La population afflue en Ukraine orientale, qui redevient le centre de la
vie nationale. L’époque de Sahaïdatchny.
Par un concours de circonstances favorables, l’Ukraine orientale se
trouva à cette époque transformée et replacée à la tête de la vie
nationale.
Parmi les facteurs de cette transformation, il faut mentionner:
Le développement de l’organisation cosaque, qui mit un terme aux
incursions tartares, rendant ainsi possibles les progrès de la
colonisation agricole et de la vie urbaine.
L’afflux d’un grand nombre d’émigrants venant de l’occident et aussi de
la zone boisée (Polissie), en grande partie paysans ukrainiens, qui
venaient chercher ici un refuge contre le régime des seigneurs.
L’arrivée dans ces contrées de la noblesse polonaise, qui vient faire
valoir ses prétentions sur la terre et les paysans qui s’y sont
installés, soulevant de violentes protestations dans tout le peuple.
Enfin la création d’un nouveau centre ecclésiastique à Kiev, où
recommencent à être rassemblées les ressources intellectuelles du
mouvement ukrainien.
Tout cela changea le rôle qu’allait jouer «l’Ukraine» dans l’histoire du
peuple ukrainien et ce terme même allait prendre une toute autre
signification. Le nom d’Ukraine avait été donné au territoire dévasté
par les Asiates; c’était le nom de la contrée de Péréïaslav, au XIIe
siècle, à l’époque des Polovetses. Ukraine signifie pays frontière, où
l’état ordinaire est l’état de guerre, ces contrées que l’on appelait
dans l’Europe occidentale les «Marches». Tout le bassin du Dniéper, à
l’exception de la zone boisée, était devenu vers la fin du XVe siècle un
pays de «marche». On y vivait dans un état bien éloigné des conditions
ordinaires; l’expression «comme en Ukraine» s’appliquait à toute action
qui ne cadrait pas avec les lois reçues.
Mais le pays conserva ce nom même après qu’il eut été colonisé de
nouveau à la fin du XVIe siècle. Au XVIIe siècle, il s’appliquait au
bassin du Dniéper, bien qu’il fût entièrement peuplé, et lorsque la
colonisation ukrainienne s’étendit vers l’est au delà des frontières de
la Moscovie, on appela les nouveaux territoires l’Ukraine «Slobidska»,
c’est-à-dire récemment colonisée, pour les distinguer des anciens.
Probablement la circonstance que ces pays n’entraient pas dans les
cadres ordinaires de la juridiction polonaise servit à maintenir l’usage
de ce terme. Tout ce qui s’étendait au delà de Sloutche, c’est-à-dire au
delà des frontières du palatinat de Volhynie, c’était l’Ukraine.
La plupart des contrées ukrainiennes se trouvèrent ainsi porter ce nom,
mais il n’avait pas encore tout de même un sens pan-ukrainien. Les cas
où on le trouve employé dans cette acception générale sont très rares.
Ainsi la Volhynie restait toujours la Volhynie et le Palatinat Russe
Palatinat Russe, sans être généralement compris sous le nom d’Ukraine.
Ce qui empêcha cette dénomination de prendre dès lors une portée plus
large, ce fut la renaissance des anciennes traditions kiéviennes, en
même temps que Kiev redevenait le foyer de la vie nationale, remettant
ainsi en vogue le terme «Petite Russie». Avec le dépérissement de
l’autonomie de la «Petite Russie» à la fin du XVIIIe siècle, le nom
d’Ukraine reprendra sa signification dans le sens national le plus
étendu.
Revenons aux changements subis par l’Ukraine orientale à la fin du XVIe
siècle et aux migrations des masses ukrainiennes vers l’est. Les
seigneurs reprennent les terres, les impôts deviennent plus lourds,
surtout la corvée devient de plus en plus insupportable: les paysans de
la Galicie et des contrées du bassin du Boug prennent la fuite en masse.
Ils émigrent en Podolie et en Volhynie, mais ils y sont poursuivis par
les prétentions des seigneurs; ils s’enfuient plus loin. Dans le dernier
quart du XVIe siècle, les contrées de Bratslav (bassin du Bog) se
peuplent rapidement, ainsi que la Kiévie septentrionale et occidentale;
dans la première moitié du XVIIe siècle, c’est le tour de la Kiévie
méridionale et des contrées au delà du Dniéper. En l’espace de quelques
années surgissent des centaines de villages et bourgades et même des
villes considérables.
Mais les colons se trompaient lourdement quand ils espéraient, en se
fixant dans ces contrées à peine protégées des Tartares par l’armée
cosaque, échapper à l’avidité des seigneurs polonais. Ils les avaient
sur leurs talons, sinon eux-mêmes du moins leurs prétentions.
Comme nous l’avons dit, l’acte de 1569 ouvrait ces pays à la convoitise
des nobles polonais. Ils ne se firent pas faute de solliciter du roi la
tenure de ces terres «vacantes» et ils l’obtenaient d’autant plus
facilement qu’on ne se donnait point la peine de vérifier, si elles se
trouvaient déjà en la possession de quelqu’un. A peine les colons
avaient-ils eu le temps d’installer leur ménage, que les agents des
seigneurs (eux-mêmes n’avaient garde de s’y montrer) se présentaient,
munis d’un bref les autorisant d’user des droits seigneuriaux. Ou bien,
c’étaient des Israélites fermiers d’impôts ou investis du monopole soit
des moulins, soit de la production et vente des spiritueux. L’absence
des exploitations seigneuriales «affranchissait» pour le moment le
paysan de contributions et de corvées, mais on s’était hâté d’installer
des péages; citadins et paysans étaient obligés de faire moudre leur blé
au moulin seigneurial, d’acheter dans les tavernes du fisc l’hydromel,
la bière et l’eau-de-vie qu’il leur était défendu de fabriquer
eux-mêmes.
Sans doute ces restrictions étaient bien moins gênantes que celles qu’on
avait eu à subir dans l’ancienne patrie, mais il n’en est pas moins vrai
que l’on ne s’expose pas au danger tartare pour rester sous la coupe
seigneuriale, si légère soit-elle, d’autant plus que les allégements
accordés n’étaient que provisoires. Aussi voyons-nous la population des
bourgades et des campagnes s’opposer énergiquement aux prétentions des
seigneurs et c’est l’organisation cosaque qui fournissait un moyen
juridique d’y échapper.
Comme on l’a vu, le gouvernement polonais en prenant les cosaques à son
service pour prévenir leurs coups de tête, leur avait octroyé certains
privilèges, notamment de n’être soumis à aucune autre autorité ou
juridiction qu’à celles de leurs chefs; ils ne payaient aucun impôt et
ne devaient d’autres prestations que le service militaire. Cela
s’entendait naturellement des cosaques dûment inscrits sur les registres
officiels et à la solde de l’état. Mais comme, en fait, ce dernier se
servait de tous les cosaques, aussi bien non-enregistrés qu’enregistrés
et qu’il ne payait pas plus les uns que les autres, il en résulta qu’il
se forma la notion d’une immunité cosaque indépendante de toute
régistration ou même d’un agrément préalable du gouvernement.
Tout individu qui était au service militaire pour la défense des
frontières et prenait part aux expéditions à l’appel des chefs de
cosaques, faisait ainsi partie de leurs organisations et se considérait
en conséquence libre de toutes autres obligations vis-à-vis soit des
grands propriétaires fonciers, soit des fonctionnaires de l’état.
Les colons, citadins et paysans, conçurent l’idée de profiter de cette
immunité cosaque, afin d’échapper aux prétentions des seigneurs. En
masse, des villages entiers, presque des villes entières se
reconnaissent membres des organisations cosaques, d’autant plus qu’en
Ukraine tout le monde est obligé par le simple état des choses à porter
les armes et à participer à la défense du pays. Puis, en conséquence, on
se refuse à toute obligation vis-à-vis du seigneur, on ne reconnaît plus
ni son autorité, ni la compétence de ses tribunaux, on devient des
«désobéissants» comme s’expriment les recensements de l’époque.
Comme conséquence le nombre des cosaques se monte à des dizaines de
mille. Leurs colonels deviennent les gouverneurs des vastes territoires
habités par les troupes, qui ne reconnaissent pas d’autre autorité.
L’hetman élu à l’assemblée des cosaques est véritablement le chef de
toute l’Ukraine orientale.
Ni le gouvernement, ni l’administration, ni les seigneurs polonais ne
veulent admettre, bien entendu, une interprétation aussi large de
l’immunité cosaque. Ils insistent pour que ceux qui ne sont pas
enregistrés se soumettent aux seigneurs et aux fonctionnaires de l’état,
pour que le droit cosaque ne soit reçu en règle générale que sur les
terres du roi et que ceux qui veulent en jouir quittent les domaines des
seigneurs. De là des conflits, des discordes et des insurrections.
Néanmoins l’organisation cosaque prit des forces et ses chefs se
trouvèrent être les maîtres de l’Ukraine.
Le premier quart du XVIIe siècle s’est à peine écoulé que cet état des
choses est clair pour tout le monde. Quiconque fuit les persécutions
religieuses ou la tyrannie des seigneurs est sûr de trouver asile auprès
des chefs cosaques.
Grâce à leur aide, le monastère des cavernes à Kiev, qui avait traversé
dans une triste isolation ces siècles de dévastations, retrouve ses
biens dilapidés par différents seigneurs et tient tête au roi et aux
uniates. Son supérieur Élysée Pletenetsky, qui sortait de la petite
noblesse ukrainienne de Galicie, fait venir de son pays des hommes
instruits, une imprimerie et commence à publier des livres sur une
grande échelle. Il se forme aussi à Kiev, en 1615, une confrérie, où un
nombre «immense» de gens se font inscrire, en tête les savants
ecclésiastiques de l’entourage de Pletenetsky et l’hetman des cosaques
lui-même avec toute son armée, prenant ainsi sous son égide la nouvelle
institution. La confrérie ne tarda pas à établir une école, à la tête de
laquelle fut placé encore un Galicien, Boretsky, ancien «didascal» de la
confrérie de Léopol et plus tard métropolite. C’est dans cette dernière
ville qu’il se rend avant tout pour y chercher des instituteurs et des
livres. De cette façon, grâce à l’apport de la Galicie, se reforma un
centre intellectuel, qui allait pour longtemps détrôner Léopol, où la
confrérie traversait une crise pénible, tandis que Kiev ne manquerait
plus de ressources (en premier lieu les trésors du monastère des
cavernes) et surtout jouirait de la protection de l’armée cosaque.
Cette armée était alors commandée par un Galicien de la petite noblesse
des environs de Sambor, Pierre Sahaïdatchny, ancien élève de l’école
d’Ostrog et, par conséquent, en communauté de sentiments avec les
cercles de Kiev. Très populaire dans l’armée, en même temps que bien vu
du gouvernement à cause de ses mérites, il était à même d’assurer au
mouvement national de Kiev la liberté et la sécurité. Ce fut du reste
une des personnalités les plus distinguées que l’organisation cosaque
ait jamais produite. Habile stratège, autant qu’administrateur et homme
politique de talent, il arriva à la tête de l’armée cosaque, ou
zaporogue, comme elle était officiellement appelée, à un moment où la
Pologne, engagée dans une guerre longue et acharnée à propos de la
succession au trône de Moscovie, avait plus que jamais besoin des
cosaques et se montrait moins rigoureuse à leur égard pour gagner leur
sympathie. Ils étaient alors les maîtres incontestés de l’Ukraine et les
pays voisins étaient pleins du bruit de leurs exploits en Turquie.
C’était en effet l’époque des audacieuses expéditions maritimes sur les
côtes de l’Asie Mineure, à Sinope, à Trébizonde et même à
Constantinople. Le sultan lui-même, ne se sentant pas en sûreté dans son
palais, menaça la Pologne d’une guerre de représailles et envoya de
fait, en 1620, une grande armée, qui battit les troupes polonaises. Dans
cette défaite près de Tsetsora, qu’il aurait probablement évitée s’il
avait obtenu l’aide des cosaques, Jolkievski trouva la mort sur le champ
de bataille.
Les Kiéviens essayèrent de profiter des embarras du gouvernement
polonais pour rétablir la hiérarchie orthodoxe, qui avait été peu à peu
supprimée au cours des 25 dernières années. Justement le patriarche de
Jérusalem se trouvait de passage dans leurs murs et, pendant que les
cosaques faisaient la sourde oreille aux appels du gouvernement, ils lui
firent ordonner un métropolite et cinq évêques pour tous les diocèses
ukrainiens et blanc-russiens. Il restait encore à obtenir l’investiture
du roi, pour qu’ils pussent entrer en fonction.
Sahaïdatchny et les Kiéviens pensèrent l’obtenir comme prix de la
participation des cosaques à la campagne que la Pologne aurait à
soutenir contre les Turcs l’année suivante. En effet le sultan, enhardi
par ses précédents succès, marcha en personne à la tête d’une puissante
armée contre la Pologne. Le concours des cosaques devenait pour celle-ci
une question de vie ou de mort. Aussi usa-t-elle de tous les moyens pour
les décider et elle finit par réussir en dépit de la résistance de
Sahaïdatchny. Celui-ci fut donc obligé de se contenter de belles
promesses et dut se rendre à la guerre sans avoir obtenu du roi rien de
certain. Les cosaques, sous sa conduite, firent dans cette campagne de
Khotin (1621) des prodiges de vaillance et sauvèrent réellement la
Pologne des Turcs. Mais quand il s’agit de les récompenser, les tristes
pressentiments de Sahaïdatchny se réalisèrent: le roi s’en tint à des
compliments et se garda de confirmer la nouvelle hiérarchie orthodoxe.