femme; elle était de la maison de Lorraine, et parente de l'Empereur.
M. de Richelieu poussa l'attention pour elle jusqu'à se gêner et à lui
cacher ses infidélités et ses intrigues. Il tint aussi une conduite
excellente à l'égard de madame de La Martelière, femme de la ville,
mais d'une beauté rare, à laquelle il continua de rendre ses soins
pendant une longue maladie et jusqu'à sa mort. C'est ainsi qu'il en
usa encore, quelques années ensuite, avec madame de La Popelinière,
devenue si célèbre par l'aventure de la cheminée tournante, et à
laquelle il fit une pension, ce qui n'étonne pas; mais qui fut payée,
ce qui est très-remarquable. Tous ces procédés, toutes ces honnêtetés
dont personne ne chercha l'explication dans les principes de la morale
universelle, tiennent chez M. de Richelieu à des convenances locales,
à des détails de mœurs qu'il est à propos d'éclaircir. M. de La
Martelière, M. de La Popelinière n'étaient point des miroitiers du
faubourg Saint-Antoine, comme le mari de la pauvre madame Michelin:
c'étaient de bons fermiers généraux de la place Vendôme, donnant
d'excellens soupés aux gens de la cour, et tous les deux parfaitement
ridicules. Ils défrayaient ainsi doublement leurs hôtes, et il eût
fallu de terribles raisons pour se brouiller avec de pareils amis.
Songeons que c'était le temps où une femme connue, voulant se
justifier du mauvais choix d'un amant, a dit, dans un couplet
très-joli:
Je le pris sans scrupule,
Et je le fis exprès
Pour voir de près
Son ridicule.
Comment rompre avec M. de La Martelière, qui avait mené M. de
Richelieu chez sa femme et chez une fille qu'il entretenait, se
vantait et se plaignait presque d'être adoré des deux, était désolé de
n'avoir point d'enfans ni de l'une ni de l'autre, et à qui M. de
Richelieu en promettait, gageant même _le double contre le simple_? Il
gagna, et M. de la Martelière eut des enfans.
Quant à M. de la Popelinière, ce fut lui qui se mit dans son tort, et
qui rompit le premier, ayant découvert la cheminée tournante par
laquelle M. de Richelieu entrait dans la chambre de sa femme: il ne
tenait qu'à lui de se taire. Ce fut bien ce que lui dit le maréchal de
Saxe, qui, après avoir admiré l'invention de la cheminée, blâmait
seulement la préférence donnée à Richelieu, et ajoutait plaisamment:
_Encore si c'était moi!_ Ce dernier trait prouve que le héros avait
daigné descendre aux manières françaises. Voltaire avait raison de
dire, dans le _poëme de Fontenoi_:
C'est là ce fier Saxon qu'on croit né parmi nous.
C'est un éloge qu'on ne peut donner à M. de La Popelinière, qui
s'emporta, se couvrit de ridicule, et mit sa femme hors de chez lui.
Madame de La Popelinière, ainsi chassée, perdue et déshonorée plus
qu'il n'était d'usage, il convenait, il était décent que M. de
Richelieu la traitât bien, vu le monde où elle avait vécu, et où
n'avait pas vécu madame Michelin.
Rajeunissons M. de Richelieu, déjà vieux à l'époque de la cheminée, et
suivons les progrès de sa fortune. Il avait poursuivi le cours de ses
prospérités. Sa bonne conduite à Philisbourg lui avait valu le grade
de brigadier des armées du roi. Il avait tué en duel M. le prince de
Lixen, un allemand nommé M. de Penterieder: il avait eu de plus, dans
l'intervalle, beaucoup de femmes et quelques filles. Le commandement
de Languedoc vint à vaquer, et il l'obtint. On ne peut nier que sa
conduite n'y ait été infiniment plus honnête que partout ailleurs,
surtout pendant la vie de madame de Richelieu. Il mérite un grand
éloge pour la résistance qu'il opposa à M. de Saint-Florentin,
éternel persécuteur des protestans, et qui voulait faire de M. de
Richelieu un instrument de persécution. C'est ce qu'il ne voulut pas
être. Il envoya même à Versailles un Mémoire en leur faveur, rempli
des principes de la tolérance: c'est ainsi qu'on appelait alors le
simple bon sens et l'humanité. C'était le fruit de sa liaison avec
Voltaire, dont, à cet égard, il se reconnaît le disciple. Ce Mémoire,
et son indulgence envers les protestans, ne furent pas sans danger
pour lui, et lui firent grand tort à la cour; mais Richelieu jouissait
d'une faveur trop ancienne, trop personnelle, pour pouvoir être perdu
par une seule bonne action: un parvenu, un intendant, un homme sans
entours, à la bonne heure. Le duc se soutint, il pouvait même se
compromettre encore davantage, et, en dépit de M. de Saint-Florentin,
risquer toutes les bonnes actions qu'il aurait voulu, d'autant plus
que madame de Châteauroux, sa nièce, parvint, peu de temps après, à la
faveur déclarée du jeune monarque: c'est ainsi qu'on s'exprimait
alors. L'état de maîtresse du roi n'était point encore une dignité: on
ne lui disait point: _le poste où vous êtes élevée_; elle ne répondait
pas: _la place que j'occupe_. Ce langage est postérieur de quelques
années: il faut toujours remarquer le progrès des mœurs.
On accusa M. de Richelieu d'avoir tramé cette intrigue; mais il est
certain qu'il n'y eut aucune part: il ne l'apprit même que par la
confidence immédiate du roi. Ce n'est pas que cette accusation lui fît
beaucoup de peine, puisqu'il déclare que cette complaisance est la
moindre qu'on puisse avoir pour son roi, et qu'il voit fort peu de
différence entre lui procurer une maîtresse ou lui faire agréer un
bijou. Ces dispositions, connues du public, lui ont attiré long-temps
après, et vers l'année 1770, le reproche plus grave, selon lui,
d'avoir trempé dans une intrigue du même genre, mais d'une espèce
beaucoup moins noble à ses yeux. Rien n'était plus contraire à ses
principes. Il pensait qu'un roi se devait à lui-même de n'arrêter son
choix, ou ses choix, que sur des femmes présentées ou faites pour
l'être. C'était, selon lui, dégrader cette place que d'y élever des
personnes d'un rang inférieur; et les femmes de la cour étaient de cet
avis. A la vérité, quand le maître avait failli à cette règle de
convenance, le devoir des courtisans était d'honorer le choix du roi,
et d'en tirer tout le parti possible. C'est à quoi M. de Richelieu ne
manqua jamais. Il fit à toutes les maîtresses de Louis XV une cour
assidue; et même, dans sa vieillesse, on le vit approuver le dernier
goût du roi, et lui citer les noms des princes, rois et empereurs qui
avaient choisi, dans les derniers rangs de la société, leurs
maîtresses et même leurs épouses. C'est ainsi qu'il rajeunissait, dans
ses récits amusans, l'érudition historique qu'il avait acquise à la
Bastille: _Qualis ab incepto!_
M. de Richelieu, admis dans l'intimité du roi et de madame de
Châteauroux, devint, comme de raison, le guide de sa nièce dans sa
périlleuse carrière. Il fut le confident de ses chagrins, et ils
étaient grands. Elle aimait le roi, qui n'aimait que les plaisirs;
elle le sentait, s'en affligeait; elle voulait la gloire de son amant
qui ne voulait point de gloire; elle se désespérait de la prodigieuse
indifférence du roi sur toutes les affaires. «Je ne pouvais pas
croire, écrit-elle, ce dont je suis témoin, et qui, tôt ou tard, si on
n'y remédie, occasionnera un grand bouleversement.» Ce mot est
remarquable. Madame de Tencin, à la même époque, parlait aussi d'un
renversement total. Ainsi, dès l'année 1742, des femmes, par le seul
avantage de leur position, devançaient de quinze ou vingt ans les
pronostics, qui depuis ont fait honneur à la sagacité de plusieurs
philosophes et de quelques hommes d'état.
Ce qui étonnait madame de Châteauroux, causera sans doute la même
surprise à la postérité. On aura quelque peine à croire que, dans la
guerre de Bavière, le roi écrive de sa main, le 23 janvier (la lettre
existe): «Il y a des nouvelles de Bavière du 13 (décembre précédent),
mais je ne les ai pas vues.» Il était resté trois semaines, sans se
faire rendre compte des nouvelles de la Bavière.
Madame de Châteauroux, pour tirer le roi de cette apathique indolence,
souhaita qu'il parût à la tête de ses armées. Ce désir avait quelque
chose de généreux; il tourna contre elle; mais il accrut la célébrité
et la gloire de son oncle, le duc de Richelieu.
Distingué à l'affaire d'Ettinghen, où il n'eut de chagrin que ce
spectacle cruel dont nous avons parlé (_les corps morts des gens de
son espèce confondus impitoyablement avec ceux des soldats_), il était
devenu premier gentilhomme de la chambre et lieutenant général. Il se
distingua encore sous les yeux du roi, à la campagne de Flandre et à
la prise de Courtrai. Son assiduité auprès de lui pendant sa maladie à
Metz, l'obstination avec laquelle il refusa de croire au danger réel
de la maladie, tout servit à l'affermir dans la faveur du roi.
Richelieu était sincère et vrai dans cette occasion: il ne crut jamais
au danger de cette maladie de Metz, dont l'exagération lui parut
l'ouvrage des prêtres et des courtisans, ligués pour écarter d'un
prince faible et superstitieux madame de Châteauroux. Pendant cette
crise, elle se désolait, elle prévoyait sa perte prochaine. Au retour
du roi dans la capitale, sa maîtresse, confondue dans la foule, la
mort dans le cœur, jouissait de l'allégresse publique. Mais quelle
jouissance! elle avait vu le roi attendri de l'amour de son peuple.
«Il paraissait ému, écrit-elle, il est donc susceptible d'un sentiment
tendre!» Quel mot après trois ans de liaison! Tenue à l'écart, et
souhaitant d'être rappelée, elle croit le roi arrêté par la crainte
d'avouer ses torts envers elle. «Il croit peut-être, dit-elle, avoir
trop de torts à effacer, et c'est ce qui l'empêche de revenir: ah! il
ne sait pas qu'ils sont tous oubliés.»
Voilà la nature; c'est le sentiment et le langage d'Ariane dans la
pièce de ce nom:
Plus de ressentiment de ton crime passé;
Tu n'as qu'à dire un mot, ce crime est effacé:
C'en est fait, tu le vois, je n'ai plus de colère.
Rien de plus touchant; mais Ariane, en adressant ces paroles à Thésée
dans Naxos, n'avait à prétendre, pour ses parens, ni commandement
d'armées, ni gouvernement de province. Voilà pourquoi elle est encore
plus intéressante que madame de Châteauroux, qui néanmoins, vu le
temps, le lieu et la place, ne manquait pas d'une certaine honnêteté.
Mais elle-même, malgré son zèle pour le bien de l'état, faisait faire
des fautes à son amant. Après la malheureuse affaire d'Ettinghen, il
écrit au duc de Richelieu: «Dites au maréchal de Noailles (proche
parent de madame de Châteauroux) que je ne lui écris pas, mais que je
suis très-content de lui.» C'est ainsi qu'il écrit au maréchal de
Soubise après la bataille de Rosbac; il fait plus, il lui donne le
bâton de maréchal de France. Voilà une de ces fautes que le despotisme
aurait dû à jamais s'interdire. On a quelque peine à concevoir ces
scandales authentiques, prodigués gratuitement, sans prétexte et
sans objet. Trois puissances gouvernent les hommes: le fer, l'or et
l'opinion; et quand le despotisme a lui-même détruit cette dernière,
il ne tarde pas à perdre les deux autres.
Nous rompons un peu trop souvent le fil des événemens publics, et nous
donnons trop d'attention à la partie morale du dernier règne. Revenons
à M. de Richelieu qu'on trouve partout, et jusqu'alors presque
toujours brillant.
Il le fut surtout à Fontenoi; et, quoiqu'aient pu dire ses ennemis,
ainsi que ceux de Voltaire, qui accusaient ce dernier d'immoler à son
idole la gloire du maréchal de Saxe, il paraît qu'on ne peut lui
refuser l'honneur du conseil qui détermina le gain de la bataille.
Cette idée d'entamer avec du canon la colonne anglaise, paraît
d'ailleurs si simple, qu'on ne peut attribuer qu'à la maladie du
maréchal de Saxe l'oubli d'un pareil ordre. Le courage de Richelieu,
égal à sa présence d'esprit, le précipita dans les premiers rangs de
la colonne éclaircie par le canon; et c'est là un des beaux momens de
sa vie.
Il est peut-être de tous les Français, celui qui a rendu le plus
saillant ce bizarre contraste du courage d'un guerrier intrépide et
des mœurs de Tanzaï: Lawfeldt lui vit déployer la même bravoure et la
même intelligence. Sa réputation militaire devint alors assez grande
pour que les Génois, à la mort du duc de Boufflers, désirassent de le
mettre à la tête des forces de la république soulevée contre les
Autrichiens. On ne peut nier que sa conduite n'y ait été habile et
vigoureuse. Elle lui fit pardonner les folies qu'il fit pour Pelinetta
Brignolet, belle-sœur du doge, la seule femme connue près de laquelle
il n'ait pu réussir. Richelieu avait alors cinquante ans; mais il ne
voulait point s'en apercevoir; et à Gênes même, plusieurs femmes le
lui firent oublier. Il avait eu le même avantage dans son ambassade de
Dresde, célèbre autant que celle de Vienne par le faste qu'il y
déploya: c'était une de ses passions.
Il réparait, comme tant d'autres, par l'avarice, les dommages qu'elle
lui causait. La même cour étrangère le vit abandonner à l'avidité du
public reçu dans son hôtel, de superbes décorations de dessert, même
son argenterie, et refuser à ses valets de pied le remboursement de
leurs frais pour leurs habits de gala. On le vit depuis, dans son
gouvernement de Bordeaux, s'approprier douze mille francs
d'appointemens attachés à la place de capitaine de ses gardes, payés
par la ville; et en détacher généreusement douze cents livres, disant
qu'à ce prix il aurait des capitaines des gardes tant qu'il voudrait.
Ce capitaine des gardes était pourtant bon gentilhomme, considération
très-importante pour M. de Richelieu; mais les principes
s'affaiblissent quelquefois dans la vieillesse. Nous ne parlons point
de la réduction proportionnelle faite sur les six mille livres payés
par la ville au secrétaire. Celui-ci n'était pas gentilhomme; il n'y a
rien à dire, si ce n'est que le gentilhomme et le roturier furent ici
confondus sans ménagement, comme à la bataille d'Ettinghen.
Nous arrivons au moment où M. de Richelieu, toujours jeune, brillant
d'exploits guerriers et d'aventures galantes, n'ayant été malheureux
en amour que dans la ville où il avait une statue, va jeter encore un
nouvel éclat, et accroître sa gloire militaire.
Il avait été l'un des courtisans les plus empressés de madame de
Pompadour, qui avait succédé au poste de madame de Châteauroux. Madame
de Pompadour, n'étant point de la classe des femmes présentées, la
manière de penser du duc ne lui permettait point d'approuver ce choix,
tant qu'il n'était pas fait; mais, une fois fait et déclaré, Richelieu
se comportait comme s'il l'eût approuvé: c'était son principe. Cette
conduite avait singulièrement flatté madame de Pompadour, et redoublé
pour Richelieu la bienveillance du monarque. Ce début était bon; mais,
par un caprice bizarre, Richelieu ne persévéra point: il avait de
l'orgueil, et il désobligea cruellement madame de Pompadour. Elle
avait, de son mariage, une fille chérie; et, voyant la cour à ses
pieds, elle crut pouvoir proposer au duc de Richelieu un projet de
mariage entre son fils et Alexandrine: c'était le nom de cette jeune
personne. Richelieu fit une de ces réponses, qui, sans être
précisément un refus ou une offense, laissent de longs souvenirs à la
vanité mécontente. Il est probable qu'il s'en repentit, et que, s'il
eût prévu la mort de cette jeune Alexandrine, il se fût épargné, par
une réponse plus obligeante, les désagrémens que lui attira sa
réplique.
Par malheur, ces petites tracasseries décidaient quelquefois du sort
d'une campagne et de la destinée de l'état. Elles pensèrent, comme on
verra, faire échouer l'entreprise sur Minorque, et occasionnèrent
probablement les délais mis dans le renvoi du courrier dépêché à
Versailles, après l'affaire de Closter-Seven, délais qui rendirent
inutiles à la France une avantageuse capitulation. Il est affligeant
de songer que toutes ces petites intrigues soient une portion
essentielle de l'histoire. Quant à M. de Richelieu, il croyait que
c'était l'histoire toute entière, et pensait qu'elle ne pouvait être
écrite que par des hommes initiés aux mystères du gouvernement:
ministres, généraux, courtisans. A la vérité, elle peut, selon lui,
être rédigée par un historien que choisirait le roi; «car pourquoi (ce
sont ses termes) laisser à tout le monde le droit d'écrire
l'histoire?» M. de Richelieu avait ses raisons de préférer les
historiographes aux historiens. Cependant on peut voir, par la manière
dont il est traité dans les Mémoires de Duclos, que personnellement il
n'avait pas plus à gagner avec les uns qu'avec les autres.
Quoi qu'il en soit, les uns et les autres doivent convenir que M. de
Richelieu développa, dans l'entreprise sur Minorque, les talens et les
ressources d'un général. Il arrive à Toulon: rien n'est prêt; il en
est peu surpris: il connaissait la haine des ministres secrètement
appuyés par madame de Pompadour. Il ne se rebute pas; il presse
l'armement, trouve des secours dans le zèle des Marseillais; il
s'embarque, arrive à Mahon, forme le siége de la citadelle, veille à
tout, et s'expose comme un simple soldat. On se souviendra long-temps
de la manière dont il fit cesser dans son camp l'habitude de
s'enivrer. «Je déclare, dit-il, que ceux d'entre vous qui s'enivreront
désormais, n'auront pas l'honneur de monter à l'assaut.» C'était
connaître les Français.
Pendant ce temps, qu'est-ce qui se passait à Versailles? Ses ennemis,
et surtout les ministres, faisaient des vœux contre le succès du
siége. On répandait, avec la joie de la malignité triomphante, les
nouvelles fâcheuses, les bruits défavorables; madame de Pompadour
disait hautement que Richelieu était rempli d'une présomption qui
méritait d'être châtiée, humiliée par un revers. Pour le roi, il était
indécis, et comme neutre entre sa maîtresse et son général. Il
trouvait sans doute le châtiment un peu fort; mais il convenait de la
présomption. «Au surplus, ajoutait-il, si la chose tourne mal, cela le
regarde, il l'aura voulu.» Par bonheur, la chose tourna bien. Mahon
fut pris: le roi, dans le fond, en fut fort aise; madame de Pompadour
se consola, fit du conquérant son héros, l'appela son cher Minorquin,
composa des chansons pour lui, les lui chanta; il les trouva
charmantes: et tout se passa le mieux du monde.
Tous ces détails sont attestés par les lettres de la duchesse de
Lauraguais, long-temps amie, et alors maîtresse du duc de Richelieu
(les soixante ans n'y faisaient rien). Elle était sœur de madame de
Châteauroux, et terminait ce récit par ces mots: «Ma sœur avait
raison de dire quelquefois qu'on serait tenté de voir tout comme un
songe, puisqu'il est impossible de remédier au mal avec un maître qui
se plaît à n'être rien.»
Des désastres, des scandales, des ridicules, forment, comme on sait,
l'histoire des campagnes suivantes. Madame de Pompadour, malgré ses
chansons pour M. de Richelieu, paraissait ne pas lui destiner de
commandement; mais le duc, exerçant sa fonction de premier gentilhomme
de la chambre, au commencement de l'année marquée par le crime de
Damiens, se trouva, par sa place, le garde-malade, et en quelque sorte
le consolateur de son maître. Il sut, des premiers, que la blessure du
roi n'était pas dangereuse; et sa sagacité, qui avait pressenti à Metz
la chute de madame de Châteauroux, immolée à l'intrigue des prêtres et
des ministres, lui fit deviner que madame de Pompadour sortirait
victorieuse d'une épreuve à peu près pareille. Il lui rendit des
soins, quand d'autres avaient la maladresse de l'abandonner. Il était
juste qu'un commandement fût la récompense de cette attention. La
France avait deux armées en Allemagne: l'une aux ordres de M. de
Soubise, intime ami de madame de Pompadour, par conséquent inamovible;
l'autre aux ordres de M. d'Estrées, général estimé, mais qu'elle
n'aimait pas: ce fut donc celui-ci qu'il convenait de dépouiller. L'un
des ministres, M. de Puisieux, son beau-père, le prévit, et lui
écrivait: «Vous êtes desservi; déjà même on vous donne un successeur.
Donnez la bataille; si vous la gagnez, on vous regrettera; si vous la
perdez, il n'en sera ni plus ni moins.» Vingt ou trente mille Français
tués sans objet, étaient peu de chose pour M. de Puisieux, quand son
gendre était prêt de ne plus commander. Le gendre profita du conseil,
risqua tout pour rien, livra la bataille et la gagna: succès inutile,
c'était le signal de son rappel.
M. de Richelieu, nommé son successeur, le rencontra à Strasbourg, déjà
traité, quoique loin de la cour, en général disgracié, abandonné de
ses officiers généraux, et resté seul avec sa victoire qui n'avait
point réussi à Versailles. Le nouveau général ne put s'empêcher de
dire à cette occasion: «C'est donc presque toujours aux places que
nous devons les hommages qu'on nous rend!» A la nuance d'étonnement
que suppose cette réflexion, on ne reconnaît pas l'esprit et
l'expérience de M. de Richelieu; l'exemple de l'abandon où étaient
tombés les maréchaux de Saxe et de Lowendal, devait l'avoir instruit
suffisamment. Il aurait dû être plus accoutumé à ce spectacle, moins
surpris, plus fait à la fatigue.
Une anecdote particulière achève de montrer l'accord et l'harmonie qui
régnaient dans le conseil. M. de Richelieu était déjà parti pour
Strasbourg, que M. de Belle-Isle, ministre de la guerre, ignorait
encore la nouvelle du commandement donné à M. de Richelieu. Il traita
d'imbécile celui qui la lui apportait.
On connaît aujourd'hui tous les détails de cette campagne brillante et
inutile, terminée par la capitulation de Closter-Seven. Il paraît
certain que la conduite militaire de M. de Richelieu ne mérite que des
éloges. Il paraît que l'infraction faite par les ennemis à ce traité
provisoire, ne doit être imputée qu'aux délais coupables des ministres
français, qui en différèrent à dessein la ratification. M. de
Richelieu, toujours actif et vigilant pour son compte, s'occupait même
de M. de Soubise. Il lui faisait passer de très-bons conseils, et
l'avertissait de prendre garde à lui. M. de Soubise n'y prit point
garde: c'était le roi de Prusse qui s'était chargé de ce soin. Il
l'avait dit formellement: «Quant au petit Soubise, j'en fais mon
affaire.» Il tint parole, et la bataille de Rosbac acheva d'annuller
la convention de Closter-Seven, déjà ébranlée par la négligence
malintentionnée du ministère français.
M. de Richelieu revint à Paris jouir d'une gloire contestée, mais
réelle. Il embellit son hôtel d'un pavillon magnifique, à qui le
mécontentement public avait donné le nom de _pavillon d'Hanovre_,
dénomination adoptée par M. de Richelieu lui-même, soit pour la faire
tomber, soit pour la faire tourner en son honneur, soit pour braver le
public, plaisir auquel il n'était pas indifférent. On supposait à ses
nouvelles richesses, qu'on exagérait sans doute, une source
malhonnête. Il avait, disait-on, tiré du pays ennemi des contributions
immenses; et, selon d'autres bruits plus calomnieux probablement,
l'argent français entrait pour beaucoup dans ce surcroît d'opulence.
Ses amis répondaient que le maréchal de Villars avait fait bien pis
encore. Sous l'ancien régime, les malheurs et les scandales, soit
publics, soit particuliers, avaient à choisir entre ces deux réponses
consolantes: _c'était bien pis autrefois_, ou _un jour ce sera bien
pis_. M. de Richelieu savait les employer à propos l'une et l'autre.