Ce qui surprend sans cesse dans la lecture de cet ouvrage, c'est la

protection et souvent la faveur royale accordées à des monstres qui

ont prêché le détrônement, l'assassinat, l'empoisonnement des rois. On

en trouve vingt exemples depuis Saint-Thomas-d'Aquin, fort attaché à

ce dogme du meurtre des rois, jusqu'au jésuite Moya, confesseur d'Anne

d'Autriche. Celui-ci établissait, dans un opuscule théologique, qu'il

était permis d'assassiner ses ennemis en cachette, _quand on ne

pouvait faire mieux_. Et ce monstre en fut quitte pour voir son livre

condamné en Sorbonne; et il continua de jouir de son crédit attaché à

sa place, de calomnier, auprès de la reine sa pénitente, les honnêtes

gens qui détestaient ces maximes, et les écrivains qui les dévouaient

à l'exécration publique. C'est ainsi que le cardinal du Perron allait

perdre l'avocat-général Servin, en le représentant comme un sacrilège

qui voulait qu'on violât le sacrement de la confession, dont le secret

fait la base. Servin, mandé à la cour, répondit aux reproches de la

reine, en montrant le _Directoire des inquisiteurs_, de 1585, qui

contient la forme dont, à l'inquisition, on procède contre les rois,

et la manière secrète dont on peut leur ôter la vie. La cour frémit en

lisant ces horreurs, et remercia Servin.

Cette conduite de la Sorbonne, sous le syndicat de Richer, est le beau

moment de cette société; c'est une époque honorable pour elle. Elle

parut encore s'en souvenir en 1664, lorsqu'elle condamna un livre de

jésuite, qui établissait encore ces maximes de suprématie pontificale.

Le jugement de la Sorbonne déplut au pape Alexandre VII. Le pontife

adressa à Louis XIV un bref, où il lui demanda la suppression de ce

décret. Ce bref, jugé scandaleux, fut condamné par le parlement;

l'avocat-général Talon composa un réquisitoire où il passait en revue

les excès de Rome, et donnait une liste des papes qui avaient erré

dans la morale et dans la foi. Louis XIV avait alors vingt-six ans.

Il aurait pu à cet âge apprendre à se défier des bulles pontificales.

Il aurait dû se souvenir de celle-ci quarante ans après, lorsque le

saint siège lui dépêcha la bulle _Unigenitus_, qui bouleversa son

royaume, et à laquelle il ne put jamais rien comprendre, comme il

l'avoua lui-même en mourant.

Nous n'irons pas plus loin, et nous laisserons la Sorbonne dans sa

gloire. Après des papes condamnés ou protégés, après des rois

détrônés, dégradés, réintégrés, qu'est-ce, pour un corps si célèbre,

qu'est-ce que sa querelle avec Saint-Cyran, avec Arnaud même?

Qu'est-ce que la décision de la Sorbonne sur les visions de Marie

Agreda, historienne de la sainte vierge, en huit gros volumes,

condamnée à Paris et canonisée à Rome? Qu'est-ce que la tracasserie

faite à la mémoire de Descartes, au lieu d'une bonne persécution qu'il

aurait pu éprouver de son vivant, mais à laquelle il sut échapper par

ses amis et par sa volonté connue, feinte ou simulée, de dédier à la

Sorbonne son livre intitulé _les Méditations_? Nous n'oserons pas

parler avec cette légèreté des querelles du jansénisme. Elles ont

occupé trop de grands hommes; elles ont fait écrire trop de gros

volumes au célèbre Arnaud, homme de génie, né pour éclairer son siècle

bien plus que pour écrire, comme il l'a fait victorieusement contre M.

l'abbé Picoté. On rit en songeant à la célébrité que ces querelles

donnèrent à de certains personnages; c'est un amusement de voir quel

respect ils s'attiraient de la part de nos plus grands hommes. Racine,

couvert de gloire, et revenu aux illusions du jansénisme, après avoir

abjuré celles du théâtre; Racine a écrit ces mots, _l'illustre

Tronson, le grand Petitpied_ (c'étaient des docteurs de Sorbonne): et

l'année suivante, il composa Athalie. Il y a place pour tout dans

l'homme.

Ce serait supposer à nos lecteurs un goût excessif pour le ridicule,

que de leur offrir le résultat des décisions de la Sorbonne, dans les

procès portés depuis cent ans à cet auguste tribunal; nous n'en

citerons qu'un exemple; la dispute des récollets et des jésuites, au

sujet des Hurons et des Iroquois, incapables, selon les récollets, de

comprendre la transubstantiation, et selon la partie adverse,

très-capables de la bien concevoir, si les récollets s'y fussent bien

pris: question importante, très-bien résolue par la Sorbonne, en

décidant que, _pour être admis au baptême, il faut au moins la

connaissance implicite de ce qu'on reçoit_. Rien de plus clair: aussi

tout le monde fut-il content. Même sagacité, même force de jugement

dans la décision du procès des jésuites et des dominicains sur la

croyance religieuse des Chinois; affaire qui ressortissait évidemment

du tribunal de la Sorbonne, et dont le succès dut inquiéter beaucoup

la cour de Pekin. Quant à la bulle _Unigenitus_, on sait que cette

bulle, admise sous Louis XIV, rejetée sous la régence, fut admise de

nouveau sous Louis XV, à la satisfaction du docteur Grand-Colas, qui

se fit alors un nom immortel. M. de Vernet s'est contenté de donner un

court précis de cette grande affaire, n'ignorant pas que toutes ces

merveilles forment une partie essentielle de l'Histoire de France. On

a dit que l'Histoire d'Angleterre, dans un certain période, devait

être écrite par le bourreau. Ce même historien aurait bien droit à

composer aussi quelques chapitres dans celle de France; mais il faut

convenir que, pour une grande moitié de cette histoire, il pourrait

remettre sa plume à Rabelais. Il paraît que telle était l'opinion de

Rabelais lui-même, si l'on en juge par les allusions fréquentes aux

événemens dont il était le témoin. Mais son véritable lot était

l'Histoire de la Sorbonne; aussi montre-t-il un grand respect pour les

jugemens de ce corps, et s'en rapporte-t-il à ses lumières dans les

affaires embarrassantes qui surviennent à Pantagruel. M. l'abbé du

Vernet, moins gai, sans être moins philosophe que Rabelais, a mis

heureusement en valeur un grand nombre de ridicules que son sujet lui

présentait; mais, il paraît quelquefois embarrassé de leur multitude,

et l'abondance des biens lui a peut-être nui vers la fin de son

ouvrage. C'est que l'ouvrage devenait moins susceptible de variété;

c'est que, depuis la mort de Louis XIV, l'importance de la Sorbonne a

diminué par degrés, et a fini par disparaître. On croit voir un fleuve

qui, après des débordemens et des ravages, finit par se perdre dans

des sables. En effet, dans l'espace d'environ quatre-vingts ans,

l'Histoire de la Sorbonne n'offre presque rien de sérieux, si ce n'est

le don fait par elle à Louis XIV de toutes les propriétés de ses

sujets. Ceci passe la raillerie. Heureusement, le roi ne se prévalut

point de cette libéralité et se contenta modestement de l'impôt du

dixième: il croyait même, avant la consultation, n'avoir pas le droit

d'y prétendre; mais la Sorbonne leva ses scrupules, _et fit pécher son

maître en conscience_.

Cet ouvrage, achevé il y a plus de quinze ans, et qui fait beaucoup

d'honneur au talent de M. l'abbé du Vernet; cet ouvrage, encore utile

à présent, eût été d'une utilité beaucoup plus grande, s'il eût paru

au moment où il fut composé. Ainsi, la persécution qui conduisait

l'auteur à la Bastille, lui a dérobé une partie de sa gloire, et sans

doute la plus précieuse à ses yeux, celle d'avancer la victoire de la

raison et la ruine des préjugés nuisibles à la société. Il eût

déterminé cette victoire qu'il rend aujourd'hui plus complète. Il

porte les derniers coups à l'ennemi qu'il aurait alors terrassé. Son

livre est l'abrégé des annales du fanatisme, du moins en France. C'est

l'extrait mortuaire de la théologie, rendu public à la renaissance du

vrai christianisme, de la liberté et des principes utiles au bonheur

des hommes.

Entraînés par les choses, nous nous sommes peu occupés du style,

quelquefois pénible et incorrect, mais souvent vif, piquant et animé.

Plusieurs morceaux annoncent un élève et un heureux imitateur de

Voltaire, dont M. du Vernet a été l'historien, après en avoir été

l'ami[10].

[10] M. l'abbé du Vernet va publier une seconde édition de la

_Vie de Voltaire_. La première a paru sous un régime peu

favorable à de certains développemens. Il n'est pas impossible

que la censure ait gêné l'auteur, et qu'il se soit souvenu de la

Bastille. On pourra comparer les deux éditions, les deux

manières, les variantes. Rien n'est plus propre à former le goût,

comme on dit, et surtout le jugement.

SUR les _Œuvres de Jean Law, contrôleur-général des finances

sous le Régent_; contenant les principes sur le numéraire, le

commerce, le crédit et les banques, avec des notes.--1791.

Les objets traités dans ce recueil deviennent de jour en jour d'un

intérêt plus général, et la classe d'hommes qui s'en occupent devient

aussi plus nombreuse; cet ouvrage ne saurait donc manquer d'être

recherché par ceux qui se livrent aux spéculations de ce genre. Il est

difficile d'avoir un meilleur maître que Jean Law. On convient

maintenant que cet homme, qui a ruiné la France, était doué d'un génie

à la fois très-profond et très-étendu. Appliqué de bonne heure à cette

science déjà très-avancée en Angleterre par les écrits de Locke,

Davenant, Child, et plusieurs autres, Law s'était montré l'élève et le

rival de ces hommes célèbres. Il avait été devancé en France par cette

réputation, et ce fut elle qui lui donna d'abord accès auprès du

régent. Il paraît que les fautes qui perdirent le système, la banque

et l'auteur, étaient toutes contre ses principes, et même contre sa

volonté. Mais on sait qu'il ne fut pas long-temps maître absolu, qu'il

eut souvent la main forcée, et qu'il fut entraîné par-delà ses

mesures; c'est ce qui ne surprendra pas dans une cour telle que celle

du régent, gouverné par l'abbé Dubois.

Quoi qu'il en soit, son ouvrage sur le numéraire et sur la banque

d'Écosse, le principal de ceux qui sont contenus dans ce volume, s'est

soutenu malgré la catastrophe du système, et a conservé en Europe la

célébrité qu'il obtint à sa naissance. Il est regardé comme un livre

classique. Il s'en fit à Londres une édition nouvelle en 1751, qui

donna lieu à plusieurs traductions françaises. La meilleure est

insérée dans le livre de M. Forbonnais, sur les finances. Celle qui se

trouve dans le recueil que nous annonçons, est accompagnée de notes

très-instructives.

Le reste du recueil est composé d'une suite de mémoires et de lettres

adressées au régent, prince rempli, comme on sait, d'esprit et de

pénétration; mais qui, étranger à des spéculations si nouvelles pour

lui et même pour la nation entière, avait besoin d'instruction. Il

savait en demander. Il proposait ses doutes à Law: celui-ci les

éclaircissait sur-le-champ. C'est donc dans cette suite de lettres et

de mémoires, que le lecteur s'instruira comme le prince. On conçoit

que Law ne négligeait rien pour être entendu et rendre l'instruction

plus facile.

Elle le deviendra encore davantage pour le lecteur, par le soin qu'a

pris l'éditeur de mettre à la tête du recueil un excellent discours

préliminaire, ouvrage d'une main habile et exercée, sur le crédit et

sur les banques. L'auteur s'est attaché à être plus simple encore,

plus élémentaire que Law lui-même. On ne peut que lui applaudir de

vouloir bien descendre et se mettre à la portée du plus grand nombre

de ses lecteurs; tous n'ont pas la perspicacité du régent; et la

science dont on traite ici, est trop peu avancée pour qu'on puisse

négliger d'en rendre les premiers élémens simples et faciles. Il

observe qu'à cet égard nous sommes à cent ans des Anglais; et il en

trouve la preuve dans plusieurs préjugés encore subsistans parmi nous,

et détruits en Angleterre depuis plus d'un siècle.

L'auteur de ce discours préliminaire paraît doué de cet esprit

philosophique, qui, en approfondissant son sujet, indique rapidement

des rapports nouveaux avec d'autres objets qu'il ne peut ou ne doit

pas approfondir. Il sait ainsi jeter du jour sur des questions

intéressantes qu'il se contente d'effleurer. C'est principalement

dans les notes de son discours préliminaire qu'on trouve plusieurs de

ces heureuses indications; nous voudrions pouvoir en citer quelques

exemples, mais la plupart sont de nature à ne pouvoir être isolés. En

voici une qui peut l'être; et sa singularité, qui montre le tour

d'esprit de l'auteur, la rendra remarquable et la fera lire avec

plaisir.

On a dit et répété souvent que les succès à la guerre appartiennent à

celui qui a le dernier écu; et l'on a eu raison. Mais il n'est pas

clair qu'on ait employé les écus le mieux possible. Par exemple:

«On entretient en France une armée qui coûte cent millions par an;

c'est deux milliards pour vingt ans.

»Nous n'avons pas plus de cinq ans de guerre chaque vingt ans; et

cette guerre, en outre, nous met en arrière d'un milliard au moins.

»Voilà donc trois milliards qu'il nous en coûte pour guerroyer cinq

ans. Quel en est le résultat? car le succès définitif est incertain.

»Avec bien du bonheur, on peut espérer de détruire cent cinquante

mille ennemis par le feu, le fer, l'eau, la faim, les fatigues, les

maladies, etc. Ainsi, la destruction directe ou indirecte d'un soldat

allemand, nous coûte vingt mille livres, sans compter la perte sur

notre population, qui n'est réparée qu'au bout de vingt-cinq ans.

»Au lieu de cet attirail dispendieux, incommode et dangereux d'une

armée permanente, ne vaudrait-il pas mieux en épargner les frais et

acheter l'armée ennemie, lorsque l'occasion s'en présenterait? Le

chevalier Guillaume Petit estimait un homme 480 livres sterling. C'est

la plus forte évaluation, et ils ne sont pas tous aussi chers, comme

on sait. Mais enfin, il y aurait encore moitié à gagner en finance, et

tout en population; car pour son argent, on aurait un homme nouveau,

au lieu que, dans le systême actuel, on perd celui qu'on avait, sans

profiter de celui qu'on a détruit si dispendieusement.»

Cette idée rappelle un trait connu de la plupart de ceux qui ont eu

l'avantage de vivre avec le célèbre Francklin. Il racontait, qu'à son

dernier voyage à Londres, et peu de temps avant la guerre, il avait

mandé à ses commettans: «Calculez en conscience les sommes que peuvent

vous coûter la guerre, et envoyez-moi seulement la moitié de ces

sommes; je vous promets d'en acquérir votre indépendance, en achetant

tout le parlement et le roi lui-même. Il est même vraisemblable que,

du surplus, je pourrai me faire de bonnes rentes, si vous permettez

que j'en dispose.» C'est dommage que la proposition n'ait pas été

acceptée. Outre l'économie du sang humain, qu'il faudra bien tôt ou

tard compter pour quelque chose, l'Angleterre et la France y eussent

épargné cinq ou six milliards, et le succès de cette négociation eût

fait prendre un tour nouveau à la politique européenne, qui a grand

besoin d'être un peu rajeunie.

SUR l'Ouvrage intitulé: _Observations faites dans les Pyrénées_,

pour servir de suite à des _Observations sur les Alpes_,

insérées dans une traduction des _Lettres de W. Coxe, sur la

Suisse_.--1791.

On se rappelle le succès mérité des lettres de M. William Coxe sur la

Suisse, et le succès non moins grand des observations faites dans le

même pays par le traducteur, M. Ramond. Elles jetèrent un nouvel

intérêt sur un ouvrage déjà si intéressant par lui-même. Les remarques

ne furent pas moins recherchées que le texte; elles ne lui furent

inférieures en rien, et parurent supérieures en beaucoup de choses. Il

faut tout dire, M. Coxe, quoique très-riche, semble quelquefois l'être

un peu moins auprès de son opulent associé. M. Ramond peint à grands

traits la nature que M. Coxe se contente de décrire ou de dessiner.

L'un se borne à vous communiquer ses pensées, et l'autre vous

prodigue, avec ses pensées, l'abondance des sentimens qui les

embellissent. L'un est un compagnon aimable; mais l'autre devient un

ami dont on a peine à se séparer. A ce mérite de plaire et

d'intéresser toutes les classes de lecteurs, mérite si rare et si

décrié par les savans qui en sont dépourvus, M. Ramond associait des

connaissances qui ont droit à leur estime et à leurs suffrages. Il

présentait des vues neuves sur les montagnes et sur les glaciers; et

l'on a plus d'une fois entendu à M. de Buffon que la manière dont M.

Ramond avait présenté certains phénomenes des glaciers des Alpes,

avait apporté du changement dans la manière dont il les considérait

auparavant.

L'ouvrage que nous annonçons peut être considéré comme la suite du

premier, et le développement des idées qui avaient si vivement frappé

M. de Buffon. Le système de l'auteur se montre ici dans toute son

étendue, comme son talent s'y montre dans sa plénitude, et enrichi des

connaissances en tout genre, acquises pendant plusieurs années, depuis

la publication de son premier ouvrage. C'est avec cet accroissement de

connaissances en physique et en histoire naturelle, qu'il a voyagé

dans la partie centrale et supérieure des Pyrénées. M. Ramond est le

seul jusqu'à présent qui ait eu occasion de les comparer avec les

Alpes. «J'y ai voyagé, dit-il, comme dans celles-là, à pied, seul, et

me livrant sans réserve à leurs habitans. Ainsi, me trouvant dans une

condition pareille, j'ai pu comparer ces monts entre eux, sous les

mêmes rapports et avec cette conformité de vues qui résulte de la

similitude des situations.»

»Dans ce voyage, je crois avoir vu des objets qui n'avaient point été

vus, ou n'avaient point été décrits. J'ai rectifié quelques-unes de

mes idées, j'en ai généralisé d'autres; et j'ai trouvé, dans la

comparaison, des avantages et des plaisirs que je voudrais faire

partager. Cette esquisse de la partie centrale des Alpes, rendra mon

premier ouvrage moins imparfait, de tout ce dont mes propres idées

sont moins imparfaites.»

L'auteur a soumis son ouvrage au jugement de l'académie des sciences,

qui ne s'est pas bornée à une simple approbation. MM. de Dietrich et

d'Arcet, savans distingués par leurs connaissances en physique,

chimie, minéralogie, ont inséré, dans leur rapport, un extrait dont il

suffira de citer ici quelques passages.

«Cet ouvrage est fait par un observateur, accoutumé à peindre les

grands objets de la nature, auquel aucune science n'est étrangère, qui

avait bien étudié les Alpes, et qu'aucun péril n'a arrêté. La chaleur

et la vérité de ses descriptions, et la variété de ses observations,

inspirent aux lecteurs de toutes les classes un intérêt qu'ils

trouveront rarement dans les ouvrages qui traitent de pareils objets;

il les amène par degrés, et sans le leur faire pressentir, aux

discussions les plus sérieuses et les plus importantes; et des

observations, qui d'abord ne paraissent que locales et purement

géographiques, le conduisent à des résultats qui lui appartiennent

tout entiers.»

MM. de Dietrich et d'Arcet indiquent ici plusieurs de ces résultats

sur la disposition des végétaux, au penchant des montagnes,

disposition relative à la température de leurs différentes zones; sur

la hauteur des différens monts, comparés entre eux et avec ceux des

Alpes; sur la formation des bassins au point de réunion des torrens;

sur le caractère distinct de la roche qui forme chacun de ces

sommets; sur la différence de l'escarpement de ces montagnes au midi

et au nord; sur leur inflexion plus rapide et plus brusque de côté de

l'Espagne que du côté de la France, etc.

«M. Ramond, poursuivent-ils, fixe l'état des glaces des Pyrénées. A

peine croyait-on, avant lui, qu'il existât des glaciers dans ces

montagnes; les considérations qu'il présente sur l'étendue de ces

glaciers, comparés à celle des glaciers des Alpes, forment une des

parties les plus intéressantes de l'ouvrage: elles nous ont paru

absolument neuves.»

Tel est le témoignage rendu par MM. de Dietrich et d'Arcet à l'ouvrage

de M. Ramond, et que l'académie a confirmé en le faisant imprimer sous

son privilège. Les examinateurs nommés par elle ont cru devoir

n'insister que sur les objets dont elle était plus immédiatement juge;

mais en faisant entendre que cet ouvrage a droit d'intéresser les

lecteurs de toutes les classes, son jugement peut être regardé comme

une prédiction.

La richesse, la variété des descriptions de tout genre suffirait

presque pour le recommander au grand nombre de ceux qui, dans leur

lecture, ne cherchent que l'amusement. La peinture des délicieuses

vallées de Campan, de Bagnères, celles des environs de Tarbes, de Pau,

des sites sauvages ou terribles, quelquefois auprès d'un paysage

enchanteur; Gavarnie, sa cascade, son pont de neige, ses vallées et

ses précipices; le Marboré, et ses glaciers; tant de phénomènes

intéressans que les montagnes offrent à chaque pas; quelle riche

moisson pour un homme observateur, poète et peintre, également doué

d'imagination et de sensibilité, et chez qui toutes deux se réveillent

l'une par l'autre! Un seul morceau, parmi tant d'autres que nous

pourrions choisir, suffit pour donner l'idée du talent de M. Ramond:

c'est la peinture des sensations qu'éprouve l'auteur au retour d'une

course à Gavarnie, au coucher du soleil.

«A chaque pas, je sentais changer la température. Du haut du rocher à

Gavarnie, j'avais passé de l'hiver au printemps. De Gavarnie à Gedro,

je passai du printemps à l'été. Ici, j'éprouvais une chaleur douce et

calme. Les foins nouvellement fauchés, exhalaient leur odeur

champêtre. Les plantes répandaient ce parfum que les rayons du soleil

avaient développé, et que sa présence ne dissipait plus. Les tilleuls

tout en fleurs embaumaient l'atmosphère. La nuit tombait, et les

étoiles perçaient, successivement et par ordre de grandeur, le ciel

obscurci. Je quittai le torrent et le fracas de ses flots, pour aller

respirer encore l'air de la vallée et son parfum délicieux. Je

remontai lentement le chemin que j'avais descendu, et je cherchais à

me rendre compte de la part qu'avait mon âme dans la sensation douce

et voluptueuse que j'éprouvais. Il y a je ne sais quoi dans les

parfums, qui réveille puissamment le souvenir du passé. Rien ne

rappelle à ce point des lieux chéris, des situations regrettées, de

ces minutes dont le passage laisse d'aussi profondes traces dans le

cœur, qu'elles en laissent peu dans la mémoire. L'odeur d'une

violette rend à l'âme la jouissance de plusieurs printemps. Je ne sais

de quels instans plus doux de ma vie le tilleul en fleurs fut témoin;

mais je sentais vivement qu'il ébranlait des fibres depuis long-temps

tranquilles; qu'il excitait d'un profond sommeil des réminiscences

liées à de beaux jours. Je trouvais, entre mon cœur et ma pensée, un

voile qu'il m'aurait été doux, peut être.... triste, peut-être.... de

soulever. Je me plaisais dans cette rêverie vague et voisine de la

tristesse, qu'excitent les images du passé; j'étendais sur la nature

l'illusion qu'elle avait fait naître, en lui alliant, par un mouvement

involontaire, le temps et les faits dont elle suscitait la mémoire, je

cessais d'être isolé dans ces sauvages lieux: une secrète et

indéfinissable intelligence s'établissait entre eux et moi; et seul

sur les bords du torrent de Gedro, seul, mais sous ce ciel qui voit

s'écouler tous les âges et qui enserre tous les climats, je me livrais

avec attendrissement à cette sécurité si douce, à ce profond sentiment

de co-existence qu'inspirent les champs de la patrie. Invisible main

qui répands quelques doux momens dans la vie, comme ces fleurs dans un

désert, sois bénite pour ces heures passagères, où l'esprit inquiet se

repose, où le cœur s'entend avec la nature, et jouit; car _jouir_ est

à nous, êtres frêles et sensibles que nous sommes, et _connaître_ est

à celui qui, en livrant la terre à nos partages et l'univers à nos

disputes, étendit entre la création et nous, entre nous et nous mêmes,

la sainte obscurité qui le couvre.»

Il nous semble que ces deux pages, écrites dans les Pyrénées,

pouvaient être datées du Valais, et qu'elles ne dépareraient pas une

lettre de Saint-Preux à Julie. On voit que l'académie avait raison de

dire que l'ouvrage de M. Ramond inspirait aux lecteurs de toutes les

classes un intérêt qu'ils trouveraient rarement dans les écrits de ce

genre. On retrouve, en vingt endroits de celui-ci, la délicate et

profonde sensibilité qui respire dans ce morceau; mais il serait trop

long de les indiquer, et celui qu'on vient de lire, suffit pour donner

l'idée du coloris qui anime les tableaux qu'il trace de la vie

champêtre, des mœurs pastorales, etc. Celui qui représente une

famille de bergers espagnols, passant du sol de leur patrie et du

revers de la montagne, sur la partie française des Pyrénées, est digne

du pinceau de Teniers. On peut appliquer à ce tableau ce que M. Ramond

dit de la nature, qui, tous les ans, reproduit cette scène

patriarcale: «qu'il réunit la vénérable empreinte de l'antiquité aux

charmes d'une immortelle jeunesse.»

Œuvres Complètes de Chamfort (Tome 3) Recueillies et publiées, avec une notice historique sur la vie et les écrits de l'auteur. · 第 12 / 26 段