devait faire cette description de l'état de la France avant 1789? «La
France riche de son sol, de sa position, de sa population, résistait
aux abus; la noblesse partageait la souveraineté; le clergé s'était
souvent mis au dessus; le peuple avait ignoré longtemps qu'il était
malheureux, ou croyait qu'il était né pour l'être. Quelques livres
remplis de vérités amères contre les traitans, consolaient leurs
victimes; les finances n'étaient pas réparées: mais on écrivait
qu'elles le seraient, et le calme momentané revenait. La cour se
permettait toute sorte de prodigalités, mais les individus
recueillaient; les grands imitaient les princes, mais c'était autant
de canaux par où coulait l'abondance. Des hommes trop savans peut-être
pour notre bonheur, vinrent nous dire que nous étions malheureux,
pauvres, ruinés, etc.» C'est dommage; sans eux, nous n'en aurions
jamais rien su. Ne nous fâchons pas contre l'auteur, qui sans doute
n'a qu'une humeur passagère, et qui convient, dès la page suivante,
qu'on a déjà fait beaucoup de chemin, et que, dans les prochaines
législatures, on s'apercevra bien vîte des pas immenses faits dans une
science presque inconnue aux Français. On voit que le mal n'est pas
incurable, et nous exhortons le traducteur, quel qu'il soit, à nous
avancer dans cette science, en ajoutant à son utile collection, un
choix de ce qu'il trouvera de meilleur dans les annales
parlementaires, avant ou après l'époque dans laquelle il avait d'abord
jugé à propos de se renfermer. Le succès paraît sûr, le plus grand
nombre des Français ayant aujourd'hui la permission de s'intéresser à
ces questions politiques, qui autrefois n'occupaient que quelques
philosophes, et dont se souciaient même assez peu la plupart de ceux
qu'on appelait fastueusement _hommes d'état_.
SUR les _Voyages et Mémoires de Maurice-Auguste, comte de_
BENYOWSKI, _magnat des royaumes de Hongrie et de Pologne,
etc._, contenant ses opérations militaires en Pologne, son exil
au Kamschatka, son évasion et son voyage à travers l'Océan
pacifique, au Japon, à Formose, à Canton en Chine, et les
détails de l'établissement qu'il fut chargé, par le ministère
français, de former à Madagascar.--1791.
Il est des hommes dont la vie n'est qu'un tissu d'aventures
extraordinaires, lesquelles semblent l'effet d'une fatalité aussi
invincible qu'inexplicable; mais en observant avec soin ces
personnages singuliers, on s'aperçoit que leur caractère joue, dans
leur destinée, un rôle pour le moins égal à celui de cette fatalité
dont ils paraissent poursuivis. Le hasard, qui engage leurs premiers
pas dans cette carrière d'aventures, les abandonne ensuite à leur
caractère, qui s'y développe et s'y complaît. Ils y prennent des
habitudes qui les font agir d'après des déterminations secrètes,
inconnues à la plupart des hommes. De-là, un éloignement naturel,
quelquefois même une aversion marquée pour les scènes ordinaires d'une
destinée commune, dans laquelle ils ne pourraient déployer les
qualités qui les distinguent, et dont l'exercice les a consolés de
tout dans des positions souvent cruelles, mais non pas dénuées de
charme et d'intérêt. Ils se plaisent dans les orages, comme certains
oiseaux de mer dans les tempêtes; c'est que, dans ces situations
désastreuses, ces hommes ont pris, sur les compagnons de leurs
infortunes, l'empire qui appartient à la supériorité du courage, du
génie, des ressources de tout genre: ils régnent sur eux-mêmes et sur
les autres, quand ceux-ci, incapables de se gouverner, sont trop
heureux d'obéir. C'est ce qu'on a souvent occasion de remarquer dans
ces Mémoires, dont nous allons donner une idée à ceux qui n'ont pas le
temps de lire de gros volumes.
Maurice-Auguste de Benyowsky, magnat de Hongrie et de Pologne, naquit
à Verbowa en 1741. Il se distingua pendant la guerre de sept ans, et
se trouva à quatre batailles, sous les généraux Brown, Landon et le
prince Charles de Lorraine. Héritier d'un oncle qui avait possédé de
grandes terres en Lithuanie, il n'en crut pas moins avoir des droits à
la succession de son père, qui venait de mourir en Hongrie; mais ses
beaux-frères s'en étaient déjà emparés, et le repoussèrent, par la
force, du château de son père, où ils s'étaient déjà établis. Le comte
se met à la tête de ses vassaux pour conquérir son bien; et il y
réussit. Cette manière de plaider, qui devait attirer aux deux parties
l'indignation de la cour de Vienne, ne fut pourtant funeste qu'à
Benyowsky. Ses adversaires parvinrent à le dépouiller, et à le faire
regarder comme un perturbateur du repos public. Il retourna dans ses
terres de Lithuanie; et bientôt après, dès le commencement des
troubles de Pologne, il s'engagea dans la confédération contre les
Russes. Il lui rendit de grands services, fut fait prisonnier et
racheté par ses amis; mais par malheur, il fut repris et relégué à
Casan avec les autres prisonniers polonais. Là, il eut quelque
connaissance d'une conspiration contre le gouverneur, tramée par de
jeunes seigneurs russes, mécontens de l'impératrice; et quoique
Benyowsky se fût conduit avec prudence, n'ayant voulu engager avec eux
ni ses amis ni lui-même, il fut transporté à Pétersbourg, d'où il fut
relégué au Kamschatka, après la détention la plus injuste et les
traitemens les plus odieux. On peut juger de son courage et de la
force de son caractère, par toutes les instructions et les
connaissances que, malgré ses infirmités, suite de sa prison et de ses
blessures, il se procura, dans une route de plus de seize cents
lieues, entre des montagnes couvertes de neige, des précipices;
voyageant sur des traîneaux conduits par des chevaux, puis des élans,
et enfin des chiens; traversant des torrens, des rivières, des fleuves
dans des canots d'écorce de bouleau. C'est ainsi qu'il arrive à
Ochozk, au 59e degré de latitude nord, ville peuplée de neuf cents
exilés. C'est l'entrepôt du commerce du Kamschatka, commerce beaucoup
plus considérable qu'on ne l'avait cru jusqu'alors en Europe, et sur
lequel le comte donne des instructions assez étendues. Il évalue à des
sommes immenses le profit que font les Russes sur les fourrures qu'ils
tirent de ces pays, des îles Kuriles, des îles Aléoutiennes, etc.
C'est, selon lui, une des sources de la richesse de l'empire. Il se
plaint de la négligence des nations européennes, qui abandonnent ce
commerce aux Russes. Les derniers voyages des Anglais à Nootkasund
prouvent qu'ils ne méritent plus ce reproche; et l'état des choses
exposé par le comte de Benyowsky, les monopoles des gouverneurs, les
vexations qu'ils se permettent, les émigrations des commerçans qui
passent du continent aux îles Aléoutiennes, tout concourt à persuader
que cette branche de commerce russe diminuera tous les jours au profit
des autres nations. Il paraît même convaincu que ces vastes contrées
du Kamschatka et de la Sibérie ne peuvent tarder très-long-temps à se
détacher de l'empire: «La prétendue forteresse, dit-il, qui défend le
port d'Ochozk, est peu importante; ce sont les exilés qui sont
employés dans la marine, et il n'y a point d'année qui ne soit marquée
par une révolte. Cette disposition entretenue par le désespoir,
ouvrira la Sibérie au premier venu; et je puis assurer avec confiance
que l'arrivée du premier vaisseau étranger produira une révolution en
Sibérie; car d'Ochozk à Tobolsk, il y a au moins cent soixante mille
exilés ou descendans d'exilés, tous portant les armes. Les différentes
hordes de Tartares se joindront à la cause commune pour renverser la
domination russe. Cet événement ne peut être éloigné; et par un coup
de cette nature, la Russie se trouvera privée de tout l'appui qui seul
la met en état de jouer un principal rôle en Europe, par une
considérable augmentation de richesses.» Revenons aux aventures
particulières du comte.
Le désir de recouvrer sa liberté avait été, comme de raison, le
premier objet de ses pensées; il avait pris, sur ses compagnons
d'infortunes, l'ascendant que donne le courage et le génie. Tous
avaient en lui une confiance qu'il avait nourrie avec soin, et
qui s'était accrue de jour en jour, jusqu'à leur arrivée à
Boltza-Reskoi-Ostrog: c'est le nom du lieu destiné à la résidence de
ces malheureux. Ils furent présentés au gouverneur, M. de Nilow, qui
distingua particulièrement Benyowsky; il lui demanda qui il était. »Je
suis un soldat, répond-il, autrefois général, maintenant un esclave.»
Cette réponse le prévint en faveur d'un homme qui déjà était
recommandé par le mérite d'avoir sauvé, dans un gros temps, le navire
qui portait les prisonniers, et que l'ivresse du capitaine russe avait
pensé faire périr.
M. de Nilow, après avoir fait quelques honnêtetés aux principaux
exilés, leur fit lecture des lois auxquelles ils étaient soumis, et
des obligations qui leur étaient imposées; ces lois font frémir. On
donne aux exilés des provisions pour trois jours, un mousquet, une
livre de poudre, quatre livres de plomb, quelques armes, quelques
outils; après quoi ils sont tenus de pourvoir à leur subsistance. Il
ne leur reste plus qu'à payer à la chancellerie un tribut d'environ
quatre-vingts fourrures précieuses, à travailler un jour par semaine
à la corvée pour le gouvernement, et à payer en fourrures, la première
année seulement, la valeur de cent roubles, pour dédommager le
gouverneur de ses avances. Ces lois sont du czar Pierre-le-Grand:
c'est-là le code civil de la Sibérie; le code pénal s'y rapporte
merveilleusement, et lui est très-bien approprié.
Le comte, qui se flattait de ne pas vivre long-temps sous de pareilles
lois, en écouta à peine la lecture. Bientôt il fit part de ses
espérances à ses associés; ils étaient au nombre de cinquante-sept. Il
les fait consentir à la formation d'un comité de huit personnes, dont
il devient le chef: il en dresse les statuts qui sont acceptés. Un des
articles décernait la peine de mort contre tout membre traître à la
société, ou seulement indiscret. Ici le comte déploie tous les talens
d'un chef de conspiration: il en avait besoin. Qu'on se figure ses
peines, ses craintes, ses angoisses entre un si grand nombre d'hommes,
de caractères différens ou opposés, inquiets, défians, sachant tous
que les plus grandes faveurs du gouvernement attendent le premier
traître; les faux soupçons, les vaines terreurs nées d'un incident
imprévu, un de leurs complices mandé par le gouverneur, une lettre
équivoque surprise, le découragement de plusieurs, etc.
Une circonstance particulière, mais importante, avait applani, vers le
commencement, une partie des difficultés que le comte aurait
éprouvées pour l'exécution de son dessein. Le gouverneur avait une
femme et trois filles: Benyowsky savait plusieurs langues; la mère
l'invite à les apprendre à ses filles; il y consent. Une de ses filles
conçoit une passion violente pour son maître; il devient nécessaire au
gouverneur et à sa société. Il l'aidait de plus à gagner des sommes
considérables en jouant aux échecs avec l'hettmann des cosaques;
celui-ci qui, après avoir perdu son argent chez le gouverneur, crut le
regagner en jouant avec de riches commerçans, se lie avec Benyowsky,
dont le talent pouvait le servir dans ce dessein; l'argent se
partageait entre les deux vainqueurs; et le gain de Benyowsky était
employé utilement pour la conspiration. Madame de Nilow servait les
amours de sa fille; elle voulait lui faire épouser le comte, dont elle
connaissait la naissance. Celui-ci se gardait bien de dire qu'il était
marié en Lithuanie: l'intérêt de sa délivrance et celui de ses
associés demandaient qu'il laissât la jeune personne dans l'erreur.
L'histoire de Jason et de Thésée se renouvelait auprès de la mer
Glaciale; le goût de M. de Nilow pour le comte devenait tous les jours
plus vif; il voyait, dans les talens de son gendre futur, un moyen
d'arriver plus vîte à la fortune; car, sous le pôle comme sous
l'équateur, il faut faire fortune. L'ambition de M. Nilow était d'être
gouverneur d'Ochozk; place infiniment plus avantageuse que le
gouvernement de Boltza-Reskoi-Ostrog. La plume du comte pouvait le
servir dans ce dessein; et il le pressait de faire une description du
Kamschatka, digne d'être imprimée: ce que le comte exécuta; et sans
doute c'est celle qui se trouve dans ses Mémoires. Cependant les amis
de Benyowsky prirent de grands soupçons de ses assiduités au château,
qui pensèrent lui être funestes. Il fut mandé au comité, où il vit sur
une table, en entrant, un vase de poison entre deux sabres nus. On lui
fit part de la défiance qu'il avait inspirée; sa justification fut
facile, mais il fut forcé de dévoiler le secret de mademoiselle de
Nilow, les nuits passées au château, le projet de mariage, etc.: tout
cela fut fort approuvé des associés, hors d'un seul; c'était un rival
malheureux, qui conçut une haine atroce pour Benyowsky, lui causa de
grands embarras, inquiéta beaucoup la société, devint fou par
intervalles, et enfin apprit à madame et à mademoiselle de Nilow que
Benyowsky était marié en Lithuanie. Ce fut un terrible incident; mais
l'excès de l'amour de cette jeune personne devint le remède du mal
qu'on avait voulu faire au comte. Il obtint sa grâce en représentant
sa situation, sans confier son secret et celui de ses amis. Aphanasie
(c'était le nom de mademoiselle de Nilow) ne s'en attacha que plus à
son amant; et telle fut cette passion, qu'après la mort de son père,
tué dans un des combats occasionnés par les suites du complot, elle
monta sur le vaisseau qui livrait les conjurés à la merci des mers;
et vêtue en homme, sous le nom d'Achille qui lui fut donné, elle
partagea toutes les calamités d'une navigation désastreuse. Elle
mourut à Macao.
Tout le plan de Benyowsky roulait sur l'espérance de se saisir d'un
des vaisseaux du gouvernement, qui se trouvait dans le port: la ruse
était ici plus nécessaire que la force, l'hettmann des cosaques étant
dans la ville à la tête de sept cents hommes qui seraient venus au
secours. Heureusement, on découvrit qu'un capitaine de la corvette
Saint-Pierre et Saint-Paul se faisait une peine de retourner à Ochozk,
où il avait des dettes. On négocia avec lui, en dissimulant le but
qu'on se proposait. Mais la nécessité d'un grand approvisionnement, le
nombre de ceux qui devaient y concourir, les différens intérêts de
chaque associé, l'un voulant emmener sa maîtresse, l'autre un ami, des
rumeurs sourdes et des démarches équivoques donnèrent des soupçons au
chancelier (on appelle ainsi le premier officier civil). Il les
communiqua au gouverneur, qui, d'abord, n'en voulut rien croire, mais
qui enfin, ébranlé par des vraisemblances, manda Benyowsky: c'était le
moment de la crise.
Le chancelier s'était concerté avec l'hettmann pour s'assurer du
comte; celui-ci, après avoir distribué les rôles entre ses associés,
refuse de se rendre au fort; l'hettmann lui rend visite, et l'engage
poliment à venir au château, pour dissiper quelques soupçons du
chancelier. Sur un second refus, l'hettmann ordonne à ses deux
cosaques de le saisir: mais un coup de sifflet fait paraître cinq
hommes armés, qui se saisissent des cosaques et de l'hettmann, les
lient et les déposent dans une cave. Une troisième tentative du
gouverneur ne fut pas plus heureuse. Benyowsky s'étant emparé du
colonel, se servit de lui pour s'emparer de tout le détachement; il
obligea le chef, le pistolet sous la gorge, d'appeler ses soldats un à
un; et à mesure qu'ils entraient, ils étaient arrêtés et enchaînés.
Alors les combats se multipliaient entre les divers pelotons des
conjurés et les soldats du gouvernement répandus dans la ville. Le
fort est attaqué et pris. M. de Nilow est tué. Mais il restait encore
de grandes difficultés à vaincre. Pendant ce trouble, quelques soldats
avaient délivré l'hettmann prisonnier dans la maison du comte.
L'hettmann avait rallié ses soldats au nombre de plus de sept cents
hommes, et s'était retiré sur une hauteur voisine. Le comte voyant
qu'il faudrait succomber un peu plus tôt, un peu plus tard, prend une
résolution désespérée; il envoie dans la ville quelques petits
détachemens, avec ordre de faire entrer dans l'église toutes les
femmes et tous les enfans, ensuite de faire entasser, tout autour,
tout le bois et toutes les matières combustibles qu'on pourrait
trouver, et quand tout serait prêt (ce qu'il était possible
d'effectuer avant le point du jour) d'avertir les femmes de se
préparer à la mort, en leur apprenant que leur existence et celle de
leurs familles dépendaient de la détermination de leurs maris. Ces
femmes demandèrent à choisir parmi elles celles qui seraient députées
aux cosaques, leurs maris ou leurs parens; on y consentit; un tambour
les précéda; et sur l'exposé qu'elles firent de l'état des choses, du
danger imminent des personnes enfermées dans l'église, les cosaques
signèrent la capitulation qu'on voulut, livrèrent leurs armes, leur
chef, et donnèrent des ôtages; le comte en choisit encore
cinquante-deux parmi les plus considérables de la ville, et dont la
vie répondait de la conduite du peuple. Tranquille à cet égard, il eut
alors tout le loisir de pourvoir aux soins de son embarquement. Le
nombre des associés s'accrut par celui de quatorze exilés qui
demandèrent à être admis sur le vaisseau. Il leur distribua, avant son
départ, l'argent du trésor impérial. Devenu ainsi maître du sort de la
place et des forces de la province dans laquelle il était arrivé
esclave quelques mois auparavant, il en partit le 7 mai 1771, arborant
sur son vaisseau l'étendart de la confédération polonaise.
Le journal maritime du comte compose le reste de ce premier volume et
une partie du second; il parcourt plusieurs des îles Kuriles,
Alécutiennes, de Jedzo, du Japon, sur lesquelles il donne des détails
intéressans pour le commerce; il est poussé vers l'île Formose, où il
projette l'établissement d'un comptoir; il arrive à Macao, d'où il
revient en Europe, après s'être arrêté à Madagascar, et s'être procuré
sur cette île des connaissances qui, à l'arrivée de Benyowsky en
France, le rendirent intéressant pour les ministres alors en place.
C'étaient MM. d'Aiguillon et de Boynes. Ils le renvoyèrent à
Madagascar pour y fonder l'établissement royal dont Benyowski leur
avait fait agréer l'idée. Il paraît qu'il jouissait auprès d'eux d'une
certaine faveur; mais elle fut inutile à l'établissement, qui n'était
point approuvé par les subalternes, intendans, commis, etc. Ils
traversèrent les vues de Benyowsky en tout ce qui dépendait d'eux, et
parvinrent à faire échouer tous ses projets. Il est vrai que son
esprit romanesque leur donna de grandes facilités, et ils furent
secondés par des événemens bizarres. Une vieille négresse qu'il avait
amenée de l'île de France, parvint à le faire passer pour descendant
d'un chef d'une certaine peuplade, et le comte devenait ainsi
l'héritier d'une portion de l'île. Il accueillit et propagea cette
fable absurde, sous prétexte qu'elle lui donnait le moyen de civiliser
la contrée, et de servir utilement la France dans le projet d'un
établissement de commerce. Ce qu'il y a d'inconcevable, c'est qu'après
avoir quitté l'habit français et le service de France, après avoir été
déclaré roi d'une province dans l'île de Madagascar, il osa revenir en
France, où on l'a vu libre et bien traité par le ministère. On sait
qu'il partit pour le Maryland, où il fut mis à la tête d'une
expédition projetée par une maison de commerce, et qu'il retourna à
Madagascar. Il y avait laissé des souvenirs qui lui firent trouver des
secours parmi les naturels. Le gouverneur de l'île de France, auquel
il était resté suspect, envoya contre lui un vaisseau armé, avec un
détachement de troupes de ligne. Le comte, attaqué dans un petit fort
qu'il venait de faire construire, y fut tué d'un coup de balle dans la
poitrine. On regrette que tant de courage et d'énergie n'ait pas été
conduit par un esprit plus sage et moins bizarre: il aurait pu être un
homme utile, et il ne fut qu'un aventurier remarquable.
SUR _les Ruines_, ou _Méditations sur les Révolutions des Empires_;
par M. Volney.
Un jeune voyageur, après avoir parcouru la Turquie, l'Égypte, la
Syrie, frappé des maux qui affligent l'espèce humaine, et qui dans ces
climats ont anéanti les grands empires; étonné du contraste de leur
ancienne population et de la dévastation actuelle, s'arrête dans une
ville presque abandonnée sur les bords de l'Oronte, à quelque distance
de Palmyre, dont il contemple de loin les débris. Là, sur d'autres
ruines, celles d'un temple qui fut jadis dédié au soleil, et dont le
parvis est maintenant occupé par les cabanes de quelques paysans
arabes, il se livre à une mélancolie profonde, qui devient par degrés
un recueillement religieux. Bientôt sa rêverie fait place à des
pensées grandes et austères. Vingt peuples fameux ont existé dans ces
contrées. Il se peint l'Assyrien sur les rives du Tigre, le Chaldéen
sur celles de l'Euphrate, le Perse régnant de l'Indus à la
Méditerranée. Où sont-ils ces remparts de Ninive, ces murs de
Babylone, ces palais de Persépolis, ces temples de Balbec et de
Jérusalem? Où sont ces flottes de Tyr, ces chantiers d'Arad, les
ateliers de Sidon, et cette multitude de matelots, de pilotes, de
marchands? Et cependant ces peuples étaient livrés à des superstitions
cruelles ou avilissantes, tandis qu'aujourd'hui, possédées par un
peuple de croyans, un peuple qui se dit saint, elles ne présentent
plus que de vastes solitudes. Plein de ces pensées, dont la succession
produit en son âme un retour vers l'Europe et vers sa patrie, ses yeux
se remplissent de larmes; il lui semble qu'une nécessité funeste, une
aveugle fatalité régissent le sort des mortels; et il s'abandonne à
une affliction voisine du désespoir. Tout à coup un bruit frappe son
oreille; et du sein des tombeaux, le voyageur croit voir sortir un
spectre. C'est un génie dont la voix se fait entendre et lui apporte
des instructions consolantes. Il lui montre la justice des cieux
toujours invariable, et les lois de la nature toujours les mêmes, Dieu
prodigant les bienfaits de la terre à ceux qui la fertilisent.
Pourquoi serait-elle féconde sous les pas de ceux qui la ravagent,
dont l'avidité pille le laboureur, ou qui font des lois destructives
de l'agriculture? Quelle était cette _infidélité_ qui fonda des
empires par la prudence, les défendit par le courage, les affermit par
la justice? Quelle est cette _vraie croyance_, cette sainteté qui
consiste à détruire les cultures, à réduire la terre en solitude? Dieu
devait-il réparer par des miracles les fautes des mortels, ressusciter
les laboureurs qu'on égorge, relever les murs qu'on a détruits, etc.,
etc.? Et de là, ces dogmes odieux de l'ignorance ou de l'hypocrisie:
le hasard a tout fait, le ciel avait tout décrété.