On a observé, depuis la révolution, que, parmi les ouvrages nouveaux,

étrangers aux affaires publiques, les seuls qui aient continué à

s'attirer l'intérêt et l'attention, ce sont les voyages. Il semble que

cette lecture soit le seul délassement que la nation se permette,

depuis la conquête de la liberté. Le voyage que publie M. Brissot,

joint, à l'intérêt des ouvrages de ce genre, l'avantage de ramener les

esprits aux idées qui occupent aujourd'hui tous les Français. C'est la

passion de l'auteur pour la liberté, qui le lui fit entreprendre en

1788; et c'est cette même passion qui le lui fait publier en 1791. Il

a pensé qu'il fallait offrir à un peuple nouvellement libre, le

tableau des mœurs qui maintiennent la liberté. «On peut, dit-il, la

conquérir sans mœurs; mais, sans mœurs, on ne peut la conserver;»

c'est l'épigraphe de son livre; et sans cesse, dans le cours de son

ouvrage, il revient à cette vérité. On ne peut se dissimuler ce

qu'elle a d'effrayant pour la France; mais au milieu des craintes

qu'elle inspire, plusieurs considérations sont propres à rassurer. La

précipitation même avec laquelle s'est opérée la révolution, a détruit

ou encombré plusieurs des sources qui fournissaient un aliment aux

mauvaises mœurs. Elle force tous ceux que d'anciennes habitudes n'ont

pas entièrement pervertis, à revenir à des idées plus saines, à

renoncer à des goûts frivoles et dispendieux, à s'occuper de travaux

utiles pour eux-mêmes. Elle amène forcément une habitude de raison

qui, après le retour de l'ordre et du calme, passera des mœurs

privées aux mœurs publiques. Les Français, en se donnant une

constitution plus forte que ne l'était la nation à l'époque où elle se

l'est donnée, se sont mis dans la nécessité de hâter leur marche vers

des mœurs simples et fortes, dignes de cette constitution. Le progrès

que leurs idées ont fait depuis deux ans, donne la juste espérance de

voir leurs mœurs se mettre en accord avec leurs idées, plus

rapidement qu'on ne l'a vu chez aucun autre peuple. Ce sera le double

effet et de la nécessité des circonstances, et de la souplesse agile

du caractère français. Déjà des changemens marqués autorisent ces

espérances trop repoussées par ceux qui veulent le mal, ou qui veulent

trop faiblement le bien, ou enfin par ceux qui débitent d'anciens

axiomes sur un état de choses sans exemple, dans l'histoire de tous

les temps connus.

Ce sont des livres tels que le _Voyage de M. Brissot_, qui hâteront ce

moment désiré. Les lecteurs patriotes, à qui nous en recommandons la

lecture (c'est du poison pour les autres), y verront avec plaisir tous

les effets de la liberté politique, la plus grande qui existe

aujourd'hui parmi les hommes; ils y apprendront à évaluer un grand

nombre de maximes politiques, réputées incontestables jusqu'à ce jour;

ils se fortifieront dans le goût de la simplicité, de l'égalité, de la

vie domestique, de la vie rurale, du travail; ils verront les vertus

publiques naître du sein des vertus privées, et la félicité nationale

sortir des mêmes sources que le bonheur particulier. A la vérité, le

_Cultivateur américain_ avait devancé M. Brissot dans la peinture de

ces mœurs si intéressantes; et ses tableaux semblent ne laisser rien

à désirer. Aussi M. Brissot ne rivalise-t-il point, à cet égard, avec

M. Crevecœur, auquel il rend justice en plusieurs endroits de son

ouvrage. Il ne fait qu'indiquer ou esquisser rapidement ce que son

prédécesseur avait peint avec délices. L'un répand avec effusion le

sentiment d'un bonheur qui fut celui de sa vie entière; l'autre jette,

en passant, un coup d'œil sur ce bonheur qu'il envie. D'ailleurs le

but de son _Voyage en Amérique_ appelait son attention sur un trop

grand nombre d'objets importans. Les mœurs américaines ne devaient

point y être sa seule étude: agriculture, manufacture, arts, métiers,

industrie de toute espèce, finances, commerce intérieur et extérieur,

détails d'exportations, d'importations, etc., voilà ce que le voyageur

avait à étudier, et il n'avait que peu de mois à donner à ce voyage.

Parti de France à l'époque des événemens qui ont le plus provoqué la

révolution, il voulait être de retour dans son pays au moment où elle

allait s'opérer.

Quoique les objets dont M. Brissot occupe ses lecteurs, soient devenus

d'un intérêt plus général et plus senti depuis que les Français se

mêlent de leurs affaires, on sent que les bornes d'un extrait nous

obligent de nous borner à l'indication de plusieurs de ces objets.

Mais nous dénonçons plus formellement, aux amis de l'humanité, le

morceau sur les quakers, et surtout le chapitre sur l'état des nègres

dans l'Amérique septentrionale. On connaît le zèle ardent et

infatigable avec lequel il défend, depuis plusieurs années, la cause

de ces malheureuses victimes de notre avarice. Il achève ici de

détruire les sophismes par lesquels la politique européenne s'efforce

de justifier, et surtout de perpétuer son crime. Il développe tous les

avantages du travail libre sur le travail esclave, et le prouve par

les faits et par le raisonnement. On s'obstinait à n'accorder aux

noirs qu'une intelligence médiocre et bornée. M. Brissot cite les noms

des nègres libres, qui, en Amérique, exercent avec succès des

professions qui exigent toute l'activité de la pensée: un noir entre

autres, qui faisait de tête et sur-le-champ, des calculs prodigieux.

Si l'on n'a vu de ces exemples que dans l'Amérique septentrionale,

c'est que là seulement les nègres sont traités avec une indulgence

inconnue dans les îles. Tout s'y prépare par degrés à leur

affranchissement général, déjà effectué dans plusieurs des États-Unis,

dans la majorité de neuf sur treize.

Déjà la culture du tabac, dans le Maryland et la Virginie, commence à

baisser sensiblement. Celle du blé la remplace, et finira par amener

l'abolition de la traite, déjà désirée par les citoyens les plus

distingués. D'autres causes concourent encore à la hâter; mais la plus

puissante de toutes, c'est la découverte d'un sucre qui, avec le

temps, peut remplacer celui de la canne. Cet arbre précieux qui, pour

les noirs, sera l'arbre de la vie, et qui plus est de la liberté,

c'est l'érable: il croît naturellement, se propage avec la plus grande

facilité, et couvre l'Amérique, depuis le Canada jusqu'en Virginie.

Sa séve, pour être extraite, n'exige aucuns travaux préparatoires.

Chaque arbre donne, sans se ruiner, cinquante à soixante pintes de

séve, qui rendent au moins cinq livres de sucre. Un même arbre, s'il

est traité avec ménagement, peut fournir cette liqueur pendant

plusieurs années.

On n'a pu voir tant d'avantages, sans être frappé de l'influence

qu'ils pouvaient avoir sur l'abolition de l'esclavage des noirs. Il

s'est formé une société, dont l'objet particulier est de perfectionner

la fabrique de ce sucre; et dès son origine, elle a eu les plus grands

succès. D'habiles chimistes ont publié des procédés utiles. Ils

pensent que le sucre de canne et le sucre d'érable sont les mêmes dans

leur nature; et on croit qu'en perfectionnant la fabrication, il

égalera un jour le sucre ordinaire. La découverte qui doit le conduire

à cette perfection, formera une époque heureuse pour l'humanité; et

combien ne le serait-elle pas davantage, si l'on naturalisait l'érable

par toute l'Europe! «Si l'Amérique, dit M. Brissot, en offre de vastes

forêts, on peut, en France, le planter en vergers, sous lesquels on

pourra recueillir encore toutes sortes de fruits. Dans l'âge de leur

moyenne vigueur, à trois livres de sucre par arbre, un acre qui

contiendrait cent quarante arbres, rapporterait quatre cents vingt

livres de sucre. Ce serait une grande économie de coups de fouet pour

les noirs, et une grande économie d'argent pour les blancs; ce qui

est, pour ceux-ci, une considération non moins forte.

Mais quelque adouci que soit, dans l'Amérique septentrionale, le sort

des noirs; quelles que soient les espérances plus heureuses que

l'avenir présente à cet égard, les amis de l'humanité n'en formeront

pas des vœux moins ardens pour le succès d'un plan déjà connu en

Amérique, celui de les transporter des États-Unis dans leur terre

natale, de les y établir, de les encourager à y cultiver le sucre, le

café, le coton, etc.; à y élever des manufactures, à ouvrir un

commerce avec l'Europe. C'était l'idée du philantrope par excellence,

le célèbre Foterghill; c'était celle d'un citoyen des États-Unis, le

docteur Thornton, qui comptait exécuter lui-même ce projet. Il se

proposait d'être lui-même le conducteur des nègres qui repasseraient

en Afrique; et déjà il avait envoyé, à ses frais, un homme éclairé,

pour choisir le lieu le plus convenable à cette émigration, préparer

l'établissement de sa colonie, et indiquer les moyens de la mettre à

l'abri de toute insulte. La mort l'a prévenu dans l'exécution de ce

plan, auquel on n'a pas renoncé en Amérique; et de plus, il s'est

formé en Angleterre une société qui se propose de le réaliser.

Il faut remarquer, que c'est parmi la secte des quakers que se trouve

le plus grand nombre de ces hommes à qui l'amour de l'humanité a fait

traverser les mers, former et accomplir les entreprises les plus

périlleuses, et renouveler, par le zèle pur d'une bienfaisance

universelle, ce que l'esprit de prosélytisme a fait faire à plusieurs

chrétiens de la communion romaine. Cette observation seule réfuterait

suffisamment les reproches multipliés contre les quakers. La plupart

des ridicules qu'on leur a prodigués en Angleterre et surtout en

France, ont disparu devant cette philosophie qui apprécie les hommes

et les choses dans leurs rapports au bien de la société générale. Les

noms de Miflin, de Benezets, ont pris la place qui leur était due. On

songe à leurs actions, et non plus à leur habillement, ni à la

singularité de quelques usages consacrés dans leur secte. M. Brissot

repousse victorieusement les reproches dont on a voulu les flétrir. De

toutes les objections multipliées contre eux, la plus forte est leur

refus de prendre part aux guerres, et de payer les impôts établis pour

les faire.

L'auteur convient avec franchise de ce que cette conduite peut avoir

de blâmable; mais il oppose à cet effet nuisible de leur attachement

pour le plus sacré de leurs principes religieux, tous les autres

effets utiles de ce même attachement, tous les actes de bienfaisance

dont ce principe fut la source intarissable. Les livres sacrés leur

disaient qu'il viendra un temps où les nations ne lèveront plus le

glaive contre les nations. Ils ont vu que le moyen d'accélérer la

réalisation de cette prophétie, était de donner l'exemple, et que les

discours ne serviraient à rien, si la pratique n'y était conforme. La

preuve qu'ils portaient, dans leur refus, non le calcul de l'avarice,

mais l'enthousiasme d'un zèle religieux, c'est qu'ils se sont laissés

tourmenter, voler, emprisonner, plutôt que de déroger à leur principe,

qui d'ailleurs leur avait long-temps réussi. Les quakers de la

Pensilvanie avaient trouvé le secret de garantir cet état du fléau de

la guerre, jusqu'à celle qui éclata, en 1755, entre Angleterre et la

France. Quoique mêlés avec les Indiens, jamais aucune querelle ne les

divisa ou ne fit couler de sang. C'est un fait que ne savait pas M.

Mirabeau, observe l'auteur, lorsque, répondant, au nom de l'assemblée

nationale, à une députation de quakers établis en France, et qui

venaient demander l'exemption de porter les armes, il leur disait: «Et

que seraient devenus vos frères de Pensilvanie, si de grandes

distances ne les avaient pas séparés des sauvages, si ces derniers

avaient égorgé leurs femmes, leurs enfans, etc.?» L'orateur de la

députation aurait pu répondre: «Notre justice, notre douceur, notre

bienfaisance universelle désarment les sauvages. C'est la rapacité et

la fourberie des Européens qui les irritent; et nous avons vécu comme

des frères avec ceux qu'on a représentés comme des brigands pour avoir

le droit de les exterminer.» Cette réponse n'aurait pas déplu à

Mirabeau, qui n'aurait pas manqué de la faire, si, au lieu d'être

président de l'assemblée nationale, il eût été l'orateur de la

députation.

C'est ce refus de payer les impôts qui fut la source de toutes les

calomnies répandues contre eux parmi leurs concitoyens. On attribuait

à leurs principes politiques ce qui était l'effet de leurs idées

religieuses. Le général Washington y fut quelque temps trompé

lui-même; mais ayant eu fréquemment occasion de les observer, il finit

par leur rendre justice, conçut pour eux beaucoup d'estime, comme a pu

le voir l'auteur de ce Voyage, dans ses conversations avec cet homme

célèbre.

M. Brissot a trop d'avantage, lorsqu'il justifie le refus que les

quakers font de prêter le serment. Leur probité ayant fait de leur

parole un serment, ils ont _juré_ lorsqu'ils ont promis ou affirmé; et

il devrait en être ainsi de tous les hommes.

Quant à leur _principe ultérieur_ et à la foi qu'ils lui accordent,

les railleurs et les plaisans ne songent pas que ce principe des

quakers se trouve, sous différentes dénominations, chez un grand

nombre de philosophes anciens: la grande lumière de Pythagore, l'âme

divine d'Anaxagore, le démon de Socrate, le dieu au dedans de l'homme

d'Hiéron, etc.

Tout ce morceau sur les quakers laisse peu de chose à désirer pour la

connaissance de cette intéressante société, trop peu connue et trop

calomniée jusqu'aujourd'hui. Il est à remarquer que Voltaire, tout

porté qu'il était à répandre le ridicule sur ce qui en était

susceptible, est encore, de tous les écrivains français, celui qui a

le plus rendu justice aux quakers: son grand sens lui faisait

apprécier tout ce que leurs principes avaient de respectable, et

combien l'exemple de leur morale pratique pouvait être utile aux

hommes. Le bien qu'ils ont fait en Amérique depuis un siècle, n'a pas

peu contribué à y répandre, parmi les autres sectes, cette généreuse

émulation, cet amour de l'humanité qui se montre dans tous les

établissemens publics, et qui, dans ces derniers temps, a commencé à

se répandre en Europe. Ce qui s'est fait en cent ans dans un pays

inculte, et avec de si faibles moyens, montre ce que la liberté peut

faire en France dans un plus court espace, avec les ressources de tous

les arts, et d'une civilisation perfectionnée. Nous sommes forcés de

renvoyer à l'ouvrage de M. Brissot, pour le détail de tous les

établissemens publics et particuliers; usages, inventions, méthodes

que l'exemple, le commerce, la communication des deux peuples,

l'intérêt et le besoin, transplanteront nécessairement parmi nous. Son

livre ouvre au genre humain la perspective la plus consolante. Il est

doux de se livrer à l'espérance de voir un vaste continent conquis à

la civilisation par le courage infatigable des Américains, par

l'activité de leurs défrichemens, leur ardeur à pénétrer dans les

forêts, à s'y former de nouvelles habitations, par leur hardiesse

dans les entreprises de tout genre, par la découverte de toutes les

communications entre les fleuves et des fleuves aux deux mers, par

l'audace de leur navigation, par leur désir de s'ouvrir le commerce du

Mississipi. Il est doux de voir la liberté voyager et s'étendre avec

eux, fonder partout la société sur des principes trop long-temps

méconnus de la vieille Europe qui les retrouve enfin, les adoptera

progressivement, et avec le temps sera régénérée par le bienfait d'une

terre autrefois engloutie sous les eaux et ignorée pendant des

siècles.

On a proposé au concours, dans ces derniers temps, la question _si la

découverte de l'Amérique avait été nuisible ou utile aux hommes_. La

question s'applique-t-elle aux contemporains de la découverte, et aux

cinq ou six générations suivantes? il ne paraît guère douteux que

cette découverte n'ait été une calamité désastreuse. Se rapproche-t-on

de la génération actuelle? le bien et le mal se mêlent, se confondent,

et la question devient compliquée. Embrasse-t-elle les générations à

venir? elle cesse d'être une question; et la découverte de l'Amérique

devient, pour l'humanité entière, un véritable bienfait du ciel. Il

suffit, pour s'en convaincre, de parcourir le livre de M. Brissot. Les

progrès de la société chez les Américains, progrès sensibles même

depuis la guerre et dans un si petit nombre d'années, repoussent les

prédictions sinistres, les augures malveillans des ennemis de la

liberté. Il paraît même que, depuis le départ d'Amérique de M.

Brissot, ces progrès ont été d'une rapidité prodigieuse. Voici ce

qu'un savant américain (M. Rush), souvent cité avec honneur dans ce

nouveau Voyage, écrivait tout à l'heure, vers la fin de mai, à un de

ses amis actuellement en France:

«Nous voyons enfin les espérances les plus étendues des amis de la

liberté et de l'humanité, accomplies dans les États-Unis d'Amérique.

Notre gouvernement national est parfaitement établi. Il répand partout

la paix, l'ordre et la justice. Contraire à Brutus, je puis m'écrier,

en terminant mes travaux politiques: «O liberté! je t'ai adorée comme

un être réel, et ne t'ai point trouvée un fantôme!»

SUR un Ouvrage intitulé: _Discussions importantes débattues au

parlement d'Angleterre, par les plus célèbres orateurs, depuis

trente ans_, renfermant un choix de discours, motions,

adresses, répliques, etc., accompagné de _Réflexions politiques

analogues à la situation de la France, depuis les

états-généraux_; ouvrage traduit de l'anglais.--1791.

Ce recueil, intéressant par lui-même, le devient encore plus par les

circonstances où nous sommes. Un extrait ou un choix des meilleurs

morceaux répandus dans les annales parlementaires des Anglais, publié

au moment où les Français commencent des annales de la même espèce;

c'est servir à la fois l'éloquence et la patrie; c'est multiplier les

modèles de l'éloquence politique chez un peuple qui ne connaissait que

celle des Grecs et des Romains. Il est vrai qu'en ne la considérant

que dans ses formes, les modèles que nous ont laissés ces deux

nations, pouvaient nous suffire, puisque les Anglais leur sont restés

inférieurs: mais en passant de la forme au fond; en considérant, sous

des rapports qui nous sont communs avec eux, et qui ne peuvent exister

entre les anciens et nous, plusieurs des questions agitées dans le

parlement d'Angleterre; questions qui, pour la plupart, seront agitées

chez nous avant peu d'années, et dont plusieurs intéressent nos

relations avec les Anglais, on sent combien cette collection peut être

utile. Une foule de traits, qui peignent les mœurs et les idées

générales d'une nation, des détails curieux dont l'histoire, ni même

les détails particuliers ne se chargent pas toujours, ajouteront aux

connaissances que peuvent avoir de l'Angleterre les Français qui

prétendent en avoir beaucoup. Combien de faits de l'antiquité grecque

ou romaine, combien d'usages, combien de lois même ne sont parvenus

jusqu'à nous, que par les discours qui nous restent de leurs orateurs!

Le traducteur a renfermé son travail et le choix de ces discours dans

l'espace des trente dernières années; si l'on en excepte quelques-uns

de Walpole, Pulteney, Shippin, et quelques autres qui remontent à

l'année 1734. Sans doute, il pouvait remonter plus haut; et les débats

parlementaires ont produit, avant cette époque, des discussions de la

plus hante importance; mais on a pensé avec raison qu'en se

rapprochant du moment actuel, l'intérêt serait à la fois plus vif et

plus général. Les noms de lord Chatham, Wilkes, Sheridan, Sawbridge,

Littleton, plus connus des Français contemporains que ceux des

précédens orateurs anglais, inspireraient une curiosité plus vive,

quand même leurs discours ne rouleraient pas sur des événemens qui ont

préparé la révolution française. C'est surtout à cette époque que

l'éloquence anglaise s'est élevée à la hauteur des intérêts discutés

dans le parlement. On se rappelle encore, même en France, l'effet que

produisit le discours du lord Chatham, en faveur des Américains, ou

plutôt des Anglais, qu'il voulait préserver des suites d'une guerre

funeste. On n'a pas oublié non plus celui de M. Wilkes, dans la même

occasion, et surtout ce passage remarquable qu'il nous sera permis de

transcrire.

«On les nomme rebelles (les Américains). Leur état présent est-il

effectivement un état de rebellion? ou n'est-ce qu'une résistance

convenable et juste à des coups d'autorité qui blessent la

constitution, qui envahissent leur propriété et leur liberté? Mais

voici ce que je sais très-bien. Une résistance couronnée du succès,

est une _révolution_ et non une _rebellion_. La rebellion est écrite

sur le dos du révolté qui fuit; mais la révolution brille sur la

poitrine du guerrier victorieux. Qui peut savoir si, en conséquence de

la violente et folle adresse de ce jour, les Américains, après avoir

tiré l'épée, n'en jetteront pas le fourreau aussi bien que nous, et

si, dans peu d'années, ils ne fêteront pas l'ère glorieuse de la

révolution de 1775, comme nous célébrons celle de 1688? Si le ciel

n'avait pas couronné du succès les généreux efforts de nos pères pour

la liberté, leur noble sang aurait teint nos échafauds, au lieu de

celui des traîtres et rebelles écossais; et ce période de notre

histoire, qui nous fait tant d'honneur, aurait passé pour une

rebellion contre l'autorité légitime du prince, et non pour une

résistance autorisée par toutes les lois de Dieu et de l'homme, et non

pour l'expulsion d'un tyran.»

Il est inutile de remarquer que les plus beaux discours insérés dans

ce recueil, sont ceux qui ont été prononcés en faveur de la cause

américaine, soit pour prévenir, soit pour faire cesser la guerre: les

harangues prononcées contre eux et dans le sens opposé, font pitié en

comparaison. Il est vrai que, de leur côté, se trouvaient les Pitt,

les Fox, les Wilkes, les Sheridan, et que l'opinion contraire n'avait

point de pareils défenseurs; mais il est à croire que, si ces hommes

célèbres se fussent trouvés dans le parti ministériel, ils se

seraient abstenus de parler en cette occasion. Ce sentiment profond

d'où part l'éloquence des hommes de génie, est pour l'ordinaire

accompagné de ce sens droit qui marche vers la vérité, source de cette

conviction qui donne à l'éloquence tout son éclat et toute son

énergie. Les vrais orateurs se sentent parfaitement bien; et

fussent-ils sans vertu, le seul intérêt de leur amour-propre les

écarterait d'une mauvaise cause, comme un général habile s'éloigne du

terrein où il ne peut déployer ses forces. Les hommes de talent, à qui

les jésuites avaient la sottise de s'adresser pour la réfutation des

_Lettres provinciales_, auraient pu leur répondre: «la puissance de

votre adversaire est moins celle de son génie que celle de la vérité;

et maintenant qu'elle s'est montrée, on pourrait défier Pascal de se

réfuter lui-même.»

Plusieurs de ces discours ont reçu, de la révolution française, un

mérite qu'ils n'avaient pas dans le temps où ils furent prononcés,

celui d'offrir des allusions fréquentes à divers événemens de la

révolution. Des circonstances analogues ont dû, à diverses époques,

faire dire les mêmes choses à ceux qui se croyaient intéressés à les

dire; et ce n'est pas les Français qui s'étonneront aujourd'hui de

voir les nobles lords au ruban bleu, dire, dans le parlement

d'Angleterre, que le visage d'un seul soldat anglais ferait fuir des

centaines d'Américains.

Si l'on ne jugeait des orateurs anglais que par ceux dont les discours

ont trouvé place dans cette collection (ce qui serait très-injuste, et

ce qui ne conviendrait pas à un étranger, surtout d'après une

traduction), on serait porté à croire que M. Wilkes et M. Fox laissent

bien loin derrière eux tous leurs rivaux. Tous les deux pleins de

véhémence, ils savent tous les deux varier habilement leurs tons, et

manier plaisamment l'ironie, figure favorite de l'éloquence

républicaine. Nous pourrions en citer plusieurs exemples dans M.

Wilkes et M. Fox; mais nous n'en indiquerons qu'un seul de ce dernier,

d'après lequel on ne prendra pas une haute idée de la crainte

qu'inspire aux ministres anglais cette responsabilité qu'on croit si

redoutable aux nôtres. Il s'agit d'environ 1,500,000 liv. dont il doit

rendre compte. Le ministre indique, pour l'emploi de cette somme, un

envoi de rasoirs et de guimbardes aux sauvages de l'Amérique; et quand

on lui demande combien de temps il lui faut pour produire la preuve de

l'emploi et la vérification du compte, il répond: «quatorze ou quinze

ans tout au plus.» Si l'occasion de plaisanter était heureuse pour M.

Fox, la manière dont il raconte cette petite hardiesse ministérielle,

prouve qu'il ne manque pas à l'occasion.

L'éditeur a enrichi sa collection des meilleurs discours prononcés

dans le parlement d'Irlande et dans le congrès américain. Il y a joint

diverses adresses, proclamations, etc., publiées dans les occasions

les plus importantes. Il semble qu'il ait cherché à former un cours

d'éloquence à l'usage de la liberté.

Qui croirait après cela que ce recueil fût l'ouvrage d'un ennemi de la

révolution? C'est ce qu'on aperçoit avec surprise à la lecture de sa

préface. Il y règne un ton d'aigreur qui perce de phrase en phrase, et

qui finit par ne pouvoir plus se contenir. Comment, occupé plus ou

moins des idées anglaises et américaines; au moins pendant qu'il les

traduisait en langue Française, a-t-il pu descendre jusqu'à ce

sophisme trivial, qui consiste à imputer à la liberté les désordres

inévitables à sa naissance, à invectiver contre des abus passagers,

comme contre des calamités durables.

Œuvres Complètes de Chamfort (Tome 3) Recueillies et publiées, avec une notice historique sur la vie et les écrits de l'auteur. · 第 19 / 26 段