L’Ukraine entre la Pologne, la Moscovie et la Turquie.
Dans l’esprit de Vyhovsky l’union avec la Pologne devait lui servir à
obtenir l’aide nécessaire pour se débarrasser de la Moscovie et abattre
l’opposition qu’il rencontrait en Ukraine même. Mais la Pologne était si
affaiblie qu’elle avait besoin elle-même d’un secours qu’elle espérait
trouver chez les cosaques. Avec l’aide des Tartares, Vyhovsky parvint à
infliger, près de Konotope, une sanglante défaite aux voïvodes
moscovites, mais il ne réussit pas à se rendre maître de la situation.
La crainte de la domination polonaise et du retour des seigneurs
polonais en Ukraine suffisait à éloigner de lui la population. On ne
pouvait s’expliquer les motifs qui le faisaient agir. De nouveau on lui
opposa Georges Chmelnytsky et toute l’armée cosaque embrassa le parti de
ce dernier. Vyhovsky dut abdiquer l’hetmanat.
Obligés par la pression des masses à reprendre le joug de la Moscovie,
les dirigeants ukrainiens auraient voulu du moins en obtenir l’assurance
qu’elle ne s’immiscerait pas dans les affaires intérieures de l’Ukraine.
Mais le gouvernement du tzar tenait à profiter de la défaite du parti de
Vyhovsky pour s’arroger les droits les plus étendus. Aussi, après qu’ils
eurent amadoué Georges Chmelnytsky, ainsi que les principaux chefs et
constitué un conseil des cosaques favorable à leurs vues, les voïvodes
firent accepter de nouvelles restrictions à l’autonomie.
Cela n’était pas fait, évidemment, pour concilier les têtes éclairées au
nouveau régime. C’est pourquoi, lorsque, quelques mois plus tard, la
Moscovie envoya ses troupes et les cosaques en Galicie et que cette
expédition fut battue par la Pologne, celle-ci put espérer renouer ses
relations avec les Ukrainiens. Mais elle tomba dans la même faute que la
Moscovie: elle voulut profiter de la pénible situation des Ukrainiens,
causée par la défaite, pour diminuer encore les concessions, qu’elle
avait faites à Hadiatch (quoique, comme on l’a vu, ces concessions
n’eussent contenté personne à l’époque). De fait, on en arriva à
rétablir le traité d’union de Hadiatch, sous une forme plus
désavantageuse pour l’Ukraine (1660), ce qui enlevait à cet acte toute
possibilité de pouvoir servir de base à des rapports politiques normaux.
Ces mouvements alternatifs, tantôt vers la Pologne, tantôt vers la
Moscovie, auxquels était condamnée la diplomatie cosaque, devenaient,
grâce à la malveillance de ces deux puissances à l’égard des aspirations
nationales et sociales de l’Ukraine, désastreuses pour ce pays qui, à
chaque nouvelle oscillation, restant incapable de faire triompher sa
cause, perdait quelque chose de ses forces.
En réalité, depuis 1660, le territoire ukrainien se divisait en deux
parties: la partie orientale, qui ne pouvait se défendre contre
l’emprise moscovite et la partie occidentale obligée de s’entendre avec
la Pologne sans pouvoir en éluder les exigences. La masse de la
population était excédée des guerres incessantes et des coups d’état
fomentés par les classes dirigeantes, s’évertuant à obtenir une
autonomie qu’elles ne pouvaient atteindre et se refusant malgré leurs
échecs à renoncer à leurs aspirations.
Les dissentiments entre le peuple et les classes dirigeantes aggravaient
encore la faiblesse de l’Ukraine. Il était évident que les chefs
cosaques aspiraient à remplacer la noblesse, non seulement dans son rôle
politique, mais aussi dans sa situation sociale et qu’ils voulaient
conserver le cadre du droit polonais pour s’en servir dans l’intérêt de
leur classe. C’était éveiller la méfiance et la malveillance des masses,
qui avaient toujours le soupçon que, sous le couvert des aspirations à
l’autonomie, ne se cachassent des intérêts de classe, surtout lorsqu’il
s’agissait de pactes avec la Pologne. Aussi par principe tenaient-elles
pour la Moscovie, dont la politique leur était tout aussi pernicieuse,
mais moins connue que celle de la Pologne, dont elles n’avaient eu que
trop de preuves.
La capitale Zaporogue des steppes, la Sitche, conservait dans toute sa
pureté la tradition démocratique des anciens principes et considérait de
son devoir de s’opposer aux aspirations nobiliaires des chefs de
l’armée. Elle surveillait d’autant plus volontiers leurs ambitions
qu’elle ressentait comme une infraction aux vieux usages que le centre
politique de l’Ukraine, qui avait toujours été dans la Zaporoguie, eût
été transféré «dans les villes». Mais l’immixtion dans la vie politique
des candidats qu’elle proposait pour l’hetmanat, en s’inspirant plus des
idées démocratiques que des besoins politiques, ne faisait que
compliquer la question au lieu de la résoudre.
Pierre Dorochenko, élu hetman en 1665, essaya de mettre fin à ces
oscillations de l’Ukraine entre la Pologne et la Moscovie, avec l’aide
de la Turquie. C’était reprendre la politique de Chmelnytsky, lorsqu’il
essayait de secouer le joug de la Pologne en employant les Turcs et les
Tartares. La Turquie, après avoir traversé une période de déchéance,
était maintenant mieux en état d’entreprendre une action efficace. Après
avoir gagné les bonnes grâces du Khan, Dorochenko entama directement
avec le sultan des pourparlers, qui aboutirent à un traité, par lequel
l’hetman reconnaissait le protectorat de la Sublime Porte, tandis que
celle-ci s’engageait à aider l’Ukraine à obtenir son indépendance sur
tout son territoire ethnographique--«jusqu’à Peremychl et Sambor (à
l’ouest), la Vistule et le Neman (au nord), Sivsk et Poutivl (sur les
frontières de la Moscovie)».
Le Khan reçut l’ordre du sultan de prêter son aide à Dorochenko. Ce
dernier, ainsi soutenu, sans briser directement avec la Pologne, mais en
attaquant les chefs cosaques, qu’elle soutenait, parvint bientôt à
chasser de la rive droite ukrainienne du Dniéper les garnisons
polonaises.
Puis il se tourna vers la rive gauche, où gouvernait alors l’hetman
Brukhovetsky, un habile démagogue, qui, mis d’abord en avant comme
candidat par la Sitche Zaporogue, avait ensuite, pour se concilier la
Moscovie, cédé à des exigences de cette dernière qu’aucun de ses
prédécesseurs n’avait voulu écouter.
Entre autres choses, il avait laissé réaliser le vieux désir de Moscou
d’introduire dans le pays les impôts moscovites. Mais lorsque les agents
du fisc commencèrent à établir un cadastre et à lever des taxes, la
colère de la population ne connut plus de bornes. Le clergé ukrainien,
de son côté, fut révolté par les prétentions du patriarche de Moscou.
Le mécontentement était d’ailleurs général, suscité par l’armistice que
la Moscovie venait de signer avec la Pologne, à l’insu des Ukrainiens,
lui cédant la partie de l’Ukraine située sur la rive droite du Dniéper,
à l’exception de Kiev et ses environs immédiats.
Brukhovetsky, voyant sa position menacée, essaya de passer lui-même au
mouvement anti-moscovite. Mais cette manœuvre de la dernière heure ne
put le sauver. L’insurrection, qui éclata au début de 1668 contre les
garnisons et la domination moscovites, l’engloutit également. A
l’arrivée de Dorochenko, tout le monde joignit son étendard,
Brukhovetsky fut tué et les troupes moscovites durent quitter le pays.
Toute l’Ukraine cosaque était une fois de plus unifiée sous le
commandement de Dorochenko.
Ce premier pas accompli et comptant sur l’aide de la Turquie et de la
Crimée, l’hetman voulut réaliser l’ancien projet des autonomistes: faire
de l’Ukraine un état indépendant, sous la protection de ses voisins.
Ayant chassé les garnisons ennemies de la rive droite du Dniéper, il
voulait en faire autant de la rive gauche. Avant tout, il désirait
réduire les droits de Moscou à ceux d’un véritable protectorat sans
immixtion dans les affaires intérieures et il exigeait en premier lieu
le rappel des voïvodes.
Quelques évènements, qu’il ne prévoyait pas, vinrent tout d’un coup
affaiblir sa position et privèrent de toute force convaincante ses
réclamations aux yeux de la Moscovie.
Il avait d’abord eu l’imprudence d’abandonner l’Ukraine de la rive
gauche et les troupes moscovites s’étaient hâtées de retourner dans les
contrées de Tchernyhiv. Les autorités locales, aussi bien que le clergé
et les chefs cosaques, désespérant de jamais s’en débarrasser, tâchèrent
de s’arranger avec Moscou, sans s’occuper de Dorochenko, qui à ce moment
ne pouvait leur être d’aucun secours.
Ils élurent pour eux un hetman particulier, Mnohohrichny, avec le titre
«d’hetman des pays de Siver et de Tchernyhiv». Celui-ci se déclara prêt
à se soumettre au tzar et à rompre toute alliance avec les Tartares, à
condition que l’on donnât des garanties à l’autonomie ukrainienne, qu’on
rappelât les voïvodes, etc.--en un mot, un ensemble de réclamations
assez semblables à celles de Dorochenko. De son côté, la Sitche
Zaporogue poursuivait une politique séparée et opposait de nouveaux
rivaux à Dorochenko.
Le gouvernement moscovite comptait sur ces querelles intestines, aussi
ne céda-t-il point. Par ses agents, notamment par un homme aussi au
courant des choses que le voïvode de Kiev, Cheremetief, il savait bien
que les réclamations de Dorochenko et de Mnohohrichny correspondaient
entièrement aux aspirations populaires, que la population en avait assez
des voïvodes et était excédée par la licence des garnisons. Cependant,
les milieux influents de Moscou ne voulaient en aucune façon renoncer à
leur politique centraliste. Il fallait annexer l’Ukraine, serait-ce même
contre le vœu des populations.
Il ne restait à Dorochenko que de jouer sa dernière carte:
l’intervention turque. Politique dangereuse au premier chef, car les
cosaques ainsi que les masses avaient grandi dans la tradition de
«guerre à l’infidèle», aussi toute idée d’alliance, les passages
fréquents des Tartares dans le pays et les enlèvements d’esclaves qui
souvent les accompagnaient, soulevaient-ils un mécontentement général.
Dorochenko continuait en secret ses négociations avec la Turquie parce
qu’il n’apercevait pas d’autre moyen de salut.
Le sultan, lui ayant promis une aide active, déclara en 1671 la guerre à
la Pologne, parce qu’elle avait attaqué son vassal Dorochenko. Au
printemps il se mit en marche à la tête d’une puissante armée, vint
assiéger Kaminetz, la plus grosse forteresse du sud, qui capitula assez
rapidement, puis il marcha sur Léopol. La Pologne, se sentant
impuissante, se rendit à merci. Par le traité conclu à Boutchatch, le 7
octobre 1672, elle céda à la Turquie la Podolie et à Dorochenko
«l’Ukraine dans ses anciennes frontières». En outre elle promettait de
retirer ses garnisons des pays cédés et de payer à la Turquie un tribut
annuel.
Cela fit impression sur la Moscovie, qui ne douta pas, que l’été suivant
Dorochenko n’amenât les Tartares sur la rive gauche du Dniéper.
L’assemblée générale convoquée par le tzar lui conseilla de prendre
Dorochenko sous sa protection, puisque la Pologne se désintéressait de
l’Ukraine à droite du Dniéper et de satisfaire autant que possible les
demandes de l’hetman. Mais la Pologne fit savoir à la Moscovie que ce
n’était point son intention de renoncer à l’Ukraine et qu’elle
considérerait une démarche dans le sens indiqué par les boïards comme
une violation des traités.
Cependant les Turcs ne firent pas de nouvelle expédition. Bien au
contraire, l’hetman polonais Sobieski les attaqua, inaugurant cette
série de victoires, qui devaient lui valoir la couronne. Par ailleurs,
la façon dont les Turcs se conduisaient sur la rive droite du Dniéper
produisait un mécontentement, que les ennemis de Dorochenko ne
manquaient point de tourner à leur propre avantage. La population fuyait
en masse au delà du fleuve et les «régiments» de ces contrées qui
tenaient pour Dorochenko se dépeuplaient de plus en plus.
Au courant de ces circonstances, l’hetman de la rive gauche,
Samoïlovitch, élu comme successeur de Mnohohrichny, conseilla à la
Moscovie de ne point se hâter de s’arranger avec son rival, Dorochenko,
dont il voulait se débarrasser. Au lieu d’entrer en pourparlers avec ce
dernier, il sembla l’ignorer complètement, fit une expédition de l’autre
côté du fleuve et amena les députés des «régiments» de la rive droite à
se déclarer pour la Moscovie et à le reconnaître pour hetman.
Dorochenko, incapable de continuer la lutte, fit, après deux ans de
résistance, sa soumission à Samoïlovitch (1676).
Les Turcs avaient laissé passer le moment favorable. Ils tentèrent
encore quelques efforts pour conserver l’Ukraine de la rive droite, en y
plaçant d’autres hetmans. Mais c’étaient des gens sans importance et
manquant de prestige, qui ne purent entreprendre rien de sérieux.
Ce pays, qui, un demi-siècle auparavant, avait été le foyer de la vie
ukrainienne, était devenu, par suite des crises qu’il avait traversées,
presque désert. Entre 1670 et 1680, une partie de sa population s’était
réfugiée sur la rive gauche du fleuve, l’autre partie y avait été
transportée de force. Quelques années plus tard on essaya avec quelques
succès d’y implanter de nouveau les organisations cosaques. Mais ce
territoire redevint l’objet de litiges entre la Moscovie, la Pologne et
la Turquie: il fallut l’évacuer encore une fois dans la deuxième décade
du XVIIIe siècle.