La bourgeoisie des villes. Les confréries.
Les particularités de la vie urbaine, dont j’ai déjà parlé, faisaient
sentir plus vivement, dans le cadre étroit des villes, l’antagonisme des
nationalités, en même temps que l’activité des relations journalières
favorisait la formation d’organisations nationales. Léopol (Lviv en
ukrainien, Lemberg en allemand), alors le foyer de la vie économique et
intellectuelle de l’Ukraine, «la métropole des artisans», le grand
centre du commerce avec l’orient, attirait les éléments ukrainiens les
plus actifs et les plus énergiques, leur fournissant l’occasion de
ressentir plus particulièrement l’oppression nationale, puisque nulle
part ailleurs on n’était gêné par tant de restrictions, on n’était
écarté aussi systématiquement de la direction des affaires municipales.
Cette ville était donc destinée à servir de berceau à la nouvelle
organisation nationale.
La première fois que la bourgeoisie de Léopol manifesta son activité
politique, ce fut contre les restrictions de toutes sortes que lui
faisait subir le magistrat catholique de la ville. Cette tentative
échoua, mais elle ranima les courages. Une affaire bien plus importante
allait les mettre à l’épreuve: ce fut la question du rétablissement de
l’évêché de Halitch, complètement déchu et supprimé de fait au milieu du
XVe siècle. En tête du mouvement figurent les quelques familles de la
noblesse orthodoxe existant encore en Galicie, mais c’est la bourgeoisie
ukrainienne de Léopol, qui en constitue le nerf véritable. Grâce à des
protections et en ne ménageant pas les cadeaux, on obtint du roi
l’autorisation, que le métropolite ordonnât un évêque pour la Galicie
orientale. Ce nouveau dignitaire fut installé à Léopol (1539), car
l’ancienne résidence, Halitch, était complètement déchue de son ancienne
splendeur.
Cet important évènement donna un nouvel essor à la renaissance de la vie
nationale. Un exemple des organisations qui s’établissent dans ce but,
nous est fourni par les _confréries_, qui se réorganisèrent probablement
à l’époque de la fondation de l’évêché de Léopol.
Il existait des confréries déjà depuis longtemps autour des églises.
Leur origine remontait aux fêtes et réjouissances de l’époque païenne,
qui réunissaient autour des lieux sacrés les populations des contrées
voisines. Ces fêtes, adoptées avec le temps par la religion orthodoxe,
donnaient lieu à des festins populaires appelés «bratchini» ou banquets
fraternels, qui se tenaient autour des églises. Nous en avons des
relations du XIIe au XIVe siècle: on y recevait les étrangers, moyennant
paiement, on y consommait des quantités de bière et d’hydromel et le
bénéfice en était employé au profit du culte. Quand, au XVe siècle, le
système des corporations, sous la forme de confréries de métiers,
calquées sur le modèle allemand, commença à se répandre, les bourgeois
ukrainiens et blanc-russiens adaptèrent leurs anciennes confréries à ce
système, afin de leur donner une forme légale. C’est en Russie Blanche,
à Vilna et, en Ukraine, à Léopol, que l’on trouve les plus anciens
statuts des confréries orthodoxes, organisées sur le modèle des
corporations et des confréries catholiques.
La principale confrérie de Léopol, sous le patronage de l’église de
l’Assomption, dans le quartier «russe», avait été probablement
réorganisée à l’époque de la fondation de l’évêché. Son statut lui
donnait un caractère national: pouvaient en faire partie non seulement
les citadins de la ville, mais aussi les habitants d’autres endroits et
même les personnes n’appartenant pas à la bourgeoisie. Une fois admis,
on ne pouvait plus en sortir. La confrérie de l’Assomption fut la mère
des autres confréries, une sorte de représentation de la Russie
galicienne. Les voïvodes de Moldavie sont en relation avec elle, ils
envoient à «leurs amis», comme ils appellent les confrères, de l’argent
et des cadeaux en nature pour leurs festins publics.
Dans la seconde moitié du XVIe siècle, les confréries, et
particulièrement celle de l’Assomption qui en était le centre, se
trouvent en face de problèmes de plus en plus graves. La réaction
catholique et la langue polonaise sortent victorieuses des luttes
religieuses de la réformation protestante, les contrées centrales et
orientales de l’Ukraine sont incorporées, l’aristocratie ukrainienne se
polonise rapidement, l’église orthodoxe dépérit parce que les rois
nomment arbitrairement aux évêchés des personnes incompétentes--n’y
avait-il point là de quoi jeter l’alarme dans la conscience des
patriotes éclairés?
Dans la première moitié du siècle, l’église catholique avait traversé en
Pologne une période critique. Mais le mouvement de la réforme s’éteignit
bien vite dans le pays sous les efforts des jésuites, qui prirent alors
une situation prépondérante. L’église régénérée et raffermie chercha une
revanche de ses pertes récentes. L’église orthodoxe, dans son étroite
dépendance de l’état lithuano-polonais, lui parut une proie facile,
d’autant plus que la Moscovie, qui était considérée comme la protectrice
de cette religion, en Ukraine et en Russie Blanche, pour avoir donné
autrefois au gouvernement lithuanien des avertissements énergiques, se
trouvait à cette époque (1580 à 1590) dans une situation précaire. Il
n’y avait donc à craindre aucune intervention de sa part.
Comme les évêques orthodoxes, nommés par le gouvernement, étaient
incapables de mener à bien les affaires ecclésiastiques, la population
elle-même se vit dans l’obligation d’en prendre la direction,
puisqu’elles avaient une si grande portée nationale. Il s’agissait
surtout de rétablir la discipline ecclésiastique, d’épurer les mœurs du
clergé et de développer son instruction, en un mot de relever le niveau
intellectuel et moral de la nationalité ukrainienne, puisqu’elle se
trouvait si intimement liée à sa religion traditionnelle. De 1570 à
1580, sur plusieurs points de l’Ukraine se forment, sous les auspices de
quelques seigneurs, des petits foyers de culture intellectuelle: on
établit des imprimeries, on fonde des écoles, des savants se groupent
pour mettre au jour des publications. Il faut surtout citer Ostrog, la
résidence des princes Ostrogsky, descendants de l’ancienne dynastie
Kiévienne, dont les presses impriment entre autres ouvrages la première
bible complète en langue slave (1580). Son école, que la tradition
postérieure appela l’académie, fut le premier exemple d’une école
supérieure ukrainienne.
Mais la faveur de quelques mécènes ne garantissait en rien l’avenir du
mouvement national, puisque, comme nous l’avons vu, ces aristocrates se
catholicisaient et se polonisaient rapidement. Tout espoir fondé sur les
grandes familles (y compris celle des Ostrogsky) était implacablement
déçu. Il fallait donc, sans avoir à compter sur elles, que les
confréries bourgeoises prissent en main la cause nationale.
La confrérie de Léopol, racheta d’un israélite, à qui elles avaient été
données en gage, les presses d’un réfugié moscovite, nommé Fédoroff et
se mit à faire des collectes dans toute l’Ukraine afin de pouvoir
établir une imprimerie. Ensuite, elle entreprit de fonder une école
supérieure pour arrêter la polonisation, qui pénétrait la jeunesse
fréquentant les écoles catholiques. Dans ce but, on demanda au
patriarche d’Antioche, de passage à Léopol, d’inciter la population à
contribuer pécuniairement à cette œuvre. En même temps, on décida de
réorganiser la confrérie elle-même, pour la rendre plus apte à ses
nouveaux devoirs et de faire appel aux sentiments religieux et
patriotiques des Ukrainiens. Pour se conformer à cette ligne de
conduite, les festins fraternels, qui avaient été jusqu’ici la raison
d’être de la société, furent complètement abolis et les assemblées des
confrères durent servir à répandre l’enseignement de la religion et de
la morale. Ses membres s’astreignirent aux pratiques de la vie
chrétienne; ceux d’entre eux qui avaient commis des fautes furent
réprimandés et les incorrigibles exclus.
On présenta un nouveau statut à la sanction du patriarche, qui non
seulement en approuva les motifs, mais encore donna à la confrérie
réorganisée des droits très étendus dans les affaires de l’église, pour
mettre fin au désordre qui y régnait. Elle fut chargée de surveiller le
clergé, de faire remarquer à l’évêque les manquements qui se
produiraient, et, au cas où ce dernier se refuserait d’y mettre bon
ordre, de le traiter en ennemi de la justice et de la vérité. Le
patriarche décréta aussi que toutes les autres confréries seraient
soumises à celle de Léopol.
Ces décisions furent sanctionnées ensuite par le patriarche de
Constantinople, en tant que chef de l’église ukrainienne. Les confréries
obtinrent ainsi, et celle de l’Assomption à Léopol en particulier, une
importance considérable. Encouragées par de telles marques de confiance,
pourvues de droits étendus, elles s’engagèrent avec ardeur dans les
luttes autour des idées religieuses.