carrière plus brillante. Il déploie, dans l'espace de deux ans, toutes
les vertus de la liberté. Il sauve plusieurs citoyens, prévient divers
désastres, répare plusieurs calamités, protège ses ennemis personnels
en s'exposant lui-même au danger, nourrit lui-même les familles
pauvres de ceux que la sûreté publique le forçait d'emprisonner dans
les premiers troubles.
«En voyant ces effets de la liberté sur une grande âme, on est porté à
croire, dit M. Chabanon, que cette passion occupe le centre de nos
affections les plus belles, qu'elles y répondent, et que de ce centre
d'activité partent les mouvemens qui leur sont transmis et l'ardeur
dont elles se sentent enflammées.» Nous ne transcrirons de ce morceau
que la réflexion suivante, qui peut en fournir plusieurs autres.
«L'excellence de la liberté n'est guère plus contestée que celle de la
vertu même; et ce qui les rapproche encore davantage, c'est que le
vice est l'ennemi naturel de l'une et de l'autre. Que l'on cite un
seul homme, un seul homme de bien qui, placé entre la liberté et le
gouvernement absolu, ait senti pencher vers celui-ci la préférence de
ses désirs; s'il exista jamais, l'auteur d'un choix si bizarre,
l'estime et l'admiration du moins n'ont pas consacré sa mémoire; et
tandis que la liberté conduit en triomphe après elle des millions de
héros qu'elle immortalise, le despotisme dévoue ses partisans, ses
lâches satellites à une honteuse obscurité, ou à une liberté pire que
l'oubli.»
«J'ai vu des militaires français, poursuit M. Chabanon, colorer à
leurs propres yeux du beau nom d'amour pour leur roi, leur répugnance
pour la liberté. Aveugles que vous êtes, qui pensez qu'un roi, pour
être heureux, doit être tout-puissant, lisez donc l'histoire de
Marc-Aurèle, de ce prince à qui l'on n'en compare aucun autre: il
venait au sénat déposer l'excès de son autorité, courber
majestueusement, sous le joug de la loi, cette tête, la première du
monde: il demandait à la loi de restreindre ses pouvoirs; et c'est en
se faisant un monarque moins puissant, qu'il s'est créé le plus grand
de tous les hommes: et vous plaignez la condition de Louis XVI,
lorsqu'on l'égale à celle du sage Antonin!»
Quelque agréable que soit la lecture de cet écrit, nous aurions
peut-être négligé d'occuper le public d'une production peu
volumineuse, si elle n'eût été rehaussée à nos yeux par un singulier
contraste entre la manière dont l'auteur parle de la liberté et les
effets affligeans pour lui-même, dont elle est, sinon la cause, au
moins l'occasion. Ceux qui ne croyent pas à la vertu, auront quelque
peine à concevoir que M. Chabanon, au moment où sa ruine déjà
commencée, est achevée par le désastre de Saint-Domingue, écrive à
l'un de ses amis, ces propres paroles: «Ceux qui accusent de ce
malheur la révolution, sont des fous ou des hommes stupides: elle a pu
y contribuer, mais la cause véritable est le féroce entêtement des
colons à vouloir changer les hommes en bêtes pour le service de leurs
sucreries; ces gens-là admettraient le procédé chimique qui changerait
en or le sang humain. »Ce qui enrichit l'état et moi, diraient-ils,
est de toute justice et d'une politique supérieure. Si la terre leur
reste, ils tenteront encore d'y mettre des esclaves.» Je doute que
cela leur réussisse.»
Ce peu de lignes fait voir qu'il n'est pas vrai que tous les colons se
ressemblent.
SUR l'ouvrage intitulé: _Lettres sur les Confessions de J.-J._
ROUSSEAU; par M. GINGUENÉ.
Cinq hommes célèbres ont formé et en partie effectué le projet hardi
de se peindre eux-mêmes, et se montrer tels qu'ils étaient. Saint
Augustin, Montaigne, Cardan, le cardinal de Retz, J.-J. Rousseau: mais
le sacrifice complet de l'amour-propre, si difficile à consommer, n'a
pu l'être que par les deux derniers, Cardan et Jean-Jacques. Saint
Augustin, en dégradant l'homme de la nature pour le montrer agrandi
par le christianisme, trouvait, dans les dispositions de ses lecteurs,
le remède aux blessures que son amour-propre s'était faites à
lui-même, et peut-être ses blessures étaient une jouissance de son
amour-propre.
Montaigne, restant toujours aimable au milieu des vices et des défauts
qu'il reconnaît en lui, laisse voir trop de vanité dans ses aveux,
pour qu'on ne croie pas qu'il s'est permis des réticences; et
Jean-Jacques l'accuse nettement de la caresser plus qu'il ne
l'égratigne.
Le cardinal de Retz, au commencement de ce siècle, étonna ses lecteurs
par sa franchise; un prêtre, un archevêque, se déclarant factieux,
conspirateur, libertin, scandalisa la France: c'était une confession
de ses crimes, de ses péchés; mais cette confession était faite par
l'orgueil, et par plus d'une espèce d'orgueil, celui de la naissance,
celui du génie, etc.
Restent Cardan et Rousseau; dans ceux-ci, le sacrifice paraît complet,
en ce qu'ils avouent des fautes avilissantes, et des actions qui
semblent dégrader entièrement le caractère, sans laisser à
l'amour-propre le plus petit dédommagement. A cet égard, ils peuvent
passer pour des phénomènes; Cardan surtout, qui va même plus loin que
Rousseau, et qui se montre abject comme pour le plaisir de l'être. Son
livre excita la plus grande surprise dans l'Europe; mais tout se
passait entre des savans et des littérateurs: cette bizarrerie fut
bientôt oubliée.
Il n'en sera point ainsi de J.-J. Rousseau; son génie, ses succès, son
nom, le nom de ceux dont il fait la confession en même temps que la
sienne, le rapport de cet écrit à ses ouvrages les plus célèbres,
l'influence des événemens de sa vie sur son caractère, de son
caractère sur son talent, les résultats de morale et d'instruction que
présentent ces rapprochemens, toutes ces causes assurent aux
Confessions de Jean-Jacques, sinon le même degré d'estime, au moins la
même durée qu'à ses meilleures écrits. C'est le sentiment confus de
cette vérité qui sembla redoubler, après sa mort, la haine de ses
ennemis, lorsqu'ils apprirent que J.-J. Rousseau avait en effet
composé les Mémoires de sa vie. La mort prématurée des dépositaires
successifs de son manuscrit le rendit public avant l'époque désignée
par Rousseau; et ses ennemis subirent, de leur vivant, la punition
qu'il ne réservait qu'à leur mémoire. Mais il faut avouer que celle
de Rousseau en parut avilie. L'aveu d'une bizarre disposition au
larcin, de l'abandon d'un ami délaissé au coin d'une rue, d'une
calomnie qui entraîna le déshonneur et la ruine d'une pauvre
domestique innocente, la révélation de toutes les fautes d'une
jeunesse aventurière exposée à tous les hasards que poursuivent
l'indigence, enfin le coupable et systématique égarement d'un père qui
envoie ses cinq enfans à l'hôpital des enfans trouvés: voilà ce
qu'apprit avec surprise une génération nouvelle, remplie d'admiration
pour Rousseau, nourrie de ses ouvrages, non moins éprise de ses vertus
que de ses talens, qui, dans l'enthousiasme de la jeunesse, avait
marqué les hommages qu'elle lui rendait, de tous les caractères d'un
sentiment religieux. C'est de cette hauteur que J.-J. Rousseau
descendit volontairement. Nous ajoutons ce dernier mot, parce qu'en
effet, comme l'observe très-bien M. Ginguené, plusieurs de ces fautes
étaient ignorées, et pouvaient rester ensevelies dans l'obscurité de
sa malheureuse jeunesse, parce qu'il pouvait se permettre une
demi-confession, rédigée avec cette apparente franchise qui en impose
beaucoup mieux qu'une dissimulation entière, et que la postérité,
prenant désormais pour règle ce qu'il aurait avoué dans ses Mémoires,
eût mis le reste sur le compte de la calomnie.
L'auteur de ces lettres entre ensuite dans le détail des causes
cachées qui ont fait pousser tant de clameurs contre les Confessions
de Jean-Jacques au moment où elles parurent, et il révèle le secret de
plusieurs amours-propres. Développant ensuite le caractère de Rousseau
d'après lui-même, il rapproche les contrastes dont il était composé;
il explique avec finesse, ou excuse avec l'indulgence qu'on doit aux
passions, mères du génie, plusieurs fautes de son jeune âge, que lui
reprochent avec amertume des hommes qui, élévés dans le sein d'une
aisance heureuse, n'ont été mis à aucune des épreuves réservées à
Rousseau.
Au reste, M. Ginguené insiste sur la différence de deux époques en
effet très-distinctes, dans la vie de Jean-Jacques, dont la seconde
est celle qu'il appelle lui-même celle de sa grande réforme; et c'est
celle qui est la plus intéressante, par l'essor de ses talens et par
le développement de son génie. C'est ici que la tâche de l'apologiste
devient plus facile. Les torts qu'on reproche à Rousseau sont liés à
l'histoire littéraire de cette époque, encore présente au souvenir
d'un grand nombre de contemporains. Dans cette partie embarrassante et
difficile de son ouvrage, M. Ginguené sait allier au vif intérêt qu'il
prend à la mémoire de Jean-Jacques, l'admiration ou l'estime due aux
talens de ses adversaires; et dans une cause qu'il affectionne
vivement, il montre la plus exacte impartialité. Appuyé de faits, de
dates, de preuves qui paraissent sans réplique, il discute, il
raisonne, il conclut en faveur de Rousseau, et semble garder en
réserve, pour ses ennemis, une partie de l'indulgence qu'il demande et
qu'il obtient pour les fautes de ce grand homme.
Il sait, en convenant de ses torts, le faire aimer: c'est ce qu'il y
avait de mieux à faire. Les maux qu'il a soufferts et le bien qu'il a
fait: voilà ses titres et son excuse. Qu'on se représente, d'une part,
le tort de sa société, les opinions établies dans le temps où Rousseau
a vécu dans le monde, c'est-à-dire à l'époque de ses succès; qu'on se
figure, de l'autre, Jean-Jacques au milieu de ces conventions
absurdes, dont la plupart sont si bien jugées maintenant; qu'on se
rappelle ses goûts, ses habitudes, son attachement aux convenances
naturelles et premières, et qu'on juge de quel œil il devait voir les
convenances factices que la société leur opposait, l'importance mise
aux petites choses, la nécessité de déférer aux sottises respectées,
aux sots en crédit; la tyrannie des riches, leur insolence polie,
l'orgueil qui, pour se ménager des droits, se déguise en bienfaisance;
la fausseté du commerce entre les gens de lettres et les gens du
monde: on sentira ce que de pareilles sociétés devaient être pour
Rousseau, et ce qu'il était lui-même pour elles. C'est là que se
formèrent les inimitiés qui empoisonnèrent le reste de la vie de
Jean-Jacques, et qui l'engagèrent dans une lutte où il ne pouvait
avoir que du désavantage. Lui-même en avait le sentiment; il savait le
parti que ses ennemis tireraient de ses vivacités brusques, de ses
étourderies passionnées; et disposé sans doute à la défiance,
quoiqu'il ait prétendu le contraire, il parvint à tourner cette
disposition contre lui-même, à en faire le tourment de sa vie, à
n'oser plus risquer ni un pas ni un mot; enfin à justifier l'heureuse
application que M. Ginguené fait à Rousseau de deux vers de l'Arioste,
_de soupçonneux qu'il était d'abord, il était devenu le soupçon même_.
Cet ouvrage, qui fera beaucoup d'honneur à l'esprit et à la sagacité
de M. Ginguené, sera lu avec plaisir de tous les amis de Rousseau,
expression à laquelle nous ne nous réduirions pas, si maintenant elle
ne signifiait à peu près le public tout entier. C'est le servir
utilement que de lui présenter l'analyse de l'âme et du caractère des
grands hommes; ils sont en quelque sorte des variétés de l'espèce
humaine qu'il faut étudier à part, étude qui perfectionne la
connaissance de l'espèce même.
Sur l'ouvrage intitulé: _La Police dévoilée_; par Pierre
MANUEL.--1792.
On se rappèle l'effet qu'a produit le livre intitulé _la Bastille
dévoilée_. Celui-ci est d'un autre genre, mais son succès ne sera pas
moins grand. L'un présente le despotisme dans toute son horreur,
l'autre dans toute sa bassesse; et en rapprochant ces deux livres, on
peut dire:
Le ciel voulut ici rassembler tous les crimes.
Il est un grand nombre de lecteurs à qui ce livre n'apprendra que peu
de chose; et ce sont ceux qui, ayant vécu _dans le monde_, comme on
s'exprimait il y a deux ans, connaissant une partie de ses iniquités
et de ses scandales, pourraient aisément deviner le reste. Mais le
recueil offrira à la génération naissante, aux Français placés loin de
la capitale, surtout aux étrangers, la peinture d'un état de choses
dont il est presque impossible de se faire l'idée; et sans doute ils
le considéreront comme une des causes qui a le plus concouru à la
rapidité de la révolution qui les étonne. Ils verront que le premier
moment où tant de chaînes sont tombées des mains d'un peuple ainsi
garrotté, a du être un moment terrible. Ils cesseront d'être surpris
que le sentiment d'un malheur commun ait d'abord réuni toutes les
classes contre les agens d'une autorité maintenue par de pareils
moyens. Enfin, ils verront comment la révélation progressive de tant
de honteux mystères a nourri l'enthousiasme des Français pour une
constitution nouvelle, et a fait de la liberté une passion constante,
qui, en s'éclairant de toutes les lumières, cherche à se fortifier de
tous les appuis.
Il restera pourtant, après la lecture de ce recueil, un grand sujet de
surprise pour ceux qui pensent qu'une entière perversité des mœurs
est un obstacle éternel à la liberté. C'est une maxime répandue et
accréditée par les oppresseurs de toute espèce, que les nations
vieilles et corrompues ne peuvent revenir à la liberté, qu'elle n'est
faite que pour les nations neuves et _vierges_; et comme la nôtre
n'est ni neuve ni _vierge_, ils en concluaient que nous étions des
insensés de vouloir être libres. Ainsi, le prix des soins qu'avait
pris le despotisme, de corrompre les mœurs, devait être la perpétuité
du despotisme. Cet argument ne laissait pas que d'ébranler d'assez
bons esprits: heureusement, il s'en est trouvé de meilleurs. Ceux-ci
ont dit aux nations que les lumières pouvaient leur tenir lieu de
virginité; que si, au courage de conquérir la liberté, elles
joignaient les lumières requises pour créer un ordre social qui fît
naître et encourageât les vertus et non pas les vices, elles
arriveraient, vierges ou non, au but de toute société politique, le
bonheur de tous, ou du moins de l'immense majorité. C'était là une
hérésie il y a quelques années; mais il paraît qu'elle s'accrédite de
jour en jour.
Nous n'arrêterons point les yeux de nos lecteurs sur toutes les
turpitudes dévoilées dans ce livre. Ce n'est pas à la malignité
humaine que nous le recommandons, mais à la curiosité philosophique.
Au reste, l'équité demande qu'on n'accorde pas le même degré de
croyance à toutes ces anecdotes. Un très-grand nombre ne sont que des
notes données par les inspecteurs ou espions de police à leur général.
On sait la confiance due à de pareils témoins, qui mesuraient la
vraisemblance d'une aventure sur la grandeur du scandale; qui
faisaient leur cour à monseigneur, en l'amusant et en le mettant à
portée de faire sa cour et d'amuser le roi. Le porte-feuille de ces
messieurs devenait le rendez-vous de tous les bruits de ville, de
toutes les délations de haine. La seule envie de se divertir, ou de
montrer de l'esprit, suffisait pour engager les rédacteurs du bulletin
à charger leurs récits de circonstances controuvées, mais plaisantes;
les mauvaises mœurs publiques suppléaient abondamment aux preuves qui
manquaient; et un témoin oculaire, qui eût rétabli le fait en
supprimant une circonstance fausse, mais plaisante, aurait été traité
de pédant, et aurait eu pour réponse: _est-ce que cela n'était pas
mieux de l'autre manière?_ C'est ce que l'auteur du recueil n'ignorait
pas; et cette réflexion aurait dû lui faire supprimer les noms d'un
grand nombre de personnes compromises dans ce répertoire de police; il
faut espérer que l'indulgente justice du public réparera cette faute,
en ne faisant pas d'attention aux personnes, en ne s'occupant que des
choses, en ne regardant les individus cités que comme des noms en
l'air, de pures abstractions.
Il serait inutile d'exiger du public la même indulgence pour ceux qui
ont pris la peine de se dégrader eux-mêmes d'une manière authentique,
en écrivant les lettres signées de leur nom, et imprimées
figurativement dans ce recueil. Que répondre? Ce sont eux-mêmes qui
sont leurs propres délateurs. Tout ce qu'on peut faire, c'est d'entrer
dans leur peine. On dit qu'elle est très-grande. On prétend que
plusieurs même ont déjà quitté Paris. Il y en a de pires, et ceux-là
resteront. Il est vrai que quelques-uns y sont retenus par leurs
places et par le patriotisme subit qu'ils ont montré en remplacement
du zèle qu'ils avaient voué au despotisme précédent. Ce recueil qui
les désoriente, les rendra plus circonspects et moins prompts à
susciter contre eux de justes ressentimens par des provocations
gratuites. Quand l'antre de Cacus fut ouvert par le sommet, Cacus
trembla.... mais ceci devient sérieux. Revenons à la police de Paris,
devenue elle-même la délatrice des délateurs, par les suites de cette
malheureuse journée du 14 juillet.
Si l'on veut se faire une idée juste de ce qu'était l'état des gens de
lettres en France avant la révolution, il faut parcourir, dans ce
livre, le chapitre intitulé: _de la Police sur la librairie, sur les
gens de lettres, sur les censeurs royaux, sur les nouvelles à la main,
sur les comédiens_. On a quelque peine à comprendre comment la raison
a pu se faire jour à travers tant d'obstacles. Il faut voir nos
meilleurs écrivains réduits à flatter un lieutenant de police, à
caresser un censeur, à tromper un ministre et tous ses agens. Voltaire
mit peut-être plus de temps à intriguer pour faire représenter
_Mahomet_, et à prévenir les dangers que pouvaient attirer sur lui
l'impression et la publication de son ouvrage, qu'il n'en mit à le
composer. Un de _messieurs_ fut très-scandalisé à la première
représentation de cette comédie; c'est ainsi qu'on désignait Mahomet
dans la grande chambre. Aussitôt cette comédie est dénoncée par M.
Joly de Fleury. Voilà Voltaire entre le parlement, le cardinal de
Fleury, M. de Maurepas, le lieutenant de police Marville, et se
moquant d'eux tous comme de raison. On convient que la pièce sera
retirée du théâtre, et qu'elle ne sera point livrée à l'impression.
Par malheur, Voltaire se laisse dérober son manuscrit; il se plaint de
ce vol au lieutenant de police, écrit au cardinal pour obtenir qu'on
prévienne l'impression; il avait pris soin que cela fût impossible. Il
écrit aux ministres pour se plaindre de ce contre-temps, qu'ils
avaient prévu; et l'auteur de Mahomet en est quitte pour quelques
complimens épistolaires, en dépit du parlement, toujours furieux
contre cette _comédie_ de Mahomet, toute propre, disaient messieurs, à
produire des Ravaillac, quoique l'objet de la pièce soit de dessiller
les yeux et d'arracher les poignards aux Ravaillac.
Il est heureux que Voltaire ait joint à ses talens celui de parvenir à
faire jouer ses tragédies, et de se tirer ensuite des embarras
qu'elles lui causaient. Si quelques moralistes sévères lui
reprochaient trop durement cette souplesse flexible et cette habileté
en intrigues, nous répondrions pour lui, que, dans son dessein de
_déniaiser_ les Français, il sacrifiait à ce grand but plusieurs
considérations d'un ordre inférieur; qu'en faveur de cette intention
philosophique, il se donnait l'absolution de ces petites peccadilles
en morale; qu'enfin, il était naturellement espiégle, et qu'après
tout, les plus honnêtes gens d'alors succombaient à la tentation de se
moquer du gouvernement: car cela s'appelait gouvernement. Ce
gouvernement était si étonné de l'être, si inquiet, si peu sûr de sa
force, qu'il avait peur de tout. C'est un plaisir de voir ses transes
à l'occasion du grand livre de madame Doublet. C'était un répertoire
de nouvelles dont les faiseurs de bulletins trouvaient le secret
d'attraper quelques bribes, accident qui alarma plus d'une fois Louis
XV; c'était une grande affaire que ce livre de madame Doublet, à
laquelle on essaya vainement d'imposer silence. Mais, dira-t-on,
pourquoi ne pas enfermer madame Doublet? L'objection est forte. Oui:
mais il faut savoir que madame Doublet était femme de _bonne
compagnie_, qu'elle _tenait à tout_, qu'elle était parente de M.
d'Argenson, de M. de Choiseul. Il faut donc traiter avec madame
Doublet, et capituler avec la toute-puissance du grand livre. C'était
un tribunal d'opinions privées qui préparait l'opinion publique,
toujours favorable à ceux qui contrariaient le despotisme. Plus d'une
fois il fut forcé de reculer devant ce tribunal, comme pour annoncer
avec quelle célérité il devait fuir un jour devant l'opinion
nationale.
Ce peu de pages suffit pour inspirer le désir de parcourir un recueil,
qui, en présentant aux Français le tableau de leurs mœurs, à l'époque
de leur régénération, leur offre des motifs nouveaux de bénir la
révolution qui les soulève hors de cette fange, et en même temps,
montrant aux étrangers l'amas des chaînes et des liens de toute espèce
sous lesquels gémissait la nation française, les met à la portée
d'évaluer les reproches que le despotisme expirant a multipliés contre
la liberté naissante.
Nous ne terminerons pas cet article sans recommander à la curiosité de
nos lecteurs un morceau sur la police de Londres. L'auteur y relève
plusieurs abus monstrueux qu'on s'étonne de trouver chez un peuple
cité si long-temps pour modèle des peuples éclairés. Mais ce qui
surprend davantage, et même au point d'exiger confirmation pour être
cru, c'est l'excès de misère d'une immense portion du peuple. Il porte
à deux cents mille hommes le nombre de ceux que cette misère accable
dans des quartiers de Londres presque inconnus des étrangers. Le
détail où il entre à cet égard fait frémir. Si ce tableau est fidèle,
les conséquences peuvent être funestes à la veille des secousses qui
menacent le gouvernement. Rapprochons de ce tableau les mots de la
pétition faite par une société nombreuse et respectée, celle des amis
de la constitution, «Nous croyons qu'il est impossible aux gens sages
de ne pas s'apercevoir que le temps approche où la justice sera exigée
d'un ton assez ferme pour ne pouvoir être refusée, quelque pénible
qu'il puisse être pour certaines personnes de souscrire à cette
demande.»
Dans un pays où l'on parle ainsi, et au sein d'une capitale, où une
immense population présente l'aspect d'une misère hideuse, telle qu'on
ne peut s'en former l'idée, en comparant les quartiers qu'ils habitent
avec ceux qu'habite à Paris la classe la plus indigente (ce sont les
termes de l'auteur); dans un tel état de choses, combien de temps
peuvent subsister les abus politiques dont se plaignent en Angleterre
les amis de la constitution, amis de la révolution française? Question
intéressante et digne d'occuper le cabinet de Saint-James.
SUR les _Mémoires du comte de Maurepas, ministre de la
marine_.--1792.