Nous ne nous étendrons pas sur les trente dernières années de M. de

Richelieu; elles sont trop connues de la génération actuelle, composée

en partie de ses contemporains. Il sembla, dans sa vieillesse, revenir

entièrement aux mœurs de la régence dont il ne s'était jamais

beaucoup écarté. Toujours plein de l'idée qu'il vivrait cent ans, il

avait souhaité, dans tous les temps de sa vie, de se placer dans une

position capable d'assurer l'impunité à ses vices et à toutes ses

fantaisies. C'est à quoi un gouvernement de province était

merveilleusement propre. Une place dans le ministère n'offrait cet

avantage que passagèrement, et de plus l'exposait à tous les orages de

la cour: aussi la refusa-t-il, à la grande surprise des courtisans,

dont l'égoïsme calculait autrement que le sien. C'est après la mort du

maréchal de Belle-Isle que cette offre lui fut faite; mais il était

trop empressé d'aller prendre possession de son gouvernement de

Guienne, «où il pourrait faire tout ce qu'il voudrait, et où personne

n'oserait lui rien dire, étant bien avec le maître:» ce sont ses

termes. C'est en effet à quoi se réduisait tout le mystère, et M. de

Richelieu l'avait très-bien saisi. Il se rendit à Bordeaux après une

maladie longue et affligeante, mais utile et secourable: une lèpre

universelle qui renouvela toutes ses humeurs, le rajeunit en quelque

sorte et le régénéra pour le vice. Il portait à Bordeaux la réputation

que devait avoir le vainqueur de Mahon, celle d'être bien à la cour,

non moins désirable en province, enfin celle d'homme aimable, qualité

qui relevait toutes les autres. Aussi fut-il reçu comme un

triomphateur, au milieu des acclamations publiques, et avec une sorte

d'ivresse. Son désir et son talent de plaire prolongèrent quelque

temps cette faveur publique; mais il se lassa bientôt d'être aimé; et

les vexations, les tyrannies de tout genre le rendirent odieux à la

ville et à toute la province: licence effrénée, encouragemens donnés

aux mauvaises mœurs, aux jeux, défense de port-d'armes, etc. Le mal

était sans remède; car M. de Richelieu était _bien avec le maître_. Il

venait souvent à la cour renouveler sa faveur, et donner à son crédit

la force nécessaire pour exercer dans sa province un despotisme

illimité, qui s'accrut de jour en jour pendant le règne de Louis XV.

Les querelles du gouverneur de Guienne avec les divers membres du

parlement de Bordeaux, ou même avec le corps entier, ne pouvaient être

un grand démérite aux yeux du roi qui détestait les parlemens.

Richelieu était à cet égard son confident le plus intime, comme on le

voit par les lettres de Louis XV au maréchal, imprimées à la fin du

troisième volume. Vindicatif comme l'était M. de Richelieu, on sent

quelle fut sa joie d'être chargé de faire enregistrer l'édit de

suppression du parlement de Bordeaux. Louis XV lui écrivait: «C'est le

désir d'avoir la paix qui m'a déterminé à détruire des corps

orgueilleux qui s'opposent depuis si long-temps à mes volontés. J'ai

trop à me plaindre de mes parlemens pour revenir jamais sur leur sort.

Je leur ferai voir que je ne tiens mon pouvoir que de Dieu, que je

n'ai de compte à rendre qu'à lui, et que personne ne doit s'opposer à

ma volonté.» Telle était, dès sa première jeunesse, la profonde

conviction du roi; et pouvait-on lui en faire un reproche? On avait

lié cette doctrine à toutes les parties de son éducation, et on

l'avait consacrée par la religion même. Il écrivait, en 1753, au sujet

des querelles du parlement et du clergé: «Je veux qu'on rende à Dieu

ce qui est à Dieu, et à César ce qui est à César; or, César ne tient

que de Dieu ce qui est à César; mais il ne le lâchera à personne sur

la terre française.»

La réponse qu'on pouvait faire au roi, et qu'il fallait adresser aux

courtisans et aux prêtres, est celle d'Athalie à Josabet, après avoir

entendu le jeune Eliacin:

.... J'aime à voir comme vous l'instruisez;

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Sa mémoire est fidèle, et dans tout ce qu'il dit,

De vous et de Joad je reconnais l'esprit.

Louis XV avait un sentiment si intime de sa puissance illimitée, qu'il

n'attribue qu'à sa bonté la clémence dont il usa envers les parlemens,

et qu'il les menace d'un successeur moins doux, d'un maître plus

sévère. Il ne pouvait prévoir que son successeur se lasserait de voir

son autorité combattue par des corps orgueilleux, éternellement

compromise en de ridicules débats entre des ministres intrigans et des

cours de judicature; et qu'il aimerait mieux se voir chéri par une

grande nation puissante et heureuse, que de régner sur un peuple

avili et infortuné, qui ne peut apercevoir les vertus de son roi à

travers les crimes de ses ministres.

C'est dans cette correspondance très-curieuse de Louis XV, qu'on

trouve l'explication de la constance que ce prince a portée dans la

destruction des parlemens. On en fut étonné; mais la surprise redoubla

en lisant ces étranges paroles écrites en 1753, après avoir juré de

déployer contre les parlemens toute sa puissance royale: «Je répandrai

mon sang avec plaisir.» Cette même lettre est terminée par ces mots:

«Vous pouvez faire usage de ceci. Je ne le signe pas, vous connaissez

assez mon écriture pour être sûr qu'elle est de moi; mais je le ferais

même avec grand plaisir, s'il fallait, d'une autre couleur.»

C'est ainsi que parlait, dans cette seule occasion, un prince qui, se

tenant comme étranger aux affaires publiques, laissait quelquefois

manquer de respect à son nom, et même contrarier ses goûts personnels

par ses propres ministres. On connaît son mot: «Quand je vous disais

qu'ils sont plus maîtres que moi! Ils font des sottises; c'est leur

faute: pourquoi ne m'écoutent-ils pas?»

Cette faiblesse avait tellement enhardi l'insolence des ministres,

qu'ils affichaient leur mépris pour ses volontés connues, et même pour

sa signature. «Le roi m'a donné une pension, disait un homme à l'abbé

Terray, en lui montrant la signature du roi.--Que le roi vous paie,

répondait l'abbé.» Un autre présentait un bon du roi. «Ce n'est pas

le mien, disait le contrôleur général.» Ce contraste entre tant de

faiblesse et l'espèce de force qu'il déploie dans l'affaire des

parlements, tient à des idées et à des habitudes de sa jeunesse.

L'évêque de Fréjus, devenu ministre, s'étant trouvé engagé, comme ses

prédécesseurs, dans ces querelles avec les parlemens, se vit forcé

d'en impatienter l'insouciante jeunesse du monarque, et de lui donner

un rôle personnel dans ces farces ministérielles et parlementaires. De

là naquit l'importance que le roi continua d'y attacher. C'est ainsi

que des circonstances particulières placent dans le caractère et dans

l'esprit certains contrastes bizarres qu'il n'est pas toujours facile

d'expliquer. Ce qui était plus facile, c'était d'épargner au jeune roi

tout cet embarras: il suffisait, pour anéantir l'importance des

parlemens, de ne point en mettre à des disputes scolastiques,

déguisées en questions religieuses. Mais alors M. de Fréjus n'eût

point fait sa cour au saint siège; dès lors, plus de chapeau; et rien

de plus désagréable pour un évêque premier ministre. On ne saurait

trop répéter que telles sont les belles idées qui ont influé pendant

cinq ou six cents ans sur le sort des empires, et qui sont bien loin

d'être anéanties partout.

Le plaisir que M. de Richelieu avait trouvé à faire exécuter les

ordres du roi pour la destruction du parlement, lui fit accepter la

commission de les porter à la cour des aides de Paris. Ces deux

expéditions, et principalement la dernière, furent ce qui acheva de le

plonger dans l'avilissement où il était déjà tombé. On fut indigné de

voir le vainqueur de Mahon se rendre l'instrument ostensible d'une

intrigue abjecte dont on le crut alors l'auteur, il n'en était que le

confident; mais il l'était à sa manière: comme un vieillard corrompu

qui s'amuse de tout, encourage sans se compromettre, ne désespère du

succès d'aucune absurdité, et, en fait de vices ou de ridicules, ne

croit rien d'impossible. Il eut raison; rien ne l'était: mais, par

malheur pour le vieux favori, Louis XV mourut. Un nouveau règne fut

pour lui l'équivalent d'une disgrâce. Rebuté à Versailles, il alla

régner en Guienne; c'était un pis aller très-supportable: et voilà ce

que ces gouvernemens de province avaient de bon. Mais cette fois

l'honneur d'être bien avec le maître, condition requise pour y _faire

tout ce qu'on voulait, sans que personne osât rien dire_, cette

condition essentielle manquait à M. de Richelieu. Les Bordelais le

savaient; ils osaient _le dire_: et le gouverneur n'était pas aussi

absolu qu'il le désirait. Un procès ridicule l'obligea de revenir à

Paris, où le roi le fixa par la défense expresse de retourner à

Bordeaux. Ce fut un moment désagréable; mais avec lui les chagrins,

comme les plaisirs, ne duraient qu'un moment.

Sa place de premier gentilhomme lui donnait des comédiens à

gouverner, des caprices à satisfaire. Tout allait mal là, comme en

Guienne: et quand on se plaignait: «Ce sera bien pis, répondait-il,

sous mon successeur:» il faisait ainsi les honneurs de M. de Fronsac,

qu'il impatientait de toutes manières, et surtout par sa longue vie.

Il se divertissait à lui en présenter l'espérance; et lui-même la

considérait comme la punition des mauvais déportemens de son fils: la

punition était sévère. Celui-ci, rongé de goutte, l'ayant mérité, mais

pas si bien, voyait son père, le seul, entre les quatre premiers

gentilshommes et leurs survivanciers, qui se trouvât en état d'être de

service auprès du roi. Il recevait, dans son lit, la visite du

maréchal, qui le consolait pour le désoler, le grondait de sa molesse,

et se promenant lestement dans la chambre du malade, lui disait que

«lorsqu'on a la goutte à un pied, il fallait se tenir sur l'autre,

chose facile, ajoutait le malin vieillard;» et il le prouvait en

restant quelques minutes dans l'attitude qu'il indiquait comme une

recette. De la chambre du malade, il allait faire sa cour aux femmes,

et quelquefois réussissait, dit-on. On prétend même que, pour mieux

prouver sa jeunesse, il se battit en duel ou offrit de se battre à

soixante dix-huit ans. Ce qui est certain, c'est qu'il fut vu sortant

de chez lui, le soir, seul, à pied, et dans le costume ordinaire en

pareil cas. La célébrité attachée à son nom répandait dans le public

tous ces scandales ridicules; et le bruit qu'ils faisaient, était sa

récompense. C'étaient les mêmes mœurs que jadis un autre vieillard

avait affichées sous la régence, et avait conservées, ainsi que sa

santé, jusque dans un âge où les autres hommes touchent à la

décrépitude; et Richelieu était, à cet égard, le Lauzun de son siècle.

Cependant une légère incommodité l'ayant averti qu'il vieillissait, il

se maria, calcul bien entendu, qui intéressait à sa conservation une

femme vertueuse dont les soins prolongèrent probablement sa vie.

Le plaisir de contrarier son fils, et la singularité d'avoir été marié

sous trois règnes, entrèrent, dit-on, dans ses motifs; mais il

suffisait d'un égoïsme bien conçu, au moins dans cette occasion, tel

que Richelieu avait dès long-temps arrangé le sien.

Madame de Richelieu pouvait se flatter de fixer son époux: c'est ce

qui fut impossible. Il fut infidèle, même volage, à quatre-vingt-cinq

ans. Il fit plus, c'est-à-dire pis: on le vit balbutier de vils

hommages à ces beautés ambulantes, opprobre et scandale des grandes

villes; et le rebut des passans ne fut pas toujours le sien. C'était,

au reste, le seul chagrin qu'il donnait à son épouse, pour laquelle il

montra toujours les plus grands égards: à moins qu'on ne compte pour

des chagrins (et c'en était sans doute un très-grand pour une personne

aussi honnête), de voir son mari se permettre, par habitude, des

injustices odieuses, des vexations coupables, et d'énormes abus de

crédit. On peut citer, entre autres exemples, sa conduite à l'égard

d'un particulier, voisin du maréchal, et qui ne put jamais, du vivant

de M. de Richelieu, disposer d'un terrain qu'il avait acquis du roi,

et où il voulait faire bâtir. Ce mot de _crédit_ peut étonner dans son

application à un homme assez maltraité du maître. Mais tel était

l'effet d'une ancienne faveur, que lors même qu'elle n'existait plus,

il en restait toujours le crédit d'opprimer à la ville: c'était bien

la moindre chose. Maréchal de France et premier gentilhomme de la

chambre, M. de Richelieu, avec ses entours et sa célébrité, avait des

droits certains à la complaisance des gens en place, qui pouvaient

craindre encore son habileté en intrigues. De plus, il faut savoir

qu'indépendamment de la réserve qu'imposait la prudence, une

convention tacite avait tourné en mode, chère à l'orgueil, la

nécessité des ménagemens entre _gens de la même espèce_. Ainsi

faciliter ou du moins permettre l'oppression d'un inférieur, était une

convenance d'état dont on ne pouvait, entre honnêtes gens, se

dispenser sans indécence. Protéger le faible ou l'innocent contre

certains persécuteurs, paraissait un oubli des usages reçus entre

personnes d'un certain rang: c'était un manque de savoir vivre. Peu de

reproches étaient plus graves. Aussi, en pareil cas, n'y recourait-on

qu'à la dernière extrémité, qu'après avoir épuisé toutes les

conjectures, qu'après avoir supposé des motifs d'intérêt personnel,

d'inimitié secrète, d'intrigue prête à éclore; rien n'était moins

naturel que de manquer à des personnes d'un certain ordre, pour

protéger, qui?... un homme du peuple, autrement dit, de rien.

C'est peut-être ici le lieu d'observer que M. de Richelieu n'a jamais

pu prononcer le nom d'un bourgeois exactement et sans l'estropier.

Quiconque n'était pas gentilhomme, était à ses yeux un _quidam_ qu'il

suffisait de désigner, puisque le besoin l'exigeait; mais savoir de

pareils noms lui semblait un ridicule dont il se préserva toujours.

Nous tenons ce petit détail de vingt personnes, entre autres de M.

l'abbé Arnaud, que le maréchal, en dépit de la confraternité

académique, appela toujours l'abbé Renaud. Peut-être aussi était-ce un

souvenir machinal accordé aux mânes de madame Renaud, l'amie de madame

Michelin. En ce cas, ce ne serait que l'effet du radotage, qui, avec

la surdité, fut presque la seule incommodité de sa décrépitude. Il

s'éteignit par degrés, presque sans douleur, sans agonie, et mourut

l'année qui précéda la révolution. Heureux jusqu'au dernier moment,

l'enfance dans laquelle il était tombé, lui déroba le sentiment des

approches de la liberté, comme celui des approches de la mort: deux

spectres également horribles à ses yeux.

Telle fut la destinée de cet homme singulier; tel fut son caractère,

si l'on peut donner ce nom au mélange bizarre de tant de qualités

disparates. Nul n'eût été plus heureux, si les jouissances des sens

composaient tout le bonheur de l'homme: nul ne sut mieux se conserver

dans le genre de vie le plus fait pour abréger ses jours. Au reste, on

a cru que la plupart des excès auxquels il parut se livrer, ne furent

pour l'ordinaire qu'apparens. On dit que dans ses débauches, plus

indécentes que répétées, dans ses plaisirs affichés avec tant de

bruit, il savait se commander une prudente et habile économie de

lui-même; en un mot, qu'il n'était qu'un avare fastueux, là comme

ailleurs.

La fortune lui fut presque toujours favorable; mais il faut convenir

qu'il provoqua ses faveurs avec esprit, adresse et activité. Il sut

tourner surtout à son profit tous les vices de son siècle, dont il

peut dire: _Et quorum pars magna fui_. Il eut des qualités brillantes,

et aucune vertu. Il s'abstint de chasser, après avoir eu le malheur de

tuer un homme à la chasse; mais dans le même temps, il laissait

languir et mourir dans les prisons plusieurs innocens, qu'il y avait

fait enfermer pour en avoir été contrarié dans ses goûts et dans ses

fantaisies. Aussi, le peu d'actions honnêtes qui purent lui échapper

dans le cours d'une longue vie, n'y paraissent que de caprices, des

inconséquences qui surprennent plus qu'elles ne plaisent; comme on

voit, dans quelques ouvrages d'esprit, certains traits saillans, mais

déplacés, dont l'effet est détruit par cette raison.

Nous ne comptons point, parmi ses singularités, celle d'avoir mêlé à

l'incrédulité en fait de religion, une grande foi à l'astrologie, la

divination, la pierre philosophale: lui-même fait hommage de son

incrédulité à Voltaire, et les trois autres superstitions lui étaient

communes avec un grand nombre de courtisans. Les recherches

occasionnées par les crimes de la Brinvilliers et de la Voisin

prouvent à quel point la cour de Louis XIV était livrée à ces absurdes

illusions. Mais ce fut là le moins mauvais effet de son admiration

pour cette cour. Le goût d'un faste effréné, les maximes de la

tyrannie, tous les préjugés de son état portés au plus haut degré, et

si funestes dans un homme qui a joui presque toute sa vie d'une grande

faveur et souvent d'une grande puissance: voilà ce qui a fait de sa

longue existence un scandale et une calamité publics. On peut dire

qu'à l'exception du vieux duc d'Épernon, comme lui gouverneur de la

Guienne, et mort à peu près au même âge, aucun des ci-devant grands

seigneurs n'a insulté plus long-temps et plus impunément la nation

française. Il faut leur pardonner, ils n'y retomberont plus.

Nous avons eu occasion de citer plus d'une fois des Mémoires

particuliers de M. de Richelieu, écrits par lui-même, ou plutôt

rédigés sous ses yeux, puisque, indépendamment de l'orthographe qui

est irréprochable, le style n'est pas sans agrément. Ces Mémoires, qui

ne vont pas même jusqu'à la fin de la régence, font regretter qu'il

ne les ait pas continués, au moins jusqu'à son départ pour la Guienne.

Ils eussent été très-curieux, parce qu'il eût à peu près tout dit. Nul

homme ne paraît avoir fait moins de cas de l'opinion qu'on aurait de

lui après sa mort. C'est ce qu'on a pu voir dans le récit de

l'aventure de madame Michelin, qui compose près de la moitié de ses

Mémoires: le reste est l'histoire de ses aventures galantes jusqu'à

cette époque. Il les commença à l'âge de cinquante ans, en Languedoc,

où il commandait. C'était une complaisance pour une femme qui lui

avait promis de le récompenser à son retour. On ne sait par quel

caprice il a gardé le secret à cette femme, et à deux autres qui ne

sont pas même désignées par une lettre initiale. Cette réserve

surprend dans un homme qui, pour tant d'autres femmes, a étendu

jusqu'à la postérité la confiance intime dont, à cet égard, il avait

honoré le public contemporain. Quelle que soit cette femme, on est

surpris que M. de Richelieu, en cherchant à lui plaire, soit aussi

franc avec elle. C'est dans cet écrit qu'il développe au long sa

théorie de l'infidélité. «C'est un goût, dit-il, né avec nous. L'homme

n'a pas plus le pouvoir d'être constant, que celui d'écarter les

maladies. L'objet quitté n'a été que prévenu, voilà tout. Quelques

mois de plus ou de moins sont la seule différence entre l'infidèle et

l'abandonné.»

Il parle de son amitié à cette même femme, à laquelle il expose avec

la même loyauté sa théorie de l'égoïsme. «Quand l'évangile nous

prescrit d'aller pleurer avec les tristes, et rire avec les joyeux, il

nous donne un conseil salutaire pour notre bonheur physique, autant

que pour notre bonheur moral. C'est une folie de se mettre à la place

de ses amis malheureux. Les gens qui regardent l'égoïsme comme un mal,

ne voient pas qu'il est dans la nature. L'animal est égoïste; il ne

pense et n'agit que pour lui. Ceux qui, séduits par les prestiges

d'une philosophie déplacée, mettent leur bonheur à faire celui des

autres, sont toujours dupes de ce système: il faut rapporter tout à

soi. L'homme qui ne vit pas pour lui seul est toujours dupe de ses

sentimens. Vous êtes convenue plusieurs fois, belle amie, que j'avais

raison, et vous m'avez dit que c'était votre système.» On voit

qu'entre les deux amans, l'union des cœurs était préparée par la

conformité de principes, et surtout évaluée d'avance.

Nous regrettons de ne pouvoir présenter à nos lecteurs les idées

politiques de M. de Richelieu «sur la nécessité de changer le peuple

suffisamment; sur le danger d'une aisance qui lui permettrait de

raisonner, et de connaître peut-être ses forces, ce qui occasionnerait

une insubordination, à la vérité, facile à calmer en répandant un peu

de sang, mais qu'il faut toujours prévenir..... M. le duc de

Bourgogne, si regretté, aurait suivi la route tracée; il aurait été

forcé de faire ce que les ministres de son fils ont exécuté.» Tout

ceci s'écrivait en 1746, lorsque M. de Richelieu était devenu un homme

d'état profond.

C'est bien dommage aussi que nous ne puissions rapporter et abandonner

au commentaire de nos lecteurs, les divers jugemens de M. de Richelieu

sur les différentes parties de l'administration sous Louis XIV, les

réponses de M. de Richelieu aux reproches faits à la mémoire de ce

prince, etc., etc. Le rire et l'indignation se confondent à cette

lecture. C'est le code de la tyrannie fondu dans celui de la fatuité.

C'est Atys ou Médor vieillissant, devenu raisonneur, et écrivant des

atrocités futiles sous la dictée de Machiavel en délire.

Nous recommandons aussi à la curiosité de nos lecteurs un long passage

de ces Mémoires en faveur des substitutions. Le moment où ce morceau

paraît pour la première fois, le fera paraître plus piquant. On dirait

que l'auteur, qui embrasse leur défense, a pris soin de rassembler les

raisons qui doivent entrer dans le _considérant_ du décret par lequel

elles seront détruites.

Chacun des trois volumes de cette Vie est terminé par un recueil de

lettres, presque toutes de femmes. Elles n'apprennent rien, sinon que

chacune avait sa manière d'aimer M. de Richelieu. Celles de madame

d'Averne et de madame de Tencin sont un peu plus curieuses, attendu

que ces deux dames, aimant pour intriguer, développent quantité de

petits secrets alors reputés importans. Les lettres de madame du

Châtelet sont celles qui donnent la meilleure idée de M. de Richelieu

et d'elle-même. Elle lui parle comme à un ami aimable qui fut son

amant quelques jours, ou peut-être un instant, et devant qui elle se

reproche d'avoir offensé le sentiment durable qu'elle avait pour

Voltaire.

Mais ce qui mérite le plus d'attention, ce sont les lettres de madame

de Châteauroux et celles de madame de Lauraguais. C'est le langage de

l'amitié, c'est celui de l'amour, s'exprimant avec la même confiance,

et dévoilant tout l'intérieur de Versailles, pendant les campagnes de

Flandre en 1743 et 1744, pendant le siége de Mahon: nous en avons cité

quelques traits; ils doivent donner envie de lire le reste.

La correspondance de M. de Richelieu avec M. de Bernis, M. de Paulmy,

le comte de Broglie, et madame de Pompadour (car il faut la mettre

avec les ministres et les généraux), jettera un grand jour sur la

campagne de 1757.

Les lettres de madame de Pompadour portent l'empreinte de la gêne avec

un homme qu'on ménage, qu'on veut bien traiter, et qu'on n'aime pas,

en dépit du baiser qu'on lui promit et qu'on lui donna pour le

surcroît des contributions qu'il avait obtenu des états du Languedoc

en 1752. Madame de Lauraguais, sa maîtresse quatre ans après, le blâme

beaucoup de s'être arrêté en si beau chemin, et attribue à cette

indifférence la mauvaise volonté de madame de Pompadour à l'égard de

M. de Richelieu. «Je parle à mon ami, dit-elle, qui ayant été si

souvent coupable, devait continuer à l'être, pour son avancement et ma

tranquillité. Je comprends qu'après ce que vous m'avez dit, l'objet ne

doit pas vous tenter; mais ne fait-on pas quelques petits sacrifices

pour jouir tranquillement de ce qu'on mérite?» On voit que madame de

Lauraguais aimait par-dessus tout la tranquillité.

Plusieurs lettres de Louis XV à M. de Richelieu ne font pas le moindre

intérêt de ce recueil. Nous nous contenterons d'en citer quelques

traits.

»Le roi a soupé jeudi dans ses cabinets avec une princesse ou deux et

une duchesse, et on croit qu'il recommencera demain; mais on ne sait

si les princesses y seront ou duchesses, ou marquises, ou comtesses.

On remarque que, depuis quelque temps, les comtesses ont beaucoup

déchu de leur faveur. Le mot de l'énigme est que madame de La

Tournelle sera duchesse.» Elle le fut en effet, sous le nom de madame

de Châteauroux.

«Sa majesté a paru fort contente à son soupé, de la truite du lac de

Genève, que M. de Richelieu lui a envoyée.

«Il gèle ici comme tous les diables. Vous avez plus chaud que nous où

vous êtes (à l'armée de Flandres); mais nous aimons mieux être ici.

«Sa majesté a décidé l'affaire des parasols, et la décision a été que

les dames et les duchesses pouvaient en avoir à la procession, en

conséquence elles en ont eu.

«Non, assurément, M. de Broglie n'avait point d'ordre de quitter la

Bavière; et, s'il est martyr de la politique, je vous assure que la

politique l'est bien de lui.

«La semaine prochaine nous donnera vraisemblablement sujet à nouvelles

tant de Turquie que d'Italie.» (Les nouvelles d'Italie, où Louis XV

avait une armée, étaient plus intéressantes que celles de la Turquie.

Mais ceci ne doit point étonner: c'est quatre lignes après avoir dit

qu'il n'a point lu, au 23 janvier, les lettres de Bavière arrivées le

13 décembre. Il faut répéter que la lettre existe écrite de la main de

Louis XV.)

«Vous savez que je vous ai défait de M. de Bernage (intendant de

Languedoc), et que je l'ai remplacé par M. Le Nain; qu'en pensez-vous?

L'on dit qu'il a une femme et un premier secrétaire bien jansénistes;

je ne l'ai su que depuis. J'espère qu'il ne l'est pas.»

Ces citations, ainsi rapprochées, auraient suffi pour annoncer, dès

l'année 1743, ce que devait être le règne. Elles eussent dit dès-lors

tout ce qu'il est inutile d'exprimer à présent.

La dernière lettre du roi, celle qui termine cette correspondance, a

pour objet de faire agréer à la noblesse la préférence donnée à

mademoiselle de Lorraine pour l'honneur de danser au bal du mariage

de M. le Dauphin.

Œuvres Complètes de Chamfort (Tome 3) Recueillies et publiées, avec une notice historique sur la vie et les écrits de l'auteur. · 第 16 / 26 段