rencontrant le mari en deuil, qu'il fit monter dans sa voiture. Il
convient ou il prétend qu'il fut touché du récit de cette mort: «Mais
je savais déjà, disait-il, qu'il n'est pas prudent de se concentrer
dans sa douleur, et j'allai chez la duchesse de.... où il ne fut
question que du voyage de la princesse de... (c'était une de ses
nouvelles maîtresses); et le plaisir d'entendre parler d'elle me
rendit bientôt ma belle humeur.» Tel était M. de Richelieu à l'âge de
seize ans; et tel il se peint lui même. Mais ce qui rend cette
aventure encore plus odieuse, c'est qu'on s'aperçoit que cette lâche
et cruelle atrocité prend sa source, non dans l'étourderie et dans la
frivolité de son âge, mais dans un mépris féroce pour quiconque
n'était pas de sa classe; sentiment qui chez lui se reproduit sans
cesse: et _les gens de notre sorte_, et _un amant tel que moi_, et _un
rien de nous autres charme ces femmes-là_.
Mais que dire du passage suivant? C'est au moment qu'il veut quitter
la malheureuse qu'il a séduite, et qu'il représente lui-même comme la
plus honnête personne qu'il ait connue: «Et comme Mercure,
poursuit-il, qui a pris la figure de Sosie, et qui va ensuite se
nétoyer dans l'Olympe avec de l'ambroisie, je promis bien de me
décrasser de ces deux liaisons roturières auprès de la céleste
princesse de.....» Ce trait et cent autres de même espèce, répandus
dans ses Mémoires, montrent à quel point cet orgueil nobiliaire peut
détruire l'humanité dans le cœur de ceux qu'il a corrompus. Nous n'en
citerons qu'un seul exemple. Le lendemain de la bataille d'Ettinghen,
Richelieu fut chargé de faire enlever les morts. On sait que la vue
d'un champ de bataille est affreuse le lendemain d'une action; mais
celui-là, surtout, faisait horreur: on en jugera par un seul trait: M.
de Richelieu vit _les corps des gens de son espèce, mêlés et confondus
sans ménagement avec ceux des simples soldats_. C'est ce mélange dont
il fut le plus saisi. M. de Richelieu avait raison: c'est là une des
calamités qui consternent profondément une âme noble. N'est-ce pas en
effet une chose indécente que cette confusion des rangs parmi des gens
tués la veille, et chez qui on eût pu si aisément rétablir l'ordre?
n'est-ce pas une malhonnêteté grossière, un manque d'éducation dans le
général ennemi, de n'avoir pas, immédiatement après sa victoire,
commandé le triage des cadavres, afin de séparer du moins les espèces?
Cet usage devrait être établi par les lois de la guerre, et même par
le droit des gens. Grotius et Puffendorf sont impardonnables de n'y
avoir pas songé. Quant à l'assemblée nationale..... n'en parlons pas.
Elle a fait bien pis: elle a confondu les espèces dans le genre, et
même les espèces vivantes, ce qui est un peu plus contrariant.
On serait tenté un moment de croire ces vaniteuses sottises assez
châtiées par le ridicule qui les poursuit; mais, avec un peu
d'attention, on s'aperçoit bientôt qu'il fallait quelque chose de
plus. Encore un petit exemple, rien n'éclaircit mieux les idées.
Un des gens de M. de Richelieu battit si fort un homme, que le battu
mourut quelques jours après: c'est ce qu'on appelle vulgairement
_tuer_. La femme du défunt eut l'insolence de se plaindre: «Je fus
obligé, dit M. de Richelieu, d'écrire à d'Argenson pour la faire
taire.» On sait que _faire taire_ un homme du peuple, une femme du
peuple, c'était, en langage de police, menacer de Bicêtre. On voit que
le peuple a gagné à se faire appeller _la nation_. Ceci, par
parenthèse, explique assez bien le plaisir qu'il trouve à se servir de
ce mot; et, sans justifier l'abus qu'en a fait quelquefois son
ignorance passagère, on peut dire qu'il s'est trouvé assez mal du mot
_peuple_, pour vouloir lui en substituer un autre. Revenons au mot de
M. de Richelieu: _Je fus obligé d'écrire à d'Argenson...._ Il a regret
à la peine de se mettre à son bureau, de prendre la plume pour exiger
d'un magistrat le silence des lois, c'est-à-dire, leur violation, en
arrêtant la poursuite d'un homicide! Et que dire de la tranquille
certitude qu'il a d'être obéi par ce d'Argenson, auquel il commande
une honteuse prévarication, comme un hommage dû à la grandeur? Sans
doute il regrettait aussi de prendre la plume, quand il fit mettre
pour six mois à Bicêtre un bourgeois de Paris, qui avait cru
reconnaître sa femme dans la personne de madame de Charolois, conduite
chez un commissaire; quand il fit enfermer au Fort-l'Évêque un de ses
valets de chambre, pour avoir été préféré à lui par une jolie
ouvrière; quand il fit mettre pour six mois à l'hôpital cette
malheureuse, _pour la punir_, disait-il, _d'avoir un mauvais goût, et
de préférer un valet à un grand seigneur_.
Il faut convenir que tous ces traits, et tant d'autres effets
immédiats d'une féroce arrogance, trop commune en différentes classes
autrefois privilégiées, ont dû provoquer d'autres punitions que celle
du ridicule. C'est du souvenir de tant d'outrages que sont nés les
plus grands événemens d'une révolution qui foule aux pieds ce stupide
orgueil, et qui absout un peu les Français de leur longue patience. La
destruction presque subite de ce monstre, vil bâtard de la féodalité,
rappelle un fameux passage de Suétone[12] applicable à l'état dont
nous sortons. Les Français, ayant souffert ces opprobres et ces
horreurs pendant plusieurs siècles, les firent enfin cesser en 1789.
[12] Tale monstrum per mille annos perpessus orbis terrarum
tandem sustulit.
Les désordres dans lesquels se plongeait la jeunesse du duc de
Richelieu, lui étaient communs avec toute la jeune noblesse de France;
mais il avait surpassé tous ces rivaux dans cet art, alors si
célèbre, d'orner le vice, de le revêtir de l'agrément des manières, de
toutes les grâces de l'esprit; de lui prêter la séduction d'une
amusante légèreté, qui tourne en passe-temps le mal qu'elle fait et
jouit du scandale qu'elle cause: talent fort estimé des descendans de
l'ancienne chevalerie, et par lequel Richelieu était devenu l'objet de
l'émulation générale. Il pouvait se flatter d'être le meilleur élève
du fameux comte de Grammont, ou plutôt d'Hamilton, son historien. Ce
livre a été long-temps, comme on sait, le bréviaire de la jeune
noblesse. C'est lui qui a le plus contribué à fonder en France une
école d'immoralité prétendue agréable, et d'une perversité réputée
charmante. Réussir auprès des femmes fut d'abord le premier mérite;
les tromper fut le second; et, comme tous les arts vont en se
perfectionnant, les livrer au déshonneur et à la dérision publique
devint la jouissance la plus délicieuse. C'est ce qui paraît
inconcevable; mais ce n'est pas tout: le comte de Grammont étendit
beaucoup les bornes de l'art et les ressources du talent; celui de
friponner au jeu devint une gentillesse parmi les adeptes ou les
concurrens; et enfin la science fut portée au comble par l'admission
des friponneries de toute espèce, et même de la filouterie. C'était
pousser un peu loin les droits de l'honneur français; mais, d'un autre
côté, c'était lui faire d'illustres et de nombreux partisans; c'était
appeler à son secours tous les ennemis de la morale moins
complaisante, moins arbitraire, et qui, par cette raison, a paru
long-temps un peu bourgeoise: grand défaut, devenu moins choquant,
depuis qu'au lieu de bourgeois la France a des citoyens. On commence à
s'apercevoir que l'abolition des ordres lui a déjà fait prendre une
meilleure contenance, et l'on croit qu'avec le temps elle pourra
triompher de son fantastique adversaire, _l'honneur français_, dont M.
de Richelieu était alors un des plus illustres représentans, ayant
affiché plus de cent femmes, et tué ou blessé deux ou trois hommes. On
l'a vu depuis, dans sa vieillesse, tenir le sceptre de l'honneur,
d'une main odieuse, avilie aux yeux de la morale, mais non pas aux
yeux de cet honneur: observation qui rend inutiles toutes celles qu'on
pourrait y ajouter.
Il était probable que ce seraient là les plus grands exploits de M. de
Richelieu, et que les succès de cette espèce, ceux de la table et du
jeu composeraient toute sa gloire. Il n'en serait pas moins parvenu à
tout; c'était le privilége des hommes de sa classe.
Mais M. de Richelieu joignait à ses vices quelques qualités heureuses;
et aux préjugés qui dégradaient sa raison, comme celle de tant
d'hommes nés dans le même rang, il unissait un esprit fin, une
certaine sagacité indéfinissable, un tact heureux et prompt qui, en
toute affaire, lui faisait saisir le point de la difficulté, et
chercher les moyens de la vaincre. Il savait ce qu'il voulait, chose
plus rare qu'on ne pense; et, malgré une foule d'inconséquences dans
les détails de sa vie privée, il marchait toujours à son but. C'est ce
qu'avait démêlé Voltaire à travers les folies dont il avait été
témoin, et que lui-même avait partagées. Richelieu, dès sa première
jeunesse, avait arrangé son plan d'égoïsme: ce qui suppose, à la
vérité, une âme froide et un esprit déjà pervers, mais capable de
réflexion. Ce plan s'étendit ensuite avec les succès et avec les
espérances qu'ils font naître; mais il le rapporta toujours à un même
objet, à un calcul de bonheur tel que ses idées et ses passions lui
permettaient de le concevoir. Rechercher tous les plaisirs, tirer de
leur publicité même une sorte de gloire et un moyen de les multiplier,
courir à la fortune par toutes les voies qui étaient à son usage (et
presque toutes y étaient), se maintenir auprès du maître, avoir une
place à la cour et un gouvernement où il pût faire tout ce qu'il
voudrait: voilà les idées qui l'occupaient dans le sein des plaisirs
même. A la vérité, telles sont à peu près celles des courtisans qui se
trouvent à portée de former de pareils projets; mais nul n'avait, plus
que Richelieu, l'art de deviner et de ménager quiconque pouvait le
servir dans ses vues. Il dut même en être occupé plus constamment,
persuadé, d'après une prédiction d'astrologue, qu'il remplirait la
carrière d'un siècle: il ne s'est trompé que de huit ans.
Ce fut immédiatement après la mort du régent, que Richelieu commença
de mêler les affaires aux plaisirs. Le plaisir même préparait le
succès des affaires, ou du moins des intrigues qui le conduisaient à
s'en occuper utilement pour lui. A cette époque, madame de Prie
régnait, car M. le duc était premier ministre. C'était peu de s'être
assuré de mademoiselle de Charolois, sa sœur (_s'assurer_ était le
mot technique); il fallait encore être sûr de madame de Prie: et
Richelieu s'en assura de la même manière. Il fit mieux encore, il se
laissa quitter. Un de ses principes (car il en avait beaucoup de cette
espèce) était de gagner de primauté toutes les femmes; mais cette
fois, il jugea que le rôle d'un amant affligé, résigné, philosophe
indulgent, qui connaît l'inconstance du cœur humain et qui la
pardonne, convenait merveilleusement au succès de son affaire. Il
acquit ainsi la confiance de la maîtresse de M. le duc. Il la prit
encore par un autre faible: il la servit dans le projet de renvoyer
l'infante, et de donner une femme de son choix à Louis XV. Il
proposait une princesse de Saxe, et remit même un Mémoire à madame de
Prie sur ce sujet. C'était une idée de madame de Gontaut, qui depuis
peu s'était attachée à M. de Richelieu. Ainsi les femmes faisaient
tout pour lui, et lui faisait tout pour les femmes. Cet embarras de
marier le roi était la suite du renvoi de l'infante. On avait
scandalisé l'Europe, offensé le roi d'Espagne, indisposé l'Empereur.
On manquait à la mémoire de Louis XIV, à la personne de Louis XV: mais
ce désordre arrangeait madame de Prie; et l'intérêt personnel d'une
vile intrigante, maîtresse du prince ministre, s'appela politique,
raison d'état, pendant tout le ministère de M. le duc: c'est la règle.
Une chose remarquable, et qui prouve combien les événemens peuvent, en
politique, devenir favorables aux plus mauvaises mesures, comme
nuisibles aux meilleures, c'est que ce renvoi de l'infante, ce refus
de lui substituer une princesse de Saxe, cette étrange préférence
donnée à la fille d'un roi détrôné, ces fausses combinaisons valurent
à la France, par une suite de hasards impossibles à prévoir, la
possession de la Lorraine et du duché de Bar; avantages
très-supérieurs à ceux que pouvait apporter l'infante d'Espagne ou la
princesse de Saxe.
Dans l'inquiétude que causait cette célèbre tracasserie, dont il
pouvait résulter une guerre, l'ambassade d'Allemagne devenait d'une
extrême importance. Richelieu osa présumer assez de son esprit et de
ses talens, pour la solliciter. Il trouva la cour de Charles VI livrée
à l'Espagne, prévenue de la faiblesse de notre ministère, et disposée
à développer cet orgueil que le faible oppose à ceux qu'il croit
encore plus faibles que lui. Richelieu n'eut d'abord que des dégoûts à
essuyer. L'Empereur lui refusa long-temps la permission de faire son
entrée: on répandait dans Vienne que, vu sa jeunesse, il ne pouvait
être qu'un espion. C'est ce qui l'affligea le plus, _attendu que ce
rôle_, dit-il, _n'appartient qu'à un homme du peuple_. On ne conçoit
pas un pareil reproche à l'égard d'un ambassadeur avoué par sa cour,
qui certainement ne va pas dans une cour étrangère pour espionner,
mais simplement pour épier, observer, surprendre les secrets, ce qui
est bien différent.
Le moment où Richelieu s'offensait d'être pris pour un espion, était
précisément celui où Voltaire, son ami, faisait réciter au théâtre ces
beaux vers, dans _Brutus_:
L'ambassadeur d'un roi m'est toujours redoutable:
Ce n'est qu'un ennemi, sous un titre honorable,
Qui vient, rempli d'orgueil ou de dextérité,
Insulter ou trahir avec impunité.
Observons que celui qui débite ces vers est un consul romain, Valérius
surnommé Publicola, _qui cultive le peuple, qui s'est voué au peuple,
homme du peuple_, si l'on veut, mais dans un sens fort différent de
celui que Richelieu attachait à ce mot.
Les obstacles mis à l'entrée de l'ambassadeur de France étaient
l'ouvrage du duc de Riperda, Hollandais, ambassadeur d'Espagne.
Richelieu résolut de se débarrasser de cet adversaire, sans
compromettre de nouveau la cour de Versailles avec celle de Madrid.
Tel était et tel est encore l'état des mœurs en Europe, que le talent
de se battre en duel n'est pas toujours étranger à celui des
négociations (quoique l'abbé de Mably n'en parle pas) et peut
contribuer à leur succès. Une insulte personnelle faite à Riperda, et
dont celui-ci négligea de demander raison, dégrada l'ambassadeur
d'Espagne, et lui rendit le séjour de Vienne encore plus désagréable
qu'il ne l'avait été au duc de Richelieu. Celui-ci obtint l'honneur de
faire son entrée: c'était l'honneur de se ruiner. Elle fut remarquable
par un faste sans exemple jusqu'alors; mais Richelieu voulait éblouir,
comme il voulait que sa cour intimidât celle de Vienne, qui prenait le
ton d'une supériorité offensante. On continua de prodiguer les dégoûts
à l'ambassadeur de France. L'Empereur, qui ne l'invitait ni aux bals
ni aux fêtes de la cour, le réservait pour les messes, les vêpres, et
tous les offices, qui étaient d'une longueur insupportable à tout
autre que sa majesté impériale, laquelle était dévote. L'ambassadeur
tint bon contre l'ennui: courage qui lui fit beaucoup d'honneur, et
montra qu'il était propre aux affaires. C'est ce que l'on ne croyait
pas; mais on en fut parfaitement sûr, lorsqu'on le vit travailler
douze ou quinze heures de suite, quelquefois même passer les nuits à
chiffrer. La patience avec laquelle il supporta ce travail, il
l'attribua toute sa vie aux différentes stations qu'il avait faites à
la Bastille, où il lut avec fruit l'histoire, et principalement celle
de France. C'était le seul temps de sa vie qu'il eût donné à l'étude,
et il aimait à rappeler l'obligation qu'il avait à cette forteresse.
La pénétration naturelle de Richelieu lui fit apercevoir bien vite
qu'on lui avait mal fait entamer la négociation; et il vit mieux et
plus juste que tout le conseil de France: ce qui n'était pas bien
difficile. Le plus simple bon sens avertissait que, dans le dessein
d'appaiser Philippe V, il fallait choisir pour médiateur, non pas le
roi d'Angleterre qui lui était suspect, mais l'Empereur lui-même alors
disposé en faveur du roi d'Espagne. Croira-t-on qu'il fallut beaucoup
de temps et de soin à Richelieu pour convaincre de cette vérité le duc
de Bourbon et Morville, ministre des affaires étrangères? On n'a
indiqué, dans la vie privée du maréchal, que le principal objet de
cette négociation. Les détails sont réservés à sa vie publique, et
contiendront vraisemblablement un gros volume: c'est plus que la
seconde guerre punique dans Tite-Live; mais tout devient important
chez les modernes.
L'étonnement que causait à Paris et à Versailles le genre de vie qu'il
menait à Vienne, la facilité avec laquelle il se prêtait à des mœurs
si nouvelles, lui firent donner le nom d'Alcibiade. Il avait de plus
avec le héros grec une autre conformité: celle de se consoler de tout,
comme lui, dans le commerce des femmes. Mesdames de Badiani et de
Lichtenstein prirent pitié de ses tourmens diplomatiques. L'une
d'elles lui déclara qu'elle estimait beaucoup le zèle qu'il avait pour
sa cour, et l'en récompensa en lui révélant les secrets de la sienne.
L'intrigue de madame de Lichtenstein fut secrète, celle de madame de
Badiani publique. C'était la maîtresse de prince Eugène. Il prit de
l'humeur; mais il était vieux; et, malgré sa haine pour la cour de
France, presque Français, il pardonna. Richelieu avait mis ainsi sur
la même ligne à peu près Eugène et Villars. Les vainqueurs, les
vaincus, Français, étrangers, amis, ennemis, Voltaire comme les
autres, tout subit le sort commun: Madame du Châtelet se reprocha
toujours cette faiblesse, du moins à ce qu'elle prétend. Il paraît que
Voltaire prit très-mal la chose, et presqu'en bourgeois; c'est
beaucoup dire: au moins est-il vrai qu'il n'y mit pas une grâce
parfaite.
Tandis que l'ambassadeur, aidé de ces dames, menait à bien sa
négociation, M. le duc de Bourbon fut renvoyé du ministère. Richelieu
en fut plus affligé que surpris. Il s'était, comme on dit, tenu en
mesure avec l'évêque de Fréjus; et, par un heureux hasard, il se
trouva en position de servir utilement le nouveau ministre. Le
suffrage de l'Empereur était nécessaire au précepteur du roi de
France, qui sollicitait le chapeau de cardinal. Cette partie de la
négociation devint bientôt, comme de raison, la plus importante: elle
réussit; le cordon bleu en fut la récompense. Il en eût désiré
quelqu'autre plus solide, «connaissant, dit-il, des choses beaucoup
meilleures que le cordon bleu.» Cependant, comme il l'obtint trois
ans avant l'âge, sa vanité fut satisfaite; et ce cordon lui tint lieu
d'une récompense plus réelle. Il quitta Vienne, et revint triomphant
du séjour de la dévotion à celui des plaisirs, pour lesquels il avait
une vocation plus marquée.
Richelieu, de retour à Paris, se rendit à tous les goûts de sa
jeunesse. Il redevint le héros de toutes les aventures galantes. Il ne
put plus faire un pas à la cour, sans trouver quelqu'une de ses
maîtresses anciennes ou nouvelles. Ce fut alors qu'il acheva de
mériter la gloire qu'on lui a depuis accordée, celle d'avoir
perfectionné les mauvaises mœurs. Les femmes de la ville furent aussi
l'objet de ses soins; et là, parmi les hommes, la classe de ceux à qui
leur fortune permettait de vivre avec la classe supérieure, le prit
pour modèle; l'imitation descendit même dans les rangs inférieurs, et
y produisit de ridicules copies dignes d'être jouées sur le théâtre,
et qui en effet y ont été jouées. Mais la représentation de ces
ridicules reproduits sur la scène, loin de les corriger, a semblé
quelque temps les multiplier dans le monde et dans la société. C'est
ce qui, plusieurs années après, a fait dire à J.-J. Rousseau que le
théâtre renforçait les mœurs, au lieu de les réformer: observation
juste et profonde d'un phénomène bizarre, qui ne peut avoir lieu que
dans une nation entièrement dégradée, où la dépravation de tous a
corrompu le jugement de tous; où, par le renversement de toutes les
idées naturelles, et par l'oubli complet de toute morale, la peinture
du vice est prise naïvement pour son éloge; enfin, où l'on accepte
comme modèle présenté à l'imagination ce qui est offert au mépris et à
l'indignation publiques.
S'il pouvait exister un spectacle plus affligeant et plus odieux, ce
serait de voir ce même peuple, assemblé au théâtre, se réjouir et rire
aux éclats de sa propre dégradation, en applaudissant sur la scène à
des traits qui l'avilissent lui-même, dans la personne d'un bourgeois
ou d'une bourgeoise insultés par un monsieur le comte ou une madame la
marquise, dont les insolences étaient à coup sûr honorées de la faveur
du parterre. Des pièces entières roulent sur ce fond et sont dirigées
vers ce but méprisable. Certes, on peut presque pardonner à ceux qui,
méconnaissant l'influence des lumières régénératrices des empires, ont
cru la révolution impossible, ou ont pensé du moins qu'on ne pouvait
long-temps tenir soulevé hors de la fange un peuple qui semblait s'y
complaire et s'y enfoncer avec délices. Il est à croire que, lorsque
la génération actuelle aura disparu et fait place à d'autres Français,
à des hommes vraiment dignes de la liberté, ces turpitudes
dramatiques, bannies du théâtre qui ne pourra plus les supporter, mais
conservées dans les bibliothèques, comme tant de mauvais ouvrages,
accuseront la bassesse inconcevable qui faisait de l'avilissement
national le divertissement de tous les jours. Revenons à M. de
Richelieu.
Il avait perdu sa femme, mademoiselle de Noailles, qu'il avait épousée
malgré lui, et à laquelle il était toujours resté étranger. Il se
remaria, ne consultant que son cœur et son orgueil: c'était presque
la même chose. Il épousa mademoiselle de Guise, à laquelle il fut
fidèle six mois, ce qui parut une merveille. C'est à l'occasion de ce
mariage, que Voltaire fit sa jolie pièce:
Un prêtre, un oui, trois mots latins
A jamais fixent vos destins, etc.
Le public s'amusa beaucoup d'une saillie plaisante, par laquelle
Richelieu rappelait une aventure de sa première femme. Madame de
Richelieu, première du nom, avait long-temps aimé son mari
passionnément; mais, constamment négligée, même rebutée par lui, elle
s'était enfin consolée avec un écuyer; son mari l'avait su, et avait
tiré parti de cette connaissance pour s'amuser quelquefois de
l'embarras de sa femme; c'eût été un travers d'en faire un autre
usage. La mort de madame de Richelieu le débarrassa de cet écuyer
auquel il ne pensait plus. Croirait-on que cet homme, ayant eu
connaissance du mariage de M. de Richelieu, avant qu'il fût devenu
public, osa venir lui demander cette même place d'écuyer auprès de sa
seconde femme? «Quoi, monsieur, lui dit le duc, encore cette fois!
vous êtes bien alerte. Non, monsieur, on n'a pas besoin de vos
services.» Cette légèreté, dans la manière de considérer cet accident
et d'y faire allusion, fut généralement goûtée: c'était la perfection.