L’Ukraine orientale se sépare de la Pologne et s’unit à la Moscovie.
En déchaînant l’insurrection, Chmelnytsky, outre que de venger un
outrage personnel, avait eu pour objet, comme d’ailleurs les chefs des
insurrections antérieures, de rétablir «les libertés cosaques»,
c’est-à-dire l’état de choses d’avant l’insurrection de 1637. Du reste,
il comptait probablement très sincèrement sur les sympathies du roi
Vladislas. Aussi, dès qu’il eut battu les chefs polonais, il lui envoya
une lettre portée par des délégués, s’excusant d’avoir infligé une
défaite aux troupes polonaises et lui offrant ses services.
Mais Vladislas était déjà mort et le gouvernement provisoire ne pouvait
se décider à prendre position dans cette affaire. Pendant ce temps,
l’armée polonaise s’était reformée et les seigneurs tâchaient d’étouffer
l’insurrection dans le sang. Ce défi lancé à Chmelnytsky le força de
reprendre ses opérations, il battit les nouvelles troupes, qui s’étaient
déjà avancées jusqu’en Volhynie, puis il pénétra en Galicie, où un
soulèvement éclata, il assiégea Léopol et ensuite Zamostie, dans la
contrée de Cholm. Il en était là lorsque fut enfin élu roi le frère de
Vladislas, Jean-Casimir. Celui-ci s’empressa de s’adresser directement à
Chmelnytsky, en lui proposant de démobiliser et d’attendre ses envoyés.
Ces derniers rencontrèrent le chef des insurgés à Péréïaslav, au mois de
février 1649. Ils lui apportaient sa nomination au poste d’hetman[14] et
déclarèrent que le roi consentait aux conditions, qui avaient été
formulées au début de l’insurrection. Mais vers ce temps un changement
s’était produit dans l’âme des chefs cosaques, qu’il faut peut-être
attribuer à l’influence des cercles kiéviens au milieu desquels ils
avaient passé la Noël. Le point de vue étroit des simples revendications
cosaques fut abandonné, on y substitua des projets politiques plus
larges, ayant pour base la constitution contre la Pologne d’une ligue
d’états, à laquelle l’Ukraine aurait participé comme état indépendant.
Voici les paroles que Chmelnytsky laissa échapper devant la mission
polonaise et qui furent soigneusement notées par un des membres de cette
mission:
[14] Chmelnytsky fut donc le premier à porter ce titre officiellement.
Jusqu’à lui le titre officiel des chefs cosaques avait été «starchy»
c.-à-d. aîné.
«J’ai fait ce dont je n’avais aucune idée au début, maintenant je ferai
ce que j’ai conçu. Je délivrerai du joug polonais tout le peuple russe!
Au commencement j’ai fait la guerre pour venger un outrage personnel,
maintenant je combattrai pour notre religion orthodoxe. Pour cela le
peuple tout entier viendra à mon aide--jusqu’à Lublin, jusqu’à Cracovie.
Ce peuple je ne l’abandonnerai pas, car c’est notre bras droit. Afin
qu’après avoir exterminé les paysans vous n’attaquiez pas les cosaques,
j’aurai deux cent, trois cent mille des miens et avec ça la horde toute
entière!
«Je n’irai pas faire la guerre à l’étranger![15] Je ne lèverai pas mon
sabre sur les Turcs et sur les Tartares! J’en ai assez maintenant avec
l’Ukraine, la Podolie et la Volhynie--j’ai assez de liberté, de
richesses, de provisions dans mon pays et dans ma principauté--jusqu’à
Léopol, Cholm et Halitch! Or, après m’être installé sur la Vistule, je
dirai aux Polonais qui vivent au delà: restez tranquille et ne bougez
plus, Polonais! Les grands et les princes je les chasserai jusque-là et
si, là-bas, ils essayent encore de nous nuire, je saurai bien les y
trouver. Aucun noble polonais ne remettra plus les pieds dans ce
pays[16]».
[15] C’était répondre d’avance aux manœuvres des Polonais, qui avaient
l’intention, une fois la paix conclue, de tourner les cosaques
contre les Tartares et les Turcs, pour briser l’alliance qui les
unissait.
[16] Cette harangue qui nous dévoile les projets politiques de
Chmelnytsky et de son entourage au moment où elle fut prononcée,
nous éclaire aussi sur l’état du sentiment national à cette époque
et sur la terminologie alors en usage. Comme nous le voyons, le mot
«russe» dans la bouche de Chmelnytsky est l’équivalent de notre
«ukrainien» actuel--«jusqu’à Léopol, Cholm et Halitch» et pas
davantage: voilà le peuple russe tout entier, au delà il n’existe
pas. Quelques années plus tard, quand on aura besoin de mettre plus
de précision dans les rapports avec la Moscovie, viendra en usage le
terme de «Petite Russie» par opposition à la «Grande Russie», mais
pour le moment le besoin ne s’en fait pas sentir. Il est curieux de
noter qu’en Moscovie on appliquait alors le nom de «blanc-russien» à
tout ce qui était ukrainien. C’est de ce nom que les chancelleries
se servaient pour désigner la langue, les lettres et la population
ukrainienne, tandis que l’on y avait conservé l’ancienne
dénomination moscovite de «Tcherkass» pour les cosaques. Et, en
effet, une différence entre ukrainien et blanc-russien, telle que
nous l’entendons de nos jours, n’était pas encore clairement
établie. Seulement, en 1654, une ligne de démarcation fut tirée
lorsque l’Ukraine, sous le nom de «Petite Russie» tomba dans une
sorte de vassalité de la Moscovie, tandis que cette dernière se
rattacha la «Russie Blanche» comme simple province. Cette contrée,
en même temps qu’elle était détachée du ressort de l’hetman
d’Ukraine, reçut officiellement son nom, qui jusqu’alors n’avait eu
qu’un sens assez vague, comme nous l’avons vu. (Ceux qui voudraient
connaître les circonstances historiques dans lesquelles s’est formée
cette terminologie pourront lire dans la revue «Oukraina»
(l’Ukraine) 1917, nº 1-2, notre article «Grande et Petite Russie et
Russie Blanche».)
Avec de pareilles dispositions, il ne pouvait être question d’arriver à
un accord fixant un _modus vivendi_ entre le gouvernement polonais et
les cosaques. Chmelnytsky, ainsi que toute son armée, étaient enflammés
du désir de porter un coup décisif à la Pologne et de délivrer à jamais
l’Ukraine du joug qu’elle subissait. On conclut seulement une trêve, qui
devait durer jusqu’à la Pentecôte.
La guerre recommença en été; les pays frontières entre la Volhynie et la
Galicie en furent le théâtre. Chmelnytsky avec le Khan, qui commandait
en personne, vinrent assiéger à Zbarage les troupes polonaises, dont la
situation devint bientôt désespérée. Le roi, à la tête d’une nouvelle
armée, accourut à leur secours, mais, avant d’arriver à Zbarage, il se
trouva entouré près de Zborov par des forces ennemies bien supérieures.
Les cosaques étaient prêts à lui dicter leurs conditions, lorsqu’il
trouva moyen de s’aboucher avec le Khan, dont les instincts pillards
dominaient les vues politiques et qui consentit à faire la paix à
condition qu’on lui payât le tribut avec les arrérages de plusieurs
années et que ses troupes fussent autorisées à prendre en Ukraine autant
d’esclaves qu’elles voudraient. Il insista subsidiairement pour que les
réclamations de ses alliés fussent satisfaites. La paix étant ainsi
conclue en principe, il fallut donc se borner à demander les anciennes
libertés cosaques, mais on ne pouvait plus songer à une séparation
d’avec la Pologne et à l’affranchissement complet du joug polonais.
Le traité de Zborov, signé le 18 août 1649, après de pénibles
négociations, faites par l’intermédiaire du Khan, élevait à 40 mille le
nombre des cosaques enregistrés, leur permettait d’habiter non seulement
sur les terres du roi mais aussi sur les domaines des grands seigneurs
fonciers, dans la plus grande partie des bassins du Dniéper et du Bog,
c’est-à-dire dans les palatinats de Kiev, Braslav et Tchernyhiv; les
troupes polonaises ne pouvaient pénétrer sur ce territoire, qui recevait
encore d’autres privilèges.
Comparées aux règlements cosaques jusque-là en vigueur ces concessions
paraissaient très appréciables, mais elles répondaient si peu aux
aspirations qui avaient déchaîné la guerre que Chmelnytsky n’osa pas les
rendre publiques. Il ne pouvait se résigner à accepter un pareil
résultat, s’opposait à ce que les seigneurs revinssent en Ukraine,
sachant que cela provoquerait une nouvelle insurrection, et anxieusement
il guettait une occasion favorable pour reprendre les armes, afin de
délivrer son pays.
Il essaya de gagner la Moscovie à ses plans, en même temps que de se
concilier la Turquie, afin de s’assurer l’aide de la Crimée. Mais la
Moscovie ne put se décider à sortir de sa neutralité et, d’autre part,
la Turquie était en pleine décadence de sorte que la pression que
Chmelnytsky cherchait à exercer par son intermédiaire sur le Khan ne
servait qu’à le desservir auprès de ce dernier. Aussi lorsque, en 1651,
éclata une nouvelle guerre, le Khan ne manqua pas de le trahir et
d’attirer par cette trahison une sanglante défaite sur les cosaques, non
loin de Berestetchko. Le traité de Bila Cerkva qui s’en suivit ne fit
que reproduire celui de 1649, en y ajoutant de nouvelles restrictions et
satisfit encore moins les Ukrainiens.
La guerre recommença un an plus tard et cette fois encore le Khan prit
ouvertement le parti des Polonais au milieu des opérations. Mais cela ne
pouvait avoir la même importance, car, à ce moment, la Moscovie se
préparait à abandonner sa neutralité et Chmelnytsky se flattait d’en
profiter pour donner une autre tournure aux évènements.
L’issue malheureuse des opérations militaires de 1651 réveilla en effet
la Moscovie, qui savait bien que, si les desseins de Chmelnytsky
échouaient, la Pologne s’empresserait de tourner contre elle et les
cosaques et les Tartares, pour donner un dérivatif à leur activité.
Aussi l’intervention fut-elle décidée en principe, mais on voulait
conserver d’abord les apparences.
Enfin l’assemblée du pays («Zemski Sobor»), convoquée en automne de
l’année 1653, décida que le tzar, dans l’intérêt de l’orthodoxie
(c’était le prétexte traditionnel!), devait «prendre sous sa haute
protection l’hetman Bohdan Chmelnytsky, ainsi que l’armée Zaporogue» et,
à cet effet, engager la lutte contre la Pologne. Le gouvernement de
Moscou informa Chmelnytsky de cette décision et lui fit savoir qu’il
envoyait des délégués en Ukraine pour recevoir le serment des cosaques
et régler les nouveaux rapports.
Cette rencontre eut lieu à Péréïaslav dans les premiers jours de janvier
1654.
Le gouvernement moscovite consentait à intervenir militairement, à
condition que l’Ukraine reconnût la suzeraineté du tzar. Chmelnytsky et
les autres chefs cosaques y consentirent, mais ils s’imaginaient leurs
obligations sous la forme d’une convention mutuelle par laquelle le tzar
reconnaissait à l’Ukraine les libertés qu’elle s’était conquises, en
premier lieu ses droits d’état autonome, régi par un hetman et dont il
acceptait le protectorat. La Moscovie s’engageait à défendre l’Ukraine
contre tout ennemi, de même que l’hetman devait amener ses troupes à
l’appel du tzar. Des déclarations furent échangées dans ce sens.
Alors les cosaques demandèrent que les envoyés prêtassent serment au nom
du tzar, qu’ils le prêteraient ensuite eux-mêmes, comme cela se faisait
quand on élisait un roi de Pologne. Mais les envoyés déclarèrent que
leur maître, en tant qu’autocrate, ne pouvait prêter serment[17], ce qui
jeta la confusion parmi les cosaques.
[17] Les délégués moscovites, dans leur rapport officiel, insistent
beaucoup sur ce point, quoique les écrivains ukrainiens
contemporains assurent que le serment fut prêté aussi bien d’un côté
que de l’autre.
En fin de compte ces derniers jurèrent solennellement fidélité au tzar
et élirent des délégués chargés de se rendre à Moscou pour y régler dans
les détails la convention entre les deux états.