Ceux qui, sur le titre de ce livre, et sur le nom de son auteur, qui a

été long-temps ministre, et qui l'était quand il écrivit,

s'attendraient à lire les mémoires d'un homme d'état, seraient bien

trompés. Si l'on excepte deux morceaux qui font une partie du 3e

volume, et qui sont une espèce de compte rendu au roi, en 1730, sur le

commerce extérieur du royaume et sur les encouragemens dont il est

susceptible, on ne trouve rien d'ailleurs qui concerne la politique et

le gouvernement; on peut même douter que ces deux morceaux soient du

comte de Maurepas, attendu l'usage, assez généralement établi dans le

ministère, d'emprunter la plume d'un premier commis pour ces sortes de

pièces ostensibles, dont un ministre se faisait honneur dans le

conseil, mais que rarement il était en état de faire lui-même. Plus

cet usage était commun, plus les exceptions étaient remarquées; elles

sont si connues des gens instruits que je ne crains pas qu'on m'accuse

d'avoir voulu les dissimuler pour généraliser le reproche. On n'ignore

point, par exemple, que M. Turgot et M. Necker ne se servaient que de

leur plume, et auraient eu tort d'emprunter celle d'aucun autre. Ce

n'est pas que, dans cette tourbe si superficielle, qu'on appelait le

grand monde, on n'ait répété mille fois que Thomas était le _faiseur_

de M. Necker, et que les économistes qui entouraient Turgot, étaient

les rédacteurs de ses édits. Ces propos de l'ignorance ou de l'envie

étaient fondés principalement sur l'opinion reçue, qu'un homme en

place ne faisait rien par lui-même. On oubliait que MM. Necker et

Turgot étaient hommes de lettres dans toute l'étendue de ce terme; et

les hommes à portée de voir et de juger ne pouvaient s'empêcher de

rire, quand ils entendaient affirmer, avec un grand sérieux, que

Thomas _faisait les ouvrages_ de M. Necker, quoiqu'il n'y eût pas le

moindre rapport entre le style et la manière de ces deux écrivains.

Ces mêmes hommes qui savaient que l'abbé de Boismont avait fait le

préambule fameux du fameux lit de justice de 1765, savaient aussi que

si le chancelier Maupeou était hors d'état de rien écrire qui

approchât de ce préambule, aucun des économistes, amis de Turgot,

n'écrivait aussi bien que lui, mais cela n'empêche pas que tous ces

ridicules ouï-dire ne se répètent dans des recueils d'anecdotes

reproduits sous toutes les formes, commandés à tant la feuille par des

libraires avides, composés par de _pauvres diables_ qui n'ont jamais

rien vu, et reçus comme parole d'évangile par des sots qui croient y

entendre finesse.

Il n'est pas à craindre du moins que l'on conteste au comte de

Maurepas ses Mémoires: ils sont écrits avec une telle négligence et en

si mauvais langage, qu'il n'y a personne qui n'ait pu les faire: ils

ressemblent assez, pour le style, au _grand livre de madame Doublet_,

et aux _Mémoires de Bachaumont_ (dont on a fait depuis les _Mémoires

secrets_); mais il y a cette différence essentielle que ceux-ci,

rédigés par quiconque apportait sa nouvelle, ou, faute de mieux, par

un valet de chambre du vieux président de Bachaumont, sont remplis de

sottises et de faussetés, et que les Mémoires de Maurepas, quoique

roulant, le plus souvent, sur d'assez petits objets, sont du moins

l'ouvrage d'un homme qui voit les choses de près, et qui sait

d'origine ce que le public ne sait qu'après et avec le temps. Ils sont

donc, sous ce point de vue, très-curieux: on peut d'ailleurs s'assurer

de la véracité de l'auteur, en rapprochant son récit de beaucoup

d'autres Mémoires que nous avions déjà sur la fin du règne de Louis

XIV, sur la régence, sur le règne de Louis XV; époques qui nous sont

aujourd'hui, grâce à tant de secours, assez bien connues jusques dans

les détails les plus secrets, pour qu'il soit facile à présent d'en

faire une histoire aussi fidèle qu'instructive.

Ces Mémoires ont un autre avantage, c'est de faire bien connaître leur

auteur, et de confirmer l'opinion qu'il laissa de lui, lorsque,

rappelé au gouvernement par un hasard imprévu et sans exemple, dans un

âge qui est celui de l'expérience et de la sagesse, après trente ans

de retraite qui supposent de longues réflexions, près d'un jeune roi

dont il avait toute la confiance, il n'apporta pas dans

l'administration une seule idée qui pût faire voir qu'il avait tiré

quelque profit de ses années, de son expérience et de sa retraite. Il

revenait cependant avec des présages avantageux. Il avait été renvoyé

en 1749, pour avoir choqué une favorite, et cela seul était un titre

de popularité; il passait pour aimer les lettres, et c'était à lui que

les philosophes avaient dédié l'_Encyclopédie_. Ennemi des

persécutions religieuses qu'exerçait le cardinal de Fleury avec un

grand air de bénignité; assez favorable à la liberté d'écrire et de

penser, autant du moins qu'un ministre pouvait l'être sous Louis XV,

on pouvait présumer que, sous un nouveau règne qui annonçait toute

sorte d'encouragemens et de réformes, il serait jaloux d'y contribuer

autant que lui permettait la place éminente qu'il occupait. Mais dès

qu'il y fut, il parut également au-dessous et de ce qu'il pouvait par

cette place, et de ce qu'on avait espéré de son retour. Il n'affecta

que la supériorité d'un vieux courtisan dans l'art de se maintenir, et

la facilité de mettre sa vieillesse au ton d'une jeune cour, de lui

tracer même des leçons d'insouciance et de frivolité, et de dire le

premier bon mot du quart-d'heure sur chaque événement du jour. Ce qui

se fit de bien dans quelques parties, il le laissa faire sans y

prendre part, et fit congédier les ministres qui l'avaient fait, dès

qu'ils ne parurent pas assez dépendans de lui. Il ne témoigna pas le

moindre intérêt pour les lettres; il n'eut pas même l'esprit d'oublier

ses petites animosités contre Voltaire, pour se faire honneur

d'appeler à Versailles cet illustre vieillard qui avait la faiblesse

de le désirer; et il eut la maladresse de laisser voir à la France et

à l'Europe que l'opinion publique était devenue une puissance bien

prépondérante, puisque Paris décernait à Voltaire des honneurs sans

exemple, dont la cour demeurait spectatrice immobile et muette, entre

les réclamations furieuses de l'archevêque et du clergé, et les

sourdes menaces du parlement. Il n'a pas échappé aux observateurs que

ce triomphe inoui qui consterna Versailles, où l'on osait à peine en

parler, et plusieurs circonstances singulières du séjour de Voltaire à

Paris, étaient un des événemens publics qui annonçaient déjà un grand

changement dans les esprits.

Tout ce caractère du comte de Maurepas se trouve dans ses Mémoires:

pour peu qu'on y porte un œil attentif, on y voit ce fond de

frivolité, cette vanité jalouse, ce goût et cette habitude des petites

choses qui étaient ses qualités distinctives. Ils offrent l'extrait de

_cinquante-deux_ volumes, rédigés entre lui et son secrétaire Salé, en

partie pendant le cours de son ministère, et avec le plus grand soin.

Qui croirait que ces 52 volumes, composés par un homme qui devait être

occupé d'objets si importans, ne continssent guères, à en juger par

l'extrait, que les petites anecdotes, les petites intrigues, les

petites histoires de la cour et de la ville, ne fussent, en un mot,

qu'une espèce d'_Ana_, ramassé (pour me servir ici des jolis vers de

Gresset, qui viennent fort à propos)

Par un de ces oisifs errans,

Qui chaque jour, sur leur pupitre,

Rapportent tous les vers courans,

Et qui, dans le changeant empire

Des amours et de la satire,

Acteurs, spectateurs tour à tour,

Possèdent toujours à merveille

L'historiette de la veille

Avec l'étiquette du jour?

Qui croirait qu'on y emploie la moitié d'un volume à nous faire

l'histoire détaillée et raisonnée du _Régiment de la calotte_? sottise

aujourd'hui si profondément oubliée, que bien des lecteurs demanderont

ce que c'est (et je leur en saurai bon gré); que cette histoire,

enrichie d'une foule de pièces justificatives, ne nous est donnée que

comme une très-faible partie de la _grande histoire de ce régiment_,

digne ouvrage d'un ministre d'état; qu'on nous assure qu'elle contient

plus de quatre cents pièces contre Voltaire seul (jugez du reste!);

qu'enfin ce rare morceau commence ainsi: «_Un des plus beaux monumens_

de l'histoire du dix-huitième siècle, est, _sans contredit_, celui du

_régiment de la calote_». Et qu'on n'imagine pas que c'est une

ironie; rien n'est plus sérieux; la suite ne permet pas d'en douter:

j'y reviendrai tout à l'heure.

Le comte de Maurepas fait de justes reproches au cardinal de Fleury

sur l'abandon où il laissa la marine, sur son ridicule entêtement pour

la bulle, sur son dévoûment servile à la cour de Rome, et sur les

oppressions arbitraires dont les jansénistes furent les victimes: il a

raison; mais ce qui fait voir que ce n'est pas par un esprit de

justice, c'est qu'il n'en rend aucune à ce que ce ministre a fait de

bon, au soin qu'il eut d'écarter de nous la guerre, surtout avec les

Anglais; repos nécessaire, qui donna le temps à la France de revenir

de l'épuisement des dernières années de Louis XIV et des secousses du

système, et qui la rendit, vers l'an 1740, aussi riche et aussi

florissante qu'elle avait jamais pu l'être sous un gouvernement

absolu. Il dénigre beaucoup toute la politique extérieure du cardinal,

à l'époque de la guerre de 1734; et il est de fait que cette guerre

est la seule du règne de Louis XV qui ait été bien entendue, la seule

qui ait été heureuse sous tous les rapports, d'abord parce qu'elle fut

très-courte (ce qui prouve que les mesures étaient bien prises);

ensuite parce qu'on n'y eut que des avantages, et qu'ils coûtèrent

peu; enfin parce qu'elle diminua capitalement la puissance de la

maison d'Autriche en Italie, où la maison de Bourbon acquit le trône

de Naples et de Sicile; enfin, parce qu'elle augmenta de la Lorraine

et du Barrois la puissance territoriale des Français.

Il montre beaucoup d'humeur contre les premières maîtresses de Louis

XV; mais en examinant l'état des choses au moment où il écrivait, on

sent trop que sa censure n'a pour fondement, ni la morale, ni la

politique. Pour la morale, il ne se montre nulle part austère en

principes, et il en était fort éloigné: on pourrait même, en se

rappelant la réputation du comte de Maurepas en fait de galanteries,

lui citer la fable du _Renard sans queue_, qui voulait l'ôter à tous

ses confrères les renards. Pour la politique, il faut se souvenir que,

de son aveu, madame de Mailly ne se mêla de rien que d'aimer le roi,

et ne coûta rien à la France; quant à elle, il lui en coûta le long

repentir d'une faiblesse excusable et passagère, repentir qui dura

toute sa vie, et dont la justice du peuple se souvint plus que de sa

faute; qu'à l'égard de madame de Châteauroux, à l'instant même où il

se déchaîne contre elle (tous ces écrits ont une date marquée), elle

montrait un caractère noble et élevé, attesté par tous ses

contemporains; elle voulait faire de son amant un homme et un roi;

elle le déterminait à se mettre à la tête de ses armées, démarche qui

le rendit si cher alors à tout un peuple facilement enthousiaste, et

qui réellement lui faisait honneur; elle voulait qu'il sortît de son

indolence et gouvernât par lui-même: il en existe des preuves. Sa

mort, aussi affreuse que subite, fut attribuée au poison; et pour

cette fois, ce crime, toujours si aisément soupçonné et si

difficilement prouvé, n'était pas sans vraisemblance. Il est permis de

présumer que l'animosité que le comte de Maurepas montre contre elle,

et qu'il signala de même contre celle qui lui succéda, n'était au fond

qu'une jalousie d'autorité.

A considérer la chose en elle-même, ce n'est pas un plus grand tort

dans un roi que dans un autre homme, d'avoir des maîtresses, quand il

n'est pas assez heureux pour trouver auprès de lui un bonheur

légitime, assurément le plus désirable de tous, mais qui ne dépend pas

toujours de nous: ce qui est important et difficile, c'est de ne pas

donner son autorité avec son cœur; et pourtant nous en avons vu un

exemple dans un prince naturellement passionné pour les femmes, Henri

IV; ses amours n'influèrent point, du moins dans les choses graves,

sur son gouvernement. Il soutint constamment son ami Sully contre

toutes ses maîtresses; on sait même qu'il alla jusqu'à donner un

soufflet à la plus emportée de toutes, la marquise de Verneuil. Ce

soufflet n'est peut-être pas ce qu'il y a de plus louable; ce pouvait

bien n'être qu'une vivacité d'amant; mais ce qui est d'un homme et

d'un roi, ce sont ces paroles que tout le monde a retenues: «Apprenez,

madame, que je trouverai plutôt dix maîtresses comme vous, qu'un

ministre comme lui.» Quand la conduite répond à un tel langage, et

que, le lendemain, la maîtresse, après avoir bien pleuré, est obligée

de faire les premières démarches près du ministre qu'elle voulait

renvoyer; quand, depuis ce temps, elle, n'ose plus ouvrir la bouche

contre lui, cela est peut-être plus beau que de n'avoir point de

maîtresses. Ainsi, loin de dire comme Bayle (qui a laissé, je ne sais

comment, échapper de sa plume cette phrase grossière et ridicule): «Il

n'a manqué à Henri IV, pour sa gloire, que de n'être pas eunuque»; je

dirai: rien n'a manqué à sa gloire, puisqu'il a eu celle de régner

même sur ses passions.

L'auteur des Mémoires, en remontant jusqu'aux derniers temps de Louis

XIV, fait un précis de la naissance et des commencemens de la célèbre

Maintenon et des principaux événemens de sa vie. Il n'y a là que ce

qui a été écrit partout; mais à propos de la prédiction qui lui fut

faite par un maçon, qu'elle serait un jour épouse du roi, il ajoute:

«On assure que, dès ce moment, elle ne fit pas un pas qui ne tendît à

parvenir à la place qui lui avait été promise, quoiqu'elle en parût

extrêmement éloignée.» Très-éloignée en effet, puisqu'alors elle était

madame Scarron. Comment un homme de quelque esprit peut-il énoncer

sérieusement une pareille ineptie? Si la femme de Scarron avait pu

songer réellement à devenir celle de Louis XIV, elle eût été

réellement folle. Celle qui eut assez de sens pour voir jour à tant

d'élévation, lorsque l'amour du roi pour elle rendit au moins la

chose possible, avait aussi trop de sens pour rêver un semblable

projet, quand il était hors de toutes les vraisemblances morales; et

ceux qui, dans les destinées extraordinaires, veulent toujours voir un

même dessein depuis le premier pas jusqu'au dernier, montrent une bien

grande ignorance des hommes et des choses. Plus un homme est habile,

plus il règle sa marche sur les moyens que le hasard lui présente, et

qui, le plus souvent, ne sont pas ceux qu'il a prévus ou préparés.

Madame Scarron ne pouvait pas deviner que le hasard la ferait choisir

pour élever en secret les enfans de madame de Montespan: ce fut là le

premier échelon de sa fortune. Quand les circonstances l'eurent fait

connaître du roi, elle put encore moins s'attendre qu'à l'âge de

quarante-cinq ans, elle lui inspirerait une grande passion, et

d'autant moins qu'il commença par avoir pour elle un éloignement

marqué. Elle ne put donc jusque-là, sans être insensée, avoir le

moindre pressentiment de son avenir. Mais quand elle vit le roi

très-amoureux, et qu'elle le connut très-dévot, c'est alors qu'avec

beaucoup d'esprit, elle put concevoir le projet de l'amener jusqu'au

mariage. Cet esprit, après tout (car il en fallait), n'est pas

très-rare dans une femme. Quelle est la femme (parmi celles qui ne

sont ni sottes ni amoureuses) qui ne sache pas à peu près ce qu'elle

peut faire de son amant? Madame de Maintenon n'était ni l'un ni

l'autre. Elle était aimable, ambitieuse et adroite; le roi était sur

le retour, tendre, faible, crédule, bigot. Elle dut voir alors,

qu'avec des refus et des coquetteries d'un côté, de l'autre, avec des

désirs et des scrupules, il y avait de quoi parvenir à tout; elle y

parvint. Personne n'y fut trompé dans le temps: et toute son histoire

est très-bien expliquée dans le fameux sonnet qui finit par ce vers:

Il eut peur de l'enfer, le lâche! et je fus reine.

Voilà le mot, et l'amour une fois donné, toute cette aventure n'est au

fond qu'un mariage de conscience, que les noms de Louis XIV et de

Scarron rendent plus singulier qu'un autre.

A peine a-t-on parlé de celui du dauphin, _Monseigneur_, avec

mademoiselle Choin, qui n'est pas moins réel et guères moins hors des

convenances, et qui eut les mêmes motifs: d'autres Mémoires l'avaient

attesté: il l'est encore, et avec détail, dans ceux de M. de Maurepas.

On sait ce qui fut dit alors: «On s'allie singulièrement dans cette

maison-là!» Si Louis XV eût vécu, qu'il eût conservé une certaine

santé, et acquis une certaine dévotion, qui peut répondre qu'il n'eût

pas épousé madame du Barry? Avec un prêtre et du secret, n'est-il pas

fort commode d'arranger son plaisir et sa conscience pour ce monde-ci

et pour l'autre?

M. de Maurepas paraît croire que madame de Maintenon avait cédé a son

amant long-temps avant de l'épouser. Cette opinion, contraire à celle

de tous les historiens du temps, est bien peu réfléchie. Quand nous

n'aurions pas les lettres de la favorite, quand nous n'y aurions pas

lu ce mot si connu et si décisif: «Je le renvoie toujours affligé et

jamais désespéré;» il suffirait de savoir quel plan de conduite elle a

suivi dès le commencement, pour comprendre qu'elle ne pouvait pas

céder sans aller directement contre son but, ce dont elle était

incapable avec son esprit et son caractère. C'est surtout en mêlant la

religion à l'amour qu'elle avait assujéti l'âme à la fois timorée et

sensible de Louis XIV; c'est en jouant auprès de lui le double rôle

d'une femme qui aime et d'une dévote qui prêche, en l'effrayant d'une

liaison illégitime et lui faisant entrevoir les charmes d'une union

irréprochable, qu'elle l'avait arraché des bras de madame de

Montespan. Comment aurait-elle pu se démentir elle-même au point de

faire ce qu'elle regardait comme si coupable? Elle perdait dès-lors

tout son ascendant, et n'était plus qu'une femme comme une autre, aux

yeux d'un homme qui avait le besoin d'aimer consciencieusement.

L'excellente scène que Racine eût pu faire d'une conversation entre

deux amans de ce genre, de celle, par exemple, qui décida le mariage!

Sans doute, le charme de ses vers n'eût été qu'à lui; mais les deux

personnages avaient assez d'esprit pour qu'il ne leur eût pas prêté

d'autres idées et d'autres sentimens que ceux qu'ils ont pu exprimer

entre eux.

Puisque nous en sommes aux mariages extraordinaires, il ne faut pas

oublier celui de Bossuet avec mademoiselle de Mauléon. On a beaucoup

crié contré Voltaire pour en avoir parlé le premier: M. de Maurepas le

rapporte comme un fait certain.

Un autre mariage qui ne laisse pas d'avoir aussi des singularités,

c'est celui d'un roi de France avec la fille d'un staroste polonais,

que les armes de Charles XII avaient fait un moment roi de Pologne, et

qui depuis, dépouillé et fugitif, s'était retiré à Weissembourg, où il

était dans une telle misère, qu'il fallut d'abord envoyer des chemises

à sa fille en lui offrant la couronne de France. Ce n'était pas

qu'elle fût dans le cas de la belle Mazarin, à qui madame de Sévigné

écrivait si plaisamment: «Vous voyagez comme une héroïne de roman;

force diamans et point de chemises.» La fille de Stanislas n'avait pas

plus de l'un que de l'autre; et pour premier présent de noces, elle

reçut un trousseau complet. Le comte de Maurepas trouve cette alliance

monstrueuse: il est bien vrai que c'était l'ouvrage d'une madame de

Prie, maîtresse du premier ministre (M. le duc), et qui lui persuada

que, pour rendre son pouvoir inébranlable, il fallait donner au roi

une femme qui ne fût rien par elle-même, et qui devant tout au

ministre, fût aussi tout entière à lui. Mais on peut quelquefois, par

des motifs très-personnels, faire une chose bonne et sage en

elle-même. Les mariages de nos rois avec des princesses étrangères ont

eu le plus souvent des suites funestes, parce qu'ils font naître des

prétentions qui sont des sources de guerre, et qu'on fait entrer les

peuples comme une propriété dans les clauses du contrat: or, tout ce

qui est une cause prochaine d'ambition et de guerre, est certainement

un grand mal dans la saine politique, qui ne doit songer qu'au bonheur

des peuples. Quant à la politique personnelle de M. le duc et de

madame Prie, elle ne valait rien du tout: il ne faut point compter sur

la reconnaissance, et à la cour moins qu'ailleurs; et puis, ce qu'une

reine de France peut être dans le gouvernement ne dépend point de ce

qu'elle était avant son mariage, mais de son caractère, du plus ou du

moins d'envie de dominer, des moyens qu'elle peut avoir pour y

parvenir, et des circonstances où elle se trouve. Catherine de Médicis

n'était rien moins qu'une grande dame par sa naissance, et l'on sait

quel terrible pouvoir elle exerça sous trois règnes.

Le comte de Maurepas a rassemblé le plus qu'il a pu de pièces

satiriques contre le gouvernement de son temps; outre le goût naturel

qu'il avait pour la satire, il ne pouvait souffrir la domination du

cardinal de Fleury, qui asservissait les autres ministres; et la

plupart de ces pièces étaient contre le cardinal. C'en était assez

pour les rendre précieuses à Maurepas, qui, d'ailleurs, ne montre

pas, dans la manière dont il parle de tous ces pamphlets, beaucoup de

tact ni de jugement. Il rapporte une lettre écrite à Henri IV par des

jeunes gens _ivres_, et il n'y a rien du tout dans cette lettre qui

sente l'ivresse; elle est amère et quelquefois injuste, mais

raisonnée. Il en cite une autre écrite au nom de Louis XIV à

son successeur, et qui est une critique sanglante de toute

l'administration de Fleury; il a l'air de la regarder comme une pièce

victorieuse, qu'_il n'était pas possible de mépriser_; et il ne

s'aperçoit pas qu'elle est d'un bout à l'autre d'une mal-adresse

ridicule, en ce qu'elle suppose Louis XIV reprochant à son successeur

tout ce que lui-même avait fait, et lui donnant des leçons qui

retombent de tout leur poids sur celui qui les donne: passe encore si

le mort qu'on fait parler, était censé faire une confession, et s'il

avait soin de dire: Ne faites pas ce que j'ai fait. Point du tout: il

ne s'excuse que sur la bulle; sur ce seul point, il avoue qu'il a été

trompé; et sur tout le reste, il s'exprime comme un mentor avec son

élève. Il lui fait surtout un grand crime de ne point déférer aux

remontrances de ses parlemens. Cela n'a-t-il pas bonne grâce dans la

bouche d'un prince qui avait supprimé même le droit de remontrances?

Rien au monde n'était plus facile que de faire à cette satire, si mal

imaginée, une réponse péremptoire, et, qui plus est, très-plaisante.

Le cardinal aima mieux la faire brûler par le parlement. _Brûler

n'est pas répondre_, dit fort bien Maurepas. Il a d'autant plus

raison, que _répondre_ n'était pas difficile, comme on vient de le

voir; ce qui n'empêche pas que ce mot ne soit fort pour un ministre de

ce temps-là: mais c'était un ministre mécontent.

On trouve ici les _j'ai vu_, qui firent mettre Voltaire à la Bastille

pendant treize mois. Ils n'étaient pas de lui; il est facile de s'en

convaincre en les lisant, quand on ne saurait pas que sur ce point

l'innocence de Voltaire fut reconnue. Cependant l'auteur des Mémoires

paraît persuadé qu'ils sont de Voltaire. En voici des passages:

J'ai vu _même l'erreur_ en tous lieux triomphante,

La vérité trahie _et la foi_ chancelante;

J'ai vu _le lieu saint_ avili....

J'ai vu de saints prélats devenir _la victime

Du feu qui les anime_, etc.

Indépendamment de la platitude de ces vers, qui ne voit qu'il s'agit

ici des querelles du jansénisme? et qui peut ignorer quel mépris

Voltaire, dès ce temps-là, avait affiché pour ces folies? N'est-il pas

plaisant d'entendre Voltaire s'apitoyer _sur la foi chancelante etc._?

Vous verrez que Voltaire avait beaucoup _de foi_! lui, que ses

professeurs de rhétorique désignaient d'avance comme _le drapeau des

incrédules_; c'étaient les expressions du jésuite Lejay. Qui peut

douter que ces vers ne soient de quelque suppôt du jansénisme? Mais,

comme disait très-bien Lagrange-Chancel (qui eut raison cette fois),

en parlant, dans ses _Philippiques_, de cette inique détention du

jeune Arouet:

On punit les vers qu'il peut faire,

Plutôt que les vers qu'il a faits.

Nous trouvons aussi deux couplets sur Villeroi, cet homme si nul et si

vain, le seul que Louis XIV daigna nommer _son favori_, et qu'il fit

entrer au conseil avant le vainqueur de Denain, quoique Villeroi fût

de la même force au conseil qu'à l'armée. Il s'agit ici de l'affaire

de Crémone; et des deux couplets, il y en a un de joli, sur l'air du

_branle de Metz_.

Villeroi, grand prince Eugène,

Vous fait lever de matin;

Pâris fit moins de chemin

Pour prendre la belle Hélène.

On vous l'aurait envoyé,

Sans vous donner tant de peine;

On vous l'aurait envoyé,

Si vous l'aviez demandé.

Il est étonnant que Maurepas, grand collecteur de couplets et

d'épigrammes, n'ait pas cité ce quatrain, qui pouvait être de quelque

soldat, le _loustic_ du régiment, mais qui n'en est pas moins le

meilleur, sans comparaison, qu'on ait fait sur cette affaire de

Crémone.

Palsembleu! l'aventure est bonne,

Et notre bonheur sans égal;

Nous avons recouvré Crémone,

Et perdu notre général.

Au reste, on fut toujours assez heureux en couplets sur ce courtisan

dont la fortune nous a été si fatale. En voici un dont les Mémoires ne

font pas mention, et qui méritait bien de n'être pas oublié: il est

sur l'air _Vendôme, Vendôme_, qui ajoute beaucoup au sel des paroles.

Villeroi, Villeroi,

A fort bien servi le Roi

Guillaume, Guillaume.

Œuvres Complètes de Chamfort (Tome 3) Recueillies et publiées, avec une notice historique sur la vie et les écrits de l'auteur. · 第 23 / 26 段