qu'ayant perdu toute espérance d'exécuter, avec l'aveu du ministre,
son entreprise sur Plimouth, il offrit de la tenter à ses risques et
fortunes. Il rassembla tous ses moyens de crédit; et assuré de quatre
millions, il proposa au ministère de payer au roi trois millions
comptant, s'il voulait lui confier un vaisseau de soixante-quatre, une
frégate, deux bâtimens de transport et deux mille hommes de troupes.
Il s'engageait à ce prix de remettre la place au roi avec tout ce
qu'elle contenait, ne prétendant que le remboursement de ses avances,
et s'en rapportant du reste à la munificence de sa majesté. Cette
offre fut rejetée comme peu digne du roi. M. de Paradès ne se rebuta
pas; il résolut de s'adresser à la cour d'Espagne. Il en demanda la
permission à M. de Sartine, qui remit la réponse au lendemain: et
cette réponse fut négative. Malheureusement M. de Paradès en avait
parlé dans l'intervalle à M. d'Aranda, indiscrétion étonnante de sa
part; et quoiqu'il rende à M. d'Aranda la justice de dire qu'il n'a
pas été compromis par ce ministre, il s'aperçut bientôt qu'il était
devenu suspect, et que ses démarches étaient observées. Quelque temps
après, il fut mis à la Bastille, où il fut détenu quatre mois. Il
paraît qu'il y fut traité avec une rigueur assez gratuite; c'est ce
qu'il se contente d'indiquer du ton d'un homme qui dédaigne de se
plaindre; car ce n'est point ici un aventurier ordinaire. Tous ceux
qui l'ont connu, disent que son caractère avait de la grandeur. A
l'emploi des moyens malhonnêtes qu'exigeait habituellement la triste
fonction qu'il s'était imposée, il joignait souvent l'exercice d'une
bienfaisance simple et noble, quoique tranquille et froide. Plus d'une
fois, il a fait transporter en France des hommes suspects qui le
gênaient en Angleterre, quoique ses confidens lui offrissent de l'en
défaire d'une manière moins contraire et plus expéditive. Il sauva,
racheta, ou fit évader plus de trois cents matelots prisonniers, en
soulagea un plus grand nombre, et rendit des services signalés à
plusieurs officiers supérieurs.
Sa figure, douce et naïve comme celle d'un enfant, servait de voile
heureux à l'intrépidité de son âme, aux combinaisons de son esprit et
à la force de son caractère. N'oublions pas un avantage nécessaire
dans son métier; il parlait plusieurs langues avec une égale facilité:
voilà une réunion de talens et de qualités bien rare, et le tout pour
faire un espion et le conduire à sa ruine. Il ne put jamais parvenir à
se faire rembourser de ce qu'il appelait ses avances: mais un tel
personnage ne pouvait long-temps manquer de ressources. Avant sa
détention à la Bastille, il avait fait l'acquisition de l'île
Massache, près Saint-Domingue. C'est-là qu'il alla mourir, après y
avoir fait un établissement qui commençait à prospérer.
Le style de ses Mémoires (adressés au roi) est clair, naturel, facile;
c'est celui d'un homme d'esprit bien élevé, que les circonstances
forcent à prendre la plume; qui la prend, non pour faire un livre,
mais pour avoir cinq cents mille francs: bonne raison d'être occupé
des choses plus que des mots, _de re magis quam de verbo laboranti_.
C'est le précepte de Quintilien, auquel M. de Paradès ne songeait
guère, mais qu'il a très-bien rempli.
SUR une Brochure qui a pour titre: _Lettre d'un Grand-Vicaire à
un Évêque, sur les Curés de campagne_; par M. Sélis.--1790.
Un écrivain célèbre, pour exprimer que les habitans de la campagne
forment le fond de l'humanité, a dit énergiquement: _les nations
vivent sous les chaumes_. Ce mot seul suffirait pour faire sentir de
quelle importance sont les curés de campagne; cette importance,
reconnue même sous le despotisme, doit l'être encore davantage sous le
régime de la liberté. Faits pour instruire et consoler le peuple, que
pouvaient-ils autrefois, du moins la plupart? C'est beaucoup s'ils
pouvaient remplir la dernière de ces fonctions, parmi des paroissiens
dont ils partageaient la misère, et quelquefois l'ignorance. A la
vérité, un petit nombre de ces curés jouissait d'une sorte d'opulence;
autre abus, qui, dans un mauvais ordre de choses, entraînait des
désordres d'un autre espèce. C'est le contraste de ces désordres que
M. Sélis présente dans un cadre qui les rapproche d'une manière
naturelle, piquante et animée. Sobre de morale directe, l'idée que
l'auteur n'énonce pas, naît du récit des faits, du choix des
circonstances réunies avec goût, avec esprit, et quelquefois
plaisamment. Une grande variété résulte naturellement du cadre que M.
Sélis a choisi. Le grand-vicaire a voyagé dans toute la France; il a
le choix des abus. Au curé grossier, ignorant, quelquefois
profanateur par sa sottise, qui dit à ses paroissiens: «Morbleu, vous
ne voudriez-pas de Jésus-Christ pour maître d'école;» il oppose le
curé riche, dont le presbytère est un petit palais, qui, recevant des
hôtes distingués et leur présentant des mêts délicats dans des plats
d'argent, fait valoir l'attention polie qu'il a eue de n'inviter aucun
de ses confrères, tous pauvres diables, dit-il, assez mal mis et peu
présentables; le curé janséniste, qui ne veut pas qu'on danse, et dont
les paroissiens s'enivrent, se battent les dimanches et se haïssent
toute la semaine; celui qui croit, comme les paysans, que certaine
statue de la vierge parle dans l'occasion; celui qui explique à ces
paysans ce que c'est que le scotisme et le thomisme; celui qui, pour
se faire admirer au château, où il vient du monde tous les étés,
affecte dans ses sermons les beaux gestes, et fait de l'esprit, dieu
sait comment; un autre qui, dans sa chaire, établit en patois une
conversation familière, entre lui et ses auditeurs, sur leurs
affaires, sur les siennes, sur son ménage, sur sa gouvernante, etc.
Voilà le tableau des travers qu'offrait cette portion du ci-devant
bas-clergé, qui ne sera ni plus bas ni plus haut. Sur chacun de ces
travers, dont M. Sélis indique la cause, on se dit, et c'est une
réflexion consolante: cela ne sera plus ainsi. Une de ces causes,
c'est le vice de l'éducation des séminaires.--Elle changera;
les évêques la soigneront davantage; ils auront moins de
distractions.--C'est le défaut ou le peu des lumières des
collateurs.--Il n'y aura plus de collateurs que le peuple, qui connaît
ses besoins et ses amis.--C'est l'inertie et l'abrutissement où la vie
des curés de la campagne les fait tomber trop souvent.--Cette vie ne
sera plus la même. A peine pouvaient-ils autrefois consoler le peuple;
ils pourront avant peu d'années le consoler et l'instruire.
Les fêtes de rosière ne pouvaient guère trouver grâce devant un homme
aussi sensé que M. le grand-vicaire. «La vertu qui entre en concours,
dit-il, n'est plus digne du prix; tout est péril lorsque la vertu a un
but humain, et que ce but c'est la gloire. Il faut que la vertu agisse
avec simplicité, sans rien rechercher, sans rien attendre.» L'auteur
passe en revue les effets de cette institution, mauvaise en morale, et
provoquant plusieurs vices, tels que la fausseté, la jalousie entre
les rivales; et dans les villages, les mauvais propos, les calomnies,
les parallèles, etc. A côté des traits d'un pinceau ferme, succèdent
quelques autres du crayon de Calot; c'est la peinture de la fête du
château, de la rosière en cordon bleu, du repas donné par le seigneur
_bienfaisant_, de l'embarras de la pauvre fille en présence des dames
de la ville, dont le ricannement la rend honteuse de sa gloire. «Pour
comble d'indécence, dit M. Sélis, on a fait des pièces de théâtre et
des romans sur les rosières. Voilà bien notre nation!» J'arrête
l'auteur sur ce dernier mot. Sans doute il a voulu dire: telle a été
trop long-temps notre nation. Il ne veut pas dire sans doute que notre
nation est condamnée, par son caractère, à une frivolité éternelle, à
une incurable futilité. Il sait trop que les nations sont ce qu'elles
doivent être, par leur gouvernement, leurs institutions, leurs
circonstances antérieures; et que ce n'est pas une bonne manière de
corriger les hommes, que de vouloir leur prouver qu'ils sont
incorrigibles par leur nature: c'est ce que les partisans du
despotisme essayèrent pourtant de nous persuader. «Français, vous êtes
frivoles, inconséquens et nés pour toujours l'être. Ne vous mêlez
point de vos affaires; mettez dans nos mains le bout de vos chaînes;
et puis, riez, chantez, le reste nous regarde. Laissez-vous conduire
par nous qui sommes profonds et conséquens, quoique Français.» Cette
doctrine a prévalu long-temps, mais elle ne réussira plus. Une
sagacité médiocre suffit pour prédire que, dans vingt ans, ces mots:
_voilà bien notre nation!_ seront pris dans un sens beaucoup plus
favorable et plus obligeant pour elle.
Ce petit écrit est terminé par le récit d'une aventure intéressante et
vraiment arrivée. Les personnages sont trois curés, dont l'un était
mort depuis peu. Il est remplacé par le curé d'un village, situé dans
le même diocèse, mais à une assez grande distance. Ce second curé,
homme vertueux, et chéri de ses paroissiens depuis vingt-deux ans, ne
se résout qu'avec peine à les quitter pour un plus riche bénéfice;
mais l'évêque l'ordonnait, et même au nom de la religion. Il cède la
cure vacante à son vicaire, également plein de vertus. Il part, et
s'arrête en chemin chez un de ses confrères qui lui donne à dîner. Il
trouve à table un prêtre pâle et languissant, qui raconte d'une voix
lugubre le danger qu'il avait couru, ayant été cru mort, et enterré
pendant une léthargie. C'était le possesseur de la cure opulente vers
laquelle s'acheminait, malgré lui, le curé voyageur. Ravi plus
qu'affligé de ce hasard, qui le rendait à ses anciens amis, à ses
chers paroissiens, il veut retourner sur ses pas pour être vicaire
dans le village dont il était curé. On le retient, on l'empêche de
partir. Le possesseur de la riche cure renonce à ses droits, et
prétend qu'il les a laissés dans le tombeau. Le nouveau titulaire
retourne chez lui, et va embrasser son ancien vicaire, qui veut lui
rendre la cure. Nouveau combat de générosité. L'affaire est portée
devant l'évêque qui, touché du désintéressement de ces trois vertueux
ecclésiastiques, donne un bon bénéfice au vicaire déplacé, et laisse
les deux curés chacun à leurs places. Ces trois hommes sont encore
vivans.
Ce nouvel écrit ne peut que faire honneur à M. Sélis, déjà connu par
une bonne traduction de Perse, et par plusieurs ouvrages agréables, où
l'on remarque plus d'une sorte d'esprit. C'est un de ces professeurs
qui associent à l'érudition un excellent goût de littérature, ce qui
n'est pas rare dans l'université, et un esprit philosophique qui n'y
est pas assez commun.
SUR un ouvrage intitulé: _Essai sur la Mendicité_; par M. de
Montlinot.--1790.
Sur une population de vingt-cinq millions d'hommes, cinq millions de
pauvres, de pauvres dans toute la force du terme, c'est-à-dire
mendians ou prêts à mendier: c'est-là une de ces idées qui pénètrent
l'âme de tristesse et d'effroi, un de ces résultats qui ont fait
mettre en question si la société est un bien. Oui, elle est un
bien acheté par de grands maux; et quand ces maux sont montés à
un tel excès, l'édifice social chancèle, et court risque d'être
renversé: c'est ce que nous voyons. Un seul fait pareil, connu de
l'administration comme il l'était, devait annoncer aux hommes éclairés
une prochaine révolution dans l'état: c'était une nation dans une
nation; et le gouvernement embarassé entre ces deux peuples, n'y
savait d'autre remède que de multiplier, en faveur des propriétaires,
les lois, les réglemens, les punitions contre les hommes sans
propriété. Enfin ses embarras croissant de jour en jour, il sentit
qu'il fallait, pour contenir cette multitude de mendians et pour en
diminuer le nombre, se faire un système et des principes. Il appela à
son secours des hommes instruits, accoutumés à réfléchir, amis de
l'humanité, tranchons le mot, des philosophes; car, dans les dernières
années, le gouvernement avait entrevu que ces gens-là avaient
quelquefois du bon. On créa des bureaux où ils furent admis, et il
fallut bien convenir qu'on ne laissait pas d'en tirer des lumières.
Dans ce petit nombre de citoyens utiles et respectables, il faut
placer M. de Montlinot, à qui l'on confia le dépôt de mendicité de
Soissons.
Les comptes qu'il rendit au gouvernement d'année en année et qu'il
publia, portent le caractère d'un esprit étendu et d'une âme
philantropique. Le sentiment profond d'humanité qui lui fit remplir
ses devoirs avec une scrupuleuse exactitude, bientôt les lui rendit
chers, et lui fit aimer les malheureux, devenus l'objet de ses soins.
C'était un médecin qui s'attachait à ses malades, et il apprit à
parler dignement du pauvre. Il ne vit plus les mendians comme _une
vermine qui s'attache à la richesse_[5]. Il serait plus près de
répondre avec Rousseau, qu'il est naturel que les enfans s'attachent à
leurs pères. Mais il n'emprunte de Rousseau que le sentiment qui a
dicté cette réponse, et quelquefois l'éloquence noble et touchante
qu'inspire ce sentiment. C'est le mérite qu'on avait déjà remarqué
dans les comptes rendus des années précédentes, et qui est encore plus
remarquable dans celui de 1789, dont il est ici question.
[5] Expression de Voltaire.
L'auteur fait d'abord sentir, et malheureusement porte à l'évidence,
que la société consomme le pauvre comme une denrée; qu'elle fait
elle-même les mendians qu'elle punit; que tous les arts, sans en
excepter l'agriculture, dévorent en moins de trente ans les machines
vivantes dont ils s'emparent ou qui végètent à leur solde; que tous
les hommes livrés aux travaux de la campagne, ou occupés des métiers
les plus nécessaires, contractent des maladies habituelles avant l'âge
de cinquante ans. Ainsi, l'âge des besoins est pour tous l'âge de la
détresse. Voilà ce que n'ont pas voulu voir ceux qui jusqu'à présent
ont écrit sur le peuple. _Sur le peuple_, c'est le mot qui échappe à
la plume de M. de Montlinot, et il signifie les mendians. Hélas!
jusqu'à présent, ce sont presque des mots synonymes, dans un pays où
tant de milliers d'hommes meurent dans _une mendicité acquise par le
travail_, autre expression énergique et affligeante de M. de
Montlinot. Tel est l'excès de la misère, et il serait encore plus
grand, si le remède n'était pas dans le mal même, si les dix-neuf
vingtièmes des gens sans propriétés, ne mouraient pas avant le
temps.... C'est le remède, c'est là ce qui soulage l'administration
d'un poids qu'elle ne pourrait seulement pas soulever. Ecartons ces
idées; mais pardonnons à J.-J. Rousseau ses déclamations contre l'état
social. Il ne l'a vu que d'un côté; c'est ce qui fait qu'on déclame;
mais il faut l'avouer, ce côté fait frémir, et ce qu'il a d'affreux
justifie la sensibilité qui s'en indigne et s'en irrite avec violence.
Ce qui n'indigne guère moins, ce sont les reproches calomnieux qu'on
accumule sur le peuple. On l'accuse d'être paresseux, adonné au vin,
imprévoyant dans la force de l'âge. Sur ce dernier reproche seulement,
écoutons M. de Montlinot: «Eh! quelle épargne peut faire un ouvrier
auquel on n'accorde qu'un modique salaire pour le plus grand emploi de
ses facultés? Dans la loterie de la vie humaine, il n'a que des
chaînes de malheur à attendre; défaut d'ouvrage, maladie, accidens,
intempérie des saisons, tout pèse sur lui. Sa reproduction même, la
plus grande consolation des êtres vivans, devient un poids qui
l'accable.
»Ah! si on voulait l'entendre, ne pourrait-il pas dire au riche:
Pendant que vous respiriez un air frais, je coupais vos moissons,
courbé sur une terre brûlante; vous dormiez encore, quand je devançais
le jour pour vanner vos grains; vous dormiez encore, quand je
voiturais, couvert de frimas, le produit de vos récoltes. Né avec des
organes faibles, vous prolongez cependant votre existence au-delà du
terme; et moi, accablé de maux incurables dans un âge peu avancé,
qu'allez-vous m'offrir après trente ans de travail? peut-être le pain
de l'aumône. Ah! malheureux, j'ai trop vécu. Vous m'accusez
d'imprévoyance, mais en est-il un seul parmi vous qui, largement
stipendié par le gouvernement dans sa jeunesse, puisse se passer de
tout secours? Des pensions, des grâces vous assurent une existence
douce; et en cessant de travailler, on vous paye encore. Et moi, si
ceux qui me connaissent sont pauvres et me forcent d'aller mendier au
loin la subsistance d'un jour, on m'enferme comme un homme dangereux;
toutes les bouches semblent répéter: _Malheureux, tu as trop vécu!_»
Les autres reproches faits au pauvre, sont repoussés par M. de
Montlinot avec la même énergie et la même sensibilité.
Des principes établis par l'auteur et des faits qui appuyent ces
principes, il résulte que la mendicité est un effet nécessaire de
l'état social; que cet acte ne peut être ni un crime, ni un délit, à
moins qu'il ne soit uni à une action qui trouble l'ordre public: alors
il devient un objet de police. Cependant il a presque toujours été
puni comme un délit; et M. de Montlinot cite vingt-huit ou vingt-neuf
lois publiées contre ce délit depuis environ deux siècles. Telle était
encore l'ignorance de l'administration en 1777, que, dans l'ordonnance
alors promulguée, on fait dire au roi, «que sa majesté n'a pu qu'être
surprise qu'il pût encore exister des mendians.» Comme si les secours
donnés à quarante mille pauvres dans les divers hôpitaux du royaume,
et, si l'on veut, à un pareil nombre dans les ateliers de charité,
étaient une ressource suffisante; comme si l'administration tenait
dans ses mains les infirmités, les malheurs publics et privés, la
cause toujours renaissante du luxe et de la misère, etc.
On ajoute, dans cette même ordonnance, «que tous mendians de l'un et
de l'autre sexe, vagabonds ou domiciliés, seront obligés, dans le
délai de quinze jours, de prendre un état ou emploi, métier ou
profession, qui leur procure les moyens de subsister sans demander
l'aumône;» comme si le gouvernement avait créé, dans le moment, des
travaux particuliers analogues aux talens de chaque individu; comme si
on avait ouvert de nouveaux champs à la culture, des ateliers dans
tous les genres d'industrie; comme si enfin un homme, à la volonté de
l'administration, pouvait être, dans le délai de quinze jours,
tisserand ou cordonnier.
Qu'arriva-t-il de cette loi? ce qui devait arriver: c'est qu'après
quelques rigueurs inutiles, elle resta sans exécution. Un grand nombre
de mendians périrent ou furent secourus; un grand nombre trouva des
ressources dans la commisération générale. «Le pauvre, dit M.
Montlinot, a un patrimoine distinct et connu; il ne peut faire un pas
sans marcher sur son terrain. Ne cherchons pas à trop multiplier les
administrations de charité; laissons agir cette grande loi de la
morale universelle, qui nous pousse à secourir nos semblables: ce
n'est point une loi sèche qui mesure ce qu'elle doit et ce qu'elle
peut. A l'aspect de la misère, elle n'a plus de limites; elle fait
verser sur le pauvre, et les secours qui soulagent, et les
consolations qui relèvent, et ce doux espoir d'un avenir meilleur. Ah!
si l'homme puissant ne voyait plus autour de lui de malheureux, si le
pauvre n'aidait pas le pauvre, si le prisonnier ne s'intéressait pas
au sort de son compagnon, la société ne serait plus un bienfait. C'est
donc de la sensibilité générale qu'il faut attendre des secours; elle
seule, toujours agissante, saisit les objets qu'elle a sous les yeux:
elle se repaît de larmes et de douleurs; et c'est dans ces enivrantes
fonctions que le cœur s'ouvre et savoure à longs traits cette douce
bienfaisance si connue des âmes sensibles. C'est un adage reçu, qu'il
n'y a pas de souffrance où existe une femme; c'est dans leurs cœurs
qu'il faut aller chercher ces délicieuses émotions, ce trésor
inépuisable de tendresse, qui, sanctifiée par la religion, ou
légitimée par le mariage, ou enfin anoblie par des sentimens généreux,
produit tant d'actes de charité.»
M. de Montlinot ne parle ainsi qu'après avoir fait sentir
l'insuffisance et les inconvéniens de tous les établissemens publics,
tels qu'hôpitaux, maisons de charité, dépôts, bureaux d'aumônes, etc.
«L'abandon que nous paraissons faire, dit-il, du mendiant ou du
pauvre, est le plus grand moyen de subsistance que nous puissions
demander à l'administration: c'est à l'importunité de la misère, on ne
peut trop le répéter, que l'on doit les établissemens les plus utiles.
Il ne faut pas indiscrètement ôter toutes les épines, des roses qui
couronnent l'homme insouciant sur le sort de ses semblables».
Après avoir montré l'injustice des lois _contre la mendicité acquise
par le travail_, et prouvé à l'administration qu'elle s'épargnerait
bien des peines inutiles, si elle déclarait que la mendicité pure et
simple n'est pas un délit, M. de Montlinot cherche quels doivent être
les moyens de police contre le mendiant-vagabond, éloigné du lieu qui
l'a vu naître et où il a travaillé; les moyens de distinguer l'homme
inquiétant, du malheureux coupable d'avoir trop vécu; et il propose
divers adoucissemens dans la police, trop sévère dans l'ordre actuel
envers ce dernier. C'est ici qu'il faut déplorer encore les maux
inévitablement attachés à l'existence sociale, lorsqu'on entend un
philosophe prononcer ces mots: «Il faut le dire, c'est qu'en supposant
qu'un homme dénué de tout secours depuis un long terme, ne fût qu'un
homme malheureux, qu'il fût injuste de l'arrêter.... Eh bien! il
faudrait commettre cette injustice politique, et ne pas laisser sur
les routes celui qui n'ayant rien peut tout oser». C'est pour cette
classe d'infortunés que seraient faits les dépôts auxquels on ôterait
ce nom qui réveille trop d'idées avilissantes, et qu'on appellerait
_maisons de sûreté_. Ces maisons n'emporteraient l'idée d'aucun
châtiment, mais seulement celle de simple arrestation. De sages
réglemens détermineraient l'utilité qu'on pourroit tirer de cette
classe malheureuse. A l'égard des vagabonds, détenus jusqu'ici dans
les maisons connues sous le nom de _dépôt de mendicité_, les lois
prononceraient sur leur sort, et remédieraient aux inconvéniens de la
police actuelle. En voici un exemple. Il a été envoyé, de Saint-Denis
à Soissons, depuis le 29 octobre 1788 jusqu'au 20 février 1789, cent
quarante-un mendians valides. Dans ce nombre, quarante-cinq pouvaient
être considérés comme repris en tierce récidive. Plusieurs avaient
déjà été arrêtés quatre, cinq et six fois. Les frais de transport ont
été de 606 liv. Voilà donc 606 liv. dépensées pour faire transporter
quarante-cinq hommes, qui deux fois ont été rejetés de leurs provinces
comme inconnus et sans ressource. Pourquoi produire à grands frais un
mouvement inutile? A cet abus et à tant d'autres nés d'une police
vicieuse, M. de Montlinot propose un remède, le seul peut-être qui
existe, la translation; et c'est ici un des principaux objets de son
ouvrage. S'il existe un moyen de faire désirer l'établissement que
l'auteur propose, c'est la manière dont il débute pour en faire
sentir la nécessité, c'est le tableau qu'il présente à ses lecteurs.
En voici quelques traits, qu'il est bon de remettre sous les yeux des
heureux du siècle, et de ceux qui ne réfléchissent pas à quel prix on
achète le bonheur social.
«Vingt mille individus au moins désolent le royaume par des
déprédations de toute espèce. Six ou sept mille au plus sont arrêtés
ou punis. La sûreté des routes coûte plus de quatre millions par an.
La somme volée chaque année en France, peut être évaluée au moins à un
million. Il existe plus de soixante mille hommes qui gémissent dans
les prisons ou maisons de force, ou qui végètent dans les hôpitaux. Il
y a plus de cinquante mille journaliers, qui, bâtards ou rejetés par
des parens pauvres, sont sans autre asile que les cabarets. Il déserte
à peu près quatre mille hommes, par année, des troupes de France. La
plupart, manquant de tout, sont obligés d'avoir une marche sourde
et des domiciles secrets. Il y a en France plus de quatre millions
d'individus dont la subsistance n'est pas assurée pour un mois. Si
l'on considère en masse les dépenses du gouvernement, les revenus des
hôpitaux, des hôtels-dieu, et les actes particuliers de bienfaisance,
on peut évaluer à plus de cinquante millions par an ce qu'il en coûte
pour prolonger l'existence de ceux qui survivent à la servitude des
arts, à l'incontinence des corrupteurs, au régime des hôpitaux, et
aux châtimens de la loi. Que produit cette dépense avec laquelle on
fonderait un royaume? A agiter l'administration, qui, sans profit,
tourmente l'homme sans propriété.»