L’union des églises; les luttes religieuses et nationales qu’elle
provoqua. Première renaissance ukrainienne.
La réforme du calendrier, introduite par le pape Grégoire XIII et que le
gouvernement polonais voulut imposer aussi bien à ses sujets orthodoxes
que catholiques, fournit le prétexte à la première escarmouche politique
et littéraire, d’un caractère très vif, qui servit d’introduction aux
luttes plus sérieuses, qui s’engagèrent vers 1590. Le décret royal
ordonnant de célébrer les fêtes religieuses suivant le nouveau
calendrier, fut ressenti par les orthodoxes comme une immixtion
inadmissible dans les affaires de leur église, qui ne pouvaient être
réglées que par les décrets des conciles, pris au su et avec la
participation du patriarche de Constantinople. Le principe étant
inattaquable, leur cause triompha. Mais bientôt après surgit une
question plus grave, dans laquelle le gouvernement se montra moins
prompt à céder: il s’agissait de l’union des églises.
Depuis le jour où Casimir le Grand avait essayé de ramener les
orthodoxes de l’Ukraine occidentale dans le sein de l’église catholique,
en tentant de nommer des catholiques aux fonctions épiscopales de la
hiérarchie schismatique, mais avait dû renoncer à son projet et revenir
aux coutumes anciennes et légales, le gouvernement lithuano-polonais
n’avait pas cessé un moment de vouloir forcer les dissidents à se
soumettre au pape. Le plus souvent les archevêques et les évêques
restaient sourds à toute persuasion, alléguant qu’ils ne pouvaient rien
décider sans en référer au patriarche de Constantinople; d’autres fois,
ne pouvant éluder des ordres plus précis, ils se répandaient en
compliments sans conséquences à l’adresse du pontife de Rome, faisaient
des démarches pour arriver à un rapprochement et quelques-uns allèrent
même assister aux conciles œcuméniques, qui se réunirent au XVe siècle.
Mais tout cela n’aboutissait jamais à une véritable union, car le clergé
et les populations orthodoxes s’y montraient opposés.
Les derniers essais de ce genre avaient été tentés au début du XVIe
siècle, mais on avait dû y renoncer pour longtemps en face de l’attitude
prise par la Moscovie et des coups qu’elle avait portés à ce propos à la
Lithuanie. Mais lorsque la Moscovie déclina vers la fin du siècle, le
moment sembla venu pour faire de nouvelles tentatives.
Les jésuites, fiers de leurs succès, entreprirent alors de convertir la
Russie, dont l’état religieux était, à les en croire, désespéré:
l’église orthodoxe ne pouvait, paraît-il, se relever, puisque la langue
slave ne serait jamais propre ni à la littérature, ni à l’instruction
des masses. Les circonstances semblaient, en effet, favorables à leurs
projets: la discipline ecclésiastique s’était relâchée; ni
l’instruction, ni le degré de civilisation n’étaient au niveau des
besoins du temps; l’aristocratie se polonisait en masse. De plus un
grand mécontentement se faisait sentir dans le haut clergé orthodoxe,
causé par une immixtion jusque-là inconnue dans les affaires intérieures
de l’église ukrainienne et blanc-russienne d’abord du patriarche
d’Antioche, puis de celui de Constantinople, qui, vers 1588, reparut en
Russie, ce que l’on n’avait pas vu depuis que le pays avait reçu le
baptême. Ces suprêmes pasteurs séjournèrent à Léopol et à Vilna; ils
voulurent y remettre les choses en ordre par des moyens, qui ne furent
pas toujours heureusement choisis et finirent par s’aliéner les évêques.
En particulier, l’évêque de Léopol, Balaban se sentit atteint par les
droits que les patriarches, à l’encontre des usages canoniques, avaient
accordés aux confrères, qui n’étaient, selon son expression, que «de
simples paysans, des cordonniers, des selliers et des tanneurs». Quand
ils voulurent se mêler des affaires de son évêché, lui qui jusque-là les
avait soutenus dans leurs efforts pour réformer l’éducation, les frappa
d’anathème. Le patriarche ayant pris parti pour eux, Balaban en fut
tellement vexé qu’il s’adressa à l’archevêque catholique de Léopol, en
le priant d’affranchir l’épiscopat orthodoxe du «servage auquel le
contraignaient les patriarches». Il s’aboucha avec d’autres évêques
mécontents et se mit d’accord avec eux pour reconnaître l’autorité du
pape (1590). Le métropolite lui-même participa à la fin à ce mouvement
et, dans les derniers mois de 1594, ils firent savoir leur intention au
roi. Deux d’entre eux, Terletsky et Potiy se rendirent à Rome pour
présenter formellement au pontife leur soumission.
Quoique tout cela eût été tramé en secret, le bruit s’en répandit dans
la population et y souleva une grande irritation contre la trahison des
évêques et contre les intrigues du gouvernement. Il s’en suivit une vive
agitation politique, qui fit couler beaucoup d’encre. La population
orthodoxe, à la tête de laquelle figurait le prince Constantin
Ostrogsky, mais qui de fait était menée par quelques hommes de plume
faisant partie de l’académie d’Ostrog, ou réunis autour des confréries
de Léopol et de Vilna, exigea que l’on convoquât un concile pour tirer
les choses au clair.
Il se réunit, en effet, en automne 1596, à Brest-Litovsk (Beresté en
ukr.), mais seulement pour entendre proclamer l’acte d’union élaboré à
Rome et formellement confirmé par le pape. Aussitôt les adhérents des
anciennes traditions se retirèrent et s’étant formés parallèlement en
concile, ils excommunièrent les évêques apostats et demandèrent au roi
de les destituer. Cette fois le gouvernement tint bon: il prit sous sa
protection les évêques uniates, reconnut légalement l’acte d’union, se
mit à traiter les orthodoxes comme rebelles aux autorités
ecclésiastiques et donna tous les postes vacants aux uniates, espérant
ainsi de venir facilement à bout du «schisme orthodoxe». C’est en vain
que les vaincus essayèrent de mettre en mouvement les membres de la
noblesse qui leur restaient, les seuls qui pussent faire entendre leur
voix à la diète. Ces derniers essayèrent de faire passer et firent
passer parfois des décisions exigeant la restitution de la hiérarchie
orthodoxe. Le roi lui-même fut forcé, en 1607, de donner une promesse
formelle à cet effet, mais rien ne fut exécuté et l’on s’employa plutôt
à réaliser les desseins des jésuites tendant à exterminer l’église
schismatique.
Cette lutte religieuse, qui éclata à la fin du XVIe siècle, eut vraiment
un caractère national. On vit dans l’union un attentat contre la nation
«russe». On sentait arriver «la perte entière du peuple», la mort de la
nation. Pour la première fois dans l’histoire du peuple ukrainien un
élan généreux s’empara de toutes les classes, depuis la haute
aristocratie jusqu’au petit paysan, une seule aspiration les anima pour
atteindre ce but unique: sauver «la religion russe»[10] en tant que
patrimoine national.
[10] Il faut bien se garder que l’emploi de ce terme n’amène une
confusion. L’idée que l’on se faisait alors en Ukraine de la
nationalité et de la religion russes n’impliquait pas plus que
Moscou en fût le représentant, qu’elle ne l’impliqua plus tard, au
XIXe siècle, en Galicie, où se conserva plus longtemps la vieille
terminologie. Dans cette conception, le blanc-russien était encore
un russe ou plutôt un russine, mais le moscovite ne l’était plus. On
recourait à l’aide de la Moscovie ou de la Moldavie, comme à des
pays liés, il est vrai, par une religion et des traditions communes,
mais tout de même étrangers. Le profond éloignement des Ukrainiens
pour les Moscovites ou Grands-Russes sera manifeste au XVIIe siècle;
mais déjà au XVIe siècle la conscience des Slaves orientaux cherche
de nouveaux termes pour les distinguer: on applique le terme de
_ruthenus_ aux pays occidentaux et d’_Alba Russia_ aux pays du nord.
Au XVIIe siècle réapparaîtra le nom de «Petite Russie».
Le mouvement intellectuel qui en résulta influença beaucoup la
littérature. C’est à cette époque que se place la première renaissance
ukrainienne. Pour répondre aux affirmations des polémistes catholiques
qui prétendaient que le développement intellectuel de la «Russie» ne
saurait avoir lieu que sur les bases de la religion catholique et par
l’intermédiaire de la langue latine, les lettrés ukrainiens et
blanc-russiens s’efforcèrent de démontrer les aptitudes intellectuelles
de leur peuple. Publicistes et hommes politiques insistent sur la
nécessité d’organiser l’enseignement supérieur «russe», afin de
satisfaire aux besoins des classes élevées et les prévenir d’envoyer
leurs enfants dans les écoles catholiques. L’école et le livre: tel est
le mot d’ordre. (Un traité anonyme de Léopol «Perestoroha» insiste
surtout sur ce point: il montre que les anciens ont donné à tort tous
leurs soins à l’église et n’ont rien fait pour les écoles.) Des mesures
effectives sont prises dans ce sens.
[Illustration: L’Ukraine aux XVIe et XVIIe siècles (avant
l’insurrection de Chmelnytsky).
-- -- -- frontière entre la Pologne, la Hongrie et la Moldavie.
--·--·-- frontière entre la Pologne et le grand-duché de Lithuanie,
avant les actes de Lublin (1569).
--··--·· frontière entre le grand-duché de Lithuanie au XVIe siècle
(à partir de 1569 de la Pologne) et la Moscovie.
--··--·· ligne Romen-Briansk--frontière entre la Pologne et la
Moscovie au XVIIe siècle (avant l’insurrection de
Chmelnytsky).
........ frontières des provinces:
Comitats hongrois, habités par les Ukrainiens: I. Zemplin, II.
Oujhorod, III. Bereg, IV. Marmaros, V. Ugotcha.
A) palatinat Russe; A¹ pays de Kholm, partie du palatinat Russe. B)
Palatinat de Belze. C) Palatinat de Podolie. D) Palatinat de
Podlassie. E) Palatinat de Beresté. F) Palatinat de Volhynie. G)
Palatinat de Braslav. H) Palatinat de Kiev. I) Palatinat de
Tchernyhiv. J) Territoire des Zaporogues (Nyz).]
Et maintenant la littérature se met à fleurir. Dans les deux camps
surgirent des théologiens et des polémistes distingués: chez les
orthodoxes: Hérazime Smotritsky, Basile le clerc, Jean de Vychnia,
Philalète Bronsky, Stephan Koukol-Zizany, Maxime-Melety Smotritsky; du
côté des uniates: Potiy. Naturellement ces polémiques avaient surtout un
caractère théologique, mais elles touchaient aussi à des sujets
d’intérêt politique, social et national, puisque la question religieuse
était placée au centre de la vie nationale. Dans les œuvres de Jean de
Vychnia, le lettré le plus éminent de cette époque, nous trouvons des
pages, où passe un souffle patriotique, comme nous n’en avions pas
rencontré depuis la chanson d’Igor. Nous y découvrons aussi une immense
sympathie pour les masses opprimées, de vrais traits de démocratisme.
N’est-ce pas là un précurseur de Chevtchenko?
C’est le trait caractéristique de ce mouvement littéraire, qu’il veut
conquérir toutes les classes de la population, les plus basses aussi
bien que les plus hautes. Théologiens et exégètes, prédicateurs et
publicistes, tous s’efforcent de rapprocher la vieille langue rituelle
de la langue parlée par le peuple, le prototype de l’ukrainien
d’aujourd’hui. En fait quelques traités et sermons (ceux d’Hérazime
Smotritsky, de Jean de Vychnia, de Potiy et d’autres) s’en rapprochent
extrêmement.
A côté de cette littérature écrite, fleurit la poésie profane en langue
purement vulgaire, qui malheureusement ne fut pas jugée digne d’être
imprimée. Cependant le philologue tchèque contemporain, Jan Blahoslav,
nous a conservé dans sa grammaire, achevée en 1571, le texte d’une
chanson sur «le Voïvode Stepan» qui nous donne un spécimen de la langue
vulgaire parlée à cette époque en Ukraine occidentale, d’ailleurs très
voisine de celle d’aujourd’hui. La mémoire populaire a aussi sauvé de
l’oubli non seulement des chansons séparées sur certains évènements mais
des cycles entiers, qui se sont transmis de bouche en bouche jusqu’à nos
jours et dont les particularités de forme nous révèlent l’origine
ancienne. Ce sont par exemple les récits chantés des invasions turques
ou tartares et les complaintes sur l’esclavage chez les infidèles, qui
se rattachent évidemment aux chansons serbes et témoignent aussi
qu’elles datent de l’époque où les bardes et improvisateurs serbes
étaient très nombreux en Pologne et en Ukraine, c’est-à-dire au XVe et
XVIe siècles[11].
[11] Le cadre de ce livre ne nous permettant pas de nous étendre
davantage sur ce mouvement littéraire ni sur la poésie ukrainienne
de cette époque, nous renvoyons le lecteur qui pourrait s’y
intéresser à l’Anthologie et à l’Histoire de la littérature
ukrainienne.