le projet d'une colonie en Afrique: et c'est l'idée à laquelle
l'auteur s'arrête. Les raisons politiques, géographiques, qui lui font
préférer l'île de Bulam à nos possessions voisines, les moyens de
fonder cette colonie aux moindres frais possibles, les avantages qu'on
pourrait d'ailleurs en tirer, etc.; c'est ce qu'il faut voir dans
l'ouvrage même. Nous ne présenterons que le résultat des idées de
l'auteur. Des calculs très-détaillés semblent prouver invinciblement
que le transport de sept cents hommes, les fournitures de toute
espèce, les frais de l'établissement, et de tout ce qui est nécessaire
pendant six mois à la nourriture des colons, ne monteraient qu'à la
somme de 130,600 livres. En suivant cette proportion de 130 mille par
cent personnes, jusqu'à dix ou vingt mille hommes exportés, on sent
combien il en couterait moins qu'il n'en coûte pour le bonheur de ceux
qui n'ont point de propriétés, et pour la tranquillité de ceux qui en
possèdent. La grande objection contre ce projet, c'est l'opinion où
seraient les expatriés, qu'on les envoie à une mort certaine; opinion
née des fautes du gouvernement, quand il s'est autrefois chargé de
fonder quelques établissemens nouveaux à Cayenne et dans la Louisiane.
Ce préjugé, enraciné chez le peuple, serait sans doute un grand
obstacle dans les commencemens; mais il céderait à la publicité des
soins qu'on prendrait pour assurer l'existence des nouveaux colons.
Le cours naturel des idées nous a empêchés de nous arrêter sur une des
meilleures vues de M. Montlinot, le projet d'un établissement dans les
campagnes, en faveur des cultivateurs invalides. On sait que les
hôpitaux se sont cru en droit de n'appliquer les actes de leur
bienfaisance qu'aux individus des villes où ils étaient établis, et
que le pain de l'hôpital est devenu le pain privilégié du citadin. Les
pauvres de la campagne se sont ainsi trouvés abandonnés. «Voilà, dit
M. le Montlinot, les vrais pauvres de l'administration: mais il faut
les honorer, et non les avilir par l'aumône.» Les bornes d'un extrait
ne nous permettent pas d'entrer dans le détail du plan qu'il propose
de cet établissement, pour les pauvres de la campagne, qu'on nommerait
cultivateurs invalides. L'exécution du plan serait un véritable
monument de bienfaisance nationale, et prouverait que nous savons
honorer l'agriculture ailleurs que dans les livres et les pièces de
théâtre.
Ce projet d'un établissement pour les cultivateurs invalides, ainsi
que l'idée de la transportation dont nous avons parlé plus haut,
semblent avoir été agréés par la section de l'Assemblée nationale qui
forme le comité de mendicité. Les membres qui le composent, ont
cherché à s'environner des lumières de plusieurs hommes connus[6],
parmi lesquels il faut compter M. de Montlinot. Il participe aussi aux
éloges que méritent le plan de travail et les trois premiers rapports
de ce comité[7]. Mais c'est ici qu'on voit ce que peuvent les premiers
efforts d'une société de citoyens libres, qui se communiquent leurs
pensées. Il ne faut pas oublier que l'écrit de M. de Montlinot, publié
cette année, a été composé l'année dernière. On s'aperçoit qu'il a
connu la source du mal, mais qu'il n'ose et ne peut la dire; il va
jusqu'où l'on pouvait alors. Il a senti, il a établi la nécessité
d'élever l'aumône à la qualité de bienfaisance publique. Le comité va
plus loin; il prononce nettement que tout homme a droit à sa
subsistance; que l'assistance donnée au pauvre n'est pas un simple
bienfait, mais une dette de l'état; que la misère du peuple est un
tort du gouvernement; enfin qu'il ne s'agit plus de faire la charité
aux pauvres, mais de faire valoir les droits de l'homme pauvre sur la
société, et ceux de la société sur lui. De ce double rapport, le
comité a conclu qu'il fallait les considérer dans la constitution; que
le soin de veiller à leur subsistance n'est pas, pour la constitution
d'un empire, un devoir moins sacré que celui de veiller à la
conservation des propriétés du riche. Il faut donc rendre
constitutionnelles les lois qui établissent l'administration des
secours donnés aux pauvres. La classe indigente de la société étant
partie intégrante de la société, la législation qui gouverne cette
classe doit faire partie de la constitution: c'était le seul moyen
d'empêcher que cette grande idée ne se réduisît à n'être qu'une belle
conception de l'esprit, sans application à un empire qui jouit du
bonheur d'avoir une constitution. C'est la première fois que les
législateurs ont ainsi parlé aux hommes; et nombre de gens, nous ne
l'ignorons pas, en concluront qu'il ne fallait pas leur parler ce
langage. Il est à croire que la postérité ne sera pas de leur
sentiment.
[6] M. de la Millière, intendant des hôpitaux; M. de la Rudelle,
ancien administrateur de l'hôpital général; M. de Boncerf, connu
par des recherches et des ouvrages sur la mendicité; M. Thouret,
inspecteur-général des hôpitaux; M. Lambert, inspecteur des
apprentis de différentes maisons de l'hôpital général.
[7] Voyez le plan de travail du comité de mendicité et les trois
premiers rapports, rédigés par M. de la Rochefoucault-Liancourt,
imprimés chez Baudoin, à l'imprimerie nationale.
SUR l'ouvrage intitulé: _Prônes civiques_, ou _le Pasteur
patriote_; par M. l'abbé Lamourette.--1790.
L'écrit que nous annonçons a des droits à l'attention publique; c'est
l'ouvrage d'un théologien ami des hommes, et d'un prêtre qui a de la
religion. Une production distinguée de M. l'abbé Lamourette a déjà
montré qu'il ne croyait pas la perpétuité de la foi attachée à la
perpétuité des bénéfices. Il a pensé que la révolution, qui donnait la
liberté à la France, n'était pas moins favorable à la renaissance de
l'esprit religieux. Cette conviction lui est commune avec tous les
ecclésiastiques vertueux, dont la piété est accompagnée de lumières,
et qui ne confondent pas avec l'intérêt de la religion l'éclat mondain
de la hiérarchie sacerdotale; mais tous ne peuvent, comme M. l'abbé
Lamourette, servir la patrie par un talent aussi rare et aussi
précieux. Orateur, philosophe et théologien, il ne sera désavoué que
par les docteurs en cette dernière science, ou plutôt en cette
dernière faculté, car sa théologie n'est point la leur. Jusqu'à
présent, la théologie avait pris constamment le parti des gouvernans
contre les gouvernés: elle avait marqué du sceau de la religion dont
elle s'était saisie, tous les abus de la puissance; elle s'était mise
au service et aux ordres de la politique, qui, depuis des siècles,
n'était plus elle-même que l'art de maintenir le gouvernement, quelque
vicieux qu'il pût être. M. l'abbé Lamourette n'a pas cru que ce fût là
l'emploi le plus chrétien et la plus belle vocation de la théologie.
Il l'a consacrée au service de la religion. Il a vu, dans le
christianisme, la perfection de l'ordre; et dans une constitution
faite pour ramener l'ordre, il a vu l'espérance de retour à la
perfection morale et chrétienne. Ainsi, tandis qu'un trop grand nombre
de prêtres, ou pervers, ou aveugles, ou hypocrites, cherchent à
tourner en fanatisme l'ignorance d'un peuple qu'ils égarent, un
vertueux ecclésiastique donne un exemple qui ne sera pas infructueux,
en substituant l'esprit de l'évangile à celui d'une théologie esclave
du despotisme; et cette distinction entre le christianisme et la
théologie, qu'on ne la regarde pas comme une de ces subtilités nées de
cet esprit irréligieux tant reproché à notre siècle, de cet esprit
philosophique, pour parler le langage de nos adversaires. Voici ce
qu'imprimait, il y a plus de trente ans, un homme de génie[8], qui,
quoique philosophe, a le plus hautement adhéré aux principaux dogmes
du christianisme; un métaphysicien célèbre qui a tenté de prouver la
résurrection des corps; enfin à qui d'autres philosophes ont reproché
de parler trop fréquemment des anges, des chérubins, des séraphins.
«On rend un mauvais service à la religion, quand on la tourne contre
la philosophie; elles sont faites pour s'unir: c'est contre la
théologie que la religion doit combattre; et alors chaque combat que
livrera la religion, sera une victoire.»
[8] M. Bonnet.
C'est donc une victoire que M. l'abbé Lamourette fait remporter à la
religion sur la théologie, en prouvant que la révolution est, de
toutes les vicissitudes, la plus propre à ramener tous les états de la
société à la pratique de la morale, et qu'elle doit entièrement
renouveler le règne du christianisme. Nous n'insisterons pas sur les
preuves philosophiques de cette vérité: mais nous offrirons à
l'attention de nos lecteurs celles que l'orateur tire de l'écriture
sainte. Après avoir établi que le dieu créateur de l'homme ne l'a pas
marqué d'un sublime caractère pour subir l'avilissement de la
servitude, après avoir tiré de ce principe les conséquences qui en
dérivent, M. l'abbé Lamourette prouve, par les livres saints, que la
plénitude du pouvoir absolu entre les mains des rois, est un
renversement d'ordre caractérisé dans l'écriture par les traits
distinctifs de la gentilité. C'est ce qu'indiquent ces mots si
fréquens, _les rois des nations_, que les écrivains sacrés n'emploient
jamais sans les rapporter à une des misères de l'idolâtrie. Il cherche
et trouve ce même signe d'improbation dans ce fameux discours du
prophète Samuel, dont les prêtres catholiques ont souvent fait un
usage si coupable; comme si ces mots: _le roi vous ôtera vos fils pour
en faire ses serviteurs, etc._, étaient le titre qui consacre la
puissance absolue des monarques; comme si la menace des abus
qu'entraîne le despotisme, était la mesure de ses droits. Enfin il
rappèle les termes de l'écriture: _le peuple saint voulut
ressembler aux infidèles, et s'écarta des voies du Seigneur_; paroles
par lesquelles le passage au régime despotique est marqué comme
l'époque d'une grande erreur, une méprise funeste qui ne pouvait
rendre les Israélites que plus misérables et plus vicieux.
Les partisans de la royauté absolue appèlent à son secours le précepte
que Jésus-Christ fait à tous les enfans de dieu d'obéir aux césars.
«Quel est, dit l'orateur, l'esprit de ce précepte? Sa doctrine en ce
point, mes frères, n'est que l'application d'un principe que la nature
et la droite raison avaient de tout temps révélé aux hommes; c'est que
la résistance à l'oppression ne peut être que l'ouvrage de quelques
hommes; et que tout effort pour détruire une fausse autorité, ne doit
procéder que du centre où réside la véritable, c'est-à-dire, du corps
des sociétés et de la volonté des nations; c'est qu'il importe au
repos du monde qu'il subsiste une autorité, quelle qu'elle soit, dans
le sein des empires, et que la pire de toutes est encore préférable au
désordre de l'anarchie et de la licence sans bornes; c'est qu'enfin,
dans le déclin des états, et au milieu des calamités qu'entraînent
après eux l'orgueil des princes et l'esclavage des peuples,
l'insurrection ne commence à être légitime qu'au moment où elle est un
moindre malheur que toutes les cruautés et tous les forfaits de la
tyrannie.
«C'était dans le même esprit, qu'avant cette grande révolution qui
prépare votre bonheur, et sous le despotisme de ces hommes hautains et
durs qui disposaient, à leur gré, de votre vie et de votre liberté,
nous vous exhortions dans nos temples à la patience, à l'obéissance et
à la paix. Nous aurions été des pasteurs séditieux et indignes du
ministère auguste qui nous était confié, si nous vous avions adressé
un autre langage, et que, devant le sanctuaire du dieu de la concorde
et de la charité, nous nous fussions établis les détracteurs de votre
gouvernement et de vos lois. Nos discours sur ce point si important de
la morale chrétienne, étaient même d'autant plus pressans et plus
sincères qu'ils nous étaient inspirés par notre amour et par notre
tendre vénération pour un roi, qui, au milieu de la tyrannie que des
ministres corrompus et superbes exerçaient sur vous, fut constamment
le plus juste des princes et le meilleur des hommes.»
L'orateur passant ensuite au prétexte par lequel les ennemis de la
révolution couvrent leurs déclamations insensées sur les dangers que
court la religion, prouve qu'au contraire c'en était fait d'elle, si
l'ancien gouvernement eût duré. Où existait-elle? était-ce chez les
oppresseurs? était-ce chez les opprimés? Il met en contraste le luxe
des uns, la misère des autres, et considère, quant aux mœurs et à la
religion, le double effet de ces deux fléaux. Nous regrettons de ne
pouvoir transcrire ce morceau en entier, où se développe tout le
talent oratoire de M. l'abbé Lamourette; mais il nous faut absolument
réserver une place pour un autre morceau qui, avec le même avantage, a
de plus le mérite d'être plus piquant et plus neuf. Nous espérons que
c'est un signal de paix entre la religion et la philosophie, qui ne
doivent avoir qu'un seul et même but, le bonheur de l'homme et celui
des sociétés politiques. Nous plaignons les prêtres capables de
calomnier la foi d'un respectable ecclésiastique, qui a osé rendre
justice aux philosophes: c'est un désaveu aussi noble qu'éloquent des
motifs ridicules où malhonnêtes, qu'on leur supposait dans les
attaques qu'ils ont livrées à la religion. Il faut entendre l'orateur
lui-même:
«On croit d'ordinaire que les systèmes irréligieux qui, depuis un
demi-siècle, inondent la cité et nos provinces, ne sont que le fruit
des efforts que le libertinage a de tout temps opposés à l'importunité
du remords et à la crainte de l'avenir; mais l'intérêt du vice n'est
que la cause subalterne de l'impiété. L'incrédulité systématique a sa
première origine dans la haine que les esprits réfléchis et sensés ont
conçue contre une théologie qui a consacré la tyrannie, qui a flatté
l'orgueil des dépositaires du pouvoir, qui a fait une loi à tous les
peuples de la terre de souffrir la servitude, et ouvert l'enfer sous
les pieds de quiconque oserait dire à son frère: _Soyons libres_.
«Les écrivains qu'on appèle _irréligieux_, n'étaient au fond que des
philosophes politiques, qui n'avaient d'autre but que de redresser
notre gouvernement sur les principes imprescriptibles et inviolables
de la vraie association. Plus ils ressentaient d'indignation contre
les iniquités et les scandales du régime tyrannique qui asservissait
une nation si digne d'être libre et heureuse, plus aussi ils devaient
s'armer de toutes les forces de la raison pour combattre tout
enseignement qui affermissait la puissance des despotes, et
entretenait le stupide aveuglement du peuple. Si, aux premières
époques des réclamations de la philosophie, et lorsque les saines
lumières commencèrent d'éclairer l'horizon de la France, les ministres
de la religion se fussent hâtés de régler leur enseignement sur
l'esprit de la liberté et de la démocratie évangélique; la
philosophie, au lieu de se tourner contre la foi, en serait devenue le
plus inébranlable appui: le concert le plus touchant, et le plus
redoutable pour tous les oppresseurs, se serait établi entre les
oracles de l'aréopage et les prêtres du temple. L'égide de la raison
serait venue couvrir le signe sacré du christianisme; et l'on aurait
vu le flambeau de l'intelligence humaine s'incliner devant celui de la
révélation, comme devant la règle éternelle de toute justice et la
source incorruptible de toute sagesse. Mais les ministres de
l'évangile ont commencé par déclarer, du haut de la tribune sainte,
une guerre éternelle à toute doctrine contraire à leurs intérêts ou à
leurs préjugés. Ils ont attaché une idée odieuse à tout ce que le
génie des grands hommes, qui ont immortalisé notre siècle, a opposé de
lumières au torrent des erreurs humaines, à l'abus de la religion et à
l'ascendant des traditions théologiques. Ils ont enseigné aux peuples
que les maîtres et les tyrans de la terre ne tenaient leur puissance
que du ciel, et que la seule idée de lutter contre l'oppression, était
un attentat contre la divinité. Le sacerdoce, qui devait aux hommes
des exemples de douceur, de bonté et d'humilité, devint intolérant,
turbulent et persécuteur. C'est lui qui a provoqué, contre les
défenseurs des droits du peuple, les rigueurs de l'autorité; c'est lui
qui a mille fois fait ouvrir les portes d'airain et plonger dans les
cachots des hommes qui n'avaient que le tort d'avoir tenté le rappel
de la justice, et le retour à la raison. Qu'est-il arrivé d'une
conduite si injuste? ce qui arrive toujours, lorsque la contradiction
est brusque et passionnée. Dès que les philosophes ont vu les prêtres
décidés à incorporer dans l'essence de la religion les idées
aristocratiques de la théologie, ils ont cessé eux-mêmes de distinguer
l'évangile de la superstition. Plus affectés du désir de délivrer le
monde de ses fers, que de la nécessité de respecter des vérités
sacrées et mystérieuses, ils ont attaqué tout le corps d'une doctrine
dont l'abus faisait la force des tyrans. Ainsi, un cultivateur voit
une plante vicieuse qui enveloppe tout le tronc et qui s'est enlacée
dans tous les rameaux d'un arbre fertile et salutaire; et après de
vains efforts pour la séparer de la substance où elle s'est insérée et
comme confondue, le cultivateur, oubliant de quel prix est pour lui
l'arbre qu'il se résout d'abattre, s'arme pour la destruction du tout,
et renverse ce qui est bon pour anéantir ce qui est mauvais.»
On ne peut nier que ce ne soit là l'histoire exacte de la guerre entre
la religion et la philosophie: il est temps que la paix se fasse, et
il est probable que le présage de M. l'abbé Lamourette sera accompli.
«Jamais, dit-il, la religion ne fut haïe pour ce qu'elle est; elle n'a
été combattue que pour ce qui n'est pas d'elle: on accusait la
philosophie d'avoir juré la ruine de la religion et l'abolition du
ministère évangélique, l'extinction de tout sacerdoce et de tout
culte; on prédisait que, si jamais elle parvenait à s'emparer de la
force publique, on la verrait proscrire ouvertement le christianisme.
Vous avez vu, et vous voyez encore aujourd'hui la force publique à la
disposition de la philosophie; et la philosophie, loin de tourner sa
puissance contre la religion, l'emploie tout entière à la régénération
du christianisme et de son sacerdoce.» On voit que M. l'abbé
Lamourette n'a pas changé d'opinion sur l'avantage que la religion
tire de la réforme opérée par la vente des biens de l'église.
«Qu'elle est donc heureuse, s'écrie-t-il, qu'elle assure un grand
triomphe à la religion, la nécessité qu'on nous impose de renoncer à
tout ce qui nous fermait vos cœurs, et nous ôtait votre confiance!
etc.»
On voit par les morceaux cités de ces _Prônes_, que le talent de M.
l'abbé Lamourette est digne de seconder ses intentions civiques et
pieuses. On a trouvé que son style est trop noble, trop soutenu, trop
élevé pour des prônes. Ce reproche serait fondé, si ces discours
devaient en effet être prononcés dans un auditoire champêtre; mais ce
n'a point été l'intention de l'auteur; et plusieurs ouvrages beaucoup
plus simples, composés pour cette classe encore si peu éclairée, n'en
sont pas entendus. Il faut commencer par instruire ceux qui
communiquent avec elle, et qui font passer l'instruction. C'est ce
qu'a fait M. l'abbé Lamourette; il a voulu rappeler aux prêtres
vraiment religieux qui existent en France, le véritable esprit de
l'évangile dans ses rapports à l'union sociale que la constitution
vient de renouveler parmi nous. C'est à eux de proportionner ensuite
leurs instructions à la portée de ceux qui les reçoivent. Il a voulu
surtout faire du christianisme un sentiment actif et pratique; c'est
le vœu de tout ce qui existe d'hommes éclairés en Europe. Tous
sentent que la théologie est à la religion ce que la chicane est à la
justice; enfin que la religion est faite pour l'homme, et non l'homme
pour la religion; et pour qu'on ne croie pas que c'est là une idée
purement philosophique, appartenant à l'esprit qui domine de nos
jours, citons encore ce même philosophe, qui a si souvent combattu
l'incrédulité.
»Retenez ceci, dit M. Bonnet[9]; Dieu n'est point l'objet direct de la
religion, c'est l'homme; la religion a été donnée à l'homme pour son
bonheur: toutes les facultés de l'homme ont pour dernière fin la
société; elle est l'état le plus parfait de l'homme. La religion se
rapporte donc en dernier ressort à la société, comme le moyen à sa
fin. Des hommes qui seraient fâchés qu'on ne leur crût pas une âme
raisonnable, pensent que la société est faite pour la religion; ils
veulent en conséquence que l'on sacrifie à la religion des biens que
Dieu avait destinés dans sa sagesse au bonheur de la société. La
montre est-elle pour le ressort? le vaisseau est-il pour les voiles?»
[9] La différence de communion entre M. Bonnet et les catholiques
ne saurait diminuer le poids de son opinion, puisque son église
admet quelques-uns de nos mystères les plus impénétrables,
auxquels il paraît aussi attaché que peut l'être le catholique le
plus croyant.
SUR _la Collection abrégée des Voyages faits autour du monde, par
les différentes nations de l'Europe, depuis le premier jusqu'à
ce jour_, rédigée par M. BÉRENGER. (1790.)
C'est un de ces recueils qu'il suffit de dénoncer à la curiosité
publique, et qui sont à la fois assurés du débit et du succès.
Celui-ci l'est à double titre, par le mérite des ouvrages qu'il
rassemble, et par l'avantage de faire suite à différens Recueils de
Voyages admis dans toutes les bibliothèques. Cette Collection n'a pour
objet que des Voyages autour du globe. Elle en contient vingt-six,
depuis celui de Magellaens, en 1519, jusqu'au troisième voyage du
capitaine Cook en 1776; espace d'environ cent soixante ans. Parmi ceux
qui tentèrent cette grande entreprise, d'abord si prodigieuse, on
compte un Portugais, Magellaens; un Italien, Gemelli-Careri; quatre
Français, MM. le Gentil, Bougainville, Pagès, Surville; sept
Hollandais et dix Anglais: entre les Hollandais, on distingue Le
Maire, fameux par la découverte du détroit qui porte son nom; Noort,
Rogewin, etc., navigateurs célèbres, mais dont le nom est comme
éclipsé par celui des Anglais Drack, Cavendish, Dampier, Anson, et
surtout par celui de l'immortel Cook, qui fit trois fois le tour du
globe, et dont les découvertes surpassèrent toutes celles de ses
devanciers. On voit que, jusqu'à présent, nul peuple ne put, dans
cette carrière, égaler la gloire des Anglais; qu'ils sont suivis de
loin par les Hollandais; et qu'enfin à grande distance, un Français
osa, vers 1740, tenter une entreprise exécutée par l'Anglais Drack en
1572, c'est-à-dire, depuis plus de cent cinquante ans. C'est que
l'activité des Français était, à cet égard, comme enchaînée par leur
gouvernement, si peu favorable au progrès des connaissances qu'exige
l'art de la navigation. La preuve que la position géographique des
deux empires, relativement à la mer, n'était point la seule cause de
cette prodigieuse infériorité de la France à l'égard de l'Angleterre,
c'est que les Hollandais, dont les côtes sur l'Océan sont si peu
étendues en comparaison de celles de la France, se montrèrent presque
rivaux des Anglais dans ces glorieuses entreprises. C'était le fruit
de la liberté, et pourtant d'une liberté trop combattue et trop
imparfaite. Les Français n'ont pas besoin de cette réflexion pour
sentir le prix du bien qu'ils viennent de conquérir; mais il est doux
de retrouver partout les effets de cette liberté précieuse, et de se
convaincre, de plus en plus, qu'en tout genre elle est la source des
talens et des succès.
L'auteur de cette collection, M. Béranger, n'a rien négligé de ce qui
pouvait la rendre digne des regards et de l'attention du public. Son
abrégé, fait avec précision et avec goût, a rejeté tous les détails
inutiles, trop souvent fastidieux dans les relations des voyageurs; et
s'il a supprimé les détails nautiques utiles aux seuls marins, il a
conservé soigneusement tout ce qui peut intéresser le philosophe, le
naturaliste, l'homme de goût, et tous ceux à qui cette collection est
particulièrement destinée.
SUR l'_Histoire de la Sorbonne, dans laquelle on voit l'influence
de la Théologie sur l'ordre social_; par M. l'abbé DU VERNET
(1790).