On peut remarquer, par les deux lignes ajoutées au titre de l'ouvrage,

que l'auteur a mesuré d'un coup-d'œil toute l'étendue de son sujet.

Il a senti que l'histoire d'une corporation serait d'un intérêt

médiocre qui ne suffit plus au public. M. l'abbé du Vernet ne pouvait

écrire l'Histoire de la Sorbonne, comme Crevier écrivit, il y a

cinquante ans, celle de l'Université; et la différence qui se trouve

entre les deux époques, se retrouve aussi entre les deux auteurs. La

distance est moins grande entre l'Université et la Sorbonne. Ces deux

corps, souvent alliés et quelquefois ennemis, ont jeté l'un et l'autre

un grand éclat, ont joui même d'une autorité très-grande, en des temps

d'ignorance et de superstition. Le règne de la Sorbonne a duré plus

long-temps; et cela devait être; c'est que la superstition survit à

l'ignorance, ou du moins à l'ignorance grossière; c'est que les

intérêts de la Sorbonne, liés immédiatement à ceux du clergé, devaient

paraître unis à ceux de la religion; c'est que les Français, en

sortant de la barbarie, s'attachèrent de préférence à la littérature

d'agrément, aux arts d'imagination, tandis que le despotisme retenait

dans l'enfance la raison des peuples. Il est heureux pour l'humanité

que le despotisme n'ait pu soupçonner les rapports secrets qui lient

ensemble toutes les connaissances humaines, conduisent de l'une à

l'autre, développent en tout sens la raison applicable à tout, et

finissent par éclairer d'une lumière égale toutes les parties de

l'entendement. Si ces rapports eussent été saisis par les dépositaires

du pouvoir, il est probable que les arts d'agrément, au lieu d'être

encouragés, seraient devenus odieux aux tyrans de toute espèce, comme

l'a quelquefois été la philosophie. Alors un sonnet ou un madrigal

eussent obtenu les honneurs de la persécution, comme un système

philosophique; et Voiture ou Sarrasin auraient eu la destinée de Bayle

et de Descartes.

Mais nous voilà bien loin de la Sorbonne; pas trop pourtant, puisqu'il

s'agit de persécution, et qu'en ce genre la Sorbonne a joué un assez

beau rôle. C'est ce qu'on verra dans l'ouvrage de M. du Vernet. Les

folies, les absurdités, les crimes nés de cette fureur d'argumentation

théologique, se trouvent rassemblés sous ce titre _Histoire de la

Sorbonne_, à peu près comme on désigne tout un canton par le nom de

son chef-lieu. Cette manie des subtilités scolastiques exista dans une

antiquité très-reculée. Ce fut la maladie des anciens sophistes de la

Grèce. Mais ici se présente une singularité remarquable. Comment, dans

la Grèce libre et païenne, où la religion se mêlait à toutes les

institutions politiques, comment arriva-t-il que les disputes des

sophistes, sur tant d'objets qui tenaient à tout, soient toujours

ensevelies dans l'enceinte des écoles, sans influer sur les affaires

publiques, sans occasionner aucun trouble, sans se mêler aux intrigues

de l'ambition? Et au contraire, dans cette même Grèce soumise au

despotisme, sous l'empire d'une religion dont le fondateur a dit _mon

royaume n'est pas de ce monde_, d'une religion dont la base est

l'oubli ou le mépris des choses terrestres, comment se fit-il que les

querelles des sophistes chrétiens aient pris si rapidement une si

redoutable importance, se soient associées aux mouvemens de la

puissance publique, aient influé plus d'une fois sur le sort des

empereurs et de l'empire? Comment se forma ce rapport nouveau, inconnu

à toute l'antiquité, entre les disputes des écoles, entre les orages

des cours, entre des vétilleurs et des ambitieux, entre des araignées

qui tissent leur toile ou se dévorent dans un coin, et les aigles, ou

si l'on veut, les vautours qui se déchirent dans l'air? L'explication

est simple. Les sophistes chrétiens étaient prêtres, du moins pour la

plupart. Ce furent eux qui, peu de temps après la naissance du

christianisme, le chargèrent de plusieurs dogmes métaphysiques,

étrangers à l'évangile, dogmes par qui une religion de paix devient,

en peu d'années, une religion de guerre, dogmes par qui les prêtres

ramenèrent les chrétiens aux intérêts terrestres dont J. C. avait

voulu les détacher. C'était précisément détruire l'esprit du

christianisme: mais c'était le détruire au profit des prêtres; car le

christianisme (semblable en ce point à la royauté) n'a jamais eu de

plus grands ennemis que ses propres ministres. Mais ils voulaient

remédier au vice radical qu'ils trouvaient à l'évangile, celui de

borner aux biens d'en haut l'influence ecclésiastique. Les biens d'en

bas ayant aussi leur valeur, quelle devait être en cette position le

chef-d'œuvre de l'habileté sacerdotale? C'était de rendre temporelle

la puissance spirituelle, accordée par le sauveur aux pasteurs de

l'église. C'est à quoi l'on parvint en substituant la théologie à la

religion, en mettant sous la protection de la foi certaines opinions

métaphysiques, transformées adroitement, par les prêtres, en opinions

religieuses. On sent combien l'art des anciens sophistes devait être

utile à cette opération. Voilà ce qui, dans la Grèce chrétienne et

dans Alexandrie, ressuscita, entretint et accrut le goût des

subtilités scolastiques, inné chez les Grecs, et alors animé de

l'enthousiasme d'une religion nouvelle. Tant que la puissance publique

ne s'en mêla point, le mal ne put être que local et particulier. Mais

Constantin et ses successeurs ayant été contrains d'entrer dans ces

méprisables querelles, sous peine d'être soupçonnés d'indifférence

par la religion, elles prirent une importance qui se répandit jusque

sur les théologiens et les rendit redoutables aux empereurs. Les mêmes

causes produisirent le même effet dans l'Occident; et semblable à ces

maladies qui, plus terribles dans les climats où elles sont

transplantées que dans les pays où elles sont habituelles, la

théologie parut avoir réservé pour l'église latine, plus ignorante et

plus grossière, ses symptômes les plus effrayans. Ce fut un des fruits

apportés d'Orient en Europe avec la lèpre, autre conquête des Croisés.

C'est vers ce temps que brillèrent en France Abailard, Pierre Lombard,

la Porée, et leurs disciples, qui, d'après les Grecs modernes,

appliquèrent à la théologie chrétienne les vétilleuses distinctions

imaginées par les anciens sophistes. Cette habitude d'escrime

scolastique fit naître, dans l'espace de peu d'années, un grand nombre

d'hérésies, dont les noms sont ensevelis avec celui de leurs auteurs.

La seule qui ait conservé une triste célébrité, est celle des

Albigeois, qui entraîna la ruine d'un peuple, et fit établir en

Languedoc le tribunal de l'inquisition. Il existait en France

plusieurs de ces écoles plus ou moins fameuses, lorsqu'un pauvre

prêtre champenois, nommé Sorbon, devint le fondateur, d'une école qui

les éclipsa toutes. Il obtint de saint Louis, dont la tête était

affaiblie par les maladies et les fatigues de la guerre, un

emplacement rue Coupe-Gorge, où il rassembla des théologiens qui

prirent d'abord le titre de pauvres maîtres. Ils y substituèrent

bientôt celui de sages maîtres, préférant, comme de raison, la sagesse

à la pauvreté. En peu de temps, cette sagesse de tous valut à

plusieurs de magnifiques surnoms; comme ceux d'Angélique, de

Séraphique, d'Invincible, d'Incomparable. L'Université les reçut dans

son sein; et ce n'était pas un petit avantage. Le chef d'un corps qui

avait sous ses ordres trente mille écoliers et qui de plus exerçait,

fut-il laïque, le droit d'excommunier, comme le pape et l'évêque de

Paris; un tel allié, si puissant et si redoutable, n'était pas à

dédaigner, et pouvait appuyer les décrets des sages maîtres. Aussi,

dès l'année 1330, se trouvèrent-ils en état de condamner un souverain

pontife. Le pape avait eu le malheur de prêcher que la vision des élus

et les supplices des méchans dans l'autre monde n'étaient

qu'imparfaits. Des supplices imparfaits! voilà de quoi mettre en

colère des théologiens du quatorzième siècle, grands amis de la

perfection des supplices.

Le scandale fut au comble parmi les _maîtres en divinité_. C'est un

autre nom qu'ils se donnaient, pour varier. Ce dernier titre faisait

merveille pour le peuple, et annonçait qu'ils en savaient sur dieu

tout autant que le pape. C'était le célèbre Jean XXII, alors dans la

plus extrême vieillesse. Il n'ignorait pas ce que peuvent les haines

théologiques, dont il avait pensé être la victime. Il déclara qu'il

n'avait proposé son opinion que par manière de dispute. C'était la

terminer; et certes rien n'était plus sage. Ce qu'il y a de curieux,

c'est que le roi de France, Philippe de Valois, apparemment très-versé

dans les discussions métaphysiques, mettant de l'amour-propre à

l'honneur d'avoir de meilleurs théologiens que le pape, avait pris

parti pour sa troupe contre la troupe italienne du pontife. Philippe,

en lui envoyant la décision de ses docteurs, lui avait écrit: _Nous

châtierons tous ceux qui pensent comme vous et nous vous ferons ardre,

si vous ne vous révoquez_. Pape ou sacristain, on ne se fait point

_ardre_ à 90 ans; et Jean XXII prit le parti de se _révoquer_, pour

mourir tranquille. C'était le bon temps de la Sorbonne et de

l'Université. On sait le rôle que jouèrent ces deux corps pendant

toutes les guerres des Anglais, entre les factions d'Armagnac et de

Bourgogne, qui avaient chacune leurs soldats, leurs théologiens et

leurs bourreaux. Au milieu de ces horreurs, la France avait osé, qui

le croirait? se soustraire un moment au joug pontifical. Mais le

clergé de ce temps était fait pour cette servitude étrangère. L'usage

que firent les évêques du droit de conférer les bénéfices, révolta le

peuple et les grands. On aima mieux dépendre d'un prêtre italien, que

de voir passer les bénéfices à des palefreniers et à des valets. La

seconde tentative ne fut pas plus heureuse; et la France n'en tira

d'autre avantage, que d'entendre publier au son de trompe, qu'on ne

reconnaissait plus de pape. Le pontificat en fut quitte pour séduire

un certain nombre de magistrats et de théologiens, ou pour gagner une

des deux factions. Suivant qu'une de ces factions était faible ou

triomphante, on prêchait ou on désavouait la doctrine de l'assassinat

des rois. La Sorbonne fournissait à tout. C'était de son sein qu'était

sorti le docteur Jean Petit, cordelier, grand apôtre de cette

doctrine, et le docteur Gerson, qui obtint la condamnation de Petit,

et dix ans après fit exhumer son cadavre. On sait qu'elle fut un des

premiers corps, qui, après la mort de Charles VI, reconnut pour roi de

France le roi d'Angleterre Henri IV.

C'est dans l'ouvrage même qu'il faut lire l'histoire de Jeanne d'Arc,

et particulièrement le détail de son procès. L'indignation qu'excitent

ses ennemis et ses juges laïcs, tant étrangers que français,

n'approche pas de l'horreur qu'inspire la basse et perfide férocité

des prêtres, et surtout des docteurs de Sorbonne. Il faut entendre M.

du Vernet lui-même.--«Le bûcher de Jeanne, dit-il, n'était pas encore

éteint, que plusieurs juges laïcs désavouèrent cet attentat. «Nous

sommes tous perdus et déshonorés d'avoir brûlé une femme innocente,

s'écria l'un des assesseurs du bailli de Rouen.» Le bourreau lui-même

court se jeter aux pieds d'un confesseur. Il demande pardon à dieu, en

versant un torrent de larmes. Pendant ce temps, la Sorbonne rendait

grâce au ciel de la mort de Jeanne. L'Université prodiguait les

hymnes et les mauvais vers sur cet événement, etc.» Laissons ces

atrocités, et arrivons au moment où l'imprimerie, introduite en

France, préparait de loin l'instruction qui devait adoucir les mœurs.

N'est-il pas remarquable que cette invention, destinée à détruire un

jour le despotisme et la superstition dans une grande partie de la

terre, ait eu pour appuis, à sa naissance, qui? Louis XI et deux

docteurs de Sorbonne?

Ce fut dans l'enceinte de la Sorbonne que furent établies les

premières presses. Il fallut les protéger contre la fureur des suppôts

subalternes de l'Université, parcheminiers, copistes, relieurs, qui

craignaient de mourir de faim. Il est vrai que ces presses servirent

comme elles pouvaient servir alors. Elles imprimèrent des légendes,

des livres de dévotion, de sorcellerie, de démonographie. Que faire?

on débute comme on peut. On commence par _la Fleur des Saints_, et on

finit par _le Contrat Social_. Le sort des peuples ne put donc d'abord

être amélioré d'une manière sensible. Mais il faut considérer que la

presse dut rester, et resta en effet entre les mains de leurs tyrans;

et le bien qu'elle devait produire, se trouvait ainsi reculé jusqu'aux

générations suivantes. Cependant on peut apercevoir à cette époque une

accélération de mouvement dans l'esprit humain, qui se rapporte

naturellement à cette cause, du moins comme à la plus puissante et la

plus active. Ce fut alors qu'on osa attaquer et rejeter la doctrine

d'Aristote, qui régnait dans les écoles depuis plusieurs siècles.

Bientôt après, parut Ramus qui, le premier, s'éleva contre le jargon

scolastique, contre l'argumentation théologique, cultiva les sciences

naturelles autant qu'on le pouvait alors, brava la persécution, la

pauvreté, fut l'ami le plus courageux et le bienfaiteur de ses

disciples, fut appelé aux places et les refusa, refusa sur-tout celle

d'ambassadeur en Pologne, où on voulait l'envoyer pour déterminer

l'élection du duc d'Anjou, et dit, en rejetant l'espoir d'une grande

fortune présentée à son ambition: _l'éloquence n'est pas mercenaire_.

C'est la honte de la Sorbonne et de l'Université, d'avoir persécuté un

tel homme, pour avoir été d'une opinion contraire à la leur sur la

prononciation des mots _quisquis_ et _quanquam_. Ce ne serait pas

assez connaître l'esprit humain, de se moquer de ceux qui croiraient

que cette dernière querelle a pu, autant que tout autre, être cause de

l'assassinat de Ramus dans la journée de la Saint-Barthélemi.

Il ne faut donc pas s'étonner si on retrouve dans nos guerres de

religion, et surtout dans celles de la ligue, toutes les fureurs des

siècles précédens. C'était l'instant du combat entre l'ignorance

absolue et la raison naissante, mais égarée. La superstition

violemment attaquée, mais attaquée par des ennemis superstitieux

eux-mêmes, redoublait d'efforts pour repousser ses adversaires. La

cour de Rome essayait de ressusciter les maximes ultramontaines, sur

le détrônement et sur l'assassinat des rois. Le chancelier de

L'Hospital avait eu bien de la peine à obtenir la rétractation de la

Sorbonne sur une thèse de cette espèce; et quelques historiens

assurent que cette rétractation ne fut prononcée que par le bedeau.

Les papes purent voir, et virent en effet par-là le parti qu'on

pouvait tirer de la Sorbonne. Aussi devint-elle naturellement le

berceau de la ligue. Là, dans la chambre du docteur Bouchet, se forma

le comité secret d'où partirent toutes les décisions importantes, où

se fabriquèrent les décrets qui dégradèrent Henri III, qui

proscrivirent Henri IV. Là, furent nommés et choisis les _seize_ à qui

l'on confiait la surveillance sur les différens quartiers. Là, se

rendait le duc de Guise, qui ne dédaigna pas même de paraître

publiquement en Sorbonne.

Ce qui rendait tous ces docteurs si redoutables, c'est que plusieurs

étaient curés de Paris. L'exécution du projet devenait l'intérêt

principal de ceux qui l'avaient conçu. C'est ainsi que les destins de

la France se balancèrent plusieurs années entre le Vatican, l'Escurial

et la Sorbonne. Les thèses séditieuses ne cessèrent même pas, après

que Henri IV eut daigné se faire absoudre à Rome. Le docteur Rose,

condamné à l'amende honorable, reçut son arrêt avec une insolence qui

montrait à la fois combien il avait de partisans dans son corps, et

combien ce corps était encore puissant. Henri IV ne l'ignorait pas; et

c'est ce qui le justifie d'avoir refusé de prendre un parti violent,

soit contre le saint siége, soit contre les jésuites, soit contre les

docteurs les plus séditieux et les plus coupables. Il connaissait la

faiblesse de Rome; il savait que le pape s'était hâté de lui donner

l'absolution, quand sa sainteté avait cru que l'on songeait à s'en

passer; il pouvait laisser subsister l'arrêt qui bannissait les

jésuites du royaume; on le lui conseillait; on lui parlait d'établir

en France un patriarche. Les refus du roi l'ont fait accuser de

faiblesse par plusieurs historiens: reproche injuste! Henri IV jugeait

l'esprit de la nation; il voyait que le fanatisme la dominait encore;

il savait que le peuple est ennemi de la raison, jusqu'au moment où il

est assez éclairé pour en devenir le défenseur; que la Sorbonne et les

jésuites, autrefois ennemis, s'étaient réconciliés; que les jésuites,

qualifiés par la Sorbonne, de _bâtards_, de _scélérats_ et

d'_infâmes_, lorsqu'à peine institués, ils ne pouvaient être

coupables, avaient été déclarés des _hommes illustres et respectables_

depuis qu'ils avaient prêché le régicide. Enfin, Henri IV voyait que,

pour un trop grand nombre de Français, le pape et le christianisme

était une seule et même idée; qu'être chrétien apostolique et non

romain, paraissait alors impossible. Il n'osa risquer une démarche

aussi hasardeuse; et le poignard d'un monstre prouva, pour le malheur

des peuples, que le roi ne s'était point trompé. Depuis sa mort, ce

même esprit parut plus d'une fois subsister encore dans la Sorbonne;

mais il ne s'y manifesta plus avec la même audace. C'étaient des

symptômes équivoques, et qui n'étaient remarqués que des connaisseurs.

C'était le silence gardé sur le livre de Mariana, sur d'autres

ouvrages où l'on célébrait Jacques Clément et d'autres assassins des

rois; tandis que ce même corps condamnait _la Sagesse de Charron_,

livre excellent, que n'ont pu faire oublier tant de livres de morale

écrits depuis cent cinquante ans. En cette occasion, le parlement fut

très-supérieur à la Sorbonne, grâce au président Jeannin, qui, secondé

de quelques hommes instruits et lettrés, sauva cette flétrissure à la

mémoire de Charron, ou plutôt au parlement lui-même.

Dans cet amas d'atrocités absurdes qui composent l'histoire de ce

temps, parmi cette foule de fanatiques, dont les portraits forment une

galerie odieuse, fatigante pour la vue, les yeux se reposent avec

plaisir sur l'image d'un homme vertueux et d'un prêtre citoyen. M.

l'abbé du Vernet s'est plu et a dû se plaire à rappeler un nom

respectable et presque oublié. C'est celui de Richer, docteur de

Sorbonne, parvenu au syndicat perpétuel par ses vertus, qui lui

attirèrent une longue persécution. Nous avons parlé des tentatives de

la cour de Rome, pour remettre les rois dans sa dépendance, et

accréditer de nouveau les anciennes maximes pontificales: ses efforts

redoublèrent après la mort de Henri IV, sous le gouvernement faible de

Marie de Médicis. Un nouveau nonce du pape, légat en France, les

cardinaux de Joyeuse et du Perron, un grand nombre d'archevêques et

d'évêques, les jésuites, une grande partie du clergé séculier et

régulier, s'étaient réunis pour le succès d'une confédération, qui

tendait à faire du royaume de Louis XIII un pays d'obédience. Un seul

homme brisa cette trame si habilement et si fortement ourdie; ce fut

Richer. Il eut l'adresse de faire renouveler à propos la condamnation

de cette doctrine perverse, d'empêcher l'admission des jésuites dans

l'université, de rallier à lui tous les bons citoyens; enfin il

composa un petit livre intitulé _de la Puissance ecclésiastique et

politique_, ouvrage qui anéantissait les prétentions ultramontaines.

Richer devint dès-lors un objet d'horreur pour le pape et pour les

cardinaux français dévoués au saint siége.

Croira-t-on que le pape osa mépriser assez la cour de France, pour lui

faire demander officiellement qu'on lui livrât Richer, qu'il voulait

faire juger à Rome par l'inquisition? Croira-t-on qu'il se tint à la

cour plusieurs conseils pour agiter cette question, et que plusieurs

membres votèrent pour cette indignité? N'est-ce pas une chose curieuse

de voir, au dix-septième siècle, un prêtre français, du Perron,

parvenu aux grandes dignités de son pays par les grâces de la cour,

aller, en qualité de cardinal, demander à cette même cour qu'on livrât

à un prince étranger un citoyen vertueux, un sujet fidèle, coupable

d'avoir défendu les droits de la royauté, les prérogatives de la

couronne et l'inviolabilité de la personne des rois? Rien n'étonne

après une telle insolence. Mais on peut s'indigner de voir le pape

hasarder l'enlèvement de Richer. On s'indigne de voir cet enlèvement

près d'être effectué au milieu de Paris, par d'Epernon, couvert

lui-même des bienfaits de Henri III et de Henri IV. Quel intérêt

pouvait engager ainsi un Français du premier rang à se déshonorer par

une telle bassesse? le chapeau de cardinal promis à la Valette, fils

du duc d'Epernon. Le garde des sceaux, du Vair, magistrat jadis

intègre, fut prié de faire cesser cette persécution à l'égard d'un

citoyen qu'il estimait. Sa réponse fut que Richer ne devait _pas être

plus sage que le temps_. Quel intérêt dictait cette lâche réponse?

l'espoir du chapeau qu'ambitionnait du Vair, déjà évêque de Lisieux.

Voyons la suite, et continuons d'admirer les effets du chapeau.

Plusieurs années se passent, et Richelieu parvient à la

toute-puissance; Richelieu, cet homme si haut, par qui l'autorité

royale était devenue arbitraire, et qui rapportait tout à la splendeur

du trône; eh bien! il se rend complice de ceux qui veulent l'avilir;

il s'engage à obtenir la rétractation de Richer. Après avoir

inutilement employé la séduction, il a recours à la violence: quel

motif l'animait? toujours le chapeau. Cependant Richelieu était déjà

cardinal. Oui; mais il avait la noble ambition d'habiller de rouge,

comme il l'était lui-même, un imbécille frère, chartreux jadis, alors

décloîtré, et devenu archevêque de Lyon, par la grace de son aîné.

C'est pour cela qu'il faut faire sa cour au pape, dégrader la couronne

de son roi, faire inviter à dîner chez le père Joseph un vieillard

vertueux, défenseur des droits du trône, le faire saisir au sortir de

table par des hommes armés, et lui arracher, le poignard sur la gorge,

une rétractation forcée, faiblesse qui en peu de mois le conduisit au

tombeau, accablé de honte et de remords.

Voyez combien voilà de choses enchaînées

Et par la _barette_ amenées!

LA FONTAINE.

Observons que, dans cette infamie du père Joseph, il y avait encore du

chapeau pour le compte du moine qui voulait être cardinal. Telles

étaient les causes secrètes, et alors ignorées, d'une trame ourdie, au

nom de la religion, par deux hommes, dont l'un, après avoir le matin

accepté la dédicace d'un livre de dévotion, faisait agiter le soir,

dans sa maison de Ruel, une question de galanterie, une thèse d'amour;

et dont l'autre, capucin voluptueux, dictait, au sein des délices du

siècle, les statuts d'un ordre religieux très-sévère (les

Annonciades) dont il était le fondateur. Il est instructif, il est

philosophique de se représenter ce cardinal et ce moine, confidens et

complices en intrigues, en voluptés, en vengeances sacerdotales, en

atrocités ministérielles, causant familièrement à table du supplice

d'Urbain Grandier, de Marillac, et _tutti quanti_, des charmes de

Marion de Lorme, de Ninon de Lenclos et _tutte quante_. Ces deux

prêtres trouvaient sans doute que tout allait le mieux du monde, et

surtout que les Français d'alors étaient de fort bonnes gens.

Le temps n'est plus de semblables pratiques.

Voilà donc comme les rois étaient servis aux temps qu'on voudrait leur

faire regretter, et qu'on leur représente comme la plus brillante

époque de leur puissance et de leur grandeur.

Œuvres Complètes de Chamfort (Tome 3) Recueillies et publiées, avec une notice historique sur la vie et les écrits de l'auteur. · 第 11 / 26 段