,
entra en guerre contre la Suède. Toutes ces négociations s’étaient
passées à l’insu du gouvernement ukrainien, qui ressentit comme une
offense cette paix conclue avec son ennemie derrière son dos.
Les Polonais, assurés de ce premier succès, entamèrent avec Chmelnytsky
des pourparlers pour annexer l’Ukraine, tout en promettant de laisser au
pays une autonomie complète. Mais il eût été dangereux d’accepter une
pareille proposition en raison des sentiments qui régnaient dans les
masses ukrainiennes envers la Pologne. Une alliance étroite avec la
Suède paraissait au contraire d’autant plus désirable que l’éloignement
de ce pays excluait toute prétention de sa part à un pouvoir immédiat
sur l’Ukraine. Il fallait donc s’attacher à cette alliance, même au prix
d’une rupture avec la Moscovie. Au dire de Vyhovsky, le successeur de
Chmelnytsky, ce dernier aurait considéré comme inévitable, déjà en
automne 1656, cette rupture avec la Moscovie, à cause des prétentions
exagérées du tzar.
On tâcha donc de s’entendre sur les bases suivantes: le roi de Suède
acceptait le protectorat de l’Ukraine, assurait l’intégrité de son
territoire, garantissait l’indépendance de ses habitants «comme celle
d’un peuple libre et ne dépendant de personne», promettant d’obliger la
Pologne à reconnaître la liberté et l’indépendance de «l’Armée
Zaporogue», c’est-à-dire le pouvoir de l’hetman, et l’étendue de son
autorité sur l’Ukraine occidentale, pour mieux dire sur tout le
territoire ethnographique ukrainien[18].
[18] Le projet de ce traité a été publié, d’après les documents
conservés dans les archives de l’état suédois, dans les «Archives de
la Russie du Sud-Ouest» p. III v. VI.
L’Ukraine devait combiner avec la Suède et la Transylvanie ses
opérations militaires dont le but était d’amener le partage de la
Pologne. Les premiers mois de l’année 1657 virent le début de ces
opérations. Elles manquèrent de coordination. De plus la Pologne, ayant
décidé les Tartares à faire une descente en Transylvanie, put battre en
déroute les troupes transylvaniennes. Même dans l’armée cosaque il ne
manquait pas de voix contre cette campagne, qui menaçait de tout briser
avec Moscou: Chmelnytsky était alors gravement malade et l’on
appréhendait que sa disparition ne fît surgir de nouvelles
complications.
Chmelnytsky, en effet, ne tarda pas à mourir, le 27 juillet 1657,
laissant le pouvoir entre les faibles mains de son fils, Georges, jeune
homme dépourvu de toute autorité, qu’il avait fait reconnaître d’avance
à l’armée comme son successeur. D’ailleurs, les chefs militaires le
remplacèrent bientôt par une de leurs créatures, le chancelier de
l’armée, Vyhovsky, ce qui fit une fort mauvaise impression sur un grand
nombre de cosaques pénétrés de sentiments démocratiques. Dans la crise
politique qui régnait alors de pareilles dissensions étaient
dangereuses.
Pour faire face aux prétentions formulées par la Moscovie: soumission de
l’église ukrainienne, installation de garnisons moscovites dans les
villes de l’Ukraine, paiement des impôts aux agents du tzar--les
Ukrainiens au pouvoir continuaient leurs pourparlers avec la Suède. Mais
juste à ce moment ce pays, attaqué par le Danemark, interrompait sa
campagne dans l’est, et, après la mort de Charles X, concluait
formellement des traités de paix avec la Pologne et la Moscovie.
Le gouvernement de Vyhovsky se trouva en si mauvaise posture, qu’il ne
voyait plus le moyen d’arriver avec Moscou à un arrangement nécessaire
pour subjuguer ses adversaires. Le parti qui lui était opposé voulut
obtenir lui-même l’aide du gouvernement moscovite, et celui-ci, point du
tout fâché d’une division qui favorisait sa propre politique, resta
neutre.
Pour mettre fin à cette situation, Vyhovsky, de son propre mouvement et
sans s’inquiéter des intentions de Moscou, appela à son aide les
Tartares, battit ses adversaires politiques et mit à la raison leurs
partisans. Mais, jugeant impossibles ses relations avec la Moscovie, il
pensa ne trouver son salut qu’en acceptant les propositions faites
depuis longtemps par la Pologne au gouvernement ukrainien.
Au cours de son expédition contre ses ennemis politiques au delà du
Dniéper, il signa à Hadiatch, le 6 (16) septembre 1658, avec la mission
polonaise, le traité d’union, qui a porté depuis le nom de cette ville,
par lequel l’Ukraine retournait sous la suzeraineté du roi de Pologne,
mais non pas à titre de province, mais en qualité d’état demi-autonome
sous le nom de «Grand-duché Russe», sur le modèle du «Grand-duché de
Lithuanie». Ce nouveau grand-duché, comprenant les palatinats de Kiev,
de Braslav et de Tchernyhiv[19], devait avoir ses ministres propres, son
armée, ses finances et même le droit de frapper monnaie. D’autre part,
il n’aurait qu’une diète commune avec la Pologne. A sa tête serait un
hetman élu par les classes supérieures de la population, ou pour mieux
dire nommé par le roi sur une liste de candidats présentée par les
états.
[19] Quelques mois plus tard il adressa à la diète polonaise un
amendement supplémentaire, qui probablement n’avait pas été accepté
par les délégués polonais par suite de l’insuffisance de leurs
pouvoirs, demandant que dans le Grand-Duché Russe soient aussi
compris les pays ukrainiens occidentaux. Mais cet amendement ne fut
pas adopté.
Le gouvernement ukrainien adressa aux puissances de l’Europe un
manifeste, dans lequel il exposait les motifs de sa rupture avec la
Moscovie. Une agitation intensive fut menée dans la population par les
partisans de l’autonomie ukrainienne contre la politique moscovite. On
en exposait le danger, accusant entre autres la Moscovie de vouloir agir
en Ukraine tout comme dans la Russie Blanche, de vouloir déporter des
citoyens ukrainiens en Moscovie et en Sibérie, de vouloir enlever des
membres du clergé ukrainien pour les remplacer par ses créatures, etc.
Vyhovsky essaya aussi de chasser de Kiev la garnison du voïvode et ne
put y parvenir.
A Moscou, on prit connaissance du traité d’union et, pour le briser, les
voïvodes furent chargés de proposer des concessions importantes à
Vyhovsky, mais celui-ci, considérant le changement comme irrémédiable,
n’en continua pas moins sa politique d’union avec la Pologne.