Une autre source non moins féconde de l'intérêt que M. Ramond a su

répandre sur son ouvrage, c'est la variété de ses connaissances en

différentes parties de l'économie sociale, autre étude qui semble

avoir partagé sa vie avec celle des sciences naturelles: c'est ce dont

les _Lettres sur la Suisse_ offraient déjà la preuve. Les Pyrénées ne

pouvaient lui fournir des occasions aussi fréquentes de montrer et de

communiquer cet autre genre d'instruction; cependant il ne se trouve

guère moins dans ce dernier écrit, et il se trouve orné du charme de

cette sensibilité, aussi prompte à se réveiller chez M. Ramond, par le

désir du bonheur des hommes, que par la contemplation des beautés de

la nature. C'est dans l'ouvrage même qu'il faut lire ce que dit

l'auteur sur les résultats de l'opposition entre les limites

naturelles et les limites politiques de la France et de l'Espagne, en

certaines parties des Pyrénées; les diverses comparaisons répandues

dans l'ouvrage, entre le sort, les mœurs, les habitudes des bergers

des Pyrénées et celles des habitans des Alpes; enfin le morceau sur

les influences politiques et morales des prohibitions, à l'occasion de

la mort d'un jeune homme tué sur ces montagnes, dans une querelle de

contrebandiers.

Des deux parties qui composent cet ouvrage, l'une est principalement

consacrée à des considérations locales, géographiques, particulières

aux Pyrénées, ou communes aux Pyrénées et aux Alpes. Dans la seconde,

l'auteur se livre à des idées plus générales. C'est ici qu'il

développe tout son systême sur les montagnes, sur la part qu'elles

prennent ensemble au dessein de notre continent, enfin ses idées sur

les montagnes primitives. Il examine les deux principaux systêmes,

l'inondation du globe et son incandescence, le systême de M. de

Saussure et celui de M. de Buffon.

Mais le chapitre le plus brillant du livre, celui qui montre le mieux

l'étendue des connaissances de M. Ramond, c'est celui qui termine

l'ouvrage, et dans lequel, considérant les Pyrénées relativement aux

mines, il passe en revue les différens peuples qui en ont recueilli

les produits; il examine l'influence que ces différens peuples,

Phéniciens, Romains, Carthaginois, et depuis les barbares du Nord,

eurent sur les mœurs des Espagnols et des indigènes habitans des

Pyrénées. Il semble s'être attaché à découvrir, parmi tous ces

mélanges, le peuple primitif, comme il s'était attaché, dans les

montagnes, à démêler la roche primitive, le pur granit parmi les rocs

secondaires. Ce peuple primitif, et dont la race est restée pure et

sans mélange, c'est le peuple des Vaccées, c'est-à-dire, les Biscayens

et les Basques. C'est ce qui paraît attesté par l'élégance et la

vivacité de l'Ibère et du Gaulois, conservées dans ces montagnes, et

modifiées dans le reste des Pyrénées par la gravité du Romain, et la

grossièreté du barbare: dégradation qui se remarque, depuis le centre

de ces monts jusqu'à la Méditerranée, dans des vallées habitées de

tout temps par les étrangers, et que l'on peut regarder comme le

grand chemin des peuples, tant barbares que civilisés, qui se

disputaient l'Espagne et les Gaules.

Telle est la cause que M. Ramond indique de la dissemblance des

peuples qui habitent actuellement les Pyrénées, de l'appesantissement

des uns et de la vivacité des autres; il pense que les races sont,

dans l'histoire de l'homme, une donnée primitive; et il s'est confirmé

dans cette idée, en voyant que, depuis quinze siècles, le même climat

n'a point rapproché des races différentes, que des climats divers

n'ont point séparé des races pareilles. Même résultat dans l'Inde, où

les principes, soit religieux, soit civils, préviennent le mélange des

castes... L'Arabe, le Copte, le Grec, le Musulman en sont de nouvelles

preuves; et plus que tout le reste, la nation juive, conservant dans

tout l'univers sa physionomie asiatique, et parlant la plupart des

langues avec les inflexions de l'Arabe. Ainsi, de nos jours, des

observations plus exactes ont ôté aux climats l'influence exagérée

qu'on leur accordait au physique comme au moral; et loin de lui

accorder une influence capable de déterminer la nature du

gouvernement, on lui refuse l'influence illimitée qu'on lui attribuait

sur les races et sur les hommes.

SUR la _Vie privée du maréchal de Richelieu_.

Ce livre qui, dans tous les temps, eût piqué la curiosité, doit en ce

moment la réveiller encore davantage, et intéresser sous plus d'un

aspect. Il suffirait seul pour nous faire mesurer l'abîme dont nous

sortons. Il présente, dans la vie d'un seul homme, le tableau de tous

les abus, de tous les vices moraux et politiques, qui, en conduisant

la nation au dernier terme du malheur et de l'avilissement, l'ont

placée dans l'alternative de périr, ou de changer entièrement les

bases de l'édifice social. On a vu des hommes, affligés et même

consternés de la révolution, convenir, après la lecture de ce livre,

qu'elle était inévitable et nécessaire. Un court précis de la vie de

cet homme singulier rendra cette opinion très plausible.

La vie de M. de Richelieu est comme partagée en trois portions égales;

la première, entièrement livrée aux plaisirs, à la débauche, et même à

tous les genres de débauche; la seconde, partagée entre l'ambition,

les affaires et les plaisirs; la troisième, marquée par tous les abus

du pouvoir, par le mépris de toutes les convenances, par les vices les

plus odieux et les intrigues les plus avilissantes. Parcourons

rapidement ces trois époques.

On a dit que le cardinal de Fleury avait commencé sa fortune à

soixante-treize ans, par être roi de France. On peut dire que

Richelieu, à quatorze ans, pensa commencer sa carrière de galanterie à

peu près de même, c'est-à-dire, par une princesse, héritière

présomptive du trône. On crut qu'il était distingué par la duchesse de

Bourgogne. On le crut: et cette opinion était presque, aux yeux de

Richelieu, l'équivalent de la réalité. Il acquérait une célébrité

précoce par cette aventure un peu précoce elle-même, qui lui valut

d'être marié, et mis à la Bastille. L'éclat même de la punition

accréditait ce bruit, si favorable à l'amour-propre du jeune homme. Il

convient lui-même qu'il prit soin de confirmer ce soupçon. Sa grande

excuse, outre la vanité, c'est que cela ne pouvait nuire à la

princesse qui était morte; et il est vrai que les morts se laissent

calomnier tant qu'on veut. Richelieu se vit tout-à-coup l'objet des

complaisances de plusieurs femmes de la cour; et le mot que lui dit

Louis XIV, à son retour de l'armée de Villars, lorsqu'il vint annoncer

la nouvelle de la victoire de Denain; ce compliment flatteur, «Vous

êtes destiné à faire de grandes choses,» était un oracle qui le

recommandait à l'attention des dames. Mais, tant que le roi vécut, ses

galanteries furent décentes, c'est-à-dire, ignorées. On ignora, par

exemple, une aventure avec une madame Michelin, aventure dans laquelle

Richelieu développa une atrocité froide, monstrueuse à son âge: c'est

ce fond de barbarie que Richardson dit être dans le cœur d'un vrai

libertin, et qu'il a si bien exprimé dans le caractère de Lovelace.

Richelieu lui-même nous a conservé tous les détails de cette horrible

anecdote: nous y reviendrons. Madame Michelin n'était qu'une

bourgeoise; qu'elle attende: il est juste que les femmes présentées

passent avant elle. Honneur, par exemple, à madame de Guébriant, qui,

écrivant à Richelieu un billet daté du Palais-Royal, lui indique un

rendez-vous à la cour des Cuisines: «Restez-y, lui répond le duc, et

charmez-y les marmitons pour lesquels vous êtes faite. Adieu, mon

ange.»

La cour du Palais-Royal n'était pas, comme on voit, celle de Louis

XIV: aussi ce billet est-il des beaux jours de la régence, pour

lesquels Richelieu semblait né. Il serait impassible et inutile de

raconter ses succès en ce genre; car c'en était un, comme on le voit

par le mot même de _succès_, appliqué à ses turpitudes. Nous

renvoyons, sur toute cette époque de la régence, aux précédens

_Mémoires de Richelieu_. On aurait pu croire qu'ils ne laissent rien à

désirer; mais la _Vie privée_ contient de nouveaux détails dont

quelques-uns sont assez piquans dans ce misérable genre; d'autres vont

au-delà même de ce qu'on imaginait. Nous osons blâmer l'auteur de la

_vie privée_ de les avoir recueillis; ils seraient mieux à leur place

dans quelques-uns de ces ouvrages dont la licence est annoncée par

leur titre même, et que la pudeur ou seulement le bon goût rejettent

avec dédain, en se reprochant une indiscrète curiosité. L'auteur

remarque, d'après Richelieu lui-même, que lorsque le récit de ces

indignités parvenait jusqu'au peuple, qui, alors connaissant peu les

grands, les respectait, il n'en voulait rien croire et rejetait ces

bruits comme absurdes ou calomnieux. Rien de plus simple: il ne

pouvait attacher l'idée de plaisir à ces inconcevables folies, à ces

produits monstrueux d'une imagination dépravée. La vérité perdait, à

force d'invraisemblance, son effet et ses droits: et le vice, protégé

en quelque sorte par son excès même, trouvait, dans l'incrédulité

publique, un asile contre le mépris et l'horreur qu'il aurait

inspirés.

Laissons donc là les amours de Richelieu avec la duchesse de Berri, la

princesse de Conti, mademoiselle de Charolois, mesdames d'Averne, de

Tencin, Sabran, de Nèle, Villars, Mouchy, Villeroi, Gontaut, Parabère,

_e tutte quante_, etc; ses duels, ses emprisonnemens, les visites des

princesses rivales, etc.; mais remarquons jusqu'où l'air et la mode

peuvent pousser le délire, et le rendre en quelque sorte contagieux.

Croirait-on qu'à son dernier emprisonnement à la Bastille, où il fut

mis pour la conspiration de Cellamare, toutes ces femmes que nous

venons de nommer, et beaucoup d'autres encore, prirent, pour promenade

journalière, les environs de la Bastille? C'est là que se rendaient

ses maîtresses délaissées, outragées même par lui. Les voitures

descendaient depuis le bas des tours jusqu'à la porte Saint-Antoine,

pour recommencer à parcourir le même espace jusqu'à la retraite du

duc. Toutes ces femmes le saluaient; et les gestes finirent par former

un langage. Le chapeau en l'air exprimait: _Je vous aime_; et la

réponse de la dame était de lever la main hors de la voiture. Le

nombre des carosses était quelquefois si grand, qu'il obstruait le

passage de la porte Saint-Antoine, et y occasionnait la foule. C'est

un fait attesté par les vieillards contemporains.

Ce qui n'est pas moins surprenant, ce qui a fait dire à plusieurs de

ses maîtresses qu'il avait un charme pour se faire aimer, c'est que la

plupart de ces femmes lui sont restées constamment attachées,

quelques-unes même jusqu'à leur mort. On connaît l'excès et la durée

de la passion de mademoiselle de Valois. Ce fut pour elle, il est

vrai, qu'il fit les choses les plus extraordinaires; mais il les

aimait encore plus qu'il n'aimait ses maîtresses. Le duc de Modène,

son mari, et mari très jaloux, s'empressa de l'arracher à la vie du

Palais-Royal, et de la conduire dans ses états; Richelieu part

_incognito_ pour l'Italie, arrive à Modène, se présente à la

princesse, suivi d'un seul valet, déguisé, comme son maître, en

marchand de livres. Méconnu d'abord, reconnu ensuite, tendrement

défrayé de son voyage, et surpris à une troisième entrevue par le

prince qui survint, il ose soutenir son personnage. Heureusement le

duc de Modène n'avait jamais vu le rival dont il savait sa femme

éprise; il lui demande des nouvelles de France, du duc de Richelieu, à

qui le brocanteur se vante d'avoir vendu de mauvais livres, et surtout

beaucoup de libelles contre le régent et l'abbé Dubois; excellent

commerce dont il s'est bien trouvé: c'est une scène digne du

_Légataire_. Richelieu eut toujours un goût vif pour cette sorte de

passe-temps; et le hasard le servit souvent à souhait: comme, par

exemple, lorsque, déguisés en abbés, lui et l'un de ses amis, pour

aller voir au couvent deux jeunes pensionnaires, dont il était

amoureux, il se vit sollicité d'abord et enfin forcé, par l'absence du

prédicateur ordinaire du couvent, de prononcer un sermon à sa place,

quoiqu'il prétendît _n'avoir pas les pouvoirs_. Il s'en tira

très-bien, et fut fort applaudi; _étonné_, dit-il en descendant de

chaire, _de n'avoir pas débité plus d'extravagances_. Le goût pour les

bizarreries le suivait jusques dans sa vieillesse, et lui fit attacher

du prix à séduire une jeune dévote de Bordeaux, par l'entremise

innocente d'un gardien des capucins chargé, sans le savoir, d'un

billet doux pour sa pénitente. C'est ce qui fait que cinquante années

de la vie d'un duc et pair, ambassadeur, gouverneur de province,

maréchal de France, présentent une foule de détails dignes de figurer

dans les aventures de Mazulim, de Mizapouf, et ressemblent trop

souvent aux _Six semaines du chevalier de Faublas_[11].

[11] Petit roman fort connu.

Il semble que ce don de se faire aimer s'étendit jusqu'à ses rivaux, à

ceux qu'il trompait sans cesse: témoin le régent qui se plaignait de

lui fréquemment, qui voyait Richelieu lui enlever ses maîtresses, ses

propres filles, toutes les femmes de sa cour, même les filles de

théâtre, et qui ne finissait pas moins par l'admettre de nouveau dans

sa société intime et dans sa grande familiarité. Il n'y a pas jusqu'à

Dubois, qui ne devint pour lui moins brutal que pour tout autre, et

qui ne semblât quelquefois même le rechercher, quoiqu'il eût contre

lui les mêmes sujets de plainte que le régent. Ce prêtre indigne, las

de trouver sans cesse Richelieu sur son chemin, finit par lui demander

quartier, et le prier de lui laisser quelques femmes, par grâce. Le

duc promit; mais il n'était pas en son pouvoir de tenir parole: aussi,

bientôt après, il fut pris sur le fait par l'abbé, qui entra en

fureur, invoqua la foi des traités; Richelieu prétendit cause

d'ignorance, et dit à l'abbé: «Pour prévenir les méprises nouvelles,

que ne me donnez-vous votre liste? je la respecterai.» Dubois se mit à

rire, s'adoucit, et, malgré quelque reste d'humeur, lui dit presque

poliment: «Je ne veux vous avoir pour confrère qu'à l'académie.»

Ils en étaient en effet tous les deux, et y étaient aussi bien placés

l'un que l'autre. Richelieu avait déjà cet honneur, qui, comme on a

vu, ne lui était pas arrivé en dormant. Richelieu à l'académie à l'âge

de vingt-six ans, et vingt-trois ans avant Voltaire, qui n'y fut admis

qu'à cinquante ans passés! C'est là un des ridicules les plus innocens

de l'ancien régime; mais telle était la convenance d'alors. Cette

réception faisait d'ailleurs tant de plaisir à mesdames de Villars, de

Villeroi, à nombre d'autres, qu'il y aurait eu une malhonnêteté

gratuite à les en priver. Richelieu a imprimé les lettres qui

attestent la joie de ces dames sur ce grand événement, et sur

l'importance qu'elles attachaient au titre d'académicien. Rien ne

montre mieux à quel point les futilités consacrées par la mode peuvent

tourner les têtes. Qu'importait un honneur littéraire à un homme qui

ne savait pas orthographier! Lui-même nous a laissé son discours de

réception, transcrit de sa main, et depuis imprimé figurativement avec

les fautes d'orthographe. Le discours, comme on le devine, n'était pas

l'ouvrage du nouvel académicien. Tous ceux qui ont vu des lettres

particulières de M. de Richelieu, savent que cet homme si brillant

dans la société, écrivait comme un de ces hommes si méprisés par lui,

que des circonstances ont privés des premiers élémens de l'éducation.

Malgré cet inconvénient, M. de Richelieu ne fut point embarrassé de sa

harangue. Pour être plus sûr de son fait, il en fit faire trois:

l'une par Campistron, l'autre par Fontenelle, et la troisième par

Destouches. De ces ouvrages réunis et confondus par centons

rapprochés, auxquels il fit les changemens qu'il voulut, il composa un

tout qu'il copia lui-même: voilà son seul tort. Sa harangue eut, comme

de raison, le plus grand succès; car M. de Richelieu avait le

sentiment des convenances. On conçoit que, non-seulement il n'était

pas obligé d'écrire comme un homme de lettres, mais qu'il devait même

s'en abstenir avec soin: c'eût été une dérogeance, et Richelieu ne

pouvait pas faire une pareille faute. On connaît cette phrase qui a

duré jusqu'à nos jours: _un style d'homme de qualité, écrire en homme

de qualité_; c'est-à-dire, bien, pas trop bien pourtant; non comme un

homme de lettres, qui doit y regarder, qui tâche; mais en homme comme

il faut, qui fait bien tout, naturellement, cela comme le reste, sans

prétention; qui a de l'esprit il est vrai, du talent même si l'on

veut, mais qui en serait dispensé, et dans le fond n'est tenu à rien.

C'est dommage que la révolution tarisse la source de tous ces bons

ridicules. Quelle suppression! quelle réforme! Cela est fâcheux pour

les plaisans. Mais qu'y faire? il faut que tout le monde y perde. Par

bonheur, cette même révolution, brisant les entraves de toutes ces

bienséances conventionnelles, délivre et met à l'aise le génie et le

talent des ci-devant privilégiés; cela console. Revenons au véritable

talent de M. de Richelieu, celui de séduire les femmes. Nous n'avons

pas oublié notre promesse sur l'aventure de madame Michelin.

C'était une jeune femme d'une beauté rare, du maintien le plus modeste

et le plus touchant, pleine d'honnêteté, de religion, et jusqu'alors

très-attachée à ses devoirs. Par malheur, ses devoirs n'étaient pas

tous également agréables: son mari était vieux, un bonhomme occupé de

son commerce; c'était un miroitier du faubourg Saint-Antoine. Le duc

de Fronsac (c'était alors son nom) la vit et en devint amoureux. Il se

déguise, se présente chez le marchand comme pour acheter des meubles,

cherche à plaire à sa femme, ne peut s'en faire écouter, s'aperçoit

pourtant qu'il plaît, et qu'il ne trouve d'obstacles à sa passion que

dans l'honnêteté de celle qui en est l'objet. Il se résout à employer

la ruse et la violence; mais il manquait d'argent: son père vivait.

Que fait le jeune duc? il va chez une femme de la cour, dont il est

amoureux et aimé, et lui emprunte l'argent dont il a besoin pour la

tromper elle-même. Il s'était déjà fait meubler un appartement par le

bonhomme Michelin, qui n'était point surpris qu'un jeune homme eût un

asile à offrir à ses maîtresses. Mais il s'agissait de conduire dans

cet asile la femme du bonhomme. Qu'elle y vint de son gré, c'est ce

qui était impossible: comment l'y conduire? Il suppose qu'une

certaine duchesse veut donner sa pratique à M. Michelin, lui

commander un ameublement; mais pour cela on veut causer avec madame

Michelin. Cette duchesse était à la campagne. Un carrosse devait venir

chercher la femme du miroitier, la vient chercher en effet, un jour

qu'on avait eu soin d'éloigner le mari. La voiture emmène la femme

dans une maison inconnue. Elle entre dans un appartement où elle

trouve le duc de Fronsac. Surprise, effroi de la malheureuse femme.

Elle se défend contre ses entreprises; mais le duc avait fait fermer

toutes les portes. La victime succombe. Le coupable était aimé: il

obtint sa grâce, et de plus un second rendez-vous, non dans cette

maison, mais chez madame Michelin même. Là, toujours échauffant le

cœur et les sens d'une femme faible, mais honnête, et intéressante

même dans sa faute, chassant les remords par l'amour, il parvient à

obtenir, dans une nuit indiquée, le partage du lit nuptial.

Quel était son but? Il avait aperçu une amie de madame Michelin, logée

dans la maison, jeune et belle comme sa voisine, mais d'une beauté

différente. Il se reprochait de ne l'avoir pas assez remarquée,

d'avoir été injuste envers elle. Le mal fut facilement réparé.

Celle-ci, n'ayant pour elle que sa figure, était une bourgeoise

vaniteuse et sotte, flattée d'attirer les regards d'un duc, donnant

l'idée d'une femme née pour le vice, comme madame Michelin pour la

vertu. L'affaire ne traîna pas en longueur; mais il fallait au duc de

Fronsac quelque chose qui le dédommageât de cette facilité, qui rendît

l'aventure piquante. Il imagina de choisir, pour le rendez-vous donné

à madame Renaud (c'est le nom de cette femme), la même nuit obtenue

avec tant de peine, et qui devait appartenir à madame Michelin; nuit

dont l'espérance avoit été achetée par des remords terribles, que

redoublait l'idée, effrayante pour une bourgeoise dévote, d'assoupir

une servante avec de l'opium. Qu'on juge de sa surprise, lorsqu'avant

deux heures du matin, le duc de Fronsac, trompant sa maîtresse par une

fable, par un récit romanesque, sort de chez elle, et est supposé

sortir de la maison. Il monte chez madame Renaud, et reste chez

celle-ci jusqu'à neuf heures du matin.

Mais, s'il aimait les scènes piquantes, il eut tout sujet d'être

content. Voilà madame Michelin qui, probablement pour distraire sa

douleur, ou pour échapper un moment à ses remords, vient voir son

amie. C'est le duc de Fronsac qui s'offre à sa vue. Elle ne revient

pas de son étonnement: aucune des deux femmes n'est confidente de

l'autre. Madame Renaud redoutait sa dévote amie, qu'elle croyait

inabordable. La dévote a peine à se croire trompée, loin de se croire

trahie; pour trahie, elle ne l'était pas encore, puisque M. de Fronsac

n'avait rien dit à madame Renaud. Mais il n'était pas homme à se

priver du surcroît d'agrément que jetait dans cette scène la

révélation du mystère. Il apprend à madame Renaud, trop humiliée, que

son amie a des raisons d'être indulgente; qu'une nuit partagée entre

deux rivales honnêtes ne saurait les brouiller ni entr'elles, ni avec

leur amant. Madame Renaud reste confondue, en apprenant l'emploi des

deux premières heures données à sa voisine. Celle-ci ne peut concevoir

l'étrange mortel dans les mains de qui elle est tombée. La douleur de

l'amour outragé, le dépit de l'orgueil humilié devant une rivale

étonnée et indigne de l'être, le bouleversement de toutes les idées,

le mélange de toutes les passions, tout cela formait un tableau

ravissant pour un homme tel que le duc de Fronsac. Cependant cette

scène avait encore besoin d'être égayée; et c'est pour cela qu'il

propose aux deux rivales de vivre de bon accord, de former entre trois

cœurs unis une société vraiment douce et charmante; et là-dessus,

nombre d'exemples pris dans la société, tirés de l'histoire tant

profane que sacrée. Cette proposition, qui ne paraissait pas effrayer

infiniment madame Renaud, confondait et accablait madame Michelin;

mais enfin il parvint à l'appaiser, à la consoler; et, resté seul avec

elle, il obtint encore son pardon.

Ce n'est pas tout: toujours séduite, toujours, entraînée, elle consent

d'accepter un déjeûner chez le duc de Fronsac. Cette fois, elle croit

bien être seule et n'avoir pas de rivale à craindre. Mais Fronsac

tenait à son plan, et voulait le réaliser. Madame Renaud paraît:

nouvelle peinture des délices attachées à un sentiment commun à trois

belles âmes; et toujours redoublant le désordre de leurs idées par son

ton, sa vivacité, ses manières, il oblige les deux femmes à tirer à la

première lettre à qui passerait la première du salon dans un cabinet.

L'une et l'autre, ayant eu audience alternativement, s'en retournent,

l'une assez contente, l'autre la mort dans le cœur: on devine assez

que c'était la pauvre madame Michelin. L'honnête bourgeoise, peu faite

à ces mœurs, et ne trouvant qu'une source de peines dans l'erreur qui

l'avait séduite, confuse, déchirée de remords, avilie à ses propres

yeux, devient triste, languissante, malade: il crut qu'elle n'était

qu'ennuyeuse. Il avait dès lors arrangé tout son plan d'égoïsme (nous

verrons la théorie, il l'a tracée lui-même: elle est curieuse). Il

laissa là madame Michelin. Elle voulut le voir, et lui parla comme fit

Clarisse à Lovelace, comme une âme tendre et dévote qui, renonçant à

la vie, s'occupe avec effroi de l'avenir et du salut de ce qu'elle

aime. On juge comme elle fut reçue. Il alla conter toute cette belle

aventure à la duchesse qui lui avait prêté l'argent pour les meubles

achetés chez le miroitier, et jouir de l'effet de cette belle histoire

sur une femme qu'il avait aimée, et qu'il se plaisait à désoler de

temps en temps.

Œuvres Complètes de Chamfort (Tome 3) Recueillies et publiées, avec une notice historique sur la vie et les écrits de l'auteur. · 第 13 / 26 段