Suivent les représentations et le placet de la noblesse qui réclame

ses droits, avec respect sans doute, mais pourtant avec l'énergie

convenable dans une occasion de cette importance. On se rappèle, après

vingt ans, le trouble et l'agitation des esprits, pendant la

discussion de cette affaire. Aussi n'était-ce pas une bagatelle, comme

l'affaire des parasols.

Qu'il nous soit permis, en finissant, d'adresser à tout homme de bon

sens et de bonne foi une seule question: Combien de temps pouvait

subsister, sur les mêmes bases, une grande société dont le

gouvernement, l'état politique et moral présentaient partout, et sous

cent aspects différens, le tableau de vices, d'absurdités, d'horreurs

et de ridicules qu'un petit nombre de pages vient de rassembler sous

les yeux du lecteur, dans le cadre étroit de la vie privée d'un seul

homme?

SUR les _Mémoires secrets des Règnes de Louis XIV et de Louis XV_,

par Duclos, de l'Académie française.

L'authenticité de ces mémoires n'est pas suspecte. Plusieurs amis

particuliers de Duclos, et nombre de gens de lettres, savaient depuis

long-temps leur existence; mais ils pensaient qu'il se passerait un

grand nombre d'années, et peut-être un demi-siècle avant qu'on pût

les rendre publics. La révolution, qui a ouvert les prisons et les

bastilles, ouvre aussi les porte-feuilles. La vérité s'en échappe

avant la mort de ceux qu'elle offense. Ce moment est, comme on le sait

trop, l'époque des honteuses révélations. Mais, depuis ces deux

dernières années, le nombre en est devenu si grand, que ces _Mémoires

secrets des règnes de Louis XIV et de Louis XV_ apporteront

heureusement plus d'instruction que de scandale. Ils ont, pour

recommandation auprès du public, le nom, la probité, le talent de

l'auteur. Il est probable que cette dernière production de Duclos lui

donnera, parmi les historiens, une place plus distinguée que celle où

l'a mis son _Histoire de Louis XI_, objet de tant de critiques, dont

plusieurs ne sont que trop justes. On connaît le mot du chancelier

d'Aguesseau sur cette histoire de Louis XI: «C'est un ouvrage composé

aujourd'hui avec l'érudition d'hier.» L'auteur des _Mémoires secrets_

ne méritera point ce reproche. C'est le fruit du travail de plusieurs

années; c'est le tableau des événemens qui se sont passés sous ses

yeux, dont il a pénétré les causes, dont il a en quelque sorte manié

les ressorts. L'auteur a vécu avec la plupart de ceux qu'il a peints.

Il les avait observés avec cette sagacité fine et profonde qu'il a

développée dans les _Considérations sur les Mœurs_. C'était le vrai

caractère de son esprit. Il se retrouve dans les _Mémoires secrets_,

et ne pouvait se retrouver dans l'_Histoire de Louis XI_: c'est que

l'auteur s'était déplacé. Il a écrit les Mémoires de Louis XIV et de

Louis XV avec le talent qu'il tenait de la nature; et il avait composé

l'Histoire de Louis XI avec le talent auquel il prétendait. Cette

différence, en marquant celle de leur mérite, semble présager celle de

leur succès.

La révolution, loin de nuire à cet ouvrage, semble lui attacher un

intérêt nouveau. Il est écrit, sinon dans les principes qui ont

prévalu, au moins dans les idées de liberté qui ont préparé la

victoire de ces principes. Duclos mérite à cet égard une place

distinguée parmi les gens de lettres de la génération précédente. Il

pensait et s'exprimait en homme libre: c'est ce ton qui a fait en

partie le succès de son livre des _Considérations sur les Mœurs_. On

le retrouve dans ces Mémoires. Louis XIV, son règne, ses ministres,

ses courtisans y sont jugés d'une manière qui eût semblé bien étrange,

bien audacieuse, si ce morceau eût paru à l'époque où il fut composé.

On eût, pour le moins, trouvé qu'un historiographe prenait un peu trop

le ton d'un historien. Il y avait là de quoi faire tort à sa place:

Voltaire, qui l'avait quittée sans doute pour exercer plus librement

l'emploi d'historien, n'use point de ses droits dans son _Siècle de

Louis XIV_, aussi librement que Duclos dans ses Mémoires. Il est aisé

de sentir les raisons de cette différence: Voltaire voulait faire

jouir le public d'un ouvrage utile, et jouir lui-même de sa gloire,

sans compromettre sa tranquillité. Duclos, s'étant déterminé à ne

point imprimer ses Mémoires de son vivant, ne se crut pas obligé à

couvrir d'un voile, encore moins à rendre respectables _les faiblesses

d'un grand roi_. Il le montre tel qu'il est, jouet de ses ministres et

de ceux qui l'approchaient, aveuglé par sa seconde femme, esclave de

son confesseur, croyant vouloir et recevant d'autrui sa volonté,

couvrant le royaume de ses espions, et ignorant des faits publics et

connus de tout le monde.

On s'afflige, on gémit sur le sort des hommes, sur la fatalité qui

préside aux choses humaines, lorsqu'on jette les yeux sur les trois

portions du tableau que Duclos présente dans le premier livre de son

ouvrage: la cour de France, celle d'Espagne, celle de Rome.

En France, un vieux roi, accablé des malheurs d'une guerre, effet

d'une ambition dont il devait prévoir les suites; idolâtré de sa cour,

et haï de son peuple; élevé au rang des saints parmi les monumens de

ses adultères; se croyant un Théodose, quand on versait pour la foi le

sang de ses sujets, et rendant son âme à Dieu avec la confiance d'un

parfait chrétien, sur la parole d'un prêtre barbare.

En Espagne, son petit-fils, prince faible et dévot, avec du courage et

du bon sens, renfermé dans son palais entre un prie-dieu, sa femme et

son confesseur; soumis, ainsi que son épouse, à l'empire d'une

vieille intrigante française (la princesse des Ursins), dont

l'insolence osa retarder de plusieurs mois, pour une prétention

extravagante, la signature de la paix d'Utrecht, qui doit affermir sur

le trône d'Espagne le monarque qu'elle asservit.

A Rome, un vieux pontife, doux et humain, instrument des fureurs d'un

jésuite français, et qui, prétendant à l'honneur d'être un grand

latiniste, compose lui-même, quoiqu'un peu aidé de Jouvanci, l'exorde

d'une bulle qu'il déteste; et condamne, comme pape, un livre qu'il

aimait, _dans lequel_, disait-il, _il s'édifiait sans cesse, comme

chrétien_. Il faut convenir qu'on a quelque peine à voir le monde

ainsi gouverné.

Nous écartons une foule d'anecdotes, la plupart piquantes, dont Duclos

égaie un peu le fond de ce tableau si triste; mais nous en rappelerons

une qui montre plaisamment sous quel aspect on avait fait envisager la

religion à Louis XIV.

Le duc d'Orléans, allant, en 1706, commander l'armée d'Italie, voulut

emmener avec lui Angrand de Fontpertuis, homme de plaisir, et qui

n'était pas dans le service. Le roi, l'ayant su, demanda à son neveu

pourquoi il emmenait avec lui un janséniste?--«Lui! janséniste! dit le

prince?--N'est-ce pas, reprit le roi, le fils de cette folle qui

courait après Arnaud?--J'ignore, répondit le prince, ce qu'était la

mère; mais, pour le fils, je ne sais s'il croit en Dieu.--On m'avait

donc trompé, dit ingénument le roi, qui laissa partir Fontpertuis,

puisqu'il n'était d'aucun danger pour la foi?» Tel était le

christianisme d'un monarque, par lequel on faisait persécuter quinze

cents mille de ses sujets pour la gloire de Dieu.

La partie de ces Mémoires la plus importante, la plus soignée, c'est

l'_Histoire de la Régence_. Des six livres qui composent les Mémoires

de Duclos, elle en occupe quatre. C'est la plus complète que nous

ayons, et elle ne laisse presque rien à désirer. Il a fallu tout le

talent de Duclos pour soutenir si long-temps l'attention du lecteur

dans cette suite de folies, de désastres, de brigandages, dans le

récit de ces querelles entre les princes et les légitimés, entre

les légitimés et les ducs et pairs, etc.

C'est quelque chose aussi d'avoir fait supporter la vue de tous ces

fripons subalternes, que la faiblesse du régent et la scélératesse de

Dubois produisirent sur la scène.

Un P. Laffiteau, depuis évêque de Sisteron, émissaire de Dubois à

Rome, payé pour intriguer en sa faveur, et intrigant pour son propre

compte; rappelé par Dubois, qui lui donne un évêché pour s'en

débarrasser, et allant passer quarante jours chez un chirurgien, ce

qui, selon Dubois, lui tenait lieu de séminaire.

Un abbé de Tencin, convaincu de faux et de parjure à Paris en pleine

audience, remplaçant Laffiteau à Rome, pour qu'on n'y crût pas avoir

perdu au change.

Un abbé de Gamache, auditeur de rote, qui, rappelé à Paris, refuse net

d'obéir au gouvernement, se fait craindre de Dubois, mérite l'honneur

d'en être acheté, et serait devenu cardinal, si une mort prématurée

n'y eût mis ordre.

Un abbé de la Fare, qui subjugue Dubois par une audace astucieuse,

arrache de lui, en faveur de l'archevêque de Reims, son protecteur, la

permission de porter la barette obtenue de Rome sans l'aveu du régent.

On déployait dans ces intrigues, pour un évêché, pour un chapeau, des

talens et des ressources admirables: ce sont des ruses et des

subtilités dignes de Mascarille et de Sbrigani. Le peuple s'en

doutait; mais il ignorait les détails, réservés, comme de raison, à la

bonne compagnie, qui a eu tort de n'en pas garder le secret. On

avouera que, si de certaines dignités, de certains honneurs paraissent

tombés considérablement dans l'opinion, c'est un peu la faute de ceux

qui en ont si mal adroitement disposé et qui les ont si follement

avilis.

Parmi le grand nombre de faits rapportées par Duclos, qui, sous le

régent, rendirent l'autorité ridicule, en voici un moins connu et qui

mérite de n'être point oublié. Le duc d'Orléans, pendant les troubles

du système, avait exilé, comme on sait, le parlement à Pontoise. Dès

le soir, le régent fit porter au procureur général cent mille livres

en argent et autant en billets, pour en aider ceux qui en auraient

besoin. Le premier président eut une somme encore plus forte pour

soutenir sa table, et tira, à diverses reprises plus de cinq cents

mille livres du régent; de sorte que la séance de Pontoise devint une

vacance de plaisir. Le premier président tenait table ouverte, l'après

midi tables de jeu dans ses appartemens, calèches toutes prêtes pour

ceux et celles qui préféraient la promenade; le soir, un souper

somptueux pour toutes les jolies femmes et les hommes du bel air, qui,

dans cette belle saison, venaient journellement de Paris, et y

retournaient la nuit. Les fêtes, les concerts se succédaient

perpétuellement: la route de Pontoise était aussi fréquentée que celle

de Versailles l'est aujourd'hui: «Il n'eût peut-être pas été

impossible d'y amener le régent». Ce dernier trait est un excellent

coup de pinceau. Duclos en a plusieurs de cette espèce. C'est ainsi

qu'à propos de l'abbesse de Fontevrault, sœur de madame de Montespan,

qui paraissait fréquemment à Versailles, et qui venait montrer son

voile et sa croix dans cette cour de volupté, il dit: «Personne n'y

trouvait d'indécence; et l'on en aurait été édifié, si le roi l'eût

voulu». Ce mot ne paraîtra exagéré qu'à ceux qui ne connaissent pas à

fond l'esprit de ce temps. «Quelques-uns des courtisans, poursuit

Duclos, n'osaient pas même juger intérieurement leur maître: ils

respectaient en lui ce qu'ils se seraient crus coupables d'imiter:

semblables à certains payens que la pureté de leurs mœurs n'empêchait

pas d'adorer un Jupiter séducteur et adultère.»

Si quelque chose pouvait paraître plus étrange que ce trait de

faiblesse du régent, ce serait l'inconcevable aveu que fait de la

sienne Philippe V, dans une lettre écrite à sa nouvelle épouse, la

princesse de Parme. Il envoyait au-devant d'elle la princesse des

Ursins. Il était réglé secrètement entre les deux époux, que la reine,

à la première entrevue, cherchant querelle à madame des Ursins, la

chasserait sur-le-champ de sa présence. «Mais, ajoutait le roi, ne

manquez point votre coup d'abord, car, si elle vous voit seulement

deux heures, elle vous enchaînera, et nous empêchera de coucher

ensemble, comme avec la feue reine.»

La faiblesse de ces deux princes (le duc d'Orléans et le roi

d'Espagne), si proches parens, mais d'un caractère si opposé, fut la

vraie cause de tant d'événemens bizarres, en France et en Espagne,

soit dans l'intérieur des deux royaumes, soit dans les combinaisons de

la politique extérieure. Ce fut cette faiblesse qui enhardit et poussa

presque aux derniers excès l'imprudence des cardinaux Dubois et

Alberoni. Il serait curieux, mais il serait trop long de conter les

occasions où chacun d'eux trompa son maître, comme on trompe un

vieillard dans les comédies; et quelquefois ils se jouaient de lui

dans des affaires auxquelles était attachée la destinée de l'empire.

Duclos prétend qu'une de ces perfidies du cardinal Alberoni fit perdre

à l'Espagne l'occasion unique de recouvrer Gibraltar. En ajoutant foi

au fond de son récit, nous avons peine à croire que le recouvrement de

Gibraltar eût été la suite du fait qu'il raconte; le voici. Le régent,

lié avec le roi d'Angleterre George Ier, avait dépêché au roi

d'Espagne, un des anciens menins de Philippe V, un gentilhomme nommé

Louville, qu'Alberoni empêcha de voir le roi, par des moyens qui sont

toujours au pouvoir d'un ministre. «Les mesures étaient si bien

prises, dit Duclos, que si Louville eût pu voir le roi d'Espagne, il

lui eût fait aisément accepter et signer les conditions peu

importantes qu'exigeait le roi George; et celui-ci envoyait aussitôt

au roi d'Espagne l'ordre, pour le gouverneur, de remettre la place. Un

corps de troupes paraissait à l'instant pour en prendre possession; et

Gibraltar eût été au pouvoir des Espagnols, avant que le parlement

d'Angleterre en eût eu la première nouvelle.» Voilà un fait qui doit

paraître au moins douteux; et, s'il était cru en Angleterre, la

mémoire du roi George y serait aussi détestée que celle de Charles II,

qui vendit Dunkerque aux Français. L'historien devrait dire où il a

pris cette indication. Une dépêche du ministre anglais ne serait pas

une preuve suffisante, et laisserait encore plus de place au soupçon

d'une ruse diplomatique, qu'à celui d'une pareille trahison. Comment

imaginer que le roi George, chef d'une maison nouvellement établie sur

le trône d'Angleterre, eût osé jouer ainsi sa nation, avec bien plus

de risques que n'en courait Alberoni en négligeant l'intérêt de

l'Espagne? Il est bien plus probable qu'on n'avait pas dessein de

remettre vraiment Gibraltar à Philippe V, et que le cabinet de

Londres, par une de ces ruses ministérielles si communes, tenait en

réserve quelque moyen d'éluder sa promesse.

Nous avons eu de si fréquentes occasions, en rendant compte des

Mémoires de Richelieu, de passer en revue les événemens et les

personnes les plus connues à cette époque, que nous éprouvons une

sorte de dégoût à revenir sur les mœurs et sur les idées qu'elle

présente. Nous étendons cette réflexion au ministère de M. le duc, et

aux premières années du cardinal de Fleuri, les seules dont Duclos ait

écrit l'histoire. Mas nous croyons devoir recommander à nos lecteurs

un morceau très-intéressant sur la Russie et sur le czar Pierre,

composé sur des Mémoires dont il garantit l'authenticité. Ce morceau

épisodique trouve sa place sous le ministère de M. le duc, à

l'occasion de l'embarras où l'on fut de marier Louis XV après le

renvoi de l'infante. Catherine Ire, impératrice de Russie, fit offrir,

pour épouse du jeune roi, sa seconde fille, la princesse Élisabeth,

qui régna depuis en Russie: elle promettait pour récompense à M. le

duc, le trône de Pologne, après la mort du roi Auguste. Il est

probable que cet arrangement ne convint pas à la marquise de Prie,

maîtresse de M. le duc; il refusa la princesse pour le roi, et la

demanda pour lui-même, «dans l'espérance plus sûre des secours de

l'impératrice, quand elle les accorderait à son gendre.» Quelque

projet qu'on fasse de ne plus s'étonner, on est toujours surpris

malgré soi de la manière dont les ministres traitent quelquefois leurs

maîtres; les rois et les peuples, c'est tout un pour eux: _Tros

Rutulusve ruat_.

Nous ignorons si ces six livres des Mémoires de Duclos composent en

effet tout son ouvrage, et nous sommes portés à croire que non. En

effet, comment n'aurait-il rien écrit sur les événemens qui se

passaient sous ses yeux, au moment où il était plus en état de juger

les choses et les personnes? On peut soupçonner, que, vivant, il aura

pu prendre des arrangemens d'après lesquels il aurait marqué deux

époques différentes pour la publication de son ouvrage; en ce cas,

celle-ci paraîtrait la première, par des raisons qu'il est facile de

deviner; l'autre, dans les idées que Duclos pouvait avoir alors, plus

délicate et plus épineuse, ne paraîtrait que beaucoup plus tard. Cette

conjecture deviendra plus vraisemblable, si l'on fait attention à la

manière dont il traite l'_Histoire de la Guerre de 1756_, qui termine

le second volume. Nous le croyons détaché de cette seconde partie,

comme pouvant être livré au public séparément.

L'auteur semble y avoir eu pour objet de justifier, à certains égards,

le traité de Vienne, ou plutôt M. de Bernis, que l'on en crut

l'auteur, mais qui ne fit que s'y prêter, dans des limites qui bientôt

se trouvèrent franchies, et avec des restrictions au-delà desquelles

on passa, malgré les réclamations de M. de Bernis, qui donna sa

démission. L'auteur rappèle l'ivresse générale qu'excita la signature

de ce traité: ivresse qui dura jusqu'aux disgrâces dont il ne pouvait

être la cause. Ce ne fut pas ce traité qui fit naître les cabales, les

haines, les dissensions entre les ministres, les généraux, les

subalternes; qui fit faire tant de mauvais choix dans tous les genres:

et là-dessus l'historien récapitule nos sottises. Il les compte; le

dénombrement ne tient que huit pages: ce n'est pas trop. Les

adversaires du traité de Vienne posent la question autrement; ainsi,

les raisons de Duclos restent sans force pour eux. Mais il est inutile

d'entrer dans cette discussion, sur laquelle l'opinion publique est

fixée.

SUR le _Voyage en Italie_, ou _les Considérations sur l'Italie_; par

Duclos, de l'Académie française, etc.

Cet écrit, que l'auteur ne destinait pas à l'impression, ne peut

qu'honorer la mémoire et le talent de Duclos. On y retrouve son esprit

d'observation, sa philosophie libre et mesurée, sa manière de peindre

par des faits, des anecdotes, des rapprochemens heureux. L'auteur des

_Considérations sur les Mœurs_, écrivain doué d'une grande sagacité,

mais dénué d'imagination, presqu'étranger aux beaux-arts, ne dut s'en

occuper que très-peu, même dans leur patrie. Il n'affecte point de

parler de ce qu'il ne sait pas. Les gouvernemens, les hommes, les

mœurs générales et celles des différentes classes de la société,

voilà presque les seuls objets de son attention. Quant à la

description des monumens de curiosité de toute espèce, des

chefs-d'œuvre qui attirent les voyageurs, il renvoie, sur tous ces

objets, à cette multitude d'ouvrages qui en traitent bien ou mal. Il

se renferme à la fois dans son goût et dans son talent: c'est ce qu'il

pouvait faire de mieux pour ses lecteurs et pour lui-même.

Ce Voyage fut fait et écrit en 1767 et 1768, dans un temps où Duclos

se trouvait en quelque sorte contraint de sortir de France, pour

échapper à la persécution dont il était menacé pour la liberté de ses

propos dans l'affaire de M. de La Chalotais. Il était de la classe de

ceux qu'on cherche à faire taire sans les mettre à la Bastille; les

ministres d'alors avaient des idées très-précises sur ce qui leur

convenait, en calculant la position, les entours, les appuis, le degré

de célébrité, et ce qu'on appelait la considération de ceux qu'ils

étaient tentés de prendre pour victimes. Duclos n'était point en

position de braver un ministre, mais il pouvait l'inquiéter. Une

absence, un voyage, était une sorte de transaction qui arrangeait à la

fois le philosophe et le ministre.

Duclos, arrivé en Italie avec la réputation d'un écrivain distingué,

historiographe de France, membre de plusieurs académies, connu de la

plupart des ambassadeurs, et lié surtout avec M. le cardinal de

Bernis, se trouva bientôt à portée de connaître les principaux

personnages du théâtre sur lequel il était transplanté. Il trace leur

caractère d'un pinceau qui paraît fidèle; il dévoile plusieurs

intrigues alors secrètes; il raconte plusieurs faits alors

intéressans. L'histoire des deux derniers conclaves, la lutte des

factions opposées, les ruses, les contre-ruses et toutes les

ressources de l'astuce italienne, employées par les concurrens, tout

cela peut encore amuser, même aujourd'hui; il est toujours bon de

savoir comment les hommes ont été gouvernés. Duclos prétend néanmoins

que toutes ces ruses sont souvent inutiles, et que les augustes

assemblées nommées conclaves se séparent quelquefois par l'ennui, la

chaleur et les punaises: «car, ajoute-t-il, le saint esprit se sert de

tout.» L'élection de Rezzonico, homme sans aucune espèce de talens,

mais le fils d'un riche banquier, prouve que l'argent peut y servir

aussi; et le hardi voyageur ne doute pas qu'avec deux millions

habilement distribués, on ne pût faire pape un janséniste. Il faut

pardonner ces réflexions à un auteur français mis à _l'index_, même

avant son voyage d'Italie. Il n'en fut pas moins présenté au pape,

n'en reçut pas moins sa bénédiction et une belle médaille d'or. C'est

une des moindres contradictions de ce monde.

L'expulsion des jésuites de France était encore assez récente, et

occupait à Rome tous les esprits. Duclos raconte, à ce sujet, un fait

qui montre en même temps à quoi tiennent les plus grandes affaires, et

ce que c'est que cette politique si vantée de la cour de Rome. On en

peut juger par le refus que fit le saint père d'adhérer à la

proposition, et presque à la prière de Louis XV, qui souhaitait une

réforme dans l'institut des jésuites, et à ce prix promettait de les

conserver. Duclos a lu la lettre, qui contenait plusieurs éloges

affectueux de ces bons pères. Il en résulte de deux choses l'une: ou

que le cardinal de Rochechouart, alors ambassadeur de France à Rome,

fit sèchement la commission, évita habilement de lire la lettre au

père Ricci, général des jésuites, au pape, au cardinal Torrigiani son

ministre; et alors c'est le cardinal de Rochechouart qui se trouve la

cause de la destruction des jésuites; ou le pape et le cardinal

Torrigiani commirent une faute inconcevable. Ce bon ministre du

souverain pontife croyait, à cette époque, être au temps de l'empereur

Henri IV. Comment se peut-il qu'un gouvernement dont l'existence

dépend de l'état de l'opinion dans les différens pays de l'Europe avec

lesquels il a des rapports, soit si mal informé sur ce qui l'intéresse

davantage? C'est une question qu'on pouvait faire alors, et qui, de

nos jours a pu se renouveler, en 1791, à la lecture du dernier bref

pontifical. Duclos prétend, relativement à l'affaire des jésuites,

qu'il faut tout imputer à l'ignorance entêtée du cardinal Torrigiani,

et que les parlemens, les jansénistes devaient lui ériger un autel,

avec cette inscription: _Deo ignaro_. Ces autels aux dieux ignorans

pourraient se multiplier en Europe, et la liberté française leur en

doit déjà quelques-uns. Au reste, il attribue aux évêques de France à

Rome, plusieurs fautes du saint siége en d'autres occasions. «J'ai ouï

dire, dit Duclos au sujet de la bulle _Unigenitus_, que si nos évêques

ne soufflaient pas le feu à Rome, on y serait fort tranquille sur la

constitution.» Ne pourrait-on pas aujourd'hui appliquer mot à mot

cette phrase à la constitution française? Il paraît qu'on le peut, si

l'on en juge par l'indulgence avec laquelle on a vu à Rome les

changemens opérés en Pologne, relativement au clergé.

Œuvres Complètes de Chamfort (Tome 3) Recueillies et publiées, avec une notice historique sur la vie et les écrits de l'auteur. · 第 17 / 26 段