Cette naïveté si piquante et si rare est la perfection de ce genre.

Il y a loin des couplets de cette tournure à ces _calotes_, qui

tiennent une si grande place dans les travaux et dans l'opinion du

comte de Maurepas. S'il n'y a pas de quoi s'en étonner, puisqu'il

avoue franchement que la plupart sont de lui, il n'y a pas non plus de

quoi se vanter, car elles sont toutes de la dernière platitude. Je

m'en rapporte à qui pourra les lire jusqu'au bout: en voici des

échantillons.

Que dites-vous de la momie? (Voltaire.)

La soif de l'or le sèche ainsi,

Et le corrosif de l'envie.

Est-il assis, debout, couché?

Non, sur deux flageolets il flotte,

Entouré d'une redingotte,

Qu'à Londre il eut à bon marché.

Son corps tout disloqué canotte;

Sa mâchoire avide grignotte;

Son regard est effarouché.

Vous connaissez ce don Quichotte

Qui dans la cage est attaché;

Son sec cadavre est embroché

A sa rapière encore pucelle, etc.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Venez, savante Académie;

Encensez-le sur votre seuil;

Ces messieurs lui feront accueil,

Ou l'excuse la plus polie,

De n'avoir pas incorporé

Chez eux un mortel si taré.

Voltaire avec mépris les traite;

C'est leurs jetons seuls qu'il regrette, etc.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Mais ciel! qui bouche les passages?

Qu'entendons nous? quelles clameurs!

Haro sur le roi des rimeurs!

On veut l'arrêter pour les gages;

C'est un monde de souscripteurs,

De libraires et d'imprimeurs,

Parlant de vols, de brigandages, etc.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

En voici un autre:

Nous, les regens de la _calote_,

Aux fidèles de la marote,

A qui ces présentes verront;

Salut: Arouet, dit Voltaire;

Par un esprit loin du vulgaire,

Par ces mémorables écrits,

Comme aussi par ses faits et dits,

S'étant rendu recommandable,

Et ne croyant ni dieu ni diable,

Ayant de plus riches talens

Qu'aucun autre à quatre-vingts ans;

Savoir, boutique d'insolence,

Grand magasin d'impertinence,

Grenier plein de rats les plus gros, etc.

En voilà bien assez: tout est de cette force. Ce n'est pas là

tout-à-fait le ton de plaisanterie de Chapelle et d'Hamilton; mais

chacun a le sien, et c'était apparemment celui du comte de Maurepas.

Au reste, un ministre n'est pas obligé de bien faire des vers, ni même

de s'y connaître; mais peut-être l'est-il de s'occuper d'autre chose

que de recueillir avec tant de soin de si pitoyables rapsodies, et de

les grossir de ses productions.

Il insiste beaucoup sur l'importance dont étaient, selon lui, ces

_calotes_ dans l'opinion publique; il assure que les ministres les

commandaient dans l'occasion, et savaient en tirer parti pour écarter

des hommes dangereux ou de fausses opérations. Tout cela est

infiniment exagéré, et peut mériter quelques observations qui

réduiront le tout à l'exacte vérité.

On n'ignore pas que le ridicule a toujours été une arme puissante,

sur-tout chez les Français: nation regardée de tout temps comme

prodigieusement vaine, et chez qui cette vanité s'est exaltée en

raison de l'esprit de société, devenu, depuis Louis XIV, le plus

dominant de tous les esprits. De là l'empire de _la mode_, du _bon

ton_, et de toutes les petites choses qui influaient tant sur les

grandes, avant même que cet esprit fût formé; et du temps de la ligue,

la _Satire Ménippée_ combattit avec succès les sermons du fanatisme et

l'or de l'Espagne. Elle est restée dans toutes les bibliothèques comme

un monument historique très-précieux, parce que, malgré l'imperfection

du langage encore un peu grossier, elle joint un sel très-piquant au

développement très-instructif des intérêts et des menées de tous les

partis. Le Français, naturellement vif et malin, et aussi susceptible

de recevoir la vérité que l'erreur, accueillit beaucoup les

différentes pièces qui composent cette satire, écrites d'ailleurs par

les meilleurs esprits et les meilleurs citoyens du temps; et l'on ne

peut douter qu'elles n'aient contribué beaucoup à l'abaissement des

factieux et au rétablissement de Henri IV.

Du temps de la fronde, on ne négligea pas non plus cette arme du

ridicule; tous les partis s'en servirent d'autant mieux que tous y

prêtaient également. Les Mémoires du siècle dernier nous ont conservé

quelques-unes de ces nombreuses _mazarinades_, qu'on voyait éclore

chaque jour: quoique meilleures que les _calotes_, elles ne sont pas

bonnes, et l'on ne se souvient aujourd'hui que de quelques couplets de

Blot et de Marigny, qui sont véritablement fort heureux. Quant aux

_mazarinades_, toutes celles qui ne sont pas dans les Mémoires du

temps (et c'est, sans nulle comparaison, le plus grand nombre), sont

tellement anéanties, que rien ne serait plus difficile aujourd'hui que

d'en trouver un recueil; et quand par hazard on en voit un annoncé

dans les catalogues de ventes, c'est vraiment une rareté. Dès que les

intérêts du moment sont passés, tout ce qui n'a pas quelque mérite

réel fait pour tous les temps, tombe nécessairement dans le plus

profond oubli. M. de Maurepas nous assure gravement que les

bibliothèques ont conservé les _calotes_: je suis convaincu qu'excepté

chez quelque curieux bibliomanes, qui mettent leur amour-propre à

posséder ce que peu de personnes peuvent avoir et ce dont personne ne

se soucie, on aurait d'ailleurs bien de la peine à trouver ces copies;

et quiconque a des livres a la Satire Ménippée.

Il y a bien des raisons pour que ces _calotes_, que les Mémoires de

Maurepas ne feront pas revivre, aient depuis long-temps disparu de la

mémoire des hommes: 1º elles sont d'un goût détestable; et passé

l'instant de la curiosité et de la malignité, deux passions pour qui

tout est bon, la lecture en est dégoûtante; 2º l'uniformité d'un cadre

toujours le même, devait à la longue rebuter le public qui veut une

sorte de variété, même dans la méchanceté qui l'amuse; 3º pour vaincre

cette monotonie, le talent même n'aurait pas suffi; et si le talent se

permet quelquefois une saillie, une facétie, soit pour s'égayer, soit

pour se venger, il ne fait pas métier de brocarder indifféremment tout

le monde: il n'y en a point d'exemple: c'étaient donc les derniers des

écrivains, ou quelques méchans obscurs et timides, ou des hommes

médiocres et vains qui se faisaient une occupation et une jouissance

de ces sortes de libelles; et les productions de ces gens-là ne sont

jamais de durée; 4º dès que ce cadre fut connu, l'esprit de parti s'en

empara; et si quelques gens avaient été attaqués avec justice, quoique

grossièrement, bientôt on s'adressa sur-tout au mérite et à la

réputation en tout genre, parce que les méchans et les jaloux ont un

instinct (et c'est le seul qu'ils aient), qui les avertit qu'en

rabaissant tout ce qui vaut quelque chose, ils auront tous les sots

pour eux. C'est ce calcul sûr et facile qui a fait subsister tellement

quellement les Fréron, les Sabatier de Castres, les Clément, les

Linguet, les Royou, et autres de la même trempe, qui n'avaient

précisément que ce qu'il faut d'esprit pour être parmi les sots, ce

que les béliers sont parmi les moutons; c'est-à-dire pour se mettre à

la tête du troupeau et le mener: on sait ce qu'ils sont devenus, et

chacun est à portée d'apprécier leur caractère.

Si l'on veut avoir une idée de toute la bêtise de l'esprit de parti,

il faut lire, dans ces Mémoires, la _calote_ faite au sujet des

miracles du cimetière de Saint-Médard. On croirait d'abord que c'est

pour s'en moquer (et le champ était vaste), point du tout; c'est pour

en parler du ton de l'admiration la plus niaisement sérieuse: double

ineptie; car ce sérieux forme une disparate également ridicule avec le

sujet et avec le genre. Que dire des convulsionnaires de Saint-Médard,

distribuant des brevets de folie (car c'est ce que signifiaient les

_calotes_)? Ne sont-ce pas les Petites-Maisons assemblées pour rendre

un arrêt en forme contre le bon sens? et c'est ainsi que M. de

Maurepas s'imagine qu'on formait l'esprit public!

Ces Mémoires offrent, à toutes les pages, des preuves, non-seulement

de son peu de discernement et de goût, mais même du peu de

connaissance qu'il avait de la langue, défaut (on doit l'avouer) assez

rare à la cour, où l'on se piquait à un certain point de parler du

moins passablement. «M. de Tessé (dit-il), sans être un sot, était

bien l'_un des bonnes gens_ de son temps en fait de _spiritualité_.»

Peu de courtisans auraient ignoré que, quoiqu'on dise fort bien un

homme spirituel, le mot de _spiritualité_ ne s'applique jamais, dans

notre langue, qu'aux choses de la religion et du salut, et par

opposition aux choses temporelles.

Il dit, en propres termes, que les fables de la Motte _sont fort

sottes_; c'est ce jugement qui est une sottise. Les fables de la Motte

ne sont rien moins que _sottes_; et ce n'est pas l'esprit qui lui

manquait; il s'en faut de beaucoup; ces fables sont presque toutes

fort ingénieuses; ce qui leur manque, c'est le naturel et la grâce,

genre d'esprit rare et précieux, nécessaire sur-tout dans la fable; et

pourtant la Motte est parvenu, seulement à force d'esprit, à faire

quelques fables qui sont encore les plus jolies que nous ayons, je ne

dirai pas après La Fontaine, mais depuis La Fontaine; car après lui,

il n'y a rien.

«La première idée de la formation du _régiment de la calote_ (dit

encore l'auteur des Mémoires, toujours avec la même gravité) fut de

former une société qui aurait pour but de corriger les mœurs, de

réformer le style à la mode en le tournant en ridicule, et d'ériger un

tribunal opposé à celui de l'académie française.»

On a vu dans ce que j'ai cité, et l'on peut voir dans tout le reste,

avec quel style ces messieurs voulaient _réformer le style_ des

autres; on a vu, par les calomnies atroces et impudentes contre

Voltaire, comment ils prétendaient _corriger les mœurs_; et pour ce

qui est de l'académie, si le style des complimens de réception et des

pièces couronnées a long-temps prêté au ridicule, ce sont les bons

écrivains de l'académie même qui l'ont fait sentir, et qui l'ont

corrigé un peu mieux que l'ignorante grossièreté de _messieurs de la

calote_.

«La dernière des _calotines_ un peu connues est de 1744. Madame de

Pompadour, qui a un ton grivois et bourgeois à la cour, où elle eût dû

porter, pour plaire, le grand ton des premières favorites du roi,

entrait en convulsion au nom du _régiment de la calote_; et comme elle

succéda, _pour l'empire de la cour_, au cardinal de Fleury, ce

_régiment_, battu par l'autorité, disparut du royaume de France, où

l'on rira peu désormais, tant que madame de Pompadour régnera.»

On reconnaît aisément à ce passage le ministre que la favorite fit

renvoyer, non pas précisément pour une _calotine_, mais pour une

chanson assez jolie que tout le monde connaît et qui est par tout:

Une petite bourgeoise,

Elevée à la grivoise, etc.

Cette chanson fut attribuée à Maurepas, ennemi déclaré de la favorite,

et qui avait réellement fait le couplet contre elle, _sur les Fleurs_:

celui-là était de sa force; ce n'était qu'un calembourg; mais la

chanson était d'un homme de sa société, de Pont-de-Veyle; elle courut

toute la France; la marquise ne la pardonna pas, non plus que le

couplet, et parvint à s'en venger. Il est plaisant que l'auteur des

Mémoires, qui dit lui-même que rien n'a jamais empêché les Français de

rire et de chansonner, prétende que «son cher _régiment de la calote_

a disparu, battu par l'autorité.» Ce n'est pas _l'autorité_ qui

détruit ces _régimens-là_, c'est le dégoût et l'ennui. Il est encore

plus plaisant qu'il ne veuille plus qu'_on rie en France_, parce qu'il

n'est plus à la cour. On y a pourtant _ri_ depuis, et souvent de fort

bonne grâce. Jamais le Français n'a perdu le talent du couplet et de

l'épigramme; et il n'y a pas d'année qui n'ait vu des pièces de ce

genre, heureusement un peu meilleures que les _calotines_. M. de

Maurepas a beau nous répéter en termes exprès, que «toutes ces

_calotines_ sont d'un plaisant et d'un sel infiniment piquant»; on lui

répondra avec Molière:

Pour les trouver ainsi, vous avez vos raisons;

Mais vous trouverez bon qu'on en puisse avoir d'autres,

Qui se dispenseront de se soumettre aux vôtres.

Les éditeurs ont joint à ces Mémoires des _notes de M. Soulavie_, qui

sont fort loin d'ajouter quelque prix à l'ouvrage. Ce ne serait pas la

peine d'en dire davantage, si l'auteur de ces notes n'y montrait pas

autant de prétention que d'insuffisance, et si, en parlant avec un ton

magistral de tout ce qu'il n'entend pas, il n'appelait sur lui la

sévérité de la critique, qui doit remettre chaque chose à sa place. On

lui a déjà reproché universellement d'avoir prêté au maréchal de

Richelieu, dans la rédaction de ses Mémoires, un langage

révolutionnaire qui forme le contraste le plus étrange avec le

caractère et le tour d'esprit si connu de ce doyen des courtisans

despotes. Le mauvais succès de cette bigarrure grotesque aurait dû

corriger M. Soulavie, et l'avertir de se borner à remplir de son mieux

les fonctions d'éditeur et de compilateur: ce qui même était déjà plus

qu'il ne pouvait faire; car si ce travail n'exige pas de talent, il

demande au moins des connaissances, de la méthode et quelque habitude

d'écrire; il demande qu'on sache au moins un peu de français, et M.

Soulavie ne sait pas du tout sa langue et la parle très-mal. Mais

qu'importe? on veut faire le philosophe, le législateur, le savant, à

quelque prix que ce soit; et l'on fait des phrases, et puis des

phrases, qui n'ont pas de sens; et l'on accumule les erreurs, et les

bévues, et les solécismes; et l'on nous annonce encore fastueusement

un ouvrage _sur le progrès des lettres sous le règne de Louis XV_. Il

faut voir comment M. Soulavie est en état de faire un pareil ouvrage.

M. Soulavie, qui était auparavant M. l'abbé Soulavie, s'étend

particulièrement sur le clergé, et en vient encore à nous prouver que

c'est l'_ignorance_ qui l'a perdu. On a déjà réfuté[13] cette fausseté

notoire pour tout homme un peu instruit; et puisqu'il la répète,

j'ajouterai que MM. l'ancien évêque d'Autun, l'archevêque d'Aix,

l'archevêque de Toulouse, l'évêque de Rhodès, l'abbé de Montesquiou et

bien d'autres, ont peut-être un peu plus d'esprit, de savoir, que M.

l'abbé Soulavie lui-même, quoiqu'il lui soit très-permis de ne pas

s'en douter.

[13] Dans l'_Extrait des Mémoires de Massillon_.

«Le père le Tellier, _profond jésuite_, voulait, pour faire régner sa

compagnie, plonger le reste du clergé dans l'ignorance.» Pas un mot de

vrai. Le Tellier n'était pas du tout _profond_, si ce n'est en

friponnerie; c'était le brouillon le plus emporté, le plus hardi

faussaire, et le plus effronté coquin qui se soit trouvé de Caen à

Vire. Ce n'était point par l'_ignorance du clergé_ qu'il voulait

_faire régner sa compagnie_; c'était par l'intrigue, par l'ascendant

de la cour de Rome sur un roi dévot, par l'importance donnée à une

prétendue _hérésie_ de la façon des jésuites, par l'imputation banale

de jansénisme, qui servait à écarter quiconque ne voulait pas du joug

ultramontain et par conséquent jésuitique, et défendait les libertés

gallicanes. Ces mêmes querelles, qui d'ailleurs firent tant de mal,

loin de _plonger dans l'ignorance_, aiguisèrent les esprits et

entretinrent un germe d'indépendance qui peu à peu s'étendit plus loin

que les controverses. Les écrits des bons jansénistes prouvent qu'ils

n'étaient pas moins ennemis du gouvernement absolu, que de

l'infaillibilité romaine; et on le savait si bien, que c'était sous ce

point de vue qu'on les rendait odieux à Louis XIV et à Louis XV. M.

Soulavie a-t-il lu, par hasard, l'_Institution d'un prince_, par

Duguet? il y trouvera trente décrets de l'assemblée constituante. Mais

quand on a passé sa vie à compulser d'innombrables manuscrits

ministériels, remplis de petits faits et de grandes inutilités, pour

en faire des extraits informes et volumineux, a-t-on le temps de lire

les bons livres? Quand on s'occupe à rédiger et à imprimer ce qu'ont

pensé les autres, a-t-on le temps de s'instruire et de s'accoutumer à

penser?

Il fait grand bruit de l'influence des sulpiciens et des lazaristes,

gens de l'autre monde depuis quarante ans. Il ne sait pas que le règne

des _cheveux plats_ et des _grands chapeaux_, commencé sous Fleury, a

fini avec Boyer l'imbécille; qu'à dater de l'évêque d'Orléans, on

éloignait le bigotisme comme dangereux, et qu'on préférait les esprits

doux et concilians, tous ceux qui n'avaient point d'affiche; qu'on

craignait tellement le bruit dont on était las, qu'il valait mieux

être un peu libertin que trop rigoriste; qu'à cette même époque, la

philosophie s'était déjà glissée jusques sous le rochet et la barette,

et que l'archevêque de Vienne (Pompignan) s'en plaignit amèrement dans

une assemblée du clergé, criant que _la moderne philosophie avait

infecté même le sanctuaire_, déclamation qui fut très-mal accueillie;

qu'en un mot, c'était l'esprit du monde, des affaires et de la cour,

qui, de nos jours, dominait dans le clergé, et nullement celui des

sulpiciens et des lazaristes. M. Soulavie a beau avoir été abbé; il a

besoin d'apprendre son histoire de l'église, et il est honteux qu'un

profane soit obligé de la lui enseigner.

Il prétend que ce même Pompignan, dont je viens de parler, _se

repentit d'avoir influé sur le nouvel ordre de choses_. Il n'y

_influa_ pas; il le suivit un moment avec circonspection; il

n'apercevait pas jusqu'où ce _nouvel ordre_ irait, et le grand âge

avait affaibli son fanatisme.

«Le clergé dut sa grandeur primitive à ses vertus et à ses lumières.»

C'est confondre _le clergé_ avec ce qu'on appelle _la primitive

église_, celle des quatre premiers siècles, qui n'était point

proprement un _clergé_. Elle n'avait alors ni puissance, ni richesses,

ni crédit; et c'est alors qu'elle fut respectable. Quand Constantin

l'eut mise sur le trône, l'ambition, la fureur de dominer la

corrompit; et les circonstances la servirent. Ce que M. Soulavie

appelle _la grandeur primitive du clergé_, et ce que j'appelle sa

domination, fut l'ouvrage non pas de _ses lumières et de ses vertus_,

mais de l'ignorance universelle, suite de l'invasion des Barbares. Les

prêtres seuls savaient lire; il leur fut aisé de tout rappeler au

règne spirituel, chez des peuples abrutis et superstitieux. Voilà ce

que tout le monde sait, ce que tout le monde a dit, et ce que M.

Soulavie seul paraît ignorer.

«Le clergé, dans sa _décrépitude_, laisse à peine _à nous historiens_

et à la postérité, quelques personnages _dignes de ses regards_; M. de

Pompignan, M. de Bernis, à Rome, sont ceux que _nous osons citer_.»

Je ne sais pas trop comment M. Soulavie est _un historien_; je ne lui

conseille pas même d'essayer de l'être. M. de Pompignan n'est

nullement _un personnage digne des regards de la postérité_: c'était

un assez bon homme, théologien et prédicateur de son métier, et rien

de plus.

«M. de Bernis, avec de la probité, des qualités, _des talens et des

ouvrages de tous les temps_, n'a peut-être pas la force de quitter

_des restes d'opinions et un séjour de délices_, pour venir terminer

sa carrière en patriote.»

M. de Bernis a montré en effet _de la probité_, _des qualités_, _des

talens_ agréables. Il n'y a pas dans tout cela de quoi occuper

beaucoup _la postérité_. Ce qui pourrait marquer le plus auprès

d'elle, c'est le traité d'alliance avec l'Autriche; mais _la

postérité_ saura comme nous que ce ne fut point son ouvrage, et ce

n'est pas tant pis pour lui; il ne fit guères que le signer; c'étaient

madame de Pompadour et M. de Staremberg, et surtout Kaunitz qui

avaient tout fait. M. de Bernis n'a eu d'extraordinaire que sa grande

fortune, et nous savons quelle en fut l'origine. Il a fait quelques

jolis vers et beaucoup de médiocres; ce ne sont-là ni _des ouvrages_,

ni _des talens de tous les temps_. Je ne sais ce que c'est que des

_restes d'opinions_, car je ne connais pas les siennes,

qu'apparemment M. Soulavie connaît mieux que moi; mais je sais qu'il

est tout naturel qu'à l'âge de M. de Bernis, on ne change point

d'opinion, quelle qu'elle soit, et qu'on reste où l'on se trouve bien;

et certainement M. de Bernis ne pourrait pas être à Paris aussi bien

qu'à Rome, quoique Rome ne soit pas plus _un séjour de délices_ que

Paris.

«Le presbytérianisme, bafoué en France, méprisé du haut clergé,

éloigné des anciennes assemblées de l'église gallicane, privé de tout

son avancement, exilé, emprisonné par ses supérieurs, _dans ses fautes

réelles ou prétextées_, a fait, dans l'état ecclésiastique, une

révolution _égale et parallèle avec celle_ que la bourgeoisie

française a faite relativement à la noblesse.»

Il y a là beaucoup d'idées confuses et erronées. D'abord le

presbytérianisme, qui ne peut signifier parmi nous que le jansénisme,

n'a été _bafoué_, en France, que dans le temps de la folie des

_convulsions_, qui lui a porté un coup mortel. Jusques-là, l'opinion

publique était pour lui; il résista même à la prépondérance de Louis

XIV, qui s'étendait d'ailleurs jusques sur les esprits. Cette secte

eut long-temps de grands avantages; elle les devait au mérite éminent

de ses chefs, à la persécution toujours odieuse, à des principes de

liberté toujours chers aux hommes, et qui ne cèdent qu'à l'intérêt

personnel; elle avait raison pour le fond; son seul tort était de

mettre trop d'importance à des controverses d'école; mais c'était

alors le tort de tout le monde. Elle vint à bout, même dans sa

décadence, d'abattre ses ennemis les jésuites, qui l'avaient

long-temps foulée aux pieds; elle fut redevable de cette victoire aux

parlemens, qui faisaient cause commune avec elle, et à qui la

faiblesse de ministère avait rendu de l'influence; aux fautes des

jésuites, qui s'étaient fait craindre et détester partout; et plus

particulièrement encore, au caractère décidé du duc de Choiseul, qui,

choqué de la réponse arrogante du pape, _Sint ut sunt, aut non sint_,

détermina enfin Louis XV, dont la pusillanimité irrésolue cherchait

encore des accommodemens, à livrer aux magistrats cette milice

ultramontaine, dont le chef avait osé dicter au pape cette réponse

imprudente, qui n'était ni de notre siècle ni de la politique romaine.

Sans le duc de Choiseul, qui avait une manière de penser

philosophique, quoiqu'il n'aimât pas les philosophes, le roi n'eût

jamais retiré la main puissante qui soutenait encore les jésuites, et

qui arrêtait les parlemens.

Les jansénistes tombèrent aussi et devaient tomber avec les jésuites;

les premiers n'avaient plus d'existence que celle que leur conservait

la haine qu'on portait aux jésuites; et depuis la destruction de

ceux-ci, on ne parla plus de leurs adversaires.

Ce n'est donc pas l'esprit presbytérien ni janséniste qui a détruit le

clergé; c'est avant tout, l'indifférence philosophique qui apprit à

ne plus le considérer que sous les rapports du gouvernement: et ces

rapports le montraient évidemment comme une corporation

anti-politique, comme un des arcs-boutans du despotisme, comme

tellement redoutable qu'il pouvait toujours renaître de ses débris,

s'il n'était entièrement anéanti; ce fut ensuite l'opportunité de

faire de ses dépouilles une ressource immense pour la nation; et la

ruine entière de ce corps était liée intimement au plan de Mirabeau

pour les assignats: c'est lui qui porta ces deux grands coups à la

fois.

M. Soulavie a confondu la révolution dont les suites devaient

entraîner la chute du clergé, avec la constitution civile de ce même

clergé; c'est ici seulement qu'il s'est mêlé un reste de jansénisme.

Des hommes nourris dans l'attachement aux opinions religieuses

inséparables de leur secte, crurent qu'il fallait un clergé

_constitutionnel_, et vinrent à bout de l'établir, parce qu'on avait

besoin de la partie inférieure du clergé, qui, toujours opprimée,

s'était rangée du côté de la révolution; ils l'établirent du moins sur

les bases d'égalité et de liberté, conformément aux principes que les

jansénistes avaient toujours professés. Voilà toute la part qu'ils ont

eue dans ce qui concerne le clergé. Ont-ils bien fait? c'est ce qu'il

serait superflu d'examiner ici, et ce que le temps décidera.

Œuvres Complètes de Chamfort (Tome 3) Recueillies et publiées, avec une notice historique sur la vie et les écrits de l'auteur. · 第 24 / 26 段