Les cosaques deviennent les représentants des intérêts nationaux. Les
débuts de leur organisation.
La lutte politique engagée par le peuple ukrainien pour la défense de
ses intérêts vitaux à la diète de Pologne rendit manifeste qu’il serait
bien difficile de faire triompher cette cause sur le terrain
parlementaire. Les chances diminuaient tous les jours: la noblesse, qui
pouvait seule faire entendre sa voix, diminuait et se polonisait de plus
en plus. Sans son appui, les confréries bourgeoises ne se sentaient plus
de force à résister. D’ailleurs Léopol, et par conséquent la bourgeoisie
ukrainienne qui y résidait, était, en tant que centre commercial, sur le
seuil de la décadence.
Le gouvernement ne cessait de poursuivre sa politique d’extermination
envers l’église orthodoxe: il ne nommait plus aux fonctions épiscopales
que des uniates. Déjà les prêtres manquaient, faute d’évêques pour les
ordonner. Une sombre inquiétude s’empara des patriotes ukrainiens.
Dans cette pénible situation, ils tournèrent leurs yeux vers une
nouvelle force qui naissait sur les ruines de l’Ukraine orientale.
C’étaient les cosaques, qui vers la fin du XVIe siècle avaient déjà
acquis une puissance politique et sociale.
Ce n’était pas chose facile pour les représentants de l’église
orthodoxe, élevés dans les traditions d’une étroite union, sinon avec le
gouvernement--ces temps étaient passés--du moins avec l’aristocratie et
la bourgeoisie, que de faire appel à une puissance sociale d’aspect si
révolutionnaire. Mais il n’y avait pas d’autre issue: le clergé, les
lettrés et tous ceux qui avaient à cœur les intérêts ukrainiens
cherchent refuge «sous l’aile des braves Zaporogues».
A vrai dire, pendant son existence plus que séculaire, l’organisation
des cosaques avait subi de grands changements, qui facilitèrent ce
rapprochement. Le temps où ils n’étaient que de simples brigands des
steppes était bien passé. Les Zaporogues formaient déjà une armée bien
organisée, s’étant assimilé une grande partie des idées chevaleresques
de l’Europe occidentale et la plupart des usages militaires de la
Pologne. Ils avaient à leur tête beaucoup de nobles suffisamment
instruits et des gens sortis des nouvelles écoles ukrainiennes, qui
sympathisaient par conséquent avec les chefs du mouvement ukrainien
contemporain.
L’organisation des cosaques ukrainiens[12] date de l’époque où l’Ukraine
orientale eut à subir les dévastations des incursions des Tartares de la
Crimée et des Turcs, à la fin du XVe et au commencement du XVIe siècle.
L’appellation même «cosaque» est d’origine turque ou tartare. Elle
désignait un errant, qui vit de guerre et de brigandage, ou tout aussi
bien un homme libre sans métier défini, n’appartenant à aucun groupement
social déterminé. Dans les documents du XIVe et du XVe siècles, on fait
souvent mention de ces «cosaques», qui cherchaient du butin dans les
steppes du littoral de la Mer Noire. Leur nationalité est le plus
souvent inconnue; ce sont la plupart du temps des Tartares, mais il y a
aussi des Ukrainiens et bien d’autres aventuriers de la steppe.
[12] Nous nous occupons ici seulement des cosaques ukrainiens formés
sur le Dniéper inférieur ou «Nyz», d’où le nom de Nyzove voisko,
armée du Nyz ou Zaporogues. A cette même époque se formait sur le
cours inférieur du Don un autre groupe de cosaques, composé en
majeure partie de grands-russes, quoique les Zaporogues n’y fussent
pas étrangers, puisque, d’après un contemporain, l’armée du Dniéper
et celle du Don vivaient entre elles «comme un frère avec sa sœur».
L’armée du Don resta toujours sous l’autorité du tzar de Moscou et
ne joua jamais, malgré l’éclat de ses exploits militaires, un rôle
politique ou national aussi important que celle du Dniéper.
Quelques documents des environs de 1490 parlent de cosaques, qui sont
sans aucun doute ukrainiens. En 1492, le Khan de la Crimée se plaint que
des Kiéviens et des Tcherkassiens aient pillé un bateau turc près de
l’embouchure du Dniéper et le grand-duc de Lithuanie lui promet de
rechercher les coupables parmi les cosaques de l’Ukraine. Un an plus
tard, les gens de Tcherkassy mettent au pillage la forteresse turque
d’Otchakiv et le Khan appelle les auteurs de ce méfait des cosaques.
Dans la charte des privilèges octroyée, en 1499, à la ville de Kiev, il
est fait mention de cosaques, qui descendent des pays en amont du
Dniéper vers les steppes et retournent en passant par Tcherkassy et Kiev
avec du poisson frais, salé et séché. Nous voyons donc les gens qu’on
appelait cosaques dans des situations bien diverses: ce pouvaient être
des gens de la steppe exerçant un commerce ou un métier, soit des
errants vivant de pillage, soit des hommes de troupe qui défendent les
frontières. C’est en ces diverses qualités qu’ils figureront encore dans
la première moitié du XVIe siècle. Avant cette époque on ne les trouve
mentionnés que très rarement, parce que le «cosaque» était plutôt
l’homme d’un métier, peu estimé du reste, que le membre d’une classe
sociale déterminée. Des citadins, des paysans, des gens de service, des
fils de nobles s’adonnent pour un temps au métier de cosaque. Du reste,
ils ne pouvaient être très nombreux puisque les pays situés le long du
Dniéper en aval de Kiev étaient très peu peuplés.
Par suite des épouvantables dévastations commises par les hordes de
Crimée, la population dans les dix premières années du XVIe siècle avait
presque entièrement disparu dans les contrées situées au sud et à l’est
de Kiev. Il n’y restait que quelques fortins échappés à la destruction.
Abandonnée à elle-même la nature s’épanouit avec une luxuriance inouïe.
Les contemporains nous parlent de ce pays comme d’un eldorado où l’on
trouve à foison le gibier, le poisson et le miel sauvage, et si sa
renommée est évidemment exagérée, du moins ne manque-t-elle pas de
frapper les imaginations. Les habitants des contrées voisines,
particulièrement ceux qui s’étaient enfuis dans la zone boisée à
l’approche des Tartares ou leurs descendants, ne peuvent résister à son
attrait. Au risque de leur vie, ils se mettent à exploiter pendant la
saison ces richesses naturelles. Ils s’organisent en groupes, afin de
pouvoir repousser à main armée les agressions: au printemps ils vont
occuper les «retraits» de la steppe, s’y livrent à la pêche, à la chasse
ou à la récolte du miel et, l’hiver venu, rentrent chez eux chargés de
butin. Dès qu’il leur sera possible, ils construiront des cabanes pour
passer l’hiver sur place et se fonderont ainsi une existence à
demi-sédentaire. Nous assistons à un de ces retours des migrations
ukrainiennes vers la steppe comme il s’en est tant produit aussitôt que
le danger d’une nouvelle catastrophe semble à peu près conjuré.
Seulement, cette fois, ces nouveaux colons de la steppe ne s’appellent
plus les Anthes comme au VIe siècle, ni «Brodniks» comme au XIIIe, mais
ils portent le nom turc de «cosaques» et les documents nous renseignent
enfin sur ce mouvement de population tel qu’il s’était bien des fois
produit, sans qu’on en eût jamais noté les détails.
Ce qui poussa cette population, à demi guerrière, à demi
professionnelle, à se fixer dans les steppes et hâta ainsi sa
transformation en une classe sociale déterminée, ce furent les exigences
fiscales des gouverneurs des frontières, qui frappaient de droits
exorbitants les cosaques qui rentraient dans leurs quartiers d’hiver.
Pour ne pas laisser entre leurs mains la plus grande partie d’un butin
souvent acquis au risque de la vie, les cosaques bâtissent sur leurs
terrains mêmes de chasse ou de pêche de petits fortins, entourés
d’abattis de bois, appelés «sitches», afin de pouvoir se défendre contre
les Tartares. Ils peuvent ainsi s’installer fixement et bientôt ils
formeront une organisation qui dominera toute la contrée du bas Dniéper.
Leur centre est la «Zaporoguie», c’est-à-dire la contrée située
au-dessous des cataractes du fleuve, qui opposaient un obstacle
infranchissable aux gouverneurs lithuaniens et polonais, tandis que les
nombreux îlots et les forêts de roseaux barraient la voie aux galères
turques qui essayaient de remonter le fleuve venant de la mer.
Vers 1550, un prince ukrainien, Démétrius Vychnevetsky, séjournant chez
les cosaques, fonda un point de ralliement pour toute la «Zaporoguie»
dans l’île de Khortytsia. C’était, en effet, la coutume et une sorte de
sport aristocratique des seigneurs ukrainiens et même polonais d’aller
partager durant une saison les périls des expéditions avec les cosaques,
qui s’étaient déjà acquis une haute renommée de valeur guerrière. Le
gouvernement lithuanien avait été plusieurs fois auparavant saisi du
projet de bâtir dans cette île une forteresse contre les Tartares. En
particulier, il en avait reçu maintes fois l’offre, entre 1520 et 1530,
du célèbre gouverneur de Tcherkassy, Dachkovytch, devenu fameux par ses
luttes contre les infidèles et inscrit plus tard, _pernefas_, pour ses
exploits dans la liste des hetmans des cosaques. Mais Vychnevetsky
réalisa ce projet, il bâtit avec les cosaques la forteresse de
Khortytsia, puis il entreprit contre la Crimée une lutte plus mémorable
par l’effet qu’elle produisit que par sa durée. Du reste il s’employa en
de vastes combinaisons internationales, visita la Turquie, fit un voyage
en Moscovie, où il suggéra de s’unir avec la Lithuanie pour dompter la
Crimée. Finalement, il périt dans une insurrection qu’il avait soulevée
en Moldavie contre les Turcs. Sa mort fut chantée comme celle d’un héros
par la poésie populaire. Au demeurant, l’influence de son œuvre se fit
sentir longtemps dans l’organisation des cosaques et dans leur
politique.
Des simples rançonnements de bergers tartares, à quoi se réduisaient le
plus souvent leurs expéditions dans la première moitié du XVIe siècle,
les cosaques, en s’organisant, passent à des projets plus étendus: ils
constituent maintenant une puissance politique indépendante, envoient
d’audacieuses expéditions dans les contrées turques et tartares,
s’immiscent dans les affaires de la Moldavie et se concertent avec la
Moscovie et l’Autriche dans le but de lutter contre les musulmans. Cela
ne manquait pas de faire du bruit dans le monde, à une époque où les
pays méditerranéens tremblaient devant le croissant et où l’Ukraine
entière résonnait des «chants des esclaves», gémissant sur le sort des
captifs entre les mains des infidèles. L’armée des cosaques--exercitus
est le terme maintenant accepté--acquiert un énorme prestige, qui attire
dans ses rangs tous les gens avides d’aventures, non seulement de
l’Ukraine, mais de bien au delà de ses frontières.
Néanmoins, ces hardies incursions des cosaques dans les villes
musulmanes mettaient dans une fâcheuse posture le gouvernement
lithuano-polonais qui, depuis bien longtemps, payait un tribut annuel à
la horde pour en prévenir les attaques et qui n’envisageait pas sans
appréhension la perspective d’une guerre avec la Sublime Porte. Pour
neutraliser en quelque sorte l’initiative des cosaques indépendants, il
créa un corps de cosaques officiels, sous le commandement d’un chef
polonais, équipés aux frais du trésor et pourvus de certains privilèges,
par exemple de celui de n’être soumis qu’à l’autorité et la juridiction
de leurs chefs militaires.
Malgré tout, ces «réorganisations» maintes fois entreprises, dans la
seconde partie du XVIe siècle, par les rois Sigismond-Auguste, Stephan
Batori et Sigismond Vasa, n’aboutirent à rien, car ce ne fut jamais
qu’une faible partie des cosaques qui se mirent à la solde du
gouvernement et encore ne la recevaient-ils que très irrégulièrement.
Entre temps le nombre des cosaques s’augmentait toujours, leur puissance
croissait, si bien que finalement exaspérés par les embarras, voire même
les répressions, que le gouvernement et l’administration locale ne leur
ménageaient pas, leurs «hetmans[13]», dès l’année 1590, déclarèrent
ouvertement la guerre à l’administration polonaise et aux magnats en
général.
[13] Hetman--ce mot polonais, emprunté du tchèque (allemand Hauptmann,
chef) était le titre officiel que portaient le chef et le sous-chef
de l’armée polonaise. On l’appliquait aussi dans le langage usuel
aux chefs cosaques.
C’était justement l’époque des luttes religieuses déchaînées par le
projet d’union des églises: les cosaques s’en mêlèrent. La guerre dura
plusieurs années; les cosaques répandirent la terreur dans le bassin du
Dniéper, dans la contrée de Braslav, en Volhynie et en Russie Blanche.
Mais au début de 1595, le gouvernement polonais, après s’être rendu les
mains libres d’autres côtés, fit avancer ses troupes en Ukraine. Leur
chef, l’hetman Jolkievski, en habile stratège, se porta d’un trait
jusqu’au fond du pays, sans laisser aux cosaques le temps de se réunir,
vint poser le siège devant leur camp de Loubny, non loin de la frontière
moscovite et les força de capituler.
Ce coup anéantit la puissance des cosaques pour un temps et une certaine
dépression se fit sentir dans leurs rangs. Le gouvernement profita de
cette victoire pour mener à terme l’union des églises, en prenant une
attitude ferme à l’égard des orthodoxes. Mais déjà l’organisation
cosaque avait poussé de fortes racines dans la masse paysanne
ukrainienne, ce qui lui permit de récupérer avec usure en très peu de
temps ses forces perdues.