des hommes, le génie alors le transporte dans une région supérieure,
d'où il lui montre une moitié de notre globe, une partie de l'Europe,
de l'Afrique, et surtout cette portion de l'Asie où s'élevèrent
autrefois de si puissans empires. Il lui développe les causes de la
prospérité et du malheur des nations, les principes des sociétés,
l'origine des gouvernemens et des lois, et enfin les vices qui
entraînèrent la ruine des anciens états. De l'amour de soi, éclairé,
bien ordonné, naquit le bonheur individuel, et ensuite le bonheur
social; de l'amour de soi, aveugle et mal ordonné, naquirent d'abord
tous les maux individuels, et depuis tous les maux politiques.
Partout où les lois conventionnelles se trouvèrent conformes aux lois
de la nature, une grande prospérité fut le signe et la récompense de
cet accord. Là, les hommes, jouissant de la liberté et de la sûreté de
leurs personnes et de leurs propriétés, purent déployer toute
l'étendue de leurs facultés, toute l'énergie de l'amour de soi-même;
et lorsque, dans certains lieux, à certaines époques, les peuples
réunirent l'avantage d'être bien gouvernés à celui d'être placés sur
la route de la circulation la plus active, il se forma chez eux des
entrepôts florissans de commerce et des siéges puissans de domination.
Telles furent les causes qui amenèrent sur les rives du Nil et de la
Méditerranée, du Tigre et de l'Euphrate, les richesses de l'Inde et de
l'Europe, qui les y entassèrent, et accrurent successivement la
splendeur de cent métropoles.
Les peuples, devenus riches, appliquèrent le superflu de leurs moyens
à des travaux d'utilité commune et publique; et ce fut là, dans chaque
état, l'époque de ces ouvrages dont la magnificence étonne l'esprit,
de ces puits de Tyr, de ces digues de l'Euphrate, de ces forteresses
du Désert, de ces aqueducs de Palmyre, etc.
L'auteur passe ensuite au développement des maux politiques qui minent
par degrés les états, et les conduisent au despotisme, et à cet état
de choses où le peuple ne voit plus dans ses chefs qu'une faction
d'ennemis publics. Il applique ses principes à tous les grands
empires de l'Asie; et il voit ces empires décroître, s'affaiblir,
s'anéantir, lorsque les lois physiques du cœur humain s'y trouvèrent
enfreintes et audacieusement violées. Pendant que le jeune homme
remplissait son esprit des leçons du génie bienfaisant qui daigne
l'instruire et l'éclairer, des tourbillons de fumée et de flammes
s'élèvent des bords de la mer Noire et des champs de la Crimée;
affligé, il regarde le génie bienfaiteur qui lui apprend le sujet de
ces combats: le gouvernement, la religion, les mœurs, le fanatisme
réciproque des Russes et des Turcs, qui, dans leurs prières, associent
le ciel à leurs fureurs, en lui demandant sa faveur et la victoire.
«Prières sacriléges, retombez sur la terre! s'écrie le génie avec
véhémence; et vous, cieux, repoussez des vœux homicides!» Cette
superstition lui rappèle toutes celles des deux peuples ennemis; et
renforçant ici les traits dont il a peint plus haut la tyrannie, il
recueille tous ceux qui caractérisent le despotisme ottoman. Le jeune
homme qui retrouve en Europe et dans notre siècle, les mêmes crimes,
les mêmes erreurs qui ont détruit les anciens empires de l'Orient,
croit que l'homme est destiné à renouveler sans cesse le même cercle
d'égaremens et d'infortunes. Cette idée le jette dans une profonde
consternation. Son guide s'en aperçoit, et combat cette méprise
funeste. Il fait repasser sous ses yeux les différentes époques de
l'histoire. Il lui montre qu'au moins les malheurs du genre humain
n'ont point été perdus pour son instruction. Il combat surtout l'idée
d'une perfection rétrograde, par laquelle les tyrans s'attachent à
détruire l'espérance d'une perfection progressive. Il lui rend
sensibles tous les progrès de la société, par la comparaison des
siècles passés et des temps modernes, par la destruction d'un grand
nombre de préjugés politiques et religieux, par les hasards heureux
qui ont fait tourner à l'avantage des peuples certains abus, certains
inconvéniens, surtout par le bienfait divin de l'art de l'imprimerie.
A ces motifs de consolation, le voyageur oppose le tableau affligeant
que présente encore la société sur la plus grande partie du globe:
l'Asie entière ensevelie dans les ténèbres; le Chinois gouverné par
des coups de bambou; l'Indien accablé de préjugés, enchaîné par les
liens sacrés de ses castes; l'Arabe affaibli dans l'anarchie de ses
tribus; l'Africain dégradé de la condition d'homme; les peuples du
Nord réduits à celle des troupeaux, jouets de grands propriétaires,
etc.
La douleur et l'affliction qui pénètrent le voyageur, excitent un
nouveau degré d'intérêt dans l'âme du génie; et anticipant de quelques
années sur le siècle prêt à naître, il le fait jouir du plus grand
tableau qu'ait présenté la révolution française.
Au sein d'une vaste cité, dans le mouvement prodigieux qu'excite une
sédition violente, on voit un peuple innombrable s'agiter et se
répandre à flots dans les places publiques. «Quel est donc disent-ils,
ce prodige nouveau? Quel est ce fléau cruel et mystérieux? Nous sommes
une nation nombreuse, et nous manquons de bras! Nous avons un sol
excellent, et nous manquons de denrées! Nous sommes actifs, laborieux,
et nous vivons dans l'indigence! Nous payons des tributs énormes, et
l'on nous dit qu'ils ne suffisent pas! Nous sommes en paix au dehors,
et nos personnes et nos biens ne sont pas en sûreté au dedans! Quel
est donc l'ennemi caché qui nous dévore?»
Et des voix parties du sein de la multitude répondirent: «Elevez un
étendart distinctif, autour duquel se rassemblent tous ceux qui, par
d'utiles travaux, entretiennent et nourrissent la société, vous
connaîtrez l'ennemi qui vous ronge.»
L'étendart ayant été levé se trouva tout à coup partagé en deux corps
inégaux et d'un aspect contrastant: l'un, innombrable, offrait dans la
pauvreté générale des vêtemens, et l'air maigre et hâlé des visages,
les indices de la misère et du travail; l'autre, petit groupe,
fraction insensible, présentait, dans la richesse des vêtemens, et
dans l'embonpoint des visages, les symptômes du loisir et l'abondance.
Ces deux corps en présence, front à front, s'étant considérés avec
étonnement, je vis, d'un côté, naître la colère et l'indignation, de
l'autre, une espèce d'effroi; et le grand corps dit au plus petit:
«Pourquoi êtes-vous séparé de nous? n'êtes-vous donc pas de notre
nombre?--Non, répondit le groupe, vous êtes le peuple; nous autres,
nous sommes une classe distinguée, qui avons nos lois, nos usages, nos
droits particuliers.
LE PEUPLE.
«Et quel travail exerciez-vous dans notre société?
LA CLASSE DISTINGUÉE.
»Aucun: nous ne sommes pas faits pour travailler.
LE PEUPLE.
»Comment avez-vous acquis ces richesses?
LA CLASSE DISTINGUÉE.
»En prenant la peine de vous gouverner.
LE PEUPLE.
«Quoi! voilà ce que vous appelez gouverner! Nous fatiguons, et vous
jouissez! Nous produisons, et vous dissipez! Les richesses viennent de
nous, et vous les absorbez! Hommes distingués, classe qui n'êtes pas
le Peuple, formez une Nation à part, et gouvernez-vous vous-mêmes.»
Alors le petit groupe délibérant sur ce cas nouveau, quelques-uns
dirent: «Il faut nous rejoindre au peuple, et partager ses fardeaux et
ses occupations; car ce sont des hommes comme nous;» et d'autres
dirent: «Ce serait une honte, une infamie de nous confondre avec la
foule; elle est faite pour nous servir.»
Et les gouverneurs civils dirent: «ce Peuple est doux et naturellement
servile; il faut lui parler du roi et de la loi, et il va rentrer dans
le devoir, «_Peuple, le Roi veut, le Souverain ordonne_.»
LE PEUPLE.
»Le roi ne peut vouloir que le salut du peuple; le souverain ne peut
ordonner que selon la loi.
LES GOUVERNEURS CIVILS.
»La loi veut que vous soyez soumis.
LE PEUPLE.
»La loi est la volonté générale, et nous voulons un ordre nouveau.
LES GOUVERNEURS CIVILS.
»Vous serez un peuple rebelle.
LE PEUPLE.
»Les nations ne se révoltent point: il n'y a de rebelles que les
tyrans.
LES GOUVERNEURS CIVILS.
»Le roi est avec nous, et il vous prescrit de vous soumettre.
LE PEUPLE.
»Les rois sont indivisibles de leurs nations. Le roi de la nôtre ne
peut être chez vous; vous ne possédez que son fantôme.»
Et les gouverneurs militaires s'étant avancés, dirent: «Le peuple est
timide; il faut le menacer; il n'obéit qu'à la force: «_Soldats,
châtiez cette foule insolente._»
LE PEUPLE.
»Soldats, vous êtes notre sang, frapperez-vous vos frères? Si le
peuple périt, qui nourrira l'armée?»
Et les soldats, baissant leurs armes, dirent à leurs chefs: «Nous
sommes aussi le peuple; montrez-nous l'ennemi.»
Alors les gouverneurs ecclésiastiques dirent: «Il n'y a plus qu'une
ressource; le peuple est superstitieux, il faut l'effrayer par les
noms de dieu et de la religion. _Nos chers frères, nos enfans, Dieu
nous a établis pour vous gouverner._»
LE PEUPLE.
«Montrez-nous vos pouvoirs célestes.
LES PRÊTRES.
»Il faut de la foi; la raison égare.
LE PEUPLE.
»Gouvernez-vous sans raisonner?
LES PRÊTRES.
»Dieu veut la paix; la religion prescrit l'obéissance.
LE PEUPLE.
»La paix suppose la justice: l'obéissance veut connaître la loi.
LES PRÊTRES.
»On n'est ici-bas que pour souffrir.
LE PEUPLE.
»Donnez-nous l'exemple.
LES PRÊTRES.
»Vivrez-vous sans dieu et sans rois?
LE PEUPLE.
»Nous voulons vivre sans tyrans.
LES PRÊTRES.
»Il vous faut des médiateurs, des intermédiaires.
LE PEUPLE.
»Médiateurs auprès de dieu et des rois, courtisans et prêtres, vos
services sont trop dispendieux: nous traiterons désormais directement
nos affaires.»
Et alors le petit groupe dit: «Nous sommes perdus, la multitude est
éclairée.»
Et le peuple répondit: «Vous êtes sauvés; car puisque nous sommes
éclairés, nous n'abuserons pas de notre force; nous ne voulons que nos
droits; nous avons des ressentimens, nous les oublions; nous étions
esclaves, nous pourrions commander; nous ne voulons qu'être libres,
nous le sommes.»
Continuant alors de dévoiler au jeune voyageur cet avenir si heureux
et si prochain, le génie lui montre le même peuple, l'assemblée de
législateurs choisis pour poser les bases de la société sur la
justice, l'égalité, la liberté. Ce spectacle fait couler de ses yeux
des larmes d'attendrissement et de joie; et s'adressant au génie, il
s'écrie: «Que je vive maintenant, car désormais j'ai tout espéré.»
Cependant le cri solennel de la liberté et de l'égalité réveille
par-tout toutes les classes des tyrans civils et sacrés, qui trompent
les rois et oppriment les peuples. Ils forment une ligue contre
l'ennemi commun; mais la nation libre garde le silence; et se montrant
toute entière en armes, elle tient une attitude imposante.
Ici M. Volney, assuré de l'intérêt de ses lecteurs, et continuant à
faire du merveilleux un usage aussi heureux que hardi, ouvre à leurs
yeux une scène non moins attachante, et non moins dramatique. Il
suppose que, pour dissiper entièrement ses alarmes sur les destinées
futures du genre humain, le génie le rend présent à une assemblée
générale de toutes les nations. Il voit réunis dans une vaste enceinte
tous les peuples de l'univers, qu'il caractérise tous par la
différence de leurs traits et de leurs costumes. L'objet de cette
assemblée n'est point le même que celui de la précédente. Dans la
première partie de son ouvrage, l'auteur fait l'histoire du despotisme
politique. La seconde est dirigée contre le fanatisme religieux. Il
passe en revue tous les systèmes de religion, toutes les sectes;
Musulmans, Chrétiens, Juifs, Perses, Bramines, le Houre, le Sintoiste,
le Chinois sectateur de Fô, le Siamois sectateur de Sammonokodom, le
Tibétain adorateur de la, etc., etc., etc., enfin les nations sauvages
qui, n'ayant aucune des idées des peuples policés sur dieu, ni sur
l'âme, ni sur une autre vie, ne forment aucun système de culte.
La recherche de la vérité est l'objet de cette assemblée. Tous
prétendent la posséder: elle leur a été révélée par dieu même. Tous
allèguent leurs miracles, leurs martyrs; tous veulent l'être, et
mourir pour leur religion. Cette ardeur étant commune à tous, n'est
donc pas une preuve de la vérité, puisque chacun d'eux prétend la
posséder exclusivement. Alors on procède avec ordre. Un Musulman
obtient la parole. A peine a-t-il ouvert la bouche, que des Musulmans
d'une autre secte le récusent et le réfutent. Enfin, l'un d'eux
parvient à faire entendre les dogmes de Mahomet; il s'élève contre la
plupart de ces dogmes une réclamation générale. Un théologien
catholique prouve que la religion de Mahomet n'est pas révélée,
puisque la plupart des idées qui en font la base existaient long-temps
avant elle. Le Catholique n'est pas mieux traité par le rabbin; tous
deux se réunissent aux Musulmans, pour traiter les Parsis d'idolâtres.
Les brames, à qui leur religion même ordonne le silence sur leurs
dogmes, refusent de les révéler; mais quelques Européens, qui, dans
ces derniers temps, ont eu connaissance de leurs livres, ayant révélé
leurs rites et leurs mystères, il s'éleva de toutes parts des murmures
mêlés d'éclats de rire qui interrompaient l'orateur. Un lama du Tibet
prétend que cette religion n'est qu'un mélange du paganisme des
occidentaux, mêlé grossièrement à la doctrine spirituelle; et sur
l'exposé qu'il fait de cette doctrine, il s'attire un reproche à peu
près pareil d'un théologien catholique. Alors le lama prouve aux
chrétiens, par leurs auteurs même, que cette doctrine était répandue
dans l'Orient plus de mille ans avant le christianisme.
Ces disputes ayant excité dans l'assemblée un grand tumulte, les
législateurs, après avoir obtenu silence, non sans peine, réduisent la
question à savoir comment se sont transmises de peuple à peuple toutes
les idées métaphysiques devenues opinions religieuses. Ils invitent
les hommes de l'assemblée qui se sont occupés de ces études, à lui
faire part de leurs lumières.
Alors s'avance un groupe formé d'hommes qui abandonnent leurs divers
étendards (chaque religion, chaque secte avait le sien), et qui, sans
arborer d'étendard particulier, s'avancent dans l'arène; et l'un d'eux
prend la parole.
L'orateur, prenant la société à son origine, établit que, dans les
premiers temps, l'homme a modelé ses idées de l'être suprême, sur
celle des puissances physiques qu'il a personnifiées par le mécanisme
du langage et de l'entendement. Il en résulta, dans les siècles de
cette grossière ignorance, que la divinité fut d'abord variée et
multipliée, comme les formes sous lesquelles elle parut agir: chaque
être fut une puissance, un génie; et l'univers, pour les premiers
hommes, fut rempli de dieux innombrables.
A la seconde époque, les besoins de l'agriculture ayant amené
l'observation et la connaissance des cieux, les idées prises dans un
système astronomique firent envisager sous un nouveau point de vue les
puissances dominatrices et gouvernantes; et alors s'établit le
_sabéisme_ ou culte des astres.
Les progrès de l'astronomie avant fait saisir les rapports entre
telles étoiles ou tel groupe d'étoiles, et la raison de telle ou telle
production de la terre, ou l'apparition de tel animal, cette
production et cet animal devinrent des symboles dont le nom fut avec
le temps une source d'erreurs et d'équivoques; de-là le culte des
animaux, c'est-à-dire l'idolâtrie.
Cependant il se faisait chaque jour de nouveaux progrès dans les
sciences, et le systême du monde se développant graduellement aux yeux
des hommes, il s'éleva dans les pays où les prêtres étaient
astronomes, diverses hypothèses sur ses effets et ses agens; et ces
hypothèses devinrent autant de systèmes théologiques. On observa que
toutes les opérations de la nature, dans sa période annuelle, se
résumaient en deux principales, celle de produire et celle de
détruire; on vit, dans la nature, deux puissances contraires, une
puissance de fécondité, de création, une autre de destruction et de
mort. C'est la doctrine du dualisme, d'où découle celle des génies,
des anges de bienfaisance, de science et de vertu, et celle des
génies, des anges d'ignorance, de méchanceté, de vice.
Les idées, en s'éloignant de leur source, produisirent celle d'un
nouveau ciel, d'un autre monde, etc.
Enfin, les analyses savantes d'une physique perfectionnée ayant fait
découvrir, dans la composition de tous les corps, un feu élémentaire
ou qui paraît l'être, de nouveaux systèmes de théologie firent de Dieu
un être à la fois effet et cause, agent et patient, principe moteur et
chose mue; d'autres, le séparant de la matière, l'appelèrent âme
intelligente, esprit; et les religions anciennes découlèrent d'une de
ces sources.
Ici l'auteur appuie ses idées de toutes les ressources d'une vaste
érudition. Plusieurs de ces idées ne seront point nouvelles pour la
plupart des hommes instruits; mais ce qui lui appartient et ce qui
plaira à tous, ce sont les développemens qu'il leur donne, et
l'intérêt qu'il sait y répandre. Cependant l'étendue qu'il leur donne
paraîtra sans doute excessive et trop hasardée. Il sera attaqué à la
fois par les partis érudits et les théologiens.
Clamore incendunt cœlum Troësque Latinique.
Ceux qui ont lu ou qui liront l'ouvrage de M. Volney, sentiront que ce
vers s'applique particulièrement à un des chapitres de son livre, où
l'auteur paraît avoir été emporté trop loin par l'esprit systématique.
Cette fois, les théologiens pourront avoir de leur côté quelques
philosophes, avantage auquel, depuis assez long-temps, ils ne sont
plus accoutumés. M. Volney doit s'attendre à être fortement réfuté;
mais sans doute il s'est muni d'armes suffisantes contre ses
adversaires: il doit avoir le sentiment de sa force et se flatter
comme un des personnages de l'Enéide.
Se satis ambobus Teucrisque venire, Latinisque.
Revenons à l'orateur de M. Volney, dont le discours a mis en fureur
tous les théologiens de toutes les sectes. Les législateurs ramènent
la paix: un groupe d'hommes sauvages et simples font sentir aux
docteurs l'inutilité de leurs connaissances, et les embarrassent par
des argumens que leur simplicité même rend péremptoires. Les
législateurs ayant fait sentir que les causes de ces dissentimens
n'existaient pas dans les objets eux-mêmes, mais dans l'esprit de ceux
qui contestaient, en concluent que, si les hommes veulent vivre en
paix, il faut tracer une ligne de démarcation entre les objets
vérifiables, c'est-à-dire, qu'il faut ôter tout effet civil aux
opinions théologiques et religieuses.
Ce résultat, désagréable aux prêtres, excite leurs réclamations,
auxquelles on réplique par le récit de la conduite qu'ils ont tenue
dans tous les siècles et dans tous les pays. Convaincus de la justice
de ces reproches, ils avouent leurs crimes, qu'ils excusent sur la
superstition des peuples et sur les besoins d'être trompés, comme les
rois justifient leur despotisme par la disposition des peuples à la
servitude: deux profondes vérités que les législateurs recommandent au
souvenir des nations.
Cet ouvrage, fruit des méditations de plusieurs années, avait été
commencé au moment où M. Volney, de retour en France, eut publié son
_Voyage de Syrie_. La révolution française, en nourrissant les idées
dont le germe était soutenu dans son Voyage, a mis le talent de
l'auteur au niveau de son sujet. Son talent s'est élevé avec les
circonstances qui ont fait passer sous ses yeux le tableau des grands
événemens qu'avait pressentis sa sagacité. Si quelques esprits sévères
s'étonnaient de l'emploi qu'il a fait du merveilleux dans un écrit de
ce genre, rempli de vérités austères, et quelquefois même abstraites,
on pourrait répondre que peut-être n'existait-il pas d'autre moyen
d'en adoucir la sécheresse, de les rendre sensibles, et de faire
briller d'évidence celles que, sans cet artifice, il eût fallu
développer longuement, avec fatigue pour ses lecteurs et pour
lui-même. Egalement riche d'imagination et d'érudition, l'usage sobre
et mesuré qu'il fait de l'un et de l'autre n'est pas le moindre éloge
qu'on puisse faire de son ouvrage, quoiqu'elles n'y soient toutes les
deux qu'un mérite bien subordonné à celui de la philosophie forte et
profonde qui a dicté cet excellent écrit.
SUR _l'Éloge historique de Louis-Joseph-Stanislas_ LE FÉRON,
_premier Commandant de la Garde nationale de Compiègne_; par M.
CHABANON l'aîné, de l'Académie française, de celle des
Inscriptions. (1791).
On peut compter, parmi les bienfaits de la liberté, la juste
distribution de la louange publique. Réservée autrefois presque
exclusivement au rang, à la naissance, aux grandes places, elle était
accueillie froidement par des hommes qui ne pouvaient y prétendre, qui
entendaient célébrer des vertus et des talens auxquels ils ne
croyaient guère, ou tout au plus, vanter des services rendus au
gouvernement pour obtenir ses récompenses, et non pas à la nation pour
mériter son estime. Ces idées, quoique peu développées dans des hommes
peu réfléchis, n'en exerçaient pas une influence moins réelle,
défavorable au panégyriste comme à son héros: nul intérêt commun
n'attirait à eux ni l'auditeur ni le lecteur. La liberté seule pouvait
créer cet intérêt qui anime tout, qui paie d'un sentiment intime tous
les services rendus à l'état, qui regarde comme une propriété
nationale toute vertu, tout talent, en quelque lieu de l'empire que
l'un ou l'autre se soit développé. La mort du jeune Le Féron, qui fut
une calamité pour ses concitoyens à Compiègne, fut ressentie
douloureusement, même dans la capitale, quoiqu'occupée alors des plus
grands intérêts. En le voyant pleuré ou regretté par ceux qu'il avait
servis sur un théâtre si resserré, on fut touché de la mort prématurée
d'un jeune homme qui donnait de grandes espérances à la patrie. Honoré
à Compiègne de deux éloges publics, un ami a senti le besoin de rendre
un troisième hommage à sa mémoire. M. Chabanon, lié avec lui par les
mêmes principes, par la passion de la liberté et de l'égalité qui les
animait l'un et l'autre, a répandu quelques fleurs sur la tombe de son
ami.
Après avoir fait valoir les actions publiques du jeune Le Féron, il le
fait aimer en révélant tous les sentimens honnêtes qui ne se
manifestent guère qu'aux yeux de l'amitié. Tel fut, entr'autres,
l'empressement avec lequel le jeune Le Féron satisfit au décret qui
abolit la noblesse. «Il avait, dit M. Chabanon, l'instinct naturel de
l'égalité; et le décret qui l'établit entre les citoyens, ne fit que
promulguer une loi déjà reconnue et sanctionnée dans le fond de son
cœur.» Cependant Le Féron était dominé d'une grande ambition, et
cette passion fut le mobile de sa vie entière.
«Quel est donc, dit M. Chabanon, ce sentiment si puissant, qui obtient
de l'ambition l'abnégation volontaire d'une distinction telle que la
noblesse? Quel est ce sentiment? Une humanité éclairée, qui fait
trouver plus de plaisir à se rapprocher de ses semblables, qu'à les
dominer par sa naissance. Quel est ce sentiment? La conscience d'une
grande âme, qui, remise au niveau de tous, se rend compte des moyens
qu'elle trouve en soi pour s'élever. Arrachons à l'orgueil du noble
l'aveu que dissimule sa réticence polie. Sa prétention mise à nu,
énoncée dans toute son insultante franchise, est d'avoir, sur un grand
nombre d'hommes, un droit de mépris, bien avéré, bien reconnu;
cependant, tandis qu'il exerce au-dessous de lui ce droit d'humiliante
supériorité, le noble d'une classe supérieure le foule et l'humilie
lui-même. O l'admirable système d'organisation morale et politique!
dont le vice de l'orgueil est le principe et le mobile, où le mépris,
de degrés en degrés, se transmet et s'échange, où la classe infirme
supporte seule le fardeau de tous les mépris, où, vers le faîte enfin,
comme vers la fin d'un cône alongé, un petit nombre d'hommes jouit
seul de l'abaissement de tous ses semblables. O sainte égalité!
détruis cet édifice élevé par la folie, et remets tous les hommes à ce
niveau qui les avertit de s'aimer.
Une autre singularité non moins grande, c'est que Le Féron avait été
poussé, par les circonstances, à devenir courtisan. C'était l'effet de
cette même ambition. Il avait obtenu une lieutenance dans les gardes
d'un des princes français. Jamais homme n'avait mis plus de
disconvenance entre son état et son caractère. On en jugera par ce
trait. C'est son ami qui parle.
«Nous nous promenions ensemble dans la galerie de Versailles; il vit
passer l'un des favoris du prince qu'il servait; il le couvrit d'un
regard de mépris, accompagné de paroles injurieuses que je pouvais
seul entendre. Étonné de cette brusque sortie, je lui en demandai la
raison: «ce misérable, me répondit-il, n'est occupé qu'à pervertir les
mœurs de mon prince.» Eh! quoi, dira-t-on, les mœurs de Le Féron
étaient-elles à tel point sévères?.... Eh! faut-il tant de sévérité
pour s'indigner qu'un vieux courtisan donne à l'un des enfans du trône
les premières leçons du vice, et qu'il soit doté de riches pensions
pour salaire de sa coupable instruction?