Modifications sociales apportées par le régime polonais.
Résumons brièvement les transformations apportées par la législation et
la pratique polonaise dans l’organisation sociale de nos pays.
La haute aristocratie ukrainienne, qui tenait auparavant le
gouvernement, perd la plus grande partie de ses privilèges et tombe au
rang de petite noblesse. Malgré toutes les promesses, elle perd chaque
jour de son importance sociale et elle finira par disparaître
complètement. A cet affaissement de la haute aristocratie correspond un
renforcement de la petite noblesse polonaise ou polonisée. Elle est
exemptée d’impôts, du service militaire et de presque toutes autres
obligations. Déjà elle avait obtenu les droits les plus larges: elle
nomme aux emplois, tranche les affaires locales à ses petites diètes et
décrète à la diète générale des lois qui favorisent avant tout ses
intérêts. Le pouvoir royal et en général tout pouvoir public était
réduit au minimum; la noblesse était jalouse de n’être contrainte par
aucune restriction: se faire rendre justice contre un noble était chose
impossible surtout pour un roturier. Quant aux sujets, ils ne pouvaient
porter plainte contre leur seigneur.
Les villes, qui avaient été autrefois des centres de la vie politique,
cessèrent de jouer un rôle. Le droit allemand les isolait de
l’administration générale du pays, en faisait, en principe, de petites
républiques autonomes, mais nullement rattachées entre elles, pas plus
qu’aux organes centraux. En pratique cela les livrait sans défense à
l’arbitraire de l’administration ou des seigneurs fonciers. Comme elles
n’avaient aucune part à la confection des lois, qui se trouvait entre
les mains de ces derniers, il en résulta pour elles une exploitation
systématique, qui les conduisit à la ruine. Bientôt tout le commerce et
l’industrie fut en la possession des israélites, qui avaient su le mieux
s’accommoder à ces conditions défavorables. Quant à l’élément ukrainien,
il passa au second rang dans les villes; il formait la population des
faubourgs, dépourvue du droit urbain. Le plus souvent, en effet,
l’Ukrainien, en tant qu’orthodoxe, était privé du droit d’entrer en
apprentissage et de faire partie des corporations de métiers. Pour cette
même raison, il était à peu près exclu des emplois municipaux
administratifs.
Ainsi l’élément ukrainien se trouvait relégué dans la classe paysanne,
qui avait le plus à souffrir du régime polonais. Le droit polonais avait
dans la forme aboli l’esclavage, mais la grande masse des paysans était
pratiquement réduite à un état voisin du servage. Ils avaient perdu le
droit de propriété sur le sol. La terre était considérée comme
appartenant au seigneur foncier ou au roi et, dans ce dernier cas, elle
se trouvait en la possession viagère soit d’un fonctionnaire, soit d’un
noble, à qui elle avait été allouée en raison de ses services. Le paysan
était attaché au domaine seigneurial sur lequel il était né et ni lui,
ni ses enfants ne pouvaient le quitter sans autorisation. Le seigneur
avait droit de vie et de mort sur ses sujets, il pouvait leur enlever
leurs biens, les rouer de coups, sans qu’ils pussent se plaindre. Le roi
lui-même ne pouvait pas s’immiscer dans les affaires des seigneurs avec
leurs sujets. Seuls les paysans des domaines de la couronne dont
l’usufruit avait été concédé aux familles nobles, pouvaient porter
plainte devant le tribunal du roi. Encore était-ce une procédure si
difficile que, dans les pays ukrainiens, c’était seulement les paysans
de Galicie qui essayaient de s’en servir, et bientôt en usèrent-ils de
moins en moins, car, même si le tribunal rendait un jugement en leur
faveur, le seigneur n’en tenait généralement aucun compte.
Ainsi le paysan était dépourvu non seulement de tous droits politiques,
mais aussi de tous droits civils et même naturels. On en était déjà
arrivé là dans la première moitié du XVIe siècle. Il vint s’y ajouter,
dans la seconde moitié du siècle, une extrême oppression économique et
une exploitation éhontée de l’énergie productive des travailleurs des
champs. Ce fut la conséquence de profonds changements économiques.
Jusqu’alors on n’avait exporté de l’Ukraine que du bétail, du poisson et
des produits provenant des animaux, comme les fourrures, le cuir, la
cire, le miel. Plus tard on avait transporté à l’étranger du bois et des
produits dérivés, comme le goudron et la potasse, par les rivières
flottables de la région baltique. Surtout la potasse, article très
convoité et aisément transportable, avait attiré les agents des
seigneurs de toutes les parties de l’Ukraine. Vers le milieu du XVIe
siècle, on commença à envoyer du blé des pays ukrainiens en Angleterre,
aux Pays-Bas, en France et en Espagne, par les ports de la Baltique. Le
nombre des demandes pour cette denrée sur le marché européen causa un
changement radical dans l’exploitation agricole des grands propriétaires
fonciers.
Avant cet afflux de demandes, il n’y avait pas de raison pour se livrer
à une culture très intensive, aussi n’exigeait-on pas des paysans de
lourdes corvées: ils payaient leurs redevances soit en argent, soit en
nature. On avait fixé comme base de cet impôt, souvent établi par le
titre de fondation du village, le «lan» ou «voloka», qui équivalait
environ à 20 hectares, de sorte que son taux était à peu près
invariable. Si la terre du paysan se divisait, la redevance était aussi
divisée, et les seigneurs, n’ayant aucun intérêt à les morceler, les
lots concédés conservaient une certaine étendue et maintenaient des
familles nombreuses dans un bien-être relatif.
Les demandes de blé pour l’extérieur poussèrent à l’augmentation de la
production sur les grandes propriétés. On étend les surfaces
ensemencées, on reprend des terres aux paysans, on leur assigne des lots
plus petits, dont on favorise encore le morcellement pour grossir la
classe de ceux qui, n’ayant pas de terres ou n’en ayant que très peu, ne
peuvent payer de redevance et sont obligés de travailler chez les
propriétaires. Dès que la corvée devint due par les détenteurs de terres
sans qu’on tînt compte de l’étendue des lots, il y eut là un moyen de
multiplier les têtes corvéables. Du reste les seigneurs ne se font pas
faute d’aggraver les obligations des gens de la glèbe. Si, au XVe
siècle, une tenure d’un «lan» est forcée de fournir à la corvée un homme
pour quelques jours par an, ou tout au plus un jour sur huit, au XVIe
siècle, dans l’Ukraine occidentale, qui était la plus grande productrice
de blé, le paysan est forcé de fournir son travail souvent pendant six
jours de la semaine.
La législation en vigueur ne laissait aucun remède à cette situation
insupportable; il ne restait plus que de s’insurger ou de prendre la
fuite. Les temps n’étaient point propices au premier moyen: les
insurrections n’éclatent qu’assez rarement. En revanche les évasions se
multiplient de plus en plus. Certes le fugitif risque sa peau, puisqu’on
le traquera comme une bête fauve, mais il peut atteindre la Podolie, où
déjà la condition des paysans est moins précaire, ou même plus loin à
l’est, «l’Ukraine», où les grands domaines commencent à peine de
s’établir; là la terre appartient «seulement à Dieu». C’était le refuge
espéré contre tous les abus de la noblesse.