Antagonisme des nationalités.
Comme on a pu le voir--et nous tenons encore à le souligner--il n’y
avait pas, à proprement parler, d’oppression exercée de la part des
Polonais sur les Ukrainiens en tant que nationalité. La noblesse
polonaise se considérait en toute sincérité comme la plus libérale du
monde. Mais la première cause des restrictions et des persécutions était
le conflit des religions. La Pologne avait emprunté à l’Europe du
moyen-âge un ordre politique et social, qui avait pour base le
catholicisme. Seul le catholique pouvait être citoyen, jouissant de tous
ses droits dans l’état et dans la commune, de même que seul il pouvait
remplir les charges publiques, indissolublement liées aux formes
religieuses (serment, participation aux cérémonies de l’église). Un
Ukrainien, en sa qualité d’adhérent au «schisme grec», n’était pas
considéré comme véritablement chrétien. De là ces restrictions, ces
incapacités légales de remplir les fonctions publiques, de faire partie
des organisations politiques et même économiques, que la population
ukrainienne ressentait si vivement.
Le gouvernement polonais employait beaucoup de zèle à convertir ses
sujets et ne reculait même pas devant la contrainte, selon la maxime:
_compelle intrare_. Il défendait, par exemple, de bâtir de nouvelles
églises orthodoxes et de réparer les anciennes sans une autorisation
préalable; il ordonnait de rebaptiser les enfants issus de mariages
mixtes et déjà baptisés d’après le rite orthodoxe; il laissait les
évêchés orthodoxes vacants et les faisait administrer par des
catholiques. Mais tout cela n’aboutissait qu’à des résultats contraires
à ceux qu’on se proposait, puisque les Ukrainiens n’en tenaient que
davantage à leur église, qui constituait le seul lien qui les unissait
et leur permettait de résister aux attaques, le drapeau autour duquel on
se serre, le palladium de leur nationalité. Tout ce qui portait atteinte
à la religion orthodoxe les frappait comme une défaite infligée à la
nationalité ukrainienne, ou, comme l’on disait alors, à la nationalité
_russe_[8]. Si le gouvernement polonais n’avait même pas eu l’intention
d’opprimer le peuple ukrainien, ce dernier se serait considéré en fait
comme tel, puisque la Pologne ne lui permettait pas de se développer
suivant les formes traditionnelles de sa vie nationale.
[8] En opposition avec les Polonais, les Ukrainiens et Blancs-Russes
se nommaient Russines, ou dans la forme latine Ruthènes. Cette
appellation a persisté jusqu’à nos jours en Galicie, où les
populations n’ont jamais eu l’occasion d’être mises en opposition
avec les autres Slaves orientaux. Les Ukrainiens orientaux appellent
les Blancs-Russes, les Lithuaniens et les Grands-Russes, catsapes,
moscals ou moscovites. Le terme de «Petite Russie», introduit, comme
nous l’avons vu, par les Grecs au XIVe siècle pour distinguer
l’Ukraine occidentale de la Moscovie, n’a été employé que très
rarement dans les relations entre les métropolites ukrainiens et
ceux de Moscou; il ne fut remis en usage que plus tard, comme on le
verra plus loin, en 1654.
Une autre source de conflit gisait dans la structure sociale. A mesure
que les classes supérieures ukrainiennes se ruinaient, tombaient en
déchéance ou s’assimilaient aux Polonais, la vie nationale ukrainienne
se retirait dans les classes inférieures. Il ne lui restait qu’une
noblesse pauvre et rabaissée à qui toutes les carrières étaient fermées,
le bas clergé orthodoxe, qui végétait péniblement, une bourgeoisie
privée dans une grande mesure des droits municipaux, enfin, et surtout,
la masse des paysans, pour qui la domination polonaise avait changé la
vie en un enfer, comme le note l’écrivain français Beauplan, dans la
première moitié du XVIIe siècle. Quant à ceux qui jouissaient de
privilèges, ceux pour qui la Pologne était un paradis, suivant
l’expression du même auteur, c’étaient seulement des Polonais, ou s’il y
avait des «Russǐ», il y en avait si peu, que ce n’était pas la peine
d’en parler. Ces derniers étaient d’ailleurs considérés par le peuple
comme des «lakhes», des polonais ou comme «un os russe recouvert de
chair polonaise». Ainsi les Ukrainiens se voyaient opprimés non pas
justement à cause de leur nationalité, mais cependant pour des causes
résultant de cette nationalité.
Cela va sans dire, cette situation n’avait pu s’établir tant qu’il y eut
une force de résistance dans ce qui se considérait comme la «Russie».
Les princes, les boïards, le haut clergé, qui dirigeaient le pays avant
l’invasion polonaise, furent les premiers attaqués, ripostèrent et
succombèrent aussi les premiers. Dans l’Ukraine occidentale, en Galicie
et dans les pays limitrophes, l’aristocratie était déjà abattue au XIVe
siècle. Dans l’Ukraine centrale ainsi que dans la Russie Blanche, elle
fit tous ses efforts pour soutenir, au XVe siècle, Svidrigaïl, qui, en
défendant l’indépendance du grand-duché, lui promettait le retour à
l’ancien état de choses et l’égalité politique avec les catholiques.
Elle tomba avec Svidrigaïl, en 1435, et nous la voyons, dans la seconde
moitié du XVe siècle, comploter un revirement avec l’aide des Moscovites
ou des Moldaves.
Un de ces complots nous est connu, parce qu’il fut découvert par le
gouvernement lithuanien en 1481. Comme principal personnage y figure le
prince Michel Olelkovitch. Ce prince, offensé de ce que la principauté
de Kiev, qui devait lui revenir à la mort de son frère, eût été
transformée en une simple province ou palatinat et donnée en gérance à
un gouverneur lithuanien catholique (1470), essaya de profiter du
mécontentement soulevé par cet acte arbitraire pour faire un coup d’état
avec l’appui de ses beaux-frères: le prince de Moscovie et le voïvode de
Moldavie. Mais la trame fut découverte et le prince ainsi que ses
partisans payèrent de leur tête.
Vers la fin du même siècle un nouveau mouvement se dessina parmi les
princes des pays orientaux voisins de la Moscovie. Usant du droit, qui
leur avait été reconnu par les anciens traités, de pouvoir changer
d’allégeance, ils commencèrent à se placer sous la suzeraineté du prince
de Moscou, prétextant les changements de politique du gouvernement
lithuanien et, en particulier, son oppression de la religion orthodoxe.
Le gouvernement moscovite déclara que, vu la gravité des motifs, il ne
pouvait considérer comme obligatoires pour lui les restrictions imposées
par la Lithuanie à ces changements de suzeraineté, et il aida de ses
armes les prétentions des princes. Favorisé par le sort des armes, il
s’annexa tous les pays de Tchernyhiv, et le prince de Moscovie profita
de ce mouvement pour énoncer ses prétentions sur tous les «pays russes»
en général, même ceux qui se trouvaient sous la domination de la
Lithuanie, comme faisant partie de son patrimoine[9].
[9] Au XIVe siècle, Olguerd avait émis l’opinion que «toute la Russie
devait appartenir à la Lithuanie». Son dessein était de réunir sous
sa dynastie tous les pays de l’ancien royaume de Kiev. Et comme
cette dynastie se montra jalouse de conserver les traditions de
Kiev, cela attira les pays slaves sous son égide. Mais au XVe
siècle, au contraire, l’état protégeait la religion catholique,
persécutait les orthodoxes pour les amener à adopter l’union des
églises, les principautés étaient abolies et transformées en simples
provinces, on écartait les princes et les boïards orthodoxes des
fonctions publiques, conformément à l’union de 1385 et ses
interprétations postérieures. Tout cela fit naître un mouvement
contraire à la Lithuanie et qui favorisait sa rivale, la Moscovie.
Les évènements, qui survinrent au tournant du XVe et XVIe siècle,
firent germer dans les sphères moscovites l’idée d’un droit
dynastique des princes de Moscou sur les pays du système de Kiev.
Cela poussa les écrivains grands-russes à échafauder le système
d’une Moscovie héritière des traditions politiques de Kiev, de sa
civilisation et de la pensée nationale. La translation du
métropolite de Kiev à Moscou, sembla donner une première base à ces
prétentions, car, au fond, cette opinion que la Grande-Russie serait
la vraie continuatrice de la vie de Kiev et non pas Halitch, Lviv et
Kiev lui-même, ne repose que sur l’apparente succession de la
hiérarchie religieuse et de la dynastie politique. En fait, comme
nous l’avons vu, l’ancienne vie de Kiev a continué d’exister sans
interruption à Vladimir de Volhynie, à Halitch, à Lviv, à Kiev et
n’a jamais quitté le territoire de l’Ukraine.
Les résultats fâcheux de sa politique religieuse obligèrent le
gouvernement lithuano-polonais à agir avec plus de circonspection. Il
renonça à ses manœuvres, lorsque la transformation de la religion
orthodoxe en église uniate eut causé l’intervention de la Moscovie. Mais
cela n’apporta pas d’amélioration sensible au sort des populations
ukrainiennes et blanc-russiennes. Quelques années plus tard de nouveaux
mouvements insurrectionnels se produisirent. D’abord, en Kiévie, le
prince Michel Hlinsky, comptant sur l’appui de Moscou et de la Crimée,
souleva la population en 1507. La Moscovie en profita bien pour engager
une nouvelle guerre contre la Lithuanie et lui arracher Smolensk, mais
elle ne soutint pas l’insurrection en Ukraine, qui se termina sans
résultats.
En Galicie, une grande insurrection éclata en 1490, avec l’aide de la
Moldavie, où régnait alors Stéphane le Grand, le plus puissant des
princes moldaves. Elle eut pour chef un certain Moukha de Valachie. Il
avait avec lui 9000 paysans armés, au dire d’une source polonaise, qui
souligne que les paysans de la Galicie méridionale (Pocoutié) y prirent
part. Elle eut aussi le concours de la noblesse ukrainienne, comme nous
le révèlent les documents. Un autre document nous informe que la
noblesse locale prit également part, en 1509, aux expéditions des
voïvodes moldaves en Galicie. La Moldavie restait encore sous
l’influence intellectuelle de la Bulgarie, dont la civilisation était
très proche de celle des Ukrainiens. Cela explique les liens étroits,
qui existaient entre les deux pays, la participation fréquente
d’ukrainiens dans les affaires moldaves et les espoirs que l’Ukraine
occidentale oppressée fondait sur la Moldavie.
Mais ces mouvements du commencement du XVIe siècle, n’ayant réussi, ni à
soulever les larges masses du peuple, ni même à unir entre elles les
classes supérieures, n’eurent pour résultat que de démontrer
l’impuissance de l’aristocratie. Elle était incapable d’une grande
action et manquait de ressources pour cela. En conséquence, le rôle
principal dans le mouvement national passe à la bourgeoisie de l’Ukraine
occidentale. Et comme les moyens de cette bourgeoisie, malgré ses
confréries et les forces intellectuelles et religieuses qui s’y
rattachent, ne suffiront pas à faire triompher la cause nationale, alors
ses défenseurs auront recours aux organisations cosaques de l’Ukraine
orientale, qui tirent leurs forces des masses paysannes.