répandre sur son ouvrage, c'est la variété de ses connaissances en
différentes parties de l'économie sociale, autre étude qui semble
avoir partagé sa vie avec celle des sciences naturelles: c'est ce dont
les _Lettres sur la Suisse_ offraient déjà la preuve. Les Pyrénées ne
pouvaient lui fournir des occasions aussi fréquentes de montrer et de
communiquer cet autre genre d'instruction; cependant il ne se trouve
guère moins dans ce dernier écrit, et il se trouve orné du charme de
cette sensibilité, aussi prompte à se réveiller chez M. Ramond, par le
désir du bonheur des hommes, que par la contemplation des beautés de
la nature. C'est dans l'ouvrage même qu'il faut lire ce que dit
l'auteur sur les résultats de l'opposition entre les limites
naturelles et les limites politiques de la France et de l'Espagne, en
certaines parties des Pyrénées; les diverses comparaisons répandues
dans l'ouvrage, entre le sort, les mœurs, les habitudes des bergers
des Pyrénées et celles des habitans des Alpes; enfin le morceau sur
les influences politiques et morales des prohibitions, à l'occasion de
la mort d'un jeune homme tué sur ces montagnes, dans une querelle de
contrebandiers.
Des deux parties qui composent cet ouvrage, l'une est principalement
consacrée à des considérations locales, géographiques, particulières
aux Pyrénées, ou communes aux Pyrénées et aux Alpes. Dans la seconde,
l'auteur se livre à des idées plus générales. C'est ici qu'il
développe tout son systême sur les montagnes, sur la part qu'elles
prennent ensemble au dessein de notre continent, enfin ses idées sur
les montagnes primitives. Il examine les deux principaux systêmes,
l'inondation du globe et son incandescence, le systême de M. de
Saussure et celui de M. de Buffon.
Mais le chapitre le plus brillant du livre, celui qui montre le mieux
l'étendue des connaissances de M. Ramond, c'est celui qui termine
l'ouvrage, et dans lequel, considérant les Pyrénées relativement aux
mines, il passe en revue les différens peuples qui en ont recueilli
les produits; il examine l'influence que ces différens peuples,
Phéniciens, Romains, Carthaginois, et depuis les barbares du Nord,
eurent sur les mœurs des Espagnols et des indigènes habitans des
Pyrénées. Il semble s'être attaché à découvrir, parmi tous ces
mélanges, le peuple primitif, comme il s'était attaché, dans les
montagnes, à démêler la roche primitive, le pur granit parmi les rocs
secondaires. Ce peuple primitif, et dont la race est restée pure et
sans mélange, c'est le peuple des Vaccées, c'est-à-dire, les Biscayens
et les Basques. C'est ce qui paraît attesté par l'élégance et la
vivacité de l'Ibère et du Gaulois, conservées dans ces montagnes, et
modifiées dans le reste des Pyrénées par la gravité du Romain, et la
grossièreté du barbare: dégradation qui se remarque, depuis le centre
de ces monts jusqu'à la Méditerranée, dans des vallées habitées de
tout temps par les étrangers, et que l'on peut regarder comme le
grand chemin des peuples, tant barbares que civilisés, qui se
disputaient l'Espagne et les Gaules.
Telle est la cause que M. Ramond indique de la dissemblance des
peuples qui habitent actuellement les Pyrénées, de l'appesantissement
des uns et de la vivacité des autres; il pense que les races sont,
dans l'histoire de l'homme, une donnée primitive; et il s'est confirmé
dans cette idée, en voyant que, depuis quinze siècles, le même climat
n'a point rapproché des races différentes, que des climats divers
n'ont point séparé des races pareilles. Même résultat dans l'Inde, où
les principes, soit religieux, soit civils, préviennent le mélange des
castes... L'Arabe, le Copte, le Grec, le Musulman en sont de nouvelles
preuves; et plus que tout le reste, la nation juive, conservant dans
tout l'univers sa physionomie asiatique, et parlant la plupart des
langues avec les inflexions de l'Arabe. Ainsi, de nos jours, des
observations plus exactes ont ôté aux climats l'influence exagérée
qu'on leur accordait au physique comme au moral; et loin de lui
accorder une influence capable de déterminer la nature du
gouvernement, on lui refuse l'influence illimitée qu'on lui attribuait
sur les races et sur les hommes.
SUR la _Vie privée du maréchal de Richelieu_.
Ce livre qui, dans tous les temps, eût piqué la curiosité, doit en ce
moment la réveiller encore davantage, et intéresser sous plus d'un
aspect. Il suffirait seul pour nous faire mesurer l'abîme dont nous
sortons. Il présente, dans la vie d'un seul homme, le tableau de tous
les abus, de tous les vices moraux et politiques, qui, en conduisant
la nation au dernier terme du malheur et de l'avilissement, l'ont
placée dans l'alternative de périr, ou de changer entièrement les
bases de l'édifice social. On a vu des hommes, affligés et même
consternés de la révolution, convenir, après la lecture de ce livre,
qu'elle était inévitable et nécessaire. Un court précis de la vie de
cet homme singulier rendra cette opinion très plausible.
La vie de M. de Richelieu est comme partagée en trois portions égales;
la première, entièrement livrée aux plaisirs, à la débauche, et même à
tous les genres de débauche; la seconde, partagée entre l'ambition,
les affaires et les plaisirs; la troisième, marquée par tous les abus
du pouvoir, par le mépris de toutes les convenances, par les vices les
plus odieux et les intrigues les plus avilissantes. Parcourons
rapidement ces trois époques.
On a dit que le cardinal de Fleury avait commencé sa fortune à
soixante-treize ans, par être roi de France. On peut dire que
Richelieu, à quatorze ans, pensa commencer sa carrière de galanterie à
peu près de même, c'est-à-dire, par une princesse, héritière
présomptive du trône. On crut qu'il était distingué par la duchesse de
Bourgogne. On le crut: et cette opinion était presque, aux yeux de
Richelieu, l'équivalent de la réalité. Il acquérait une célébrité
précoce par cette aventure un peu précoce elle-même, qui lui valut
d'être marié, et mis à la Bastille. L'éclat même de la punition
accréditait ce bruit, si favorable à l'amour-propre du jeune homme. Il
convient lui-même qu'il prit soin de confirmer ce soupçon. Sa grande
excuse, outre la vanité, c'est que cela ne pouvait nuire à la
princesse qui était morte; et il est vrai que les morts se laissent
calomnier tant qu'on veut. Richelieu se vit tout-à-coup l'objet des
complaisances de plusieurs femmes de la cour; et le mot que lui dit
Louis XIV, à son retour de l'armée de Villars, lorsqu'il vint annoncer
la nouvelle de la victoire de Denain; ce compliment flatteur, «Vous
êtes destiné à faire de grandes choses,» était un oracle qui le
recommandait à l'attention des dames. Mais, tant que le roi vécut, ses
galanteries furent décentes, c'est-à-dire, ignorées. On ignora, par
exemple, une aventure avec une madame Michelin, aventure dans laquelle
Richelieu développa une atrocité froide, monstrueuse à son âge: c'est
ce fond de barbarie que Richardson dit être dans le cœur d'un vrai
libertin, et qu'il a si bien exprimé dans le caractère de Lovelace.
Richelieu lui-même nous a conservé tous les détails de cette horrible
anecdote: nous y reviendrons. Madame Michelin n'était qu'une
bourgeoise; qu'elle attende: il est juste que les femmes présentées
passent avant elle. Honneur, par exemple, à madame de Guébriant, qui,
écrivant à Richelieu un billet daté du Palais-Royal, lui indique un
rendez-vous à la cour des Cuisines: «Restez-y, lui répond le duc, et
charmez-y les marmitons pour lesquels vous êtes faite. Adieu, mon
ange.»
La cour du Palais-Royal n'était pas, comme on voit, celle de Louis
XIV: aussi ce billet est-il des beaux jours de la régence, pour
lesquels Richelieu semblait né. Il serait impassible et inutile de
raconter ses succès en ce genre; car c'en était un, comme on le voit
par le mot même de _succès_, appliqué à ses turpitudes. Nous
renvoyons, sur toute cette époque de la régence, aux précédens
_Mémoires de Richelieu_. On aurait pu croire qu'ils ne laissent rien à
désirer; mais la _Vie privée_ contient de nouveaux détails dont
quelques-uns sont assez piquans dans ce misérable genre; d'autres vont
au-delà même de ce qu'on imaginait. Nous osons blâmer l'auteur de la
_vie privée_ de les avoir recueillis; ils seraient mieux à leur place
dans quelques-uns de ces ouvrages dont la licence est annoncée par
leur titre même, et que la pudeur ou seulement le bon goût rejettent
avec dédain, en se reprochant une indiscrète curiosité. L'auteur
remarque, d'après Richelieu lui-même, que lorsque le récit de ces
indignités parvenait jusqu'au peuple, qui, alors connaissant peu les
grands, les respectait, il n'en voulait rien croire et rejetait ces
bruits comme absurdes ou calomnieux. Rien de plus simple: il ne
pouvait attacher l'idée de plaisir à ces inconcevables folies, à ces
produits monstrueux d'une imagination dépravée. La vérité perdait, à
force d'invraisemblance, son effet et ses droits: et le vice, protégé
en quelque sorte par son excès même, trouvait, dans l'incrédulité
publique, un asile contre le mépris et l'horreur qu'il aurait
inspirés.
Laissons donc là les amours de Richelieu avec la duchesse de Berri, la
princesse de Conti, mademoiselle de Charolois, mesdames d'Averne, de
Tencin, Sabran, de Nèle, Villars, Mouchy, Villeroi, Gontaut, Parabère,
_e tutte quante_, etc; ses duels, ses emprisonnemens, les visites des
princesses rivales, etc.; mais remarquons jusqu'où l'air et la mode
peuvent pousser le délire, et le rendre en quelque sorte contagieux.
Croirait-on qu'à son dernier emprisonnement à la Bastille, où il fut
mis pour la conspiration de Cellamare, toutes ces femmes que nous
venons de nommer, et beaucoup d'autres encore, prirent, pour promenade
journalière, les environs de la Bastille? C'est là que se rendaient
ses maîtresses délaissées, outragées même par lui. Les voitures
descendaient depuis le bas des tours jusqu'à la porte Saint-Antoine,
pour recommencer à parcourir le même espace jusqu'à la retraite du
duc. Toutes ces femmes le saluaient; et les gestes finirent par former
un langage. Le chapeau en l'air exprimait: _Je vous aime_; et la
réponse de la dame était de lever la main hors de la voiture. Le
nombre des carosses était quelquefois si grand, qu'il obstruait le
passage de la porte Saint-Antoine, et y occasionnait la foule. C'est
un fait attesté par les vieillards contemporains.
Ce qui n'est pas moins surprenant, ce qui a fait dire à plusieurs de
ses maîtresses qu'il avait un charme pour se faire aimer, c'est que la
plupart de ces femmes lui sont restées constamment attachées,
quelques-unes même jusqu'à leur mort. On connaît l'excès et la durée
de la passion de mademoiselle de Valois. Ce fut pour elle, il est
vrai, qu'il fit les choses les plus extraordinaires; mais il les
aimait encore plus qu'il n'aimait ses maîtresses. Le duc de Modène,
son mari, et mari très jaloux, s'empressa de l'arracher à la vie du
Palais-Royal, et de la conduire dans ses états; Richelieu part
_incognito_ pour l'Italie, arrive à Modène, se présente à la
princesse, suivi d'un seul valet, déguisé, comme son maître, en
marchand de livres. Méconnu d'abord, reconnu ensuite, tendrement
défrayé de son voyage, et surpris à une troisième entrevue par le
prince qui survint, il ose soutenir son personnage. Heureusement le
duc de Modène n'avait jamais vu le rival dont il savait sa femme
éprise; il lui demande des nouvelles de France, du duc de Richelieu, à
qui le brocanteur se vante d'avoir vendu de mauvais livres, et surtout
beaucoup de libelles contre le régent et l'abbé Dubois; excellent
commerce dont il s'est bien trouvé: c'est une scène digne du
_Légataire_. Richelieu eut toujours un goût vif pour cette sorte de
passe-temps; et le hasard le servit souvent à souhait: comme, par
exemple, lorsque, déguisés en abbés, lui et l'un de ses amis, pour
aller voir au couvent deux jeunes pensionnaires, dont il était
amoureux, il se vit sollicité d'abord et enfin forcé, par l'absence du
prédicateur ordinaire du couvent, de prononcer un sermon à sa place,
quoiqu'il prétendît _n'avoir pas les pouvoirs_. Il s'en tira
très-bien, et fut fort applaudi; _étonné_, dit-il en descendant de
chaire, _de n'avoir pas débité plus d'extravagances_. Le goût pour les
bizarreries le suivait jusques dans sa vieillesse, et lui fit attacher
du prix à séduire une jeune dévote de Bordeaux, par l'entremise
innocente d'un gardien des capucins chargé, sans le savoir, d'un
billet doux pour sa pénitente. C'est ce qui fait que cinquante années
de la vie d'un duc et pair, ambassadeur, gouverneur de province,
maréchal de France, présentent une foule de détails dignes de figurer
dans les aventures de Mazulim, de Mizapouf, et ressemblent trop
souvent aux _Six semaines du chevalier de Faublas_[11].
[11] Petit roman fort connu.
Il semble que ce don de se faire aimer s'étendit jusqu'à ses rivaux, à
ceux qu'il trompait sans cesse: témoin le régent qui se plaignait de
lui fréquemment, qui voyait Richelieu lui enlever ses maîtresses, ses
propres filles, toutes les femmes de sa cour, même les filles de
théâtre, et qui ne finissait pas moins par l'admettre de nouveau dans
sa société intime et dans sa grande familiarité. Il n'y a pas jusqu'à
Dubois, qui ne devint pour lui moins brutal que pour tout autre, et
qui ne semblât quelquefois même le rechercher, quoiqu'il eût contre
lui les mêmes sujets de plainte que le régent. Ce prêtre indigne, las
de trouver sans cesse Richelieu sur son chemin, finit par lui demander
quartier, et le prier de lui laisser quelques femmes, par grâce. Le
duc promit; mais il n'était pas en son pouvoir de tenir parole: aussi,
bientôt après, il fut pris sur le fait par l'abbé, qui entra en
fureur, invoqua la foi des traités; Richelieu prétendit cause
d'ignorance, et dit à l'abbé: «Pour prévenir les méprises nouvelles,
que ne me donnez-vous votre liste? je la respecterai.» Dubois se mit à
rire, s'adoucit, et, malgré quelque reste d'humeur, lui dit presque
poliment: «Je ne veux vous avoir pour confrère qu'à l'académie.»
Ils en étaient en effet tous les deux, et y étaient aussi bien placés
l'un que l'autre. Richelieu avait déjà cet honneur, qui, comme on a
vu, ne lui était pas arrivé en dormant. Richelieu à l'académie à l'âge
de vingt-six ans, et vingt-trois ans avant Voltaire, qui n'y fut admis
qu'à cinquante ans passés! C'est là un des ridicules les plus innocens
de l'ancien régime; mais telle était la convenance d'alors. Cette
réception faisait d'ailleurs tant de plaisir à mesdames de Villars, de
Villeroi, à nombre d'autres, qu'il y aurait eu une malhonnêteté
gratuite à les en priver. Richelieu a imprimé les lettres qui
attestent la joie de ces dames sur ce grand événement, et sur
l'importance qu'elles attachaient au titre d'académicien. Rien ne
montre mieux à quel point les futilités consacrées par la mode peuvent
tourner les têtes. Qu'importait un honneur littéraire à un homme qui
ne savait pas orthographier! Lui-même nous a laissé son discours de
réception, transcrit de sa main, et depuis imprimé figurativement avec
les fautes d'orthographe. Le discours, comme on le devine, n'était pas
l'ouvrage du nouvel académicien. Tous ceux qui ont vu des lettres
particulières de M. de Richelieu, savent que cet homme si brillant
dans la société, écrivait comme un de ces hommes si méprisés par lui,
que des circonstances ont privés des premiers élémens de l'éducation.
Malgré cet inconvénient, M. de Richelieu ne fut point embarrassé de sa
harangue. Pour être plus sûr de son fait, il en fit faire trois:
l'une par Campistron, l'autre par Fontenelle, et la troisième par
Destouches. De ces ouvrages réunis et confondus par centons
rapprochés, auxquels il fit les changemens qu'il voulut, il composa un
tout qu'il copia lui-même: voilà son seul tort. Sa harangue eut, comme
de raison, le plus grand succès; car M. de Richelieu avait le
sentiment des convenances. On conçoit que, non-seulement il n'était
pas obligé d'écrire comme un homme de lettres, mais qu'il devait même
s'en abstenir avec soin: c'eût été une dérogeance, et Richelieu ne
pouvait pas faire une pareille faute. On connaît cette phrase qui a
duré jusqu'à nos jours: _un style d'homme de qualité, écrire en homme
de qualité_; c'est-à-dire, bien, pas trop bien pourtant; non comme un
homme de lettres, qui doit y regarder, qui tâche; mais en homme comme
il faut, qui fait bien tout, naturellement, cela comme le reste, sans
prétention; qui a de l'esprit il est vrai, du talent même si l'on
veut, mais qui en serait dispensé, et dans le fond n'est tenu à rien.
C'est dommage que la révolution tarisse la source de tous ces bons
ridicules. Quelle suppression! quelle réforme! Cela est fâcheux pour
les plaisans. Mais qu'y faire? il faut que tout le monde y perde. Par
bonheur, cette même révolution, brisant les entraves de toutes ces
bienséances conventionnelles, délivre et met à l'aise le génie et le
talent des ci-devant privilégiés; cela console. Revenons au véritable
talent de M. de Richelieu, celui de séduire les femmes. Nous n'avons
pas oublié notre promesse sur l'aventure de madame Michelin.
C'était une jeune femme d'une beauté rare, du maintien le plus modeste
et le plus touchant, pleine d'honnêteté, de religion, et jusqu'alors
très-attachée à ses devoirs. Par malheur, ses devoirs n'étaient pas
tous également agréables: son mari était vieux, un bonhomme occupé de
son commerce; c'était un miroitier du faubourg Saint-Antoine. Le duc
de Fronsac (c'était alors son nom) la vit et en devint amoureux. Il se
déguise, se présente chez le marchand comme pour acheter des meubles,
cherche à plaire à sa femme, ne peut s'en faire écouter, s'aperçoit
pourtant qu'il plaît, et qu'il ne trouve d'obstacles à sa passion que
dans l'honnêteté de celle qui en est l'objet. Il se résout à employer
la ruse et la violence; mais il manquait d'argent: son père vivait.
Que fait le jeune duc? il va chez une femme de la cour, dont il est
amoureux et aimé, et lui emprunte l'argent dont il a besoin pour la
tromper elle-même. Il s'était déjà fait meubler un appartement par le
bonhomme Michelin, qui n'était point surpris qu'un jeune homme eût un
asile à offrir à ses maîtresses. Mais il s'agissait de conduire dans
cet asile la femme du bonhomme. Qu'elle y vint de son gré, c'est ce
qui était impossible: comment l'y conduire? Il suppose qu'une
certaine duchesse veut donner sa pratique à M. Michelin, lui
commander un ameublement; mais pour cela on veut causer avec madame
Michelin. Cette duchesse était à la campagne. Un carrosse devait venir
chercher la femme du miroitier, la vient chercher en effet, un jour
qu'on avait eu soin d'éloigner le mari. La voiture emmène la femme
dans une maison inconnue. Elle entre dans un appartement où elle
trouve le duc de Fronsac. Surprise, effroi de la malheureuse femme.
Elle se défend contre ses entreprises; mais le duc avait fait fermer
toutes les portes. La victime succombe. Le coupable était aimé: il
obtint sa grâce, et de plus un second rendez-vous, non dans cette
maison, mais chez madame Michelin même. Là, toujours échauffant le
cœur et les sens d'une femme faible, mais honnête, et intéressante
même dans sa faute, chassant les remords par l'amour, il parvient à
obtenir, dans une nuit indiquée, le partage du lit nuptial.
Quel était son but? Il avait aperçu une amie de madame Michelin, logée
dans la maison, jeune et belle comme sa voisine, mais d'une beauté
différente. Il se reprochait de ne l'avoir pas assez remarquée,
d'avoir été injuste envers elle. Le mal fut facilement réparé.
Celle-ci, n'ayant pour elle que sa figure, était une bourgeoise
vaniteuse et sotte, flattée d'attirer les regards d'un duc, donnant
l'idée d'une femme née pour le vice, comme madame Michelin pour la
vertu. L'affaire ne traîna pas en longueur; mais il fallait au duc de
Fronsac quelque chose qui le dédommageât de cette facilité, qui rendît
l'aventure piquante. Il imagina de choisir, pour le rendez-vous donné
à madame Renaud (c'est le nom de cette femme), la même nuit obtenue
avec tant de peine, et qui devait appartenir à madame Michelin; nuit
dont l'espérance avoit été achetée par des remords terribles, que
redoublait l'idée, effrayante pour une bourgeoise dévote, d'assoupir
une servante avec de l'opium. Qu'on juge de sa surprise, lorsqu'avant
deux heures du matin, le duc de Fronsac, trompant sa maîtresse par une
fable, par un récit romanesque, sort de chez elle, et est supposé
sortir de la maison. Il monte chez madame Renaud, et reste chez
celle-ci jusqu'à neuf heures du matin.
Mais, s'il aimait les scènes piquantes, il eut tout sujet d'être
content. Voilà madame Michelin qui, probablement pour distraire sa
douleur, ou pour échapper un moment à ses remords, vient voir son
amie. C'est le duc de Fronsac qui s'offre à sa vue. Elle ne revient
pas de son étonnement: aucune des deux femmes n'est confidente de
l'autre. Madame Renaud redoutait sa dévote amie, qu'elle croyait
inabordable. La dévote a peine à se croire trompée, loin de se croire
trahie; pour trahie, elle ne l'était pas encore, puisque M. de Fronsac
n'avait rien dit à madame Renaud. Mais il n'était pas homme à se
priver du surcroît d'agrément que jetait dans cette scène la
révélation du mystère. Il apprend à madame Renaud, trop humiliée, que
son amie a des raisons d'être indulgente; qu'une nuit partagée entre
deux rivales honnêtes ne saurait les brouiller ni entr'elles, ni avec
leur amant. Madame Renaud reste confondue, en apprenant l'emploi des
deux premières heures données à sa voisine. Celle-ci ne peut concevoir
l'étrange mortel dans les mains de qui elle est tombée. La douleur de
l'amour outragé, le dépit de l'orgueil humilié devant une rivale
étonnée et indigne de l'être, le bouleversement de toutes les idées,
le mélange de toutes les passions, tout cela formait un tableau
ravissant pour un homme tel que le duc de Fronsac. Cependant cette
scène avait encore besoin d'être égayée; et c'est pour cela qu'il
propose aux deux rivales de vivre de bon accord, de former entre trois
cœurs unis une société vraiment douce et charmante; et là-dessus,
nombre d'exemples pris dans la société, tirés de l'histoire tant
profane que sacrée. Cette proposition, qui ne paraissait pas effrayer
infiniment madame Renaud, confondait et accablait madame Michelin;
mais enfin il parvint à l'appaiser, à la consoler; et, resté seul avec
elle, il obtint encore son pardon.
Ce n'est pas tout: toujours séduite, toujours, entraînée, elle consent
d'accepter un déjeûner chez le duc de Fronsac. Cette fois, elle croit
bien être seule et n'avoir pas de rivale à craindre. Mais Fronsac
tenait à son plan, et voulait le réaliser. Madame Renaud paraît:
nouvelle peinture des délices attachées à un sentiment commun à trois
belles âmes; et toujours redoublant le désordre de leurs idées par son
ton, sa vivacité, ses manières, il oblige les deux femmes à tirer à la
première lettre à qui passerait la première du salon dans un cabinet.
L'une et l'autre, ayant eu audience alternativement, s'en retournent,
l'une assez contente, l'autre la mort dans le cœur: on devine assez
que c'était la pauvre madame Michelin. L'honnête bourgeoise, peu faite
à ces mœurs, et ne trouvant qu'une source de peines dans l'erreur qui
l'avait séduite, confuse, déchirée de remords, avilie à ses propres
yeux, devient triste, languissante, malade: il crut qu'elle n'était
qu'ennuyeuse. Il avait dès lors arrangé tout son plan d'égoïsme (nous
verrons la théorie, il l'a tracée lui-même: elle est curieuse). Il
laissa là madame Michelin. Elle voulut le voir, et lui parla comme fit
Clarisse à Lovelace, comme une âme tendre et dévote qui, renonçant à
la vie, s'occupe avec effroi de l'avenir et du salut de ce qu'elle
aime. On juge comme elle fut reçue. Il alla conter toute cette belle
aventure à la duchesse qui lui avait prêté l'argent pour les meubles
achetés chez le miroitier, et jouir de l'effet de cette belle histoire
sur une femme qu'il avait aimée, et qu'il se plaisait à désoler de
temps en temps.